Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 6 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Livre Deuxième

 

 

Frileusement, joyeusement, je me serre contre le feu, blotti comme un hibou dans son creux de chêne. L’hiver est injustement décrié. On y goûte le bonheur subtil que procure, après l’action, le repliement sur soi. Les jours glissent plus vite vers les nuits. C’est l’heure où la petite harpe de la pluie tinte sur les tuiles, où le vieux Circius débouche de la Montagne Noire. Circius est le vent du pays narbonnais. Les anciens Volques l’appelaient Kirk ; ils l’avaient divinisé. Il talonne le plateau de sa galopade, vient buter contre la maison. Les poutres, les volets, les pierres, gémissent sous ses ruades. Et lui, on perçoit son respir haletant. Dans son souffle, les briques versent de lentes larmes et les flammes se couchent sur les dalles de l’âtre. Car, à la façon des Volques, il y a, dans la salle d’apparat, un grand foyer. On y peut suivre, mieux que dans nos braseros romains, la vie des braises. Le feu progresse le long de la bûche, l’étreint de ses bras incandescents, en disjoint les fibres, les éparpille en étincelles. L’arbre qui va mourir, exhale toutes les odeurs qu’il a connues : celles de la terre, celles des futaies environnantes, celles des fougères et jusqu’aux senteurs perlées de l’aube. Perdant ses humeurs, il prend une troublante ressemblance avec un corps supplicié et, comme lui au-delà de toute souffrance, il se plaint continûment.

Je trace ces lignes à la clarté d’une lampe à huile. Les mots s’alignent sur le papyrus égyptien qui a la teinte fauve du sable et du pelage des lions. Les fourmis de Lambèse allaient ainsi par les dunes, en files pressées, succombant sous leurs charges infimes, fouillant l’air de leurs antennes inquiètes. Oui, tels ces mots qui agitent leurs pattes, tâtent prudemment le passé et plient, de-ci de-là, sous le poids d’une idée.

Cotus est descendu dans le lit du torrent. Il m’a rapporté

de souples tiges de roseaux[6], me les a taillées avec soin. Il ne sait qu’inventer pour m’être agréable, me distraire…

* * *

De même pendant notre périple à travers la Gaule. Son optimisme naturel, la vivacité de ses reparties, me firent souvent oublier les dangers auxquels nous étions exposés. Il riait de tout, mais pour autant ne cessait-il d’observer, de réfléchir. En plus d’une circonstance, ses facultés industrieuses nous tirèrent d’un mauvais pas. Son sens de l’orientation évita plusieurs erreurs – qui eussent pu nous être fatales – au guide que l’on nous avait donné à Narbonne. Quelle perte c’eût été, si on l’avait conduit aux arènes sous le casque du rétiaire ou du mirmillon, pour l’amusement de la plèbe et le profit du banquier Crassus ! Lorsqu’il tournait vers moi ses yeux où subsistait un bleu d’enfance, sa tignasse en bataille, je me sentais presque heureux et consolé. Il disait alors :

— Où tu iras, maître, j’irai.

Aux étapes, il m’arrangeait la meilleure place et veillait à ce que je fusse abrité du vent et de la pluie. Il assumait toutes les gardes, sans récriminer. C’était un corps d’airain.

Bref, aux Ides de novembre, par la Narbonnaise et l’Aquitaine, sous nos habits gaulois, nous atteignîmes le camp des Andes.