Concours pour le Paradis
6. Révélation
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Révélation
Lundi 12 janvier 1587
Les voies de la Sérénissime sont impénétrables… Huit ans se passèrent sans que rien n’avance. Jacopo Tintoret, comme Véronèse, submergés l’un et l’autre par des commandes toujours plus prestigieuses, rangèrent leur esquisse et oublièrent presque leur existence, tandis que l’enthousiasme de Palma le Jeune s’éteignit doucement, d’autant que lui aussi continuait à travailler à d’autres toiles. Quant à Federico Bassano, il fut plutôt rasséréné de ne pas avoir de nouvelles de ce projet.
Pour une raison inexplicable, le doge Nicolò da Ponte, qui avait pourtant tancé les organisateurs pour qu’ils achèvent la rédaction du fameux programme, se désintéressa du sujet peu après et accepta tout au long de son dogat de siéger devant un mur au cadre magnifique mais dont l’intérieur resta parqueté de planches de bois.
Il fit cependant avancer les travaux du Palais. De 1579 à 1584, quinze toiles prirent place dans les boiseries du plafond, chacune représentant un haut fait de l’histoire de Venise, pour la plupart peintes par les artistes sollicités pour le concours…
Sous la conduite impérieuse de Pietro Foscari, à la fin de l’année 1584, les quatre mille pieds carrés de la salle du Grand Conseil furent enfin remis à neuf, du terrazzo qui composait le sol aux immenses tableaux parant les murs, sans oublier les porte-torches encastrés dans les boiseries, suppléant en hiver les fenêtres de quinze pieds de haut. Ne manquait que le Paradis.
La place Saint-Marc fut réaménagée en profondeur. Le vieil hospice longeant la lagune fut détruit et c’est aussi pendant ces années que l’aile sud, reconstruite à l’identique de l’aile nord, abrita désormais les appartements des provveditore. La place atteignit ainsi un idéal de symétrie, les deux procuraties encadrant deux églises : la basilique Saint-Marc et l’église San Geminiano.
Du côté de la lagune, les silos de grains qui abritaient les réserves de la
République et qui s’élevaient, imposants, depuis le e XIV siècle furent aussi rasés pour être remplacés par des jardins.
Enfin, Andrea Palladio obtint du doge de poursuivre la construction de l’église du Rédempteur édifiée en souvenir de la terrible épidémie de peste qu’avait connue Venise en 1576. Elle prit place face à la ville, sur l’île de la Giudecca.
Lorsque le doge Nicolò da Ponte mourut à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, son successeur, un jeune homme de soixante-quinze ans, un certain Pasquale Cicogna, fut élu sans s’être présenté, après cinquante-trois tours de scrutin. Le choix n’étant pas commode, on fit celui de la religion. L’arrivée de Cicogna, d’une famille héroïque et désargentée – surtout si on la compare avec celle de son prédécesseur qui en dix ans de pouvoir dépensa plus qu’aucun doge n’avait osé le faire –, rompit avec le règne du luxe. Sa première mesure fut éloquente : le jour de son élection, il distribua des pièces d’argent au peuple plutôt que des ducats d’or.
Qu’allait décider ce nouveau doge pour le Paradis ? Il surprit les conseillers en s’emparant de l’affaire dès son arrivée. Il ne voulait plus continuer à siéger dos à un cadre vide, une béance sur rien, des planches sans imagination.
Pasquale Cigogna reçut donc très rapidement les responsables du concours dans ses appartements. Il leur annonça tout de suite qu’il leur renouvelait à tous sa confiance ; reconnaissants, ils s’inclinèrent profondément en silence avant de prendre place autour d’une table de bois ciré qu’aucune indienne chatoyante ne recouvrait plus.
Giacomo Contarini fut sans doute le plus frappé par le changement radical de mobilier, qui confirmait l’intuition que tous avaient eue lors de l’élection : on allait vivre la fin d’une époque. Les hallebardes avaient été remplacées par des crucifix, les tissus des fauteuils n’avaient plus le soyeux ni le goût que l’épouse du doge Venier savait introduire en toute chose et que Nicolò da Ponte avait conservé. Le portrait de Cicogna le représentait, non pas une épée à la main, mais de profil, agenouillé sur un prie-dieu dénué de velours, se préparant à recevoir la communion. Lorsqu’il vit que le doge avait remisé les statues grecques et romaines qui ornaient l’antichambre de la salle du Sénat pour la transformer en chapelle – il souhaitait prier entre les séances –, Contarini manqua laisser là le concours. Seule sa fidélité à son défunt cousin le doge Venier lui ordonna de rester.
D’une voix terne que contredisait sa volonté d’agir, Cicogna demanda d’accélérer le processus, souhaitant voir les esquisses des candidats au plus vite.
On était en 1585. Ce ne fut pourtant qu’en janvier 1587 que celles-ci lui furent présentées.
Alors que des trombes d’eau venant de la mer s’abattaient sur la Piazzetta, les candidats, convoqués le matin du lundi 12 janvier, se rendirent dans la salle du Grand Conseil pour y exposer leurs toiles. Des chevalets vides les y attendaient, installés sur l’estrade.
Véronèse arriva le premier, accompagné de son fils et de son frère qui portaient l’esquisse que l’artiste s’était efforcé de peindre grande, presque trois pieds de hauteur sur sept de largeur, pour concurrencer à armes égales celle de Tintoret. Ils posèrent solidement l’œuvre sur le chevalet qu’ils jugèrent le plus central, légèrement décalé sur la droite pour qu’il frappe immédiatement le regard de quiconque pénétrait dans la pièce, et ils allèrent s’asseoir sur l’un des bancs de la salle pour attendre. Le peintre véronais avait joué l’élégance pour ce jour solennel et portait une veste sombre ajustée, boutonnée d’or jusqu’au cou et dont les manches laissaient voir une doublure rouge sous ses fentes verticales. Sa barbe bien taillée, étonnamment rousse pour son âge, achevait de lui donner une mine d’artiste à la mode, sûr de son talent et de son succès.
Palma le Jeune arriva ensuite, seul. En habit sombre, coiffé d’un feutre noir à bord souple, il installa son esquisse à droite de celle de Véronèse. Il y porta un dernier regard de fierté avant de le rejoindre sur le banc.
Tintoret pénétra dans la salle, les cheveux en bataille, sa cape de laine verte aux parements défraîchis attachée à l’envers sur une veste en méchant coton. Son fils Domenico l’accompagnait pour l’aider à porter la lourde toile qu’ils installèrent à l’extrémité gauche de l’estrade. Domenico ne se rendit pas tout de suite compte de la ressemblance entre la toile de son père et celle de son rival. Tintoret, lui, en fut immédiatement choqué. Il recula, descendit de l’estrade, observa l’une, puis l’autre, puis celle de Palma le Jeune qui, elle, n’avait rien à voir – le peintre ayant choisi de mettre l’accent sur la profondeur du paradis plutôt que sur sa hauteur. Les teintes seules distinguaient son esquisse de celle du Véronais.
Jugeant le moment mal choisi pour une querelle, il alla rejoindre ses confrères sur leur banc, sans pour autant masquer la colère qui lui montait aux joues. Il ne put s’empêcher de prendre à témoin Domenico – son premier fils et meilleur assistant – de l’injure que Véronèse était en train de lui faire, tandis que ce dernier, placide et souriant, étendait les jambes en signe de contentement, radieux comme au jour de ses noces de voir son ennemi réagir exactement tel qu’il l’avait prévu : en contenant sa rage.
Domenico se leva pour accueillir son ami Francesco Bassano – ils avaient le même âge et s’étaient toujours appréciés. Après une accolade affectueuse, il l’aida à installer sa toile à côté de celle de Véronèse, dont la conversation animée avec son frère et son fils rompait le silence. Il était indécent de joie de vivre.
Les membres du jury, que les peintres attendaient pour leur présenter tour à tour sommairement leur travail, arrivèrent rapidement et les congédièrent tout aussi promptement. Foscari, l’ordonnateur du concours, était persuadé qu’écouter un artiste parler de son œuvre gâchait la vision qu’on en avait. Une toile ne s’explique pas, elle se reçoit, se ressent, s’interprète, et le peintre n’est pas nécessairement partie prenante de ce processus. Au grand dam de Tintoret qui aurait pu vendre une Annonciation à un Turc, Foscari les remercia donc et leur dit qu’il n’était pas nécessaire d’attendre les résultats le jour même. Il connaissait maintenant ses acolytes et savait qu’ils aimaient prendre leur temps…
Les artistes croisèrent ainsi, sans avoir pu les convaincre, les deux Giacomo – Contarini et Marcello –, l’architecte da Ponte, Marcantonio Barbaro, qui eut à peine le temps de saluer son protégé Véronèse, le sénateur Jacopo Soranzo, plus vieux de dix ans mais toujours sur ses jambes, et le moine Bardi, impénétrable sous l’épaisseur de sa barbe.
Quelles que soient leurs fonctions et leur charge, ils étaient tous passionnés d’art et examinèrent d’abord les toiles en silence, prenant du recul, observant un détail, essayant d’imaginer l’effet que produiraient les esquisses adaptées au format monumental du cadre aux dorures éclatantes. Puis, chacun y alla de son commentaire, ne pouvant s’empêcher de mêler la politique à l’esthétique.
Foscari insista pour mettre de l’ordre dans la discussion. Ils étudièrent donc les tableaux un à un, commençant par celui de Tintoret.
L’architecte da Ponte, qui soutenait le jeune Bassano, voulut passer vite et dénigra le tableau en écornant le personnage :
– On reconnaît bien là le Tintoret, malade du désir de paraître. Sans cesse dans l’attente d’une considération, d’où qu’elle puisse venir : que ce soit du doge ou du dernier des nobles, peu lui importe tant qu’un regard, un geste, un sourire vient la confirmer. Mon Dieu, devait-il se dire en peignant cette esquisse ridiculement grande, faites qu’on me remarque !
– Vous y allez fort, cher proto, lui rétorqua Contarini, qui n’avait pas déterminé à l’avance son candidat et préférait discourir des œuvres plutôt que des artistes, étant partisan de l’idée selon laquelle le moi qui peint n’est pas celui qui vit. Que Tintoret soit un être de passions mesquines, cela reste encore à prouver. Il n’a pas eu, comme tant d’autres, l’heur de naître dans une famille de peintres, et tant que ses œuvres traduisent la beauté du monde, je m’en satisfais. La conception humaniste du sacré que l’artiste insuffle ici correspond parfaitement à notre entreprise. Nous voulions bien mêler le temporel et le spirituel, n’est-ce pas ? La toile atteint notre objectif. Par cette idée d’un paradis choral, l’œuvre encense à la fois l’humain et le pouvoir, de façon peut-être un peu sensuelle pour notre ami le moine Bardi, j’en conviens, mais ce ne sera pas difficile de demander au peintre un peu plus d’orthodoxie dans les traits.
Son air docte et ses grands mots exaspéraient da Ponte, qui dut se résoudre à laisser le débat se poursuivre, le sénateur Jacopo Soranzo renchérissant :
– Vous avez raison, Giacomo, et ce n’est pas la première fois que nous serons d’accord, glissa-t-il, un sourire complice au coin des lèvres – les deux amis s’étaient retrouvés la veille chez une courtisane dont ils avaient partagé la couche –, il y a un souffle visionnaire dans cette esquisse. Et, pour plus de clarté, j’entrerais volontiers dans les détails : la façon dont les séraphins et les chérubins enserrent le couple christique est magistralement représentée ; les anges musiciens ressortent du chaos dans lequel les a encerclés notre peintre de Vérone par exemple, dans son paradis infernal…
– Cher collègue, l’interrompit Foscari, souvenez-vous, nous traitons les esquisses les unes après les autres, ne commençons pas tout de suite à les comparer ou nous nous égarerons.
– Un peu de souplesse d’esprit, Foscari, s’il vous plaît. Vous voyez bien que dans les deux toiles, la composition est proche. Ils ont eu la même inspiration. Nous pouvons d’emblée les opposer pour tirer au clair leurs dissemblances. Chez Tintoret, vous conviendrez que les anges ont l’air serein. Ses spirales sont profondes, elles fixent les élus dans un ravissement impassible face à la gloire divine, ce qui est bien ce que nous attendons pour nos concitoyens… Enfin, et j’en aurai terminé avec ma comparaison qui, je le vois bien, vous agace – Foscari, qui avait passé son temps à ouvrir la bouche, le doigt levé, puis à la refermer, s’empêchant de couper la parole à son collègue, protesta de la tête avec un sourire courtois, soulagé de voir l’analyse s’interrompre –, alors que chez Véronèse, les gradins ont l’air de lambeaux emportant des passagers ayant perdu de vue la divinité, chez Tintoret, la sublime lumière de l’Esprit saint les éclaire et les guide vers la béatitude.
Avant que Foscari ne puisse rétorquer, da Ponte poursuivit ses invectives ad hominem :
– N’oubliez pas que Tintoret déplaît à tout le monde : aux patriciens, à qui il révèle l’agitation du peuple par sa trop grande sensualité ; aux artisans, dont il ne respecte pas l’ordre corporatif et qu’il exaspère par son indifférence à toute forme de solidarité professionnelle, exacerbant par son attitude haines et rivalités ; aux citoyens, car il leur révèle par son pinceau un monde de ténèbres, dans lequel le hasard règne en maître ; au peuple enfin, qu’il fascine en même temps qu’il effraie. Cet homme apporte la jettatura, le mauvais œil. Vous-même, amiral Giacomo Marcello, vous le savez, non ?
Interpellé de la sorte, le gras Giacomo ne put que prendre parti :
– Il est vrai. Tintoret est semblable à l’amant éconduit ; le malheureux aime une ville au désespoir et celle-ci n’en peut convenir : son amour lui fait horreur.
– Vous êtes donc poète, mon bon Giacomo, rit Contarini en le poussant du coude. C’est très bien dit. Que diriez-vous si nous passions à l’examen de la toile de Véronèse, puisque nous sommes dans les cercles dantesques de l’amour ?
Foscari voulut se récrier, mais il ne maîtrisait pas plus les aléas de la pensée de Contarini que les allées et venues de ses camarades qui se refusaient à rester bras ballants devant une œuvre, écoutant tel ou tel en vanter les mérites ou en pointer les négligences, et qui préféraient arpenter la pièce, parler en conciliabule, réagir ou attendre que le temps passe, comme semblaient jusqu’ici le faire le moine Bardi et Marcantonio Barbaro, qui n’avaient pas prononcé une parole.
Foscari laissa Contarini poursuivre :
– Ce qui m’intrigue le plus, c’est le rose orangé qu’il a utilisé en fond. C’est d’ailleurs la seule chose ou presque qui le distingue de la toile de son rival Tintoret. Troublante ressemblance, n’est-ce pas ? Il me semble que c’est l’enfer qu’il représente ici, et non le paradis. Cette foule fantomatique s’étendant à l’infini a de quoi effrayer…
– Parlons d’une autre esquisse, si vous le voulez bien, intervint Foscari, qui savait que le doge allait bientôt arriver et qu’il voudrait observer à loisir les propositions des peintres. Nous n’avons pas encore évoqué celle de Palma le Jeune.
– Son approche me plaît, enchaîna immédiatement Giacomo Marcello. J’aime sa sobriété et sa gaîté. On est loin de l’horror vacui du Véronais. Sa façon d’avancer vers le spectateur est généreuse, nous n’avons pas l’impression de nous retrouver face à une montagne. Il suffit de faire un pas pour gagner son Paradis.
– Gardons en mémoire les recommandations du concile de Trente, l’interrompit Bardi. Vous savez que les allusions à la vie contemporaine sont désormais proscrites.
– Bien sûr, répondit Giacomo, surpris, en faisant un pas vers la toile et en plissant les yeux. Mais qu’entendez-vous par là ? Je ne vois rien qui ne soit recommandable…
– Approchez-vous encore et observez la bête de l’Apocalypse, en bas à droite. Ce dragon à sept têtes ne vous semble-t-il pas une métaphore de la menace turque, sans cesse renaissante ?
– Ce ne serait pas faux de le penser, commenta Jacopo Soranzo, de là à le représenter…
– Si votre analyse est exacte, coupa sèchement Giacomo Marcello, cette toile est irrecevable. Et je serais d’avis de convoquer un Conseil des Dix pour punir ce jeune peintre de sa trahison des valeurs de la République.
– Pas de décisions hâtives, s’empressa de répondre Foscari, qui voulait éviter le scandale. Nous pouvons simplement la refuser, sans pour autant le dénoncer.
– C’est un crime à la patrie que d’encenser ainsi l’ennemi !
– Et c’est un aveuglement que de le croire anéanti, rétorqua Jacopo Soranzo. Quittez votre colère, cher Giacomo, et parlons plutôt du projet de Bassano, qui me semble plus que prometteur… Ne serait-ce que par ses évocations… Ce n’est pas l’hydre qu’il nous offre, mais le lion de Saint-Marc et la nef de Noé, deux allusions à notre puissance et à l’insubmersible pérennité de notre République.
– Voilà un garçon qui a du bon sens, au moins, maugréa Giacomo Marcello. Mais n’est-ce pas celui qui peint des mignardises avec son père ?
– C’est bien le même, intervint Bardi. J’avoue que j’ai moi-même été d’abord décontenancé par l’aspect des tableaux qui l’ont rendu célèbre. Ses Saintes Familles ressemblent à des réunions de paysans, sa Fuite en Égypte à un voyage de nomades… Puis je me suis laissé séduire. Ce réalisme, si je puis utiliser ce mot, permet à notre foi d’entrer dans chaque foyer, qu’il soit noble ou bourgeois. Quittons un peu notre hauteur et descendons de notre empyrée grotesque. Ouvrons-nous à l’Autre et laissons-lui une place au paradis. Que ce Paradis soit celui de tous, et non seulement le nôtre.
– Voilà le moine qui découvre l’altérité ! ricana Marcantonio Barbaro. Mais comment faire confiance à un si jeune homme ? Je ne veux pas insister, mais je vous rappelle seulement que Véronèse vous a déjà prouvé son mérite, dans quasiment toutes les salles de ce palais…
– Bien sûr, rétorqua Bardi, mais le flou de ses figures m’inquiète…
Da Ponte, sentant le moment favorable pour son poulain, renchérit :
– Vous remarquerez que Bassano, d’ailleurs, prend l’exact opposé du maître de Vérone. Par la lisibilité de sa composition comme par celle de ses personnages.
– Je crois que je commence à comprendre votre intérêt pour Bassano, mes chers Bardi et da Ponte, lança Marcantonio Barbaro, hilare. Le moine veut son portrait au paradis, est-ce bien cela ?
– Je ne vous permets pas, rétorqua Bardi.
– Comment n’y ai-je pas pensé avant ! Le personnage central, ce moine qui tient un livre ouvert contre le dossier de la tribune du doge et qui se penche vers lui… Ce moine permettant une communication directe entre l’Esprit saint et les grands de ce monde n’a donc rien à voir avec votre subit attachement pour ce jeune peintre ?
Bardi, à court d’arguments, se contenta de hausser les épaules.
– Quant à vous, da Ponte, poursuivit Barbaro, impitoyable, vous vous verriez bien en costume d’architecte parmi les figures des puissants, en bas de la toile ? Il est vrai que Bassano ne s’est pas privé de flatter les décideurs publics. Avoir son portrait inséré pour l’éternité dans le Paradis de la cité, notre rêve à tous, me semble-t-il… Pour ma part, je ne me laisserai pas éblouir par tant – ou si peu – de flagornerie.
Foscari, qui sentait que la situation devenait dangereuse, s’empressa de calmer les esprits :
– Chers amis, chers collègues, je vous propose d’en rester là des débats, nous avons tous compris ce que chacun admirait ou reprochait aux toiles. Votons maintenant à main levée pour celui que nous voudrions vainqueur du Paradis, sachant que le résultat de notre délibération ne sera que consultatif. Le doge prendra sa décision et nous l’annoncera dans quelques jours.
Le résultat fut mitigé. Véronèse emporta trois voix, celles de Foscari, de Marcantonio Barbaro et de Giacomo Marcello, qui, n’ayant pas d’avis, s’accorda sur celui de ceux qu’il pensait les plus puissants. Bassano obtint deux voix, sans surprise, celles de l’architecte da Ponte et du moine Bardi ; Tintoret recueillit lui aussi deux voix, celles du sénateur Jacopo Soranzo et du bel érudit Giacomo Contarini.
Foscari plaida pour un nouveau vote, afin de pouvoir présenter un résultat plus lisible au doge et que leur fonction de conseillers ait l’air d’avoir une quelconque utilité, mais rien n’y fit, aucun des membres du jury ne voulut changer son scrutin.
Le doge Cicogna, qui devait arriver en fin de journée, se fit attendre jusqu’à l’après-souper.
Il resta une partie de la soirée dans la salle vide, contemplant les œuvres. Il connaissait les positions de son jury et ne parvenait pas à prendre une décision. Il lui fallait pourtant choisir avant la prochaine réunion du Conseil le dimanche suivant.
Il y retourna le lendemain avec sa fille, qu’il chérissait par-dessus tout et dont l’avis lui importait. Celle-ci avait perdu la vue très jeune, mais en touchant les toiles, elle réussissait à s’en faire une opinion. Elle percevait les textures, sentait les cadres, les huiles ajoutées par les peintres ; son père lui décrivait les scènes et elle parvenait à les comprendre, à défaut de les voir. Le spectacle de cette femme-enfant – elle avait dix-huit ans à peine – enfermée à longueur de journée dans ses appartements, interdite de sorties non officielles, vivant un moment de liberté par l’émotion que procure la peinture était bouleversant.
Le mouvement ascendant du Paradis de Bassano lui plaisait, elle percevait le rétrécissement progressif des figures en même temps que leur foisonnement. Mais ce que son père lui avait dit de la clarté de la toile de Tintoret l’intriguait. Elle aimait ce peintre pour ses allégories de la musique. Ce n’était pas ses œuvres les plus connues, mais le Concert des muses et des divinités l’exaltait. Un jour que son père recevait un marchand d’art, elle avait pu toucher ce tableau. Au vu de la charge du doge, le négociant ne pouvait procéder comme il le faisait avec ses autres pratiques, emmenant les patriciens d’atelier en atelier pour découvrir les merveilles que ceux-ci recelaient et discuter avec les peintres.
Outre des scènes religieuses, le marchand – un Allemand comme la plupart des vendeurs d’art et d’objets précieux à Venise, appartenant donc à la religion réformée – trouva divertissant de lui mettre sous les yeux cette œuvre de jeunesse galante de Tintoret. Si Cicogna s’était bien sûr refusé à regarder le tableau de plus près, tenant à ne pas dévoyer sa réputation de rigoureux catholique, sa fille Olympia, elle, ne s’en était pas privée et avait obtenu de son père – qui eût tout fait pour elle – d’accrocher le tableau dans sa chambre. La gaîté de ces femmes à moitié nues jouant de la musique dans une clairière la ravissait. Son père, pour une fois, n’avait pas jugé bon de lui décrire trop précisément le tableau. Elle apprenait donc, jour après jour, à reconnaître les attitudes, les poses et les instruments de chacune. Elle avait voulu rencontrer le peintre, mais son père avait refusé, tant pour l’étiquette que par lâcheté. Il ne voulait pas voir sa fille grandir ; l’imaginer s’émouvoir et rechercher une liberté qu’elle n’acquerrait probablement jamais lui brisait le cœur.
Lorsqu’elle apprit que Tintoret participait au concours, Olympia n’eut qu’une hâte, découvrir sa toile. Elle fut un peu déçue par ce qu’elle considérait comme un manque d’originalité – puisque deux concurrents y avaient eu recours – et aurait préféré voir son idole se démarquer du sempiternel Dante et de sa Divine Comédie. Pourtant, la description par son père du ciel nacré de Tintoret, des vêtements chatoyants des saints, roses, jaunes, bleus…, du groupe d’anges musiciens à l’avant-scène acheva de la convaincre de la supériorité de cette esquisse sur celle des autres.
Pour Pasquale Cicogna, la décision n’était pas facile à prendre… Il savait qu’il ne pouvait écouter seulement son cœur, il lui fallait ne fâcher personne, surtout pas les Barbaro, qui faisaient campagne depuis dix ans pour Véronèse. Il aurait tant voulu voir sa fille heureuse et désigner Tintoret, mais les appuis de celui-ci étaient légers et surtout moins nombreux. Personnellement, l’esquisse de Bassano lui plaisait, autant pour sa composition que pour l’affectueuse estime qu’il gardait pour son père, depuis que celui-ci avait peint une toile pour la chapelle de leur famille.
Il finit par ne pas décider ; au lieu d’arbitrer, il élut deux lauréats. Il adopta l’alliance de Véronèse et Bassano, laissant ainsi parler son ambition autant que son affection. Il se préparait à décevoir sa fille, quoique celle-ci ne lui fît pas si peur ; il préférait cela à la savoir en extase devant un peintre qui, si lui n’était pas dangereux du haut de ses soixante-neuf ans, avait des fils dont la réputation de noceurs était remontée jusqu’à ses oreilles.
Le jeudi 5 janvier, il convoqua ses conseillers et leur annonça sa décision, sans explication, sachant bien que, quoi qu’il dise pour justifier son choix, ceux-ci trouveraient le moyen d’arranger ses propos de façon à tenir le beau rôle.
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