Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 31 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Chapitre VI

 

Les nuages étaient de plomb. Le soleil se retirait lentement vers les Îles, l’Océan sans limites où tant et tant, à l’aube remplis d’espoir, gorgés de leur force, s’étaient abîmés. Il ne restait plus, sur l’écume, que des épaves auxquelles s’accrochaient des rescapés, et les derniers brûlots chassés par le courant. Les dernières mâtures se tordaient dans les flammes. Les dernières coques achevaient de se consumer, s’entrouvraient et les vagues refermaient sur elles leurs pointes mouvantes. Au ras de l’eau filaient des flocons de fumée, des odeurs de bois, de chairs grillées. Presque tous étaient morts. Là-haut, sur la colline de César, s’allumaient des lumières. Mouillés jusqu’aux os, les survivants s’agrippaient à des fragments de mâts ou de pont, et cherchaient, à travers les lames, à reprendre souffle. Grâce à l’incomparable Cotus, nous étions de ceux-ci. Était-ce un bien ? N’eût-il pas mieux valu servir de fumier aux algues et de déjeuner aux bêtes de la mer ? Survivre est parfois une faveur divine, et souvent c’est le pire des châtiments.

Cotus n’avait pas quitté Chiomarra blessée. Lorsque notre navire à demi brûlé se coucha pour sombrer, Cotus saisit la reine à bras le corps et l’attacha sur un panneau de cale. Ensuite, entre les têtes émergeant du cratère creusé par le vaisseau mort, il aperçut la mienne et, par un hasard presque incroyable, parvint à empoigner mes cheveux, à me retenir, puis à me hisser, évanoui, sur le panneau.

Nous ne pouvions nous asseoir. Des lintes ennemies croisaient encore. Leurs équipages achevaient les survivants. Pour nous dérober à leur attention, nous devions nous allonger, plaquer nos visages sur les planches. Chiomarra ne proférait pas une plainte. Elle saignait toujours. Cotus déchira sa tunique, appliqua sur la blessure ce pansement improvisé. Lorsque la nuit fut tombée, je pris contre moi cette chair glacée. Mais, claquant des dents comme je le faisais, je ne pouvais lui donner grande chaleur. Un moment, croyant qu’elle avait passé, je criai son nom à la nuit, à la mer, aux insolentes lumières de César. Contre mon oreille, ses pauvres lèvres froides murmurèrent :

— Dormir !…

Alors, fouetté par un vent d’espoir, éperdu de tendresse, versant mes premières larmes d’homme, je baisai sa joue, non plus lisse et parfumée, mais poissée de sang et pour cela d’autant plus chère. Vers la troisième veille, au plus épais de l’obscurité, le radeau talonna. Cotus sauta à l’eau, pour l’alléger.

— La terre, dit-il. C’est la terre, maître ! Nous sommes sauvés !

Il n’y avait aucune étoile au ciel. Cotus dit :

— Marchons en sens inverse des feux.

Marcher ! Chiomarra en était incapable. La portant, heurtant des rochers, nous errâmes sur la plage. Nous trouvâmes enfin le sentier qui conduisait au sommet de la falaise, et foulâmes une herbe crissante. Nous n’avions pour nous repérer que ces feux clignotants, ces tiges contre nos chevilles et, en bas, le déferlement des vagues. La plus mince erreur pouvait nous perdre. Mais Cotus, une fois encore, fut servi par son sens de l’orientation. Il flaira le bon chemin. Des heures et des heures, en dépit de notre faiblesse, de notre humiliation, de notre douleur, nous avançâmes. Notre seul but était de soustraire Chiomarra aux vainqueurs.

À la pique du jour, à l’aide de deux branches d’arbre et de nos tuniques nouées, nous fabriquâmes un brancard. Nous y étendîmes la reine. Elle ne saignait plus. Un gros caillot s’étalait sur son front. La peau de son visage était plus grise que de la poussière…

Nous abordâmes un marécage planté de saules frissonnants, de roseaux. Nous nous risquâmes dans ce dédale de bosses et de chenaux. La fin n’en était même pas visible. Nous nous arrêtâmes, accablés. Chiomarra demanda à boire. Je lui donnai, dans le creux de mes mains, une gorgée d’eau boueuse. Elle gémit :

— Tu saignes aussi, Boïorix ?…

Cotus cueillit des feuilles de menthe. Nous les mâchâmes pour tromper notre faim. Puis :

— Il faut repartir, maître…

J’avais les genoux soudés, l’envie de m’allonger sur cette vase, près de la mourante, et d’en finir en m’ouvrant les veines. Mais Cotus insistait :

— Maître, il le faut… pour elle… Ta promesse…

Et, ce disant, il m’aidait à me remettre debout. Ah ! Chiomarra, où était ton chant de la veille ? L’espérance intacte ? Ton appel amoureux ? Où était le songe ? Parti en fumée comme la flotte vénète, englouti dans cette autre mer redoutable qu’est la destinée.

Peu après, nous rencontrâmes un groupe d’hommes, parmi lesquels une dizaine de nos boisilleurs d’Eponiacum : ils étaient de ceux que j’avais laissés sur la falaise pour surveiller le camp de César ; ils avaient assisté au carnage. Jetant leurs armes, échevelés, hagards, ils avaient fui vers le Sud.

— Lâches, leur criai-je. En restant à vos postes, vous forciez César à rembarquer ; vous sauviez la nation vénète !

— Non, pleurnichaient-ils, non ! Tout était déjà fini pour eux. À Dariorig, dans toutes les cités, sur les îles, ils avaient hissé le pavillon de la défaite.

Plus tard, nous fûmes rejoints par un capitaine vénète. Il confirma les déclarations de nos boisilleurs :

— Nos cités se rendent sans combat. Les femmes sont sur les remparts. Elles dénudent leurs seins et tendent les mains, pour apaiser la colère de César. Les anciens sont dans sa tente, avec les druides. C’est fini pour nous…

— Rien n’était perdu ! L’armée de terre subsistait.

— La flotte détruite, la jeunesse noyée, que faire ?

— L’armée de terre pouvait vaincre César !

— Elle n’existe plus. Il n’y a plus personne, hormis les vieux et les femmes. Le roi Hurius est mort. Tout est mort !

Combien le jugement de César l’emportait sur mes fallacieux espoirs ! « Prompts à l’enthousiasme, a-t-il écrit, les Gaulois ne savent pas surmonter les revers et passent sans transition de la confiance la plus audacieuse à l’excès du découragement, préférant accuser les dieux, le sort hostile, la trahison plutôt que de reconnaître leur imprévoyance, leur versatilité et leur incroyable légèreté. »

* * *

Le soir, nous atteignîmes un village au bord de la Loire. Là, nous pûmes nous restaurer, dormir. Un druide vint, proposa de soigner Chiomarra. J’eus un ultime sursaut :

— C’est la reine des Arbatiles. Sauve-la !

Il haussa les épaules, répondit :

— Devant la souffrance et la mort, il n’est prince, ni reine.

Quand il eut sondé la plaie :

— Renonce, étranger. Elle a l’os du front brisé. Et plus de sang, presque plus !

Je croyais qu’elle était trop faible pour entendre. Mais, après le départ du druide, ses doigts frêles se déplacèrent sur la fourrure, cherchèrent les miens. Sa voix filtra entre ses lèvres blanches, si menue que je dus m’approcher :

— M’en aller… M’en aller d’ici…

Puis :

— Emmène-moi… au Mont des Justices…

— Sur mon âme, je t’emmènerai !

Il y eut sur son visage une brève crispation, qui voulait être un sourire.

— Embrasse-moi… Encore… encore…

J’embrassais ses lèvres, ravalant mes sanglots. Sa bouche s’ouvrit toute grande à mon baiser, demeura ainsi. Mon amour avait quitté la terre. De sa paupière refermée une larme se détacha, descendit le long du nez dont les narines s’étaient immobilisées. Mais, de son œil blessé, descendait une larme de sang.