Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 1 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Avertissement

 

Pour éviter d’éventuelles et fastidieuses recherches au lecteur, il paraît utile de préciser que l’action de ce roman débute l’an 57 avant Jésus-Christ, deuxième de la Guerre des Gaules, et se développe principalement dans la période qui précéda puis embrassa la fameuse campagne contre les Vénètes.

César croyait la Gaule conquise, ayant vaincu plusieurs nations qui composaient cet immense pays et reçu la soumission des autres. Mais, au cours de l’hiver qui précéda cette campagne, les Vénètes se confédérèrent avec les peuples de l’Ouest (Armorique, Normandie et Nord du Poitou). Cette vaste entreprise remettait tout en cause pour César…

* * *

Il est aussi fait allusion à un climat politique, à des événements qu’il sied de rappeler brièvement.

La République romaine voyait alors ses assises ébranlées par le cynisme, le népotisme, les combinaisons plus ou moins sordides des politiciens. À Rome, tout s’achetait, l’honneur comme le reste. La furieuse ascension de César acheva de renverser l’édifice.

Après qu’il eut achevé la conquête des Gaules, César franchit le Rubicon et déchaîna la Guerre Civile (en 49). Les partisans de la République, sous les ordres de Pompée, passèrent en Grèce. César les battit à Pharsale (le 9 août 48). Pompée se réfugia en Égypte et fut assassiné par le petit roi Ptolémée. De 48 à 47, César conquit l’Égypte, pour en restituer le sceptre à Cléopâtre. Ensuite il conduisit ses légions en Orient et battit à Zéla, Pharnace, fils du grand Mithridate (en 47). Puis en Afrique, où il écrasa les partisans de la République. Puis en Espagne. Aux Ides de mars, il fut assassiné. Les triumvirs (Octave, son neveu, Marc-Antoine et Lépide) s’emparèrent alors du pouvoir, mais, par leurs maladresses et leur âpreté, ils déclenchèrent une nouvelle guerre civile dont Octave sortit vainqueur et empereur.

Cependant Rome était devenue la capitale du monde.

* * *

L’obscur mais efficace instrument de cette grandeur était l’armée, formée d’un certain nombre de légions.

Rappelons, pour la clarté du texte qui suit, qu’une légion comprenait environ 6 000 hommes. Elle était commandée par un légat (général). Elle se divisait en 10 cohortes commandées par des tribuns militaires (officiers supérieurs), qui se subdivisaient en 10 centuries commandées par des centurions (capitaines) auxquels s’adjoignaient des subcenturions (lieutenants).

Le premier des centurions portait le titre de primipile.

Chère Livie,

Il y a longtemps que je voulais relater pour toi ces événements sans lesquels ton bonheur actuel n’eût pas été possible, et ma propre vie, seulement une route jalonnée par les bornes milliaires que plantaient les légions.

Quand je t’ai ramenée de cette forêt gauloise, ton esprit s’éveillait à peine. Très vite tu oublias la langue de tes pères, les images de ton pays natal et jusqu’à cette maison d’Eponiacum où, naguère, s’épanouit une si violente passion. Tu as fait ta croissance à Rome. Tu devins une vraie jeune fille romaine et, brillant par ton élégance autant que par ta beauté, tu fus courtisée par les fils de famille. Ensuite tu épousas Caïus Sempronius qui avait reçu en partage les grâces de Minerve et celles d’Apollon. Vous étiez faits pour vous entendre. C’est pourquoi j’ai si facilement consenti à ce mariage, et t’ai légué l’ensemble de mes biens, hormis ce menu domaine narbonnais où je suis à présent. De la sorte n’ai-je eu de ma Livie que très peu, quand j’eusse désiré tant avoir, car plus que cette gloire stérile, plus que ces richesses acquises au poids du sang, ta tendresse m’était chère.

Lorsque la conquête des Gaules a pris fin, j’espérais rentrer chez moi, jouir de ma fortune en partie restaurée. Mais César a franchi le Rubicon et déchaîné la Guerre Civile. Il y eut Pharsale. La veille de cette bataille, un mot d’ordre circulait, lancé, paraît-il, par l’un de ces vieux centurions qui font la force des armées :

— Montrez à César le zèle que vous avez promis. C’est le dernier combat qui nous reste : une fois livré, lui recouvrera sa dignité, nous, notre liberté.

Mais Pompée prit la fuite et César résolut de le poursuivre. J’étais de cette poignée de légionnaires qui l’accompagna en Égypte. Afin de rendre à Cléopâtre son trône, il nous fallut conquérir le royaume ! Après, ce furent la campagne d’Orient, la foudroyante victoire de Zéla : « Veni, vidi, vici », écrivait César ; nous autres, nous marchions, nous suions, nous geignions, nous saignions. Puis nous allâmes en Afrique, où périrent les fidèles de la République et se suicida Caton. Enfin, et c’était quelques jours après ton mariage, à ces funestes Ides de mars, César trébucha dans son propre sang. Les triumvirs prirent alors le pouvoir et se sacrifièrent, mutuellement et pêle-mêle, leurs amis, leurs ennemis et leurs parents. Comme Cicéron et beaucoup d’autres généraux de César, dignitaires et sénateurs, je dus quitter en toute hâte la Ville de Rome, m’exiler. Plus heureux que l’illustre babillard, j’ai pu mettre entre mes assassins et ma personne un large espace de mer, débarquer dans cette Narbonnaise où je vis désormais, rustiquement. Bref, depuis quatorze ans que je t’ai adoptée, nous n’avons passé ensemble que onze mois.

Nous avions les lettres, certes. Je t’écrivais régulièrement, longuement. Par tes réponses, non moins copieuses, j’étais à même de suivre tes progrès. Tu recevais aussi les visites de Cotus. Il t’arrivait sans prévenir, avec de l’or, des bijoux, parfois des statues : récompenses d’un acte quelconque, d’une fidélité quasi obligatoire (tu sauras bientôt pour quelle raison). Rome s’enflait pareillement des richesses prélevées sur les trésors des nations vaincues. Le luxe entrait rapidement dans la belle maison palatine que j’avais rachetée et où je t’installai sous la garde de nos vieux cousins. Mais encore une fois, de quel prix étaient ces longues missives, cet argent, ces objets d’art, auprès du son de ta voix ? Elle scintille dans ma mémoire, telle une eau qui court dans le sable.

Lorsque je séjournais à Rome, il m’est advenu, à plusieurs reprises, de surprendre tes yeux posés sur moi. Un étonnement mêlé de crainte en troublait les habituelles transparences. Tu te demandais – n’est-ce pas ? – qui j’étais réellement, pourquoi je t’avais enlevée aux tiens et adoptée, qui étaient ceux-ci. Ou bien d’étranges, d’oppressants souvenirs te traversaient. À ces moments-là, une indéfinissable angoisse m’envahissait ; je me sentais honteux et bouleversé ; j’inventais quelque promenade, quelque jeu, afin de dissiper tes pensées et surtout d’éluder les questions que je redoutais. Plus tard, je t’ai menti : je craignais tant que tu ne comprisses de travers, ne m’aimasses moins. J’avais peur ! Après avoir couru de si grands dangers, j’avais peur de sortir amoindri de cet interrogatoire, ou au contraire, car je me méfiais de la mentalité féminine, démesurément grandi. N’osant pas avouer l’amère vérité, j’évitais ainsi nos tête-à-tête. Je retenais nos amis. Je donnais des banquets, me privant de toi, certains soirs souffrant à en crier, mais toujours m’appliquant à paraître gai et même comique ! Tu riais à ces pauvres récits sortis de mon imagination secrètement anxieuse. Te souviens-tu de ce personnage de Crispus que j’avais imaginé dans le seul but de t’amuser, de t’égarer, et dont, aux repas, je te contais les frasques avec force gestes et saillies ? Agissant de la sorte, je dénaturais nos rapports, me donnant pour un joyeux convive, quand trop souvent cette mortelle détresse m’étranglait, pour léger quand je n’admettais que les sentiments extrêmes et tenais pour singeries les convenances. Suis-je parvenu à t’illusionner complètement ? J’en doute. À chacun de mes départs pour l’armée, tu te levais devant l’aube. Tu apparaissais – ô mystère de l’intuition ! – dans cette tunique blanche qui avait le pouvoir de déchaîner le tourbillon des souvenirs. Ta chevelure dénouée s’épandait sur tes épaules à demi nues. Tes yeux agrandis par l’émotion s’accrochaient aux miens, comme des mains s’étreignent ; ils me semblaient pleins de reproche :

« Tu t’en vas, et nous en sommes au même point. Quand cesseras-tu de me traiter en petite fille ? Quand délivreras-tu ton cœur de son lourd secret ? Suis-je donc si enfant que je ne puisse y être de part ? Ai-je tant d’égoïsme ou est-ce si grave qu’ensuite je ne t’aimerais pas comme avant ? »

Mais, par lâcheté, je me taisais. Tes bras se nouaient autour de mon cou. Tes cheveux flamboyaient sur le gris de ma cuirasse. Tu palpitais contre cette masse de fer glacé, ainsi qu’un oiseau frileux. Je ne pouvais plus retenir de ces grosses larmes d’homme qui n’en finissent pas de remonter du fond de la poitrine. Elles tombaient sur les fils d’or de ta nuque, les ternissaient de leurs viscosités. Alors j’avais un petit rire sec, je disais :

— Rentre vite, ma Livie. Je crois qu’il pleut.

Et je m’en allais, sans me retourner. Une grande course était nécessaire pour que s’apaisât le tumulte de mes sentiments où prédominait un obscur remords.

Je n’étais pas tellement à plaindre cependant. J’étais sûr de te retrouver, à mon retour, grandie en sagesse et en beauté. En toi mon cœur inquiet avait fait son asile. Les légionnaires, mes compagnons, promenaient dans le monde les menus témoignages d’un bonheur souvent illusoire. D’autres, encore plus modestes, avaient reporté sur de petits animaux ce besoin d’affection qu’éprouvent les hommes dignes de ce nom, surtout les rudes et les frustes. Aux étapes, pendant les veillées d’armes, ils montraient, dans le creux de leurs paumes, qui une souris apprivoisée, qui un caméléon. D’autres traînaient dans les marches interminables un vieux chien qui s’était crotté à toutes les boues de la terre. Moi, j’emportais l’image de ma Livie. Mais laissons cela.

Avant-hier, Cotus est rentré de Rome. Plus tôt que je ne l’espérais. Il m’a dit combien tu étais heureuse… Je le connais. S’il a semblablement abrégé son séjour, c’est qu’un scrupule le retenait de vous encombrer. Combien il a eu raison ! Vous êtes, Caïus et toi, dans la première floraison de l’amour. La présence de Cotus vous rappelait un peu trop mon existence, et par là ravivait des craintes qui s’étaient peut-être atténuées. Mon brave Cotus est donc parti sur la pointe des pieds, comme on prend congé des amants. Ne te méprends pas, Livie. Il me plaît que tu t’abandonnes à cette passion pour Caïus, et lui pour toi. Je me réjouis qu’au milieu de tant de dérèglements, vous formiez ce couple ; que tu sois entrée dans l’état d’épouse, telle une vestale en son ordre. Les Romaines de jadis n’étaient pas différentes. Non plus que les femmes de Gaule. Ainsi les fortes races prennent-elles leur départ.

Avec cette verbosité que tu sais, mais qui n’exclut ni l’exactitude, ni la finesse, Cotus vous a décrits dans l’attitude où il vous a laissés : assis, épaule contre épaule, sur le banc de marbre, au bout du jardin.

— Et, disait-il, les cheveux de Livie brillaient sur les portiques et les frontons du Palatin.

Grâces soient rendues aux dieux que cette passion se déploie cependant que Rome, une fois de plus, s’ensanglante. Elle ensommeille ton esprit aigu. Elle retient Caïus d’agir inopportunément et de ce fait lui prépare un bel avenir. Outre qu’elle vous dispense des délices qui donnent à rêver…

J’avais envoyé Cotus à Rome pour vous rassurer. Il m’était intolérable de faire la plus petite ombre sur votre joie. D’ailleurs je me croyais très réellement en sécurité. Mais les triumvirs ont la rancune tenace. Cotus a été remarqué, suivi par les agents, sans doute jusqu’ici. On sait maintenant que je me cache dans cette villa de la Montagne Noire. Hier, comme je me promenais dans les environs, j’ai surpris deux hommes embusqués dans les rocailles. Il ne fallait pas être bien perspicace pour ne pas reconnaître, sous les habits paysans, des Romains. Cet après-midi, un centurion de Narbonne a demandé à me voir. C’est un ancien compagnon d’armes. Il m’a dit :

— On t’a dénoncé, Titus. Le gouverneur a repéré ta retraite. La prudence te commande de fuir, sans délai. Déjà deux sénateurs, pareillement réfugiés dans la contrée et s’y jugeant à l’abri, ont été mis à mort, par ordre des triumvirs… Si je suis venu, Titus, ce n’est pas pour m’assurer de ta personne ; c’est par amitié.

Naguère, je me suis un peu moqué de la froideur d’Octave et de la grossièreté de Marc-Antoine. Mais, après l’assassinat de César, ils sont devenus les maîtres de Rome et, à la faveur de ce changement, impatients et nombreux sont ceux qui exigent des fonctions, des dignités, des prébendes. Si nombreux et si avides que je peux craindre le pire. J’ai été légat de César, Préfet de Rome, sénateur : voilà mes crimes ! Trop haut pour redescendre, trop orgueilleux pour me soumettre, trop vieux pour recommencer, je gêne. On m’a donc couché sur la liste fatale. Solution élégante et bien dans le génie de notre époque ! Il n’y a là rien qui puisse m’étonner. Les luttes intestines, les retournements de situation, les chutes et les ascensions vertigineuses, sont de tous les âges, non seulement du nôtre.

« Qu’est-ce qui a été autrefois ? disait un sage d’Orient. C’est ce qui doit être à l’avenir. Qu’est-ce qui s’est fait ? C’est ce qui doit se faire encore.

Rien n’est nouveau sous le soleil, et nul ne peut dire : voilà une chose nouvelle, car elle a déjà été dans les siècles qui se sont écoulés avant nous. »

Et je peux ajouter :

« Mais où sont les maux d’hier, où seront demain les félicités d’aujourd’hui ? »

Où serai-je en effet ? Quelle sera ma maison de demain ? Goûterai-je encore longtemps aux calmes des soirs, à la paix des nuits méditatives ? Et vaut-il la peine de fuir ? À tout hasard, je me hâte de te confier ces choses, afin qu’avec moi elles ne s’en aillent, peut-être bientôt, en poussière.