Concours pour le Paradis
18. D’un Paradis à l’autre
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D’un Paradis à l’autre
Été 1589
À Venise, le 10 août 1589
Déjà un an de passé, ma sœur, et te voilà repartie pour ta retraite
estivale. Je comprends que ta récente grossesse te force à aller prendre
l’air…, mais ne finiras-tu jamais de trouver des excuses pour t’éloigner
de nous ?
Comme l’année précédente, notre père souffre infiniment de ton
absence, mais tu nous laisses maintenant dans un état plus dangereux
encore… même si notre toile pour la salle du Grand Conseil avance bien,
tu as pu t’en rendre compte ces derniers mois quand tu nous faisais
l’honneur de passer à la Scuola.
J’en ai presque fini de m’adresser à des modèles. Tous mes croquis
seront bientôt terminés, prêts à être éternisés sur la toile finale.
L’immensité du panneau ne m’effraie plus maintenant que nos apprentis y
ont peint les figures de fond.
Je sais bien que ma nouvelle méthode t’inquiète, tu ne sais pas
comment je vais réussir à donner vie à mes personnages sans les mettre
en scène comme le faisait notre père. Lui-même, je le vois bien, retient ses
reproches mais ne supporte pas de voir passer tant d’hommes et de
femmes dans l’atelier alors qu’il suffirait, selon lui, de construire des
mannequins de cire pour arriver aux mêmes fins…
Que de bons souvenirs je garde de nos échappées nocturnes ! Quand
nous étions enfants encore et que notre mère nous croyait endormis, notre
Jacopo nous laissait rester tard auprès de lui, lorsqu’il avait renvoyé ses
apprentis mais que lui continuait à travailler à la lueur de ses bougies,
créant des jeux d’ombres et de lumière sur les petites figurines en cire et
en argile qu’il tolérait qu’on habille. Nous prenions alors une feuille et un
crayon pour reproduire le plus fidèlement possible les mille plis des
vêtements ajustés sur le contour de leurs « membres ». Et te rappelles-tu
les petites maisons en bois qu’il nous construisait pour nous faire
percevoir l’importance de la lumière ? Il changeait sa bougie de place et
nous devions les représenter encore et encore, en les éclairant chaque fois
sous un jour différent… Ce qui m’a le plus marqué, et c’est peut-être en
cela que notre père était si singulier, c’est lorsqu’il accrochait ses
mannequins au bout d’un fil, renversés depuis le toit, pour nous inculquer
la notion de perspective. Que ces corps étaient alors effrayants !
Pour ma part, j’ai découvert une nouvelle technique, qui plaira
sûrement à ton chérubin lorsqu’il aura l’âge de venir me rejoindre à
l’atelier… Mon défi dépasse celui de notre père en ce que j’ai l’intention
de peindre des modèles vivants sous toutes les coutures et dans une
infinité de poses. Avec mes six cents personnages, j’aurai le choix ! Et j’ai
trouvé le moyen de ne pas seulement les reproduire fidèlement sur la toile,
mais de les animer : afin d’observer avec le plus de précision possible
chaque parcelle de leur anatomie, je les emmaillote dans un filet et les
fais se mouvoir pour capturer les mouvements de chacun de leurs
muscles. J’ai bien hâte que tu reviennes pour voir de tes yeux le résultat
de ces expériences qui me stupéfient toujours.
Sinon, la vie à l’atelier suit son cours. Notre inénarrable Marco est tout
à fait satisfait de ma nouvelle façon de peindre puisqu’elle lui permet de
débaucher mes modèles les unes après les autres, sans même traverser le
Rialto… Je fais celui qui ne voit rien et cela vaut mieux pour tout le
monde. J’ai décidé de cesser de me tourmenter et je ne garde qu’une
chose en tête : la vision de mon œuvre à venir.
C’est amusant comme l’atelier change en fonction de mes phases de
travail. Désormais, avec la préparation constante d’huiles à peindre, la
Scuola empeste l’ail, seul moyen tu le sais d’être sûr que l’huile est cuite
à point. Les gousses se mêlent au verre pilé, à la poudre d’os et à l’huile
pour nous fournir le liant le plus pur qu’on puisse trouver. Heureusement,
le parfum des fleurs du cloître parvient à me faire oublier ces émanations
nauséabondes.
Nous ne nous sommes pas adressé la parole, mais ma jolie jardinière –
dont je ne connais toujours pas le nom – me sourit désormais quand elle
arrive pour s’occuper de son clos et ce sourire, accompagné de son doux
regard, suffit à faire tressaillir mon âme.
Parfois, je me sens mal à l’aise : je suis là, au milieu de mes pigments,
de ma térébenthine, de mes pinceaux en soie de cochon, de mes os à
broyer et de mes modèles ficelés, et je trouve mon activité si peu poétique
comparée à la sienne ! Et encore, je ne vais pas, comme le faisait notre
père, jusqu’à disséquer des corps pour en étudier les arrangements
internes… Mais tout de même, j’ai l’amère impression d’être un sauvage
côtoyant, sans en avoir le droit, la fragilité sublime des pétales de ses
roses… Elle ne peut encore apprécier notre toile, car elle lui tourne le
dos, mais lorsqu’elle sera finie, j’espère qu’elle verra tout de ce que
l’apparente grossièreté d’un travail artisanal peut produire de délicat.
Une chose pourtant assombrit notre futur à tous. Et comme souvent
lorsqu’une phrase débute de cette manière, la responsabilité est à imputer
à notre redouté frère Marco. Je t’ai raconté les tensions grandissantes
entre Vecchi et Giovanni. Moi-même, à la Scuola, je me sens acculé. Je
sais par Foscari et par le moine Bardi – qui nous protègent, bénis soient-
ils – que le pape, agacé de ces débats, entend les museler en inondant la
ville d’espions et autres émissaires. Comme si ceux du doge ne tenaient
pas la bride assez serrée ! Ils l’ont informé de notre projet et Sa Sainteté
Sixte Quint veut, semble-t-il, en faire son cheval de bataille, ou de Troie,
comme tu préfères le nommer… Quoi qu’il en soit, il cherche par tous les
moyens à forcer la porte de l’atelier pour obtenir un compte rendu par ses
sbires de nos avancées et s’assurer que les consignes édictées par Rome
pour représenter le paradis sont bien respectées. Heureusement, nous
travaillons dans une Scuola, ce qui pour le moment nous protège. Si le
gouvernement a cédé à la requête du concile et laisse les émissaires du
pape visiter les églises de notre ville, en revanche l’entrée dans les
hôpitaux, les scuole et les monastères féminins leur reste défendue. Cela
ne les empêche pas de nous espionner et nous sommes tous suivis en
permanence.
Notre père y prête peu d’attention et continue ses activités
normalement. Il sait qu’il n’a rien à se reprocher, mais il ne se rend pas
compte qu’avec sa réputation d’immense peintre et de furieux patriote, il
est une proie rêvée pour la cité papale. Pour ma part, je me fais le plus
discret possible, ne me mêle d’aucun débat à la Merceria – même si je
continue à m’y rendre pour ne pas paraître suspect en changeant
subitement mes habitudes – et tente de surveiller Marco, qui évidemment
n’agit que selon son bon vouloir. Malgré la menace qui pèse sur nos têtes
à tous – un geste, un mot, tout peut être sujet à Inquisition –, il se
passionne pour le parti des Giovanni. Alors qu’il ne s’est jamais intéressé
de près ou de loin au sort de ses prochains, il choisit ce moment précis
pour s’engouffrer dans les querelles politiques !
Tu ne le reconnaîtrais plus : toujours si élégant et prêt à séduire par
ses tenues « artistes », il arbore depuis quelques jours un genre négligé,
porte une cape râpée, sa toque posée de côté et une barbe mal taillée. Lui
qui était toujours rasé de près ! Il prend des poses pour s’exprimer et sa
gouaille légendaire s’est muée en éloquence, même s’il garde parfois de
vieux réflexes…
C’est sa dernière incartade qui me préoccupe. Il passe ses matinées au
Rialto, sous le double portique désormais achevé par da Ponte où se
vendent toutes les marchandises de la ville et où se côtoient sénateurs,
commerçants et gens du peuple ; ici, tu n’as pas encore eu le temps d’y
aller, l’on voit discuter hommes et femmes, pauvres et riches, maîtres
artisans et vendeurs à la sauvette, apprentis et compagnons, gondoliers,
pêcheurs, porteurs, maîtres d’école, docteurs, crieurs publics, barbiers,
domestiques, gendarmes, mendiants et vagabonds dans un brouhaha
perpétuel.
Les nobles y viennent pour se montrer, pour s’entretenir des nouveaux
élus, être remerciés d’un acte de générosité ou de soutien… Et parmi le
millier d’âmes qui fourmille ici chaque matin, Marco s’est immiscé dans
une querelle opposant Paolo Contarini, un patricien officier en charge
des taxes sur le commerce, à un certain Alvise Rana, marchand de vin – le
fonctionnaire condamnant le marchand à rapporter des barils non
déclarés.
Passant par là et ressentant une soudaine empathie pour cet Alvise
qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, Marco interpelle Contarini et
entreprend de le remettre à sa place en lui rappelant la médiocrité de sa
charge de la façon la plus odieuse possible : « Qui crois-tu donc être ? Le
pota de Modène ? Tout cela parce que tu as été fait officier ? »
Je ne sais pas si tu connais cette affreuse expression très à la mode
pour rabaisser ceux qui se donnent des airs. Elle a pour origine un bas-
relief de la cathédrale de Modène qui représente un hermaphrodite à la
chevelure et à la poitrine de femme mais dont les jambes écartées
dévoilent un sexe masculin.
Tu imagines la colère du patricien ! Non seulement quelqu’un qu’il ne
connaît pas se mêle d’affaires qui ne le regardent pas, mais en plus, il
l’attaque sur le prestige de sa fonction ! En lui jetant ainsi la médiocrité
de son poste au visage, Marco, tu le connais, voulait d’abord faire un bon
mot…
Résultat, il est en prison. On attend la sentence. Je ne suis pas tant inquiet pour son sort – je ne pense pas qu’il écope
de beaucoup plus qu’un avertissement – que pour l’image de notre atelier,
que cette affaire va ternir auprès des émissaires du pape qui cherchent
l’occasion de nous nuire. Or leurs investigations ne viseront ni la
personne de Marco, ni la mienne, mais celle de notre père, pour lequel je
tremble.
Depuis cette affaire, je me sens traqué comme une bête acculée, qui n’a
d’autre choix que de tendre le flanc pour recevoir la flèche du chasseur
au plus vite et éviter la torture des mauvaises blessures.
Pour oublier ces soucis, je me réfugie dans ma toile et il me semble
parfois, tant je suis absorbé par mon travail, que je deviens l’outil de mon
pinceau. L’ouvrage avance et chaque jour nous progressons. Si nous
n’étions pas en train de créer une grande œuvre, l’atelier ressemblerait
plutôt à une manufacture dirigée par un contremaître exigeant. Un ordre
qu’on pourrait croire despotique – mais qui est le fait de notre volonté
commune de réussir – règne dans notre Scuola. Les apprentis savent ce
qu’ils ont à accomplir : les uns broient les pigments avec patience et
savoir-faire, les autres préparent les couleurs, et chaque peintre a ainsi
tous les matins, répartis dans ses pots allant du rouge au bleu, ses
mélanges dégradés en trois tons, du plus obscur au plus clair. Je dois
t’avouer que je ressens une fierté, un orgueil même – si éloigné de mon
caractère –, en voyant que nos journées se terminent sans accroc et dans
une constante bonne humeur.
Ne sois pas trop inquiète, ma chère sœur, je ne voudrais pour rien au
monde causer le moindre souci à mon futur neveu – ou à ma nièce, mais
je suis sûr que ce sera un garçon, que pourrais-tu enfanter d’autre, toi ma
sœur qui as passé ta vie entourée d’hommes ?
Reviens-nous vite, ma tendre Marietta. Le temps est terriblement long
sans toi.
Ton Domenico
OceanofPDF.com