Concours pour le Paradis
5. « Elle n’est pas facile la voie menant de la terre au ciel… »
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« Elle n’est pas facile la voie menant
de la terre au ciel… »
1579
Lorsque Véronèse reçut le « programme », ou ce que les organisateurs étaient convenus d’appeler ainsi, il était en train de terminer un Triomphe de Venise destiné au plafond de la salle du Grand Conseil, en surplomb du Paradis. Un tableau féminin, virtuose, léger. Pour exécuter cet ovale, Véronèse n’avait participé à aucun concours, on l’avait nommé, on l’avait voulu, on avait acclamé l’originalité de sa composition. Si bien que pour ce Paradis, il s’interrogeait :
– « Peindre comme c’était avant »… Comment osent-ils dirent ça ? S’ils veulent que je peigne aujourd’hui comme Guariento le faisait il y a deux siècles, la réponse est non. Ils veulent que je respecte la tradition…, moi qui ai justement construit ma réputation sur le fait de briser les règles.
Véronèse bouillonnait tellement dans son atelier qu’il s’était pris à parler à voix haute. À cet instant, il hurlait. Son frère s’approcha de lui pour le calmer.
– Tu t’en souviens, toi, mon Benedetto, on m’a accusé d’hérésie quand j’ai peint une Dernière Cène pleine de hallebardiers ivres, de bouffons, d’hommes en armes, d’apôtres se curant les dents en attendant que l’agneau soit découpé… J’ai représenté la vie, la vraie vie, pas celle des Écritures, ou peut-être bien celle-ci justement… J’ai pris des libertés, j’en conviens, nous autres peintres, nous prenons de ces licences que prennent les poètes et les
fous 1, et tu t’en souviens, Benedetto ? Alors que j’étais sommé de corriger la toile à mes frais, en trois mois, grâce à ce cher Marcantonio – que Dieu le bénisse, lui et tous les Barbaro, s’il était là, je me jetterais de nouveau à ses genoux pour le remercier –, nous avons déjoué le piège : pourquoi renier mon art pour des inquisiteurs, alors qu’il suffisait de changer le titre du tableau et de faire de ma Dernière Cène, épisode trop sacré et codifié, une scène non moins évangélique, mais plus triviale, un Repas chez Lévi ?
Ses yeux étaient injectés de sang, il avait la fièvre. Benedetto le coucha et lui passa un tissu mouillé sur les tempes. Il fallait se calmer, un Paradis est une grande œuvre, l’œuvre d’une vie même, mais son frère allait réussir, comme toujours, en se servant des codes pour mieux les détourner. Les artistes étaient-ils autre chose que des remplisseurs de cadres ? On leur accordait des espaces nus entre des structures de bois ouvragé et il fallait les remplir. S’intégrer et se démarquer, telle était leur tâche à tous. Après un peu de repos, Benedetto était sûr que son frère trouverait l’idée qui lui manquait.
Avant de commencer une toile importante, c’était presque toujours la même histoire. L’atelier devait souffrir plusieurs jours un Véronèse d’une nervosité ravageuse. Il s’en prenait à tout et à tout le monde, ne sortait que pour maugréer, tournait et retournait ses idées vingt fois dans son esprit sans parvenir à en coucher une sur une feuille. Il ne tenait pas en place, fulminait pour finalement s’effondrer, épuisé, et recommencer jusqu’à ce que la composition de la toile lui apparaisse. Alors la pierre noire se mettait à brunir le papier. Il recouvrait et raturait des feuilles entières, parlait à qui voulait l’entendre de son nouveau projet, glanait ici et là mille idées dont il ne se servait jamais, jusqu’à atteindre la sérénité qui lui permettait de créer à nouveau.
Benedetto voyait avec effroi débuter la phase de création et, pour éviter de la subir plus longtemps, sa présence n’aidant en rien son génie de frère, il l’envoya discuter avec Bernardo, un ami prêtre de la paroisse de San Sebastiano pour laquelle Véronèse avait peint tant de toiles.
Le prêtre et lui s’installèrent dans la sacristie au milieu des surplis et des ciboires et burent ensemble un peu de vin qui n’était pas de messe. Comment dépasser la contrainte matérielle de devoir peindre un paradis en largeur et non en hauteur ?
Le père Bernardo raconta que dans les siècles passés, les artistes considéraient l’horizontalité comme une possibilité de représenter l’immobilité. Or la perfection ne réside-t-elle pas dans le fixe ? dans le stable ? Un paradis en hauteur indiquerait un bouillonnement qui contredirait le calme et le repos liés à ce jardin d’Éden.
– Justement, l’interrompit Véronèse, il ne s’agit ici aucunement d’un jardin de béatitude mais d’un couronnement, celui de la Vierge par le Christ, signifiant l’entrée de celle-ci au paradis. Il s’agit bien de mouvement, du passage d’un état à un autre. De plus, la fresque de Guariento était tout sauf immobile, elle invitait, je devrais même dire elle aspirait, tous les membres du Grand Conseil vers ses cieux. Il s’agit ici de représenter Venise en terre d’accueil, cher père, vous savez bien qu’une toile pareille dans ce palais ne saurait être que théologique… Or, si l’on se réfère à Dante, que je lis avec ferveur, quoi que ce ne soit pas langage d’Église, l’accès au paradis est le résultat d’un chemin de lumière. Le poète y voit « une couleur d’or traversée de rayons, une échelle si longue vers le haut que le regard ne peut la suivre ». Mais comment représenter une échelle sur seulement vingt et un pieds de haut alors que la toile doit en mesurer soixante-dix de large ?
– Vous pourriez faire un diptyque, ou un polyptyque, mon fils… Pardonnez-moi, mais je ne suis pas sûr de pouvoir répondre avec subtilité à ces questions. Après tout, je ne suis pas peintre et ne me flatte nullement de posséder aucun talent en matière de symétrie ou de perspective. Je lis les textes et je sais les transmettre. Comme Ézéchiel, je reçois la parole de Dieu, la Vérité divine, et je dois tenter d’en propager la sève en gardant pour moi son amertume. Alors que vous, bel artiste, cher Véronèse qui avez montré tant de fois dans cette église votre talent et votre audace, vous devez en quelque sorte montrer à Dieu Lui-même l’univers qu’Il a créé et, pire encore, vous devez Lui montrer celui que nul n’a jamais pu voir. Par la réalité de vos pinceaux, vous allez révéler l’apparence de nos âmes, reproduire l’impalpable, engendrer l’inénarrable.
Pendant que le prêtre parlait, Véronèse avait sorti une mine et s’était mis à dessiner. Ce qu’il entendait l’inspirait, touchait ce qu’il ressentait depuis toujours, l’éclairait sur sa mission… Saisir l’absolu, contempler le relatif… Il ébauchait une foule installée sur des nuages, notait les noms des saints, Joseph, Baptiste, Élie, Bartholomée… Des personnages assis, d’autres couchés, tournés vers le spectateur ou vers la lumière divine. Des femmes nues aux seins rebondis, le visage levé vers la Vierge trônant sur son siège en haut de la feuille.
Le prêtre avait cessé de discourir et, béat, regardait l’homme se muer en créateur, l’esprit en action, la main capable de faire émerger la réalité, bien au-delà des apparences.
En sortant de l’église San Sebastiano, Véronèse décida d’emprunter la calle dell’Avogaria, de longer le Dorsoduro et de se rendre dans la salle du Grand Conseil. En 1579, elle n’était pas encore restaurée.
Dans cet espace délabré, seuls les portraits des doges avaient été réinstallés, frise humaine effrayante dans une salle dépeuplée. Véronèse tendit son dessin devant lui et tenta d’imaginer l’alliance de son Triomphe et de son Paradis. Malgré l’élan qui l’avait mené à crayonner chez le prêtre, il sentait que quelque chose lui manquait. Sa composition en trois plans, les nuées séparant les hommes des élus de l’empyrée ne lui suffisaient pas. Il voulait rendre hommage à Dante et à ses célèbres « ciels » mais ne voyait pas comment le faire dans un espace si large. Il renonça momentanément à réfléchir et se rendit chez Tullia sa maîtresse, qui, en courtisane lettrée, trouverait peut-être une idée traduisible en couleurs.
En arrivant devant son palais à la façade rose couverte de glycine dont elle occupait tout le deuxième étage, Véronèse n’emprunta pas l’escalier dérobé du jardin embaumant le chèvrefeuille qui montait directement dans sa chambre, il préféra se faire annoncer à l’entrée principale, ne voulant pas risquer d’interrompre la visite de l’un de ses autres amants, surtout pas celle de Marcantonio Barbaro son mécène qui ne lui avait jamais vraiment accordé le droit de partager sa maîtresse, même si chacun sait qu’une courtisane n’appartient à personne. Elle pouvait le recevoir, ainsi entra-t-il dans le boudoir attenant à sa chambre où il la trouva en train de se préparer pour un bal. Malgré les réglementations nouvelles de la ville qui exigeaient des femmes un corsage fermé, sa robe en velours cramoisi peinait à recouvrir ses seins offerts et comprimés par un bustier se terminant en pointe. Une ceinture à fermoir orfévré et à cabochons de rubis et de perles soulignait sa taille. Deux bracelets d’or parachevaient sa tenue.
Assise à sa coiffeuse, elle s’apprêtait à mettre un collier que venait de lui offrir Barbaro quand, fou d’impatience, Véronèse congédia la camériste au prétexte d’une affaire urgente à régler avec sa maîtresse. Celle-ci, amusée par l’aplomb du moins riche de ses amants – il ne la payait qu’en tableaux –, confirma d’un signe de tête.
À peine furent-ils seuls que Véronèse s’approcha d’elle pour caresser ses seins qu’elle recouvrait si peu. Riant, elle le repoussa, le bal n’était que dans une heure… Véronèse, insatiable, n’avait pas l’intention de s’arrêter à des questions pratiques. Elle l’aimait tant, son peintre, le seul de sa coterie. Lorsqu’elle avait rejoint le milieu des courtisanes, Tullia s’était promis de laisser de côté les artistes. Elle les gardait en admirateurs, posait pour leurs tableaux ou leur inspirait chants et poèmes, mais jamais ne les acceptait dans son lit. Elle avait assez de ses patriciens, sénateurs, inquisiteurs, navigateurs et marchands… jusqu’à l’arrivée du séducteur de Vérone.
Son aisance, son talent l’avaient charmée. Mais ce soir elle ne pouvait rien pour lui. Il se mit à lui réciter Dante qu’elle aimait tant, tout en dégrafant son corsage et en ponctuant les mots du poète de baisers, « de larges fleuves sortaient des étincelles vives, et tels des rubis encerclés d’or, de toute part, se mettaient dans les fleurs ». Comme à son habitude, pour la convaincre, il attrapait le premier bijou qu’il voyait sur sa coiffeuse et feignait de le lui offrir. Elle se plaisait à ce petit jeu qui ravivait l’orgueil du maître en ne lui coûtant rien… Elle se laissa passer autour du cou le collier de perles apporté la veille par Barbaro. L’engouement des Vénitiennes pour les perles avait atteint de tels excès que la République avait adopté des lois somptuaires pour freiner ce luxe, source de corruption pour l’État et d’appauvrissement pour les familles. Depuis quelques années, il n’était autorisé qu’un seul rang de perles d’une valeur de quatre cents ducats, avec interdiction d’en porter ailleurs qu’autour du cou. Refusant de se soumettre à cette loi et ayant des amis au bureau des contraventions, Tullia avait parsemé illicitement quelques perles sur ses cheveux.
La courtisane sonna et Véronèse, tout en la saluant comme au théâtre, sortit à reculons en lui envoyant des baisers de la main. Il traversa les appartements de sa maîtresse, observant dépité les plafonds qu’il avait peints pour elle, les murs tendus de soie et les sols couverts du terrazzo le plus tendre. Il se laissa installer dans sa gondole par l’armée de valets, maures pour la plupart, habillés de pourpre et de jaune. Partagé entre le charme de sa visite et sa frustration, il navigua, prêt à accepter toute nouveauté qui se présenterait à lui jusqu’à une salle de jeu, près du Rialto, où il avait indiqué au gondolier de le mener.
Il était près de dix heures et Venise était nappée d’un brouillard huileux. Les marches des palais s’effaçaient sous la nuit sans lune, les ruelles semblaient plus étroites encore et plus silencieuses. Tandis que la proue de sa gondole s’estompait sous l’arche des ponts, le peintre repensa à l’Hercule furieux de Sénèque, dont Barbaro lui avait fait parvenir la traduction d’Aldo Manuce, « elle n’est pas facile la voie menant de la terre au ciel »… Il ferma les yeux, en proie à des visions démiurgiques. Lorsqu’il les rouvrit, il se trouva à l’entrée du ridotto. Puisque Dieu ni l’Église ne lui soufflaient d’inspiration, que sa maîtresse ne répondait pas à ses ardeurs, les ducats qu’il avait en poche lui fourniraient peut-être une satisfaction imprévue.
Il entra dans la grande salle de jeu où les trompe-l’œil érotiques participaient de la joie de vivre qui régnait dans ce lieu. Il en fit le tour, salua quelques connaissances qui avaient amené là leur maîtresse, songeant à la sienne qui devait en ce moment l’avoir bien oublié dans les fastes du bal. Au fond dans une encoignure, un homme lisait des textes grivois, entouré de couples terriblement excités par les calembours et les sous-entendus. Dans cette paresseuse patrie du plaisir, rien ne se faisait jamais sans mise en scène littéraire. Véronèse s’avança vers les joueurs, voulant d’abord observer une partie.
À la table la plus animée, on jouait au Trente et un. Un jeune homme, plus aviné que les autres, venait de miser. Le premier tour passé et perdu, il voulut rejouer, mais n’ayant plus rien en poche, il tenta d’emprunter à son voisin. Véronèse, trouvant la scène amusante, s’approcha encore pour entendre la discussion en acceptant le verre de Valpolicella que lui tendait un cameriere.
Le jeune homme vantait les talents de son père, assurant que celui-ci couvrirait ses dettes le lendemain même, qu’il n’aurait d’ailleurs pas à le faire car il se sentait en veine ce soir, il allait doubler sa mise sur ce coup… En homme à la fois moins ivrogne et plus chanceux, le voisin ne répondait que par monosyllabes, sa barbe grise taillée au carré remuant à peine pendant qu’il parlait. Véronèse, distinguant les mots « palais » et « paradis », mit la main à sa poche et l’interpella :
– Qui es-tu donc ?
– Marco.
– Et ton père, qui est censé se porter caution, qui est-il ?
– C’est le grand Tintoret, monsieur, le peintre de San Rocco et du palais des Doges.
– Et tu dis qu’il va recevoir une somme d’argent conséquente ?
– Ah ça oui, monsieur – Marco n’avait pas reconnu Véronèse, et comment l’aurait-il pu ? Le plus grand ennemi de son père ne venait jamais à l’atelier… –, il va être choisi pour peindre la plus grande toile du monde, un Paradis, pour la salle du Grand Conseil, où j’imagine que monsieur va souvent – Marco pensait flatter son interlocuteur en lui supposant des charges importantes dans la République.
Véronèse renchérit :
– Et il sera donc bien payé pour cela ?
– Au moins quatre mille ducats, monsieur ! Et je n’ai besoin que de vingt sequins…
– Va, prends-les donc, tu me les rendras demain. Garçon, ajouta-t-il, apportez donc un autre Valpolicella à mon ami.
Marco se confondit en remerciements, joua et perdit. Véronèse redonna quelques sequins, pensant qu’il n’avait jamais si bien dépensé son argent. Le jeune homme les perdit à nouveau. Le peintre lui fit apporter un autre verre de vin, que Marco but d’un trait. Il se leva, vacillant, prit le bras de Véronèse et lui dit :
– Venez, l’ami, cet endroit ne vaut rien, rentrons.
Lorsque ce couple étrange quitta le ridotto, la nuit était fort avancée et le froid les fouetta au visage. Véronèse proposa à son jeune ami de le raccompagner en gondole mais celui-ci refusa, préférant prendre l’air et marcher.
– Où habites-tu ? demanda Véronèse, feignant de l’ignorer.
– Pas loin du tout, au nord du Cannaregio, tout près du ghetto. Si d’ailleurs vous avez besoin d’emprunter, je connais un excellent usurier, qui ne gage qu’à quinze pour cent.
Pauvre Tintoret, pensa Véronèse en prenant l’air intéressé, avant même que je ne le mette hors d’état de peindre en emportant toutes les commandes, il sera ruiné par son gredin de fils.
– Tu as raison, répondit-il à Marco, avec ce que nous avons bu, l’air nous fera du bien à tous les deux. Je te raccompagne et mon gondolier nous suivra, tant pour nous éclairer que pour nous offrir un refuge si nous tombions de fatigue. Tu me disais donc que ton père… ?
– … Est le plus grand de tous les peintres ! Mais vous ne pouvez pas ne pas le connaître, il Tintoretto, le Tintoret, le petit roux, le bossu, le fils du teinturier, le peintre des Scuole, le roi du clair-obscur, « le dessin de Michel-Ange, la couleur du Titien », c’est lui-même qui l’a gravé sur la porte de son atelier… Qui ne le connaît pas n’est pas vénitien ! D’où venez-vous ?
– De Vérone.
– Ah…, fit Marco, un peu gêné. Peut-être n’avez-vous donc jamais entendu parler de lui là-bas…
Il dit ces mots d’un ton qui se voulait aimable mais où pointait un certain malaise. Il ne connaissait rien d’autre que Venise. Lui ni son père, ni aucun autre membre de leur famille n’ayant jamais quitté la ville, pas même pour une commande, il appréhendait les territoires de la terra ferma et les considérait comme plus éloignés encore qu’ils ne l’étaient. N’ayant pu en voir les merveilles, il croyait que ces gens vivaient dans des huttes et passaient leurs journées à travailler la terre pour nourrir Venise… Ainsi, son interlocuteur lui eût-il dit que la ville de Vérone ne connaissait pas l’usage du pinceau, il aurait été prêt à l’en consoler. Il n’en eut pas besoin, Véronèse voulant en savoir plus sur le concours se récria, feignant de ne pas comprendre comment un nom si illustre avait pu lui sortir de l’esprit :
– Mais bien sûr, le Tintoret de la Scuola di San Rocco !
– Lui-même, répondit Marco fièrement. Celui qui a déjà doublé tous ses concurrents en proposant un tableau achevé, alors qu’eux n’avaient que des esquisses à présenter.
– Mais oui, je me souviens, dit Véronèse, amusé de voir ce grand niais aviné raconter les exploits de son père, ce héros !
D’autant qu’il était lui-même un des participants à ce concours de San Rocco et qu’il avait assisté ahuri à la performance de son rival qui, d’un geste magistral, avait ôté la bâche de velours recouvrant sa toile, un Saint Roch en gloire – qu’il avait pris soin de fixer pendant la nuit entre les caissons de stuc peints à la feuille d’or – et, comble de rouerie, l’avait offerte à la Scuola au cas où celle-ci aurait décidé de ne pas le choisir. Or ces institutions vénitiennes, maisons de charité, avaient interdiction de refuser les cadeaux. Le guardian grande dut l’accepter, et congédier les autres candidats. Il ne l’avait pas oubliée, la prouesse du teinturier, et il allait, ce soir, laver cet affront.
– Je lui avais demandé un portrait, si ma mémoire est bonne, après ce coup d’éclat, mais il avait refusé…
– Mon père ne peint pas les portraits… Il laisse ce genre de menus travaux à ses apprentis, répondit Marco au comble de l’orgueil.
– Et je ne voulais être peint que par le maître, répondit Véronèse, songeur. Mais puisque j’ai ici le fils… peut-être accepterais-tu…
– Moi ? reprit Marco, flatté. Mais j’en serais ravi, monsieur… Monsieur qui, d’ailleurs ?
– Appelle-moi Paolo, Marco, ne nous formalisons pas.
– D’accord. Si vous le voulez, nous pouvons commencer dès ce soir.
– Volontiers, répondit Véronèse, très volontiers même. Et tu me disais que ton père s’apprête à peindre un Paradis ?
– Ce tableau sera sublime, ça fait dix ans qu’il y travaille…
– Dix ans ? répéta Véronèse, surpris. Où m’as-tu dit qu’elle se trouvera, cette toile qui va le rendre si riche ?
– Au palais des Doges, rien que ça.
Véronèse siffla d’admiration et laissa Marco poursuivre :
– Et il prépare une nouvelle offensive, quoique le doge ait organisé un concours rigoureux. Les candidats viennent de recevoir le programme, mais, quand ils auront à peine commencé à réfléchir à leur projet, mon père, lui, proposera une esquisse déjà finie. Dix ans qu’il la garde sous le coude au cas où ! À l’époque, il l’avait peinte pour contrarier les projets d’un Florentin, un certain Zuccaro, qui voulait s’arroger le droit, sous prétexte qu’il était soutenu par des grandes familles, de peindre pour la Sérénissime ! Mon père a eu raison de lui. Il est reparti la queue entre les jambes, le Florentin ! dit Marco en poussant Véronèse du coude et en éclatant de rire. Ça y est, on approche, venez, on va entrer discrètement par l’atelier.
Les deux compères avaient traversé le dernier pont qui les séparait du campo dei Mori et de la maison de Tintoret, à la façade si reconnaissable, soutenue par des Maures enturbannés.
Marco mena Véronèse au fond d’une cour où se trouvait l’atelier. Un doigt posé sur la bouche pour l’inviter au silence, il prit les clefs dans un pot à droite de la porte et la déverrouilla. Véronèse, amusé, avait l’impression de cocufier un mari au sommeil lourd. Ils pénétrèrent sans bruit dans l’atelier et Marco dut s’y reprendre à trois fois pour allumer des bougies aux braises de la cheminée. Quand il installa Véronèse pour commencer son portrait, celui-ci se trouva face à un chevalet supportant l’esquisse du Paradis, immense, peinte à l’huile, de onze pieds sur presque cinq de large.
Véronèse en resta bouche bée. C’était comme si ce nabot de Tintoret s’était posé exactement les mêmes questions que lui, mais qu’il avait trouvé les réponses : Marie était bien placée en haut au centre de la toile, sacrée par son Fils et par la colombe du Saint-Esprit, posant ensemble la couronne sur sa tête ; la hiérarchie céleste était respectée, mais au lieu d’organiser l’ensemble de façon tripartite, Tintoret avait eu l’éclair de génie de mêler les anges et les élus en lignes continues sur des cercles de nuages formant un amphithéâtre. Chaque cercle se rétrécissait vers le haut jusqu’à atteindre l’empyrée où trônait Marie.
Lorsque Marco demanda à Véronèse d’avancer un peu la jambe et de tourner son buste de trois quarts, il l’entendit à peine tant il était absorbé par la toile de son rival.
Cette contemplation le fascinait et l’anéantissait en même temps. Il était foudroyé par l’évidence : l’axe vertical de cette composition, celui qu’il s’était épuisé à chercher, résidait dans cette pyramide de nuages s’écartant jusqu’à la tribune du doge, bien réelle dans la salle.
Autre fulgurance : avoir peuplé ce paradis de personnages à contre-jour, plus grands et plus précis à mesure qu’ils se rapprochaient du spectateur, qui aurait de ce fait l’impression de faire partie de ce théâtre paradisiaque.
Dégrisé et impatient de rentrer chez lui et de reproduire de mémoire l’esquisse de son rival, il pressa Marco de finir, rompant avec l’affabilité de façade dont il avait usé jusque-là. Mais le jeune homme ne l’entendait pas ainsi, la langue entre les dents et le fusain levé, il réfléchissait, prenait des poses artistes, croyant de cette manière légitimer le nouveau statut de portraitiste que lui avait accordé son compagnon en cette nuit d’ivresse.
Véronèse se leva pour feindre d’admirer l’ébauche et retint un sourire. Si Marco était un élève appliqué, il n’avait aucun talent. Les traits étaient lourds, le tracé maladroit… Le maître réunit toutes ses ressources d’hypocrisie pour souffler d’un air admiratif :
– Quelle habileté ! Je dois rentrer, mon cher Marco, mais je reviendrai bientôt te voir, ou je te trouverai au ridetto pour que nous finissions cette séance de pose. Me rembourser mes sequins ? Mais, cher peintre, tu n’y penses pas, ton portrait me les rendra au centuple !
Le jour se levait sur Venise, la rosée de la nuit nimbait l’eau des canaux, une aurore pleine de promesses s’ouvrait devant Véronèse lorsqu’il sortit de l’atelier, monta dans sa gondole et se fit déposer chez sa maîtresse, qu’il trouva assoupie. Sans faire de bruit, il prit un crayon de pierre d’Italie, une feuille de vélin et, en moins d’une heure, il dressa l’esquisse qui, pensait-il, le rendrait célèbre dans tout Venise, et par elle, dans le monde. Le crissement de la pierre fit ouvrir les yeux à Tullia. Les doux baisers de son amant achevèrent de la réveiller. Il s’allongea près d’elle et lui raconta ses aventures de la nuit, ponctuant chacune de ses anecdotes d’une caresse. Tullia, qui connaissait les hommes et le voyait en verve, ne voulait pas briser cet instant de confession et l’incitait à entrer dans les détails, exigeant une description complète du jeune homme abusé. Ils atteignirent tous les deux le plaisir suprême : elle s’imaginant déjà en modèle de la Vierge trônant au-dessus de la Sérénissime, lui se voyant vainqueur grâce à l’esquisse de son pire ennemi.
De retour à son atelier, Véronèse entreprit de faire siennes les idées de son rival. Il transforma le fond que Tintoret avait voulu nacré en un rose orangé, intensifiant les contrastes entre les personnages distincts dans la pénombre et le couple christique nimbé d’or dans la partie haute de la toile. Il prit aussi soin de clarifier encore le message de Tintoret en séparant plus explicitement les cercles formés par la succession des ciels jusqu’à l’empyrée. Le peintre renouait avec son art. L’idée de battre le Tintoret avec ses propres armes le faisait exulter, mais il préférait que celui-ci s’en rende compte par lui-même. Il aurait ainsi le plaisir de lire la rage impuissante dans ses yeux. Ce qui l’amusait le plus, c’était que le maître du clair-obscur ne pourrait jamais l’accuser de plagiat, ou il lui faudrait admettre avoir concouru avec une esquisse vieille de dix ans.
Ce genre de raisonnement digne de Machiavel plaisait à Véronèse qui, en plus d’avoir une âme d’artiste, possédait celle du plus roué des courtisans. Que la République crie au génie pour un faussaire et chasse l’honnête homme comme un paria, voilà à quoi voulait désormais arriver Véronèse.
Note
1. Ce sont les mots de Véronèse face au tribunal de l’Inquisition en 1573.
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