Deux cents chevaux dorés
Chapitre II
Ce fut donc par ce crépuscule d’automne que ma destinée tourna, comme le vent quand il est aspiré par un imprévisible orage.
J’avais trente-cinq ans. Après une blessure assez grave, on m’avait remplacé dans le commandement de ce poste de Lambèse. On me rapatriait. J’avais débarqué d’une trirème militaire dans le port d’Ostie, quelques heures auparavant. Mes bagages devaient suivre le lendemain. Il me tardait de rentrer chez moi. Je m’étais mis en tête de surprendre Terentia, non parce que j’avais un motif de suspecter sa conduite, mais parce que les militaires ont de ces façons un peu brusques.
Je remontais la Voie Sacrée. J’étais heureux. Je ne savais rien. Je ne pressentais rien. Au cours du voyage, je n’avais reçu aucun de ces avertissements par quoi les dieux se manifestent aux simples mortels. Je n’éprouvais pas même cette angoisse obscure et fugitive qui vient parfois gâter la fin d’un jour paisible. Tout ce que je ressentais, c’était l’allégresse naïve du soldat qui rentre à son foyer, et les espérances qu’elle fait naître. Je me promettais d’être exemplaire. J’avais faim, surtout, des baisers de Terentia, de son parfum, de son doux corps voluptueux dont le souvenir enfiévrait mes nuits africaines. Des mois de soleil flambaient dans mes veines. J’allais vite, martelant d’un talon militaire les dalles vétustes. Je portais en moi, ainsi qu’un trésor, ce désir frémissant. Les jambes fuselées de Terentia, la courbe de ses épaules, la grâce étirée de son cou, sa nuque duveteuse, cette façon qu’elle avait de renverser sa tête pâmée…
Chère Livie, à présent tu peux comprendre cela ; tu sais quel empire exerce la chair sur les jeunes hommes. Si je t’avais parlé de la sorte, il y a seulement un an, j’aurais offensé ta pudeur.
Donc, lorsque j’arrivai près du Capitole, je m’arrêtai, saisi par la splendeur de la vue qui s’offrait à mes yeux. Chaque fois, il en était de même. Cette prodigieuse enfilade de temples, ce hérissement de colonnes et de statues, ces étagements de terrasses et de façades patriciennes accrochées au Mont Palatin, ces arbres dont s’enlevaient les fusées et les coupoles, me ravissaient, m’exaltaient. Mais de plus, ce soir-là, une lumière rouge allumait cette profusion de briques et de marbres, enveloppait la Ville d’un gigantesque incendie en lequel les effigies d’argent et d’or qui surmontaient les temples et les principaux monuments, crépitaient comme autant d’étincelles. Les langues de feu qui tombaient du ciel semblable à une immense coquille de Vénus, rosissaient les toits sans nombre, le travertin de la Curie et de la Regia. La fumée sortant de la rotonde du temple de Vesta avait une couleur de miel. Les statues des prêtresses semblaient vivantes. Et, perdue dans cette magnificence, quoique l’emplissant de son vacarme, la foule romaine : cette marée d’êtres, ce courant impétueux qui se déversait dans la Voie Sacrée par les innombrables ruelles adjacentes. Des groupes s’aggloméraient devant la tribune d’un charmeur de serpents, d’un poète, ou des éventaires. Dans ce fourmillement multicolore, une litière se frayait passage ; elle se soulevait au-dessus des têtes hurlantes, tel un navire debout à la lame.
Je souriais d’aise. C’étaient ma ville que je retrouvais, ma jeunesse, une partie de mon enfance, les plus précieux de mes songes ! Ce ronflement comparable aux rumeurs de la mer, somme de mille bruits, de mille voix, de mille heurts, cette énorme odeur de poussière mouillée, d’encens et d’ail, cette fébrilité que ne pouvaient interrompre les prémices de la nuit, cette joie qui circulait partout, sous le grain des pierres, le feuillage des arbres, le poli du ciel, cette promesse de gloire et de plaisirs immédiats, c’était ma Ville ; c’était Rome, maîtresse du monde. Je la sentais vivre dans ce flamboiement crépusculaire, sensuelle mais casquée d’orgueil. Ma pensée se fixa de nouveau sur Terentia.
Je repris ma marche, descendis au Vulcanal et, de là, foulant le marbre de la Voie Sacrée, entrai dans la foule. Ici, vraiment, il convient de répéter avec Cicéron : « En quelque endroit que l’on mette le pied, on éveille un souvenir. » Sur la fontaine de Castor et Pollux je me penchai pour regarder, à la manière de jadis, mon image qui s’inscrivait entre celles des Dioscures et de leurs chevaux de pierre. Ce reflet m’est resté dans l’œil. Essaie d’imaginer le centurion que j’étais, tout fier de sa belle cotte de mailles, de ses lanières de cuir rouge, de sa phalère à l’effigie de la République, et de la cape de laine noire qu’il rapportait de Lambèse… J’avais alors des boucles lustrées qui tombaient sur mon front comme autant de griffes, mais déjà le masque anguleux et pâle que tu as connu. Certes, je ne prétendais pas à la beauté ! Mais l’impression de vigueur jugulée par l’esprit, de souplesse féline, que je dégageais, me satisfaisait assez, je ne le nie pas.
Quittant la fontaine, je rencontrai Fabius, le plus jeune de nos sénateurs. Il parut gêné, mais se reprit promptement et me fit de grandes démonstrations d’amitié. En réalité il méprisait l’officier subalterne que j’étais devenu. Mais nous avions poussé ensemble la balle sur le Palatin. Il mettait une sorte d’élégance désinvolte à s’en souvenir. Au surplus il était de mode d’« admirer » les soldats ; et Fabius, riche, raffiné, autant qu’ambitieux, se pliait aisément au goût du jour : cette complaisance est la forme la plus subtile du mépris. Je lui dis que j’avais une permission de trois mois, qu’ensuite je partirais pour une destination inconnue, probablement la Gaule afin d’y compléter les cadres de nos légions. Fabius me souhaita un avancement « mérité » et s’empressa de m’inviter à dîner. Mais sa contrariété était évidente. En outre il s’abstenait de me parler de Terentia. J’en eus quelque surprise, sachant l’intérêt qu’il lui portait. Je la lui avais quasi enlevée, alors que leurs fiançailles se concluaient. Son sourire était bizarre, réticent : je ne pouvais en discerner l’exact caractère. Il prit congé, précipitamment. Je repartis, songeur.
Pour accéder à la villa Marcia, située à mi-pente du Palatin, on devait alors emprunter une rampe dont les marches avaient été creusées dans la roche et que des murailles aveugles enserraient. Je rencontrai plusieurs domestiques des maisons voisines ; ils me saluèrent, mais forcèrent le pas, comme s’ils avaient craint que je les interrogeasse. Je fus pris soudain d’inquiétude. À l’angle de la rue, il y avait une fontaine. Deux femmes y puisaient. Elles me dévisagèrent avec insistance. Ensuite, sur le faîte d’un mur, j’aperçus un chat au poil ébouriffé. Il me sembla que c’était celui de Terentia. Je l’appelai. Il tourna vers moi son museau fripé, miaula tristement… Veuille excuser ce détail : mais il s’inscrit dans mes souvenirs avec une précision éloquente.
Enfin je vis ma maison, ou plutôt ce qui en restait : une façade noircie et crevassée, trouée à l’emplacement des fenêtres dont les volets à demi consumés pendaient lamentablement. Au-dessus des toitures dégarnies de leurs tuiles, les cyprès dressaient leurs obélisques d’un vert funèbre, les pins arrondissaient leurs têtes chevelues. Une lumière brillait dans l’ancienne conciergerie. J’entrai. Mara m’accueillit. C’était une esclave que mon père avait achetée en Narbonnaise, puis affranchie. Et, pour l’heure, sur le seuil obscur, une bouche édentée, une poignée de mèches sortant d’un capuchon. Elle appuya ses vieilles mains sur ma cuirasse, balbutia :
— Ô maître ! te voilà… Tu es là… C’est toi, maître ?…
Des larmes emplirent ses paupières rouges, sinuèrent sur ses joues flétries.
— Tu vois ta maison, maître ?… Tout, tout perdu !… Elle a brûlé, une nuit, aux Calendes de septembre. Les vigiles sont venus trop tard… Heureusement la maîtresse était dehors… à dîner…
— Où est-elle ? Dis ! Où est-elle ?
— Maître… Je… Oh ! maître, un malheur ne vient jamais seul…
— Parleras-tu !
Je la secouai, sans respect pour son âge. Elle finit par m’avouer que, trois jours après l’incendie, Terentia avait déserté la maison, emportant les rares meubles que l’on avait sauvés ; qu’elle s’était installée au Quirinal, chez mon ancien patron Crassus qui n’habitait pas encore au Palatin, ce dont il enrageait.
Pourquoi chez ce Crassus qui avait tant de fois abusé de ma crédulité et que je détestais entre tous ? Pourquoi s’être confiée à ce puissant dont la rapacité et les duperies étaient la fable de Rome ? À moins que… Mais cet abandon constituait en soi une trahison !
— Ce n’est pas tout, geignait Mara. Tes esclaves ont été conduits dans les ergastules de Crassus. On m’a affirmé qu’il les avait déjà revendus. Moi, j’étais de condition libre : ils n’ont pas osé.
— Et Cotus ?
— Ils l’ont emmené avec les autres. Il criait ton nom sous le fouet. Mais tu étais loin.
Ces nouvelles me glaçaient le cœur ! Ma nuque blessée redevenait douloureuse. Je m’accotai au mur. Mara ramassa mon casque, me prit le bras :
— Comme tu es pâle, maître ! Veux-tu boire ?
Tel un somnambule, je pénétrai dans ce qui avait été ma demeure. Au milieu de l’atrium, le coin d’une table de marbre, jadis offerte à mon aïeul Ancus Marcius par souscription publique, émergeait des gravats. Sous l’action du feu, les placages qui revêtaient les cloisons, avaient éclaté. De même les seize colonnes du péristyle. Autour du bassin où croupissait une eau noirâtre, gisaient des statues renversées, se dressaient des squelettes d’arbustes. Des
éboulis du laraire[3], j’extrayai, quasi intacte, une statuette de Minerve à laquelle mon père vouait une particulière dévotion.
Quand je revins à la porterie, il était nuit. Mara avait activé ses braises, dressé la table : une aiguière cabossée, deux assiettes de terre, un plat où, parmi des herbes douteuses, des poissons ressuaient leur jus. Je m’assis, accablé. D’un coup, ma joie, mon courage, ma force même, avaient été retranchés. Quel sang funeste coulait donc dans mes veines ? Quelle âme grise et funèbre portais-je donc, ainsi qu’une étrangère ? Mara me suppliait de manger, en pleurnichant. Vers la fin du repas, le vin lui ayant tourné la tête :
— Et si c’était tout ! Mais elle est devenue illustre. Elle paraît dans les banquets des sénateurs.
— Tais-toi !
— J’en ai eu peine, et je n’étais pas la seule. Beaucoup t’aimaient… Oh ! maître…
* * *
Enfin je réagissais ! Ma jeunesse, mon amour, mon désir, triomphaient de cette pourriture de sang vieux, d’âme triste. Je courais vers le quartier de Crassus, les poings serrés. Il était trop tard. Ah ! l’étrange coïncidence ! Un incendie ravageait la rue qui conduisait au palais. J’eus le plus grand mal à me faufiler dans la multitude des fugitifs embarrassés de leurs paquets, des esclaves qui évacuaient et transportaient les meubles, et des vigiles du même Crassus, troupe émérite qui galopait sous le casque, avec ses récipients et ses lourdes haches. Très peu savaient que ces vigiles avaient reçu de leur bon maître l’ordre d’arriver trop tard, afin qu’il pût racheter à bas prix les ruines des immeubles brûlés. La porte du consul-banquier était défendue par des esclaves armés. Ils me refoulèrent en dépit de mon uniforme, de mes objurgations, me menacèrent de leurs gourdins :
— Le maître craint les voleurs !
Que faire ? Contempler les volets de Terentia, sous lesquels filtrait une vive lumière ? Me colleter avec les gardes ? J’errai dans les ruelles avoisinantes, affolé, cœur tapant, remâchant mon désespoir, ma fureur impuissante, et déjà résigné, comme si, depuis le jour de notre mariage, j’avais prévu, attendu cette fin.
Ensuite, je rentrai au Palatin. La vieille Mara avait arrangé mon lit. Je m’étendis sur une couverture qui puait la cendre humide, la vieillesse, le graillon. Au lieu du parfum de Terentia, de ses caresses, j’avais cette odeur et les meurtrissures de la brique. Au ras de mes yeux, sur le plâtre fendillé, progressait une troupe de fourmis noires. L’ombre portée quadruplait leur grosseur. Ainsi, elles allaient du pavage au plafond, à la file, telles leurs sœurs des sables qui cheminaient dans les dunes de Lambèse ou sur les créneaux du poste.
Mara finit par éteindre son insupportable lampe. Mais, dans le noir, mon angoisse atteignit son paroxysme. Ce que fut cette nuit, demande-le aux pierres si elles ont une mémoire.
Puis un mauvais soleil parut sur Rome.