Concours pour le Paradis

Clélia Renucci · Chapitre 14 sur 25

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Concours pour le Paradis

14. Irréconciliables

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Irréconciliables

 

De septembre 1587 à avril 1588

 

Girolamo Bardi ni Pietro Foscari n’avaient raconté à qui que ce soit leur rencontre avec le plus grand rival des lauréats du concours, Tintoret en revanche ne s’était pas privé d’en toucher mot à Giacomo Contarini, l’un de ses protecteurs, qui l’avait lui-même répété, et de bouche en oreille, Marcantonio Barbaro, le mécène de Véronèse, fut averti à son tour.

Une réunion extraordinaire des membres du jury eut lieu en urgence. Bardi et Foscari jurèrent qu’ils n’avaient rien promis à Tintoret mais partagèrent à l’envi leurs inquiétudes, nourries par la stagnation du projet.

Leur manque d’autorité auprès des peintres leur fut reproché. Ils étaient en charge de l’avancée des travaux. Marcantonio Barbaro et l’architecte da Ponte furent les plus sévères, espérant ainsi imposer un moratoire assez long pour mettre leurs protégés respectifs au travail.

Une certitude ressortit, celle que nul ne devait avertir le doge Cicogna de ces retards – il était d’ailleurs assez occupé par la reconstruction du pont du Rialto.

 

Véronèse et Bassano se virent convoqués par leurs mécènes. Le mois de septembre s’achevait et, dans la pénombre de la fin de l’après-midi, les reliefs des palais du Grand Canal se dressaient à demi, délicieux et roses, hors des eaux où ils plongeaient, lorsque Véronèse se fit annoncer à l’entrée du palais des Barbaro.

Au contraire des relations chaleureuses que le peintre avait réussi à lier pendant l’été avec la famille, l’accueil de Marcantonio fut froid, et il prit son temps pour rappeler au peintre ce qu’il lui devait et lui faire prendre conscience que ce n’était pas seulement l’œuvre d’une vie qu’il jouait, mais l’honneur d’une lignée. Barbaro n’entendait pas être déçu.

Véronèse, qui haïssait par-dessus tout recevoir des ordres, fût-ce du plus noble de ses commanditaires, laissa le sénateur s’épuiser en réprimandes, se concentrant sur son teint, qui virait à l’écrevisse. Il lui faisait penser à ces masques de Berlingaccio de carnaval. Il avait envie de sortir une feuille de papier pour en éterniser les traits, mais se retint. S’il pouvait rester impassible, il aurait été imprudent d’être impoli. Et il devait bien avouer que sans l’aide de ce rougeaud de Marcantonio, sa vie aurait été moins agréable : n’était-ce pas lui qui lui fournissait sa maîtresse – même à sa barbe ? Ne l’avait-il pas sauvé des griffes des inquisiteurs ? Ne lui devait-il pas la moitié de ses commandes au palais des Doges ? Si son mécène ne méritait pas d’excuses ou de justifications, il lui devait tout de même la courtoisie d’usage.

Véronèse partit en promettant, sachant pertinemment qu’il n’en avait ni le temps, ni même le désir. Son atelier était surchargé de commandes et une obscure lassitude l’empêchait de se mettre au travail. Le Paradis pesait sur ses épaules.

 

De son côté l’architecte da Ponte se rendit dans l’atelier de Francesco Bassano. Il se fit réexpliquer la situation et s’en voulut de n’avoir pas été disponible les mois précédents. Il ne pouvait faire de reproches au peintre. Sa jeunesse était certes à blâmer, mais c’était justement ce que l’architecte voulait éviter de mentionner. La critique était trop facile et mieux valait chercher des solutions à l’impasse dans laquelle ils se trouvaient.

Retourner voir Véronèse et lui imposer de lui remettre l’esquisse n’était pas envisageable. Bassano, et ce n’était pas la tâche la plus ardue, allait devoir recréer de mémoire le fruit de leur inspiration commune. Le plus pressant était de rassurer Foscari et Bardi qui, échaudés par les accusations de trahison de leurs collègues, avaient adressé un ultimatum aux peintres. Une esquisse préparatoire à l’échelle devait leur être fournie pour le mois prochain.

Bassano proposa de la leur procurer sans attendre l’avis de Véronèse, mais da Ponte le lui déconseilla : il fallait justement éviter de jouer cavalier seul. La hargne de Véronèse le poursuivrait et un scandale éclaterait. Son mécène Barbaro ne supporterait pas non plus d’avoir le sentiment d’être doublé et sa fureur les toucherait tous les deux, d’autant qu’il ne décolérait pas de n’avoir pu imposer Palladio pour la construction du pont du Rialto. Cette voie ne mènerait qu’à une avalanche de tourments dont ni l’un ni l’autre ne sortiraient vainqueurs.

Il fallait agir avec prudence : se présenter humblement chez Véronèse avec des croquis préparatoires, y retourner la fois suivante avec un nouveau dessin prenant compte des modifications demandées par le maître, et ainsi de suite jusqu’à obtenir une base de travail solide, tout en prenant toujours soin de revenir chez soi l’esquisse en main.

– Reprendre le processus depuis le début ! Comme si un an ne s’était pas écoulé…, se lamenta Bassano.

Mais da Ponte était formel : c’était ça, ou l’esclandre. En quittant le peintre, il lui rappela surtout de ne jamais se désolidariser de son aîné devant Foscari et Bardi.

 

Francesco se résolut à suivre les conseils de l’architecte et les mois d’automne se passèrent en allers-retours plutôt fructueux, si ce n’était l’irascibilité aussi imprévisible qu’insupportable de son confrère qui pouvait, d’une semaine sur l’autre et avec une mauvaise foi achevée, rejeter les corrections qu’il avait pourtant imposées avec force arguments.

Foscari et Bardi ne relâchaient pas la pression qu’ils faisaient peser sur les peintres et, si Véronèse n’y était guère réceptif, Bassano sortait toujours bouleversé de leurs entrevues, remettant en cause cette collaboration absurde et son talent. L’esquisse devenait de plus en plus précise, mais il lui semblait qu’elle ne serait jamais vraiment approuvée par le maître, qui se montrait perfectionniste, retardant de fait le commencement du travail.

Lors de sa visite de décembre, alors qu’une pluie glacée tombait au rythme du vent qui venait de la lagune, Foscari exigea de Bassano de lui confier l’esquisse pour avoir quelque chose à montrer au doge qui s’impatientait. Le peintre, respectant les recommandations de da Ponte, refusa net, arguant qu’on ne pouvait lui demander à lui, bras droit de Véronèse, de berner le grand maître sous prétexte que personne n’osait l’affronter.

Malgré les tentatives des conseillers, qui, dans leur désespoir, promettaient monts et merveilles au jeune peintre, il ne se laissa pas fléchir. Sans le soutien de da Ponte, il eût peut-être cédé à la flatterie. Cette fermeté inattendue de Bassano força le respect et trois mois de répit lui furent accordés.

Foscari ne prenait plus même la peine de se rendre chez Véronèse. Le maître de Vérone, avec qui nul ne voulait se fâcher et que tous prétendaient respecter comme aucun autre, était de fait, et malgré la loyauté de Bassano, petit à petit écarté du projet.

 

Le carnaval avait repris ses droits dans Venise et Véronèse quittait son atelier des jours entiers pour assister aux exercices des forces d’Hercule et autres réjouissances. Il aimait admirer la musculature de ces hommes robustes, tenant à bout de bras des acrobates jusqu’à former une pyramide au sommet de laquelle se hissait un enfant léger et gracile, dont l’agilité contrastait avec la solidité tranquille de ceux qui le portaient. Les feux d’artifice rivalisaient de splendeur, accompagnés de danseurs de moresca, qui symbolisaient la lutte entre Maures et chrétiens. Placés sur une estrade adossée à la rampe de lancement des feux d’artifice, les danseurs, munis d’une épée sans pointe, mimaient une sorte d’escrime et sautaient à coups de talons sur une musique au tempo très vif. Le bouquet final servait de conclusion guerrière à cette bataille endiablée.

Comme l’année précédente, Véronèse s’épuisa en fêtes et en amusements, jusqu’à cette nuit du 16 avril 1588.

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