Deux cents chevaux dorés
Chapitre X
« Mère-Nuit, dans ta tunique d’astres,
Descendue sur le chêne, ton fils
Porteur de la touffe de gui.
Mère-Nuit, toi qui fais germer l’épi,
Prospérer les enfants des bêtes et des hommes,
Ensemences de poissons la source,
Mère-Nuit qui, dans tes bras d’étoiles,
Tiens ta fille, Sirona, la lune sereine,
Suscite les moissons, engendre une année belle… »
Ainsi, au pied du chêne sacré, chantaient Diviacus et son
collège de druides, ses bardes tenant la lyre et ses ovates[20] vêtus de vert. C’était la sixième nuit de la Lune, à l’équinoxe de printemps. Une foule encore plus dense que celle qui se pressait au Mont des Justices pour adorer la déesse Épona, emplissait la clairière. Il y avait plus d’hommes et de femmes que de branches dans la futaie. À Diviacus ils répondaient par cette triade :
« Et veille sur nous gens de la terre,
Gens des bois, gens de la mine,
Mère-Nuit, que notre sommeil soit léger et prolifique… »
Mille flambeaux de résine perçaient l’obscurité. Ils traçaient un triple cercle flamboyant autour de l’arbre-roi. Le rouvre géant s’élançait hors de ce buisson de lumières, gonflait son torse à cette chaleur des hommes, éployait en corolle ses bras musclés, jetait vers le ciel l’entrelacs frémissant de ses rameaux. Mais ses branches maîtresses, plantées bas, sinuaient au-dessus de nos têtes, comme pour les saisir. Au centre de son front perforé vacillait un astre bleuâtre. On distinguait les clochettes jaunes groupées en bouquets de la touffe de gui, et le vernis de ses feuilles courbes. Perpétuellement verte, elle enlaçait l’arbre dépouillé, image de la vie qui persiste dans le désert, de la résurrection victorieuse de la mort, d’une espérance que rien ne peut abattre. Mais seul était sacré le gui de chêne car, à travers la dure écorce, il avait su pousser ses racines et se nourrir de l’arbre né du souffle des dieux. Lui seul possédait les vertus suprêmes, magiques et curatives. Son union avec l’arbre-roi symbolisait l’éternité de la Terre…
Les druides portaient une tunique blanche. Une couronne de lierre ceignait leur front. À leur col, au bout d’un fil brillant, pendait « l’œuf de serpent » cerclé d’or, autre emblème de la rénovation sans fin. Cet « œuf » avait les dimensions d’une pomme. Une fable absurde circulait à son sujet. On racontait que l’été, en certains endroits, se rassemblait une multitude de serpents, lesquels en amalgamant leurs sueurs écumeuses, fabriquaient cet œuf. Lorsqu’il avait sa forme achevée, ils le soutenaient de leurs fissons dardés. C’était alors qu’il fallait le dérober, et fuir au plus vite, car les serpents frustrés de leur ouvrage, pourchassaient le voleur. J’ai vu, j’ai touché l’un de ces objets dont le pouvoir était d’éloigner le mal. Il avait l’aspect d’un oursin pétrifié.
« Mère-Nuit, toi qui poses l’enfançon dans le sein de sa mère
Et changes en grain de blé la poignée de froment,
Fais que nos âmes portent aussi leurs fleurs… »
La foule répondait :
« Et veille sur nous, arbre de douceur,
Veille sur les champs, les mines, la forêt,
Mère-Nuit, et sur l’oiseau chanteur… »
Deux ovates apportèrent une échelle, la dressèrent contre le tronc. Un autre tendit à Diviacus la serpe d’or. Les druides levèrent les bras vers la cime du chêne, entonnèrent un hymne pour célébrer la divine puissance. Diviacus progressait lentement sur les échelons. La foule se taisait, étreinte par l’émotion, par la crainte du mystère qui allait s’accomplir. La voix des prêtres était celle des vagues quand elles se brisent sur le sable, un murmure alterné. Quatre d’entre eux se placèrent au pied de l’échelle, tenant les coins d’une large saie blanche. Là-haut, Diviacus baisait la touffe de gui. Ses cheveux pendaient sur ses épaules. Ils étaient, dans ces vives clartés, pareils à des stalactites de glace. Le silence s’établit soudain. On entendit la serpe d’or crisser sur la tige. La branche se détacha, tomba dans la saie. Alors des cris joyeux jaillirent de toutes les poitrines :
— Au Gui l’An Neu ! Au Gui l’An Neu !
Les ovates poussaient devant eux un couple de taureaux blancs, liés au même joug et couronnés de lierre. Ils les firent s’agenouiller devant le chêne. Diviacus, aidé par le doyen du collège, les égorgea. Ensuite il se pencha pour étudier la force et la direction des jets de sang, les phases de ces véhémentes agonies. L’un des taureaux meugla longuement. Son frère lui répondit. Diviacus s’avança vers la foule redevenue muette :
— Arbatiles, votre nation traversera de grands périls. Mais, par l’entremise d’un de ses guerriers, elle recouvrera sa liberté. Pourtant souvenez-vous que les flétrissures, les lâchetés peuvent irriter les dieux et différer leurs grâces. Méritez donc votre destin… Ceux qui ont à déposer leur offrande, peuvent venir.
Chiomarra fut la première. Deux servantes la soutenaient. Éblouissant fantôme dans sa tunique que l’on eût dit tissée de rayons, elle se prosterna lentement dans l’herbe. Diviacus inclina sur elle son sceptre lunaire. Elle défit ses bracelets, les jeta au pied du chêne, puis se releva et retourna, pas à pas, à sa place, parmi les fervents immobiles.
J’étais dans la partie la plus obscure de la clairière, avec mes ouvriers. Lorsque les riches se furent débarrassés de leur superflu, nous marchâmes vers l’arbre. Nos richesses, c’étaient les cuirasses et les armes des Romains tués à coups de barres. Je portais le casque à aigrette du subcenturion. Ces trophées sanglants s’entassèrent sur les bijoux et les pièces de monnaie.
— Par l’entremise d’un de ses guerriers, me souffla Diviacus, elle recouvrera sa liberté… Regarde-la, Boïorix, regarde…
Près d’Auscro vêtu d’écailles fourbies, elle souriait. Charme indicible de ce sourire ! Tristesse espérante, espoir assourdi de résignation, vigueur mystérieuse de ce qui accepte l’irrémédiable et se réjouit parce qu’au fond du sacrifice gisent les éternellement jeunes amours ! Les lueurs des torches avivaient son teint, parsemaient sa chevelure de copeaux d’or rouge. Son corps svelte et dur, tel celui des biches, m’appelait.
— Va près d’elle, disait le druide.
— Va, Boïorix, va, répétaient les boisilleurs. Ta joie sera la nôtre.
Le chant des bardes couvrit ces voix amicales.
* * *
Si tu savais, Livie, comme je comprends ton bonheur d’amante et m’en réjouis au sein de ma solitude ! J’en ai le droit. J’ai été, moi aussi, sur ces hauteurs de l’existence. J’ai respiré cet air si fort que les narines n’en peuvent plus de se gonfler, que la tête s’égare. J’ai connu cet orgueil de serrer contre moi cette effigie vivante de muscles, d’os et de sang qu’est un être chéri et désiré. Alors, n’est-ce pas, il semble que l’on devienne un dieu, maître de la terre et des astres, que cela n’aura jamais de fin ? Et l’on est tout ensemble ce qu’il y a de plus modeste et de plus orgueilleux, car l’amour est, par essence, le comble de la timidité et le sommet de l’audace. Quand j’évoque cette Nuit-Mère, mes doigts volent sur la page comme des oiseaux dans le ciel ; cependant mon cœur bat au milieu des épines…
Si remplie d’arômes était cette brise, si proche du printemps ! Si chaud, le voisinage grésillant des torches ! Et si belle, Chiomarra !… Elle était enfin devant moi. Ses yeux épousaient ma pensée, brillant des feux purs de la passion, de tous les enchantements terrestres, de la douceur radieuse de cette nuit. Elle ne disait rien. Ses mains restaient inertes. Mais ses lèvres avaient ce menu tremblement que je connaissais si bien. Une boule descendait et remontait sous la peau blanche de son cou. Puis les larmes se mirent à couler sur ses joues ; et c’étaient les perles de notre tendresse déchirée.
— Ma reine… ma reine aimée… Chiomarra…
Sous le chêne, les druides et leurs auxiliaires chantaient. Des jeunes filles dansaient en se tenant la main. L’essaim des voix bourdonnait autour de nous. La clarté des flambeaux, les rayures et les couleurs des saies, les écailles des armures, les tuniques des prêtres, s’embrumaient. Il n’y avait plus devant moi que le merveilleux visage, telle une fleur tournée vers son soleil, réclamant son dû de chaleur. Contre ses mèches, brillaient les lumières de Maison-Haute.
* * *
Jusqu’au rose de l’aube, nous restâmes sur le banc garni de fourrures, près des bûches flambantes. Leurs architectures éphémères, leurs morts étoilées, étaient les images mêmes de notre amour. Mais nous ne le savions pas. On ne sait jamais ces choses. Elle dormait dans mes bras, à demi éveillée, et moi, sommeillant à demi, je la caressais et, parfois, dans le désordre de nos songes, nos lèvres s’unissaient.
Les talons des gardes sonnaient sur les dalles du chemin de ronde. Des chants partaient du quartier des servantes et du réfectoire des soldats. Tous fêtaient l’année nouvelle.
Ce fut notre dernier soir innocent.
Le matin, nous vînmes dans ta chambre, te porter le gui nouveau. Tu dormais, source claire dans ton creux de rocher. J’étais si heureux que je baisai tes cheveux et ta main renversée sur la peau de loup.