Concours pour le Paradis
9. Rivalités
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Rivalités
Février 1587
À l’issue de cet entretien, les peintres résolurent de se retrouver la semaine suivante pour réfléchir à la façon dont ils allaient procéder pour se mettre au travail. C’était un bon début.
Véronèse, pour marquer d’emblée sa supériorité sur le jeune Bassano, décida du lieu de ce rendez-vous : son propre atelier. Il refusait de se rendre dans celui du Titien qu’occupait désormais Bassano. Ainsi, il imposait le cadre de cette collaboration comme étant d’abord et avant tout de son fait.
Le jeune artiste ne pouvait refuser. Il avait besoin de cette commande pour prendre son envol et échapper à la tutelle paternelle.
Il mit à profit ces sept jours qui le séparaient de sa prochaine rencontre avec le peintre de Vérone et retravailla son esquisse en tenant compte des instructions du moine Bardi. Il était fier de ses nouvelles trouvailles. Les traits de ses personnages, s’ils étaient moins fermes, pour éviter toute reconnaissance, avaient gagné en sincérité. Plutôt que de représenter, ils symbolisaient. Le tout semblait plus épuré, moins réel, et permettait au spectateur de s’évader sans que son regard bute sur un objet ou un sujet familier. Plus d’ego dans ce Paradis, mais une foule indistincte et compacte, avançant comme un seul homme vers un même objectif.
Bassano, soulagé d’avoir travaillé d’arrache-pied pendant cette semaine solitaire, pensait que cette preuve de sa motivation disposerait le maître en sa faveur, qu’il gagnerait ainsi sa confiance.
Il se présenta donc, ravi et un peu tendu, à onze heures au rendez-vous qu’avait fixé Véronèse. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il crut le réveiller. Celui-ci arriva en peignoir, les cheveux et la barbe en bataille, l’œil encore vague de sa beuverie de la veille, et lui demanda la raison de sa visite si matinale.
– Mais…, balbutia Bassano, nous étions convenus de nous retrouver pour parler du Paradis…
– Le paradis ? Quel paradis ? Parle vite, camarade, j’ai beaucoup à faire aujourd’hui, mais surtout, parle doucement et va me chercher de l’eau bouillante là-bas, il doit y en avoir au fond de l’atelier, celle qui sert à ramollir les glacis.
Bassano s’écarta pour répondre aux ordres de l’artiste. Il lui apporta un verre d’eau chaude dans lequel le maître pressa un citron. Après avoir bu avidement, Véronèse reprit la parole sans laisser à son cadet le temps de placer un mot :
– Je te fais marcher, Francesco. Le Paradis, bien sûr ! Excuse-moi, j’avais complètement oublié notre rendez-vous. Il éclata de rire. Tu aurais vu ta tête ! Un mérou dans son bocal ! Tes yeux ronds ! C’était bien drôle, j’en ferai un portrait, tiens.
Le fou rire du maître, s’il exaspérait Bassano, était surtout imputable à la quantité déraisonnable de vin qu’il avait bue la veille. Plutôt que de regarder son confrère rire aux éclats, et d’accentuer ainsi son hilarité, Francesco décida de prendre les choses en main et lui montra la nouvelle esquisse sur laquelle il avait travaillé avec tant de soin.
Véronèse, essuyant ses larmes, daigna poser les yeux sur le projet déroulé de son jeune collaborateur.
– C’est bien, ça. Très bien, même. Mais qu’est-ce qui t’a pris d’estomper à ce point les figures ?
– Je n’ai fait que suivre les instructions, répondit Bassano, piqué que le maître ne trouve pas de meilleur qualificatif que « bien » pour commenter son esquisse.
– Suivre les instructions ? Mais es-tu devenu fou, en plus d’avoir perdu ton sens de l’humour ? dit-il en le poussant du coude pour essayer de le dérider. Crois-tu vraiment qu’il faille respecter à la lettre les « instructions », comme tu les appelles ? Veux-tu devenir un artiste ou rester toute ta vie le petit artisan de ton père ou du doge, le bon copiste qui ne prend jamais d’initiatives de peur de perdre une commande ou de ne pas plaire ? Réfléchis, Francesco, tu as deux options : soit tu te libères des chaînes qui t’entravent, soit tu vas vendre tes toiles les mercredis et les dimanches à San Polo avec les garzoni de mon atelier. Mais dis-le-toi bien, je ne travaillerai pas avec un poltron.
» Et ne fais pas cette tête, si je ne t’aimais pas, je ne te parlerais pas ainsi. La république de Venise refuse de nous considérer tels que nous devrions l’être, comme des artistes et non comme des artisans, comme des pittori et non de vulgaires depentori. Sois plutôt maçon si c’est là ton talent, enduis des murs et non des toiles et jettes-y ta peinture, mais épargne-toi les figures et les dessins ! Si ton imagination se borne aux « instructions », te voilà mal parti.
» Je m’emporte, mais tu sais, mon grand âge me le permet. À soixante ans, je ne peux ni ne veux me soumettre aux ordres. Nous, les peintres, sommes considérés comme des employés de la Sérénissime. À condition que nous ayons fait nos classes, que nous ayons passé nos années d’apprentissage à récurer les brosses, fabriquer les enduits, broyer les couleurs, mélanger les poudres obtenues aux huiles choisies par nos maîtres, appliquer les couches de fond, puis enfin peindre les drapés et trouver la justesse des expressions dans les figures que ceux-ci daignent nous laisser esquisser – comme des os que l’on jette à des chiens reconnaissants –, alors, nous avons l’immense privilège d’être inscrits à l’Arte dei depentori, cette corporation composite et ridicule à laquelle nous appartenons et qui regroupe aussi bien les enlumineurs que les doreurs, les brodeurs, les fabricants de masques et de cartes ou les artisans du cuir. Ne sommes-nous donc que cela, des tanneurs ? des enjoliveurs publics ? Notre art n’est-il que mécanique, comme les sculpteurs et les architectes, représentants uniques des arts libéraux, veulent nous le faire accroire ? Mobilisons-nous, Francesco, et, à défaut de révolutionner ce modèle honteux, contentons-nous, s’il te plaît, de ne pas satisfaire à toutes les « instructions » qu’on nous impose. S’il faut bien admettre que nous peignons à la commande, peignons aussi un peu pour nous. Quel Paradis veux-tu, Francesco ? Celui du moine Bardi ou le tien ? Le nôtre ? c’est-à-dire celui de tous les Vénitiens ?
Bassano ne savait que répondre. S’il ne voulait en aucun cas subordonner son talent à des injonctions extérieures, il n’était pas sûr de pouvoir s’y soustraire. Il n’avait pas, comme son aîné, trente années de carrière et de vivats derrière lui. En dix ans de travail acharné à Venise, il avait bien obtenu des commandes et peint pour le Palais comme pour de nombreuses églises, mais il était toujours dépendant de l’atelier de son père et, quoi qu’en pense Véronèse, du bon plaisir des grands.
Ne voulant pas paraître sot, il attaqua le maître sur ses privilèges :
– Tout ce que tu dis est juste, mon cher ami, mais je ne peux te laisser comparer nos situations : ma signature est récente, et je n’ai pas l’heur de toucher à vie une bourse du gouvernement…
– Moi non plus, l’interrompit vivement Véronèse, et je ne te permets pas de m’attaquer sur mes supposés avantages. Je n’en ai pas. Cette bourse dont tu parles sans savoir à quoi tu fais référence, cette senseria versée à vie, je ne la touche pas. C’est Tintoret qui en bénéficie, grâce au tableau qu’il a volé à Titien, cette bataille de Lépante qui a tant fait parler d’elle. Une fois n’est pas coutume, notre déloyal concurrent en avait ôté la commande au plus grand de nos maîtres vénitiens. D’ailleurs, puisque je mentionne ce Titien dont la disparition me plonge dans le plus profond désespoir, ce Titien dont le nom seul fait vibrer le cœur des femmes de toutes les cours européennes, ce Titien aux couleurs incomparables, c’est lui-même qui m’avait raconté comment chacun peut se retrouver l’apprenti de l’autre. Ce qui importe n’est pas le nom, mais le talent.
» C’est à propos de ce Fondaco dei Tedeschi dont tu me prêtais à tort une pension. Giorgione, qui était à l’époque dont je te parle, au début du siècle, vers 1505, bien plus connu et respecté que le jeune Titien avec lequel il avait l’habitude de travailler, s’était vu commander des fresques pour orner les façades du palais des Allemands, situé à la hauteur du pont du Rialto. C’était une commande rare, très visible, et Giorgione voulut démontrer là tout son talent. Il laissa à Titien le soin de recouvrir les murs latéraux et se garda la façade la plus belle, celle du Grand Canal. Comme c’est l’usage, les fresques n’étaient pas signées et nul ne pouvait savoir qui, de l’artiste ou de son protégé, avait fait quoi. Chacun se pressa d’aller féliciter Giorgione pour la magnificence de son œuvre, le complimentant particulièrement pour le soin qu’il avait pris à peindre les côtés du bâtiment. Ces éloges furent à l’origine de la brouille et de la fin de toute collaboration entre les deux peintres.
» Ne sois donc pas présomptueux, Francesco, et souviens-toi de cette leçon. Prends ce qu’on te donne et tires-en le meilleur, ton talent sera récompensé, non pas ton nom ou ton amour-propre.
Quoi que je fasse, j’ai donc tort, pensa Bassano, poussé à bout par la suffisance de Véronèse. Il reprit son aplomb et lança :
– Espérons donc que cette anecdote ne soit pas prophétique… Ne plus te voir, passe encore, mais t’humilier devant tout le monde, parce qu’une de mes figures gagnant le paradis aura plu au public qui te l’aura attribuée…, j’en serais peiné.
Véronèse éclata d’un rire franc en lui donnant une tape dans le dos.
– Je te retrouve enfin, mon cher Francesco ! Te voilà tel que tu dois être, conquérant et gai ! Travaillons maintenant, veux-tu ? Et ne nous fâchons plus. Nous allons dessiner à deux la plus belle des esquisses, puis nous la mettrons au carreau et trouverons un lieu pour réaliser la toile. Il nous faudra un entrepôt immense… Mais passons, nous verrons cela bien assez tôt. Alors, commençons par le fond : nos lignes de fuite sont vraiment incompatibles, il nous faut trouver un terrain d’entente. Que penses-tu de partir sur la base que j’ai proposée, ce sera plus simple.
Le maître parlait pour lui-même, il était assez exalté et ne se rendait pas compte que par ces mots, il ne laissait aucune place au jeune Bassano.
– J’aime tout de même ta perspective, poursuivit le maître. Benedetto, mon frère, apporte-moi mon papier et mes crayons, je crois que j’ai une idée. Regarde, Francesco…
Il dessinait, traçant de grands traits sur sa feuille rectangulaire. Il fit un cercle au centre, et tout autour de lui des rayons obliques qui allaient se resserrant.
Bassano observait, songeur. Ce nouveau paradis lui plaisait ; non plus tourné vers un au-delà inaccessible, mais gravitant autour d’un couple central. Cela ne ressemblait plus à ce qu’ils avaient proposé aux organisateurs. Ils risquaient d’être taxés de réformisme, d’être accusés de se rapprocher des dangereuses thèses héliocentristes d’un Giordano Bruno.
De plus, Véronèse se réservait ainsi la meilleure part et rendait caduque son idée de communication entre le temporel et le spirituel, introduite dans son esquisse par l’intermédiaire du personnage du moine.
Bassano prit un crayon et déplaça le cercle vers le haut, de manière à le rendre moins solaire que boréal.
Véronèse acquiesça à la proposition de son confrère et se mit à poser des couleurs à la gouache. Il préféra au fond orangé de sa première esquisse un jaune lumineux qui éclaircit habilement la perspective. D’un coup, ce paradis resplendissant illumina l’atelier. Il ajouta du rose, du vert et du bleu pour approfondir les contrastes. Francesco observait la maîtrise de son aîné, qu’une quinte de toux força à s’arrêter. Il quémanda un nouveau verre d’eau brûlante dans laquelle il ajouta du miel pour adoucir sa gorge.
Bassano prit alors une plume biseautée, qu’il trempa dans de l’encre de Chine pour dessiner des personnages, améliorer des ombres, accentuer les effets de clair-obscur.
Cette esquisse devenait à la fois douce et chaude, réconfortante, loin de ce qu’avaient pu proposer les peintres au départ, et elle leur convenait à tous les deux.
Ce travail à quatre mains avait finalement du bon, les deux artistes vécurent un moment de grâce. Ils se comprenaient sans avoir à se parler et, sans la versatilité de Véronèse, la toile aurait pu être achevée très rapidement.
Les peintres étaient d’accord : les apprentis de Véronèse copieraient l’esquisse puis la mettraient au carreau ; chacun d’eux aurait ainsi un modèle et travaillerait dans son atelier.
Une toile à la dimension de celle qu’il fallait pour recouvrir le mur de la salle du Grand Conseil était impossible à produire telle quelle. Il faudrait la séparer en plusieurs lés, qu’on coudrait ensuite les uns aux autres. Ils se retrouveraient une fois par semaine à l’atelier de Véronèse pour faire le point sur leurs avancées respectives et se confirmer éventuellement les changements qu’ils voudraient apporter à l’esquisse initiale.
Enfin, Véronèse accepta même la proposition de Bassano de terminer la toile en terra ferma, dans un entrepôt situé dans les Dolomites, au pied du Monte Grappa, à une dizaine de lieues au nord-ouest de Venise, qu’un ami de son père pourrait mettre à leur disposition.
Les artistes se quittèrent ravis et, sinon galvanisés, du moins enthousiasmés par leur collaboration.
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