Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 29 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Chapitre IV

 

L’interminable file progressait sous le ciel bas, entre les rangées de pierres debout, hommes et femmes mêlés, guerriers portant la lance et le bouclier, casque au front, marins avec leurs haches d’abordage, leurs torses pris dans des tuniques de cuir renforcé de clous. En tête, le collège des druides, vêtus, comme leurs frères d’Eponiacum, de lin blanc et entourés de leurs auxiliaires verts et bleus : mais leur expression était plus rude et leur chef, au lieu d’un sceptre à croissant de lune, tenait un bâton surmonté d’un cheval doré. Les seigneurs de la mer, les capitaines des vaisseaux, les notables, escortaient le brenn Hurius dont les longues mèches ne brillaient pas moins que l’or martelé de son casque à jugulaires.

C’était cet Hurius, grand maître de la thalassocratie vénète, qui avait ordonné la procession et le sacrifice dans l’enclos sacré, pour le salut de son peuple. Nous marchions ensuite, nation par nation, Arbatiles, Unelles, Lexoves, Vénètes terriens et marins, dans ces allées que délimitaient les pierres plantées. Elles alignaient leurs lourdes silhouettes immobiles. Ainsi posées l’une derrière l’autre, sur ce ciel crépusculaire, elles évoquaient irrésistiblement mes légionnaires du camp des Andes, une troupe pétrifiée par un enchanteur. Certaines inclinaient leurs têtes blanches vers la foule qui s’écoulait en récitant d’ardentes prières ; d’autres, vers leurs socles rongés de mousse ou cerclés d’ajoncs. D’autres semblaient ignorer ce vaste piétinement, ces psalmodies ; elles tournaient vers la mer, dont apparaissaient des lambeaux verdâtres, leurs fronts méditatifs. Et d’autres se carraient presque joyeusement, semblaient humer la brise marine. Il y avait aussi une troupe de vieux rois, de vieux lions, aux crânes massifs où s’attardaient les ultimes rayons du soleil. Et encore, devant une sapinière, le roi des rois, un obélisque de granit jaune qui se dressait au centre d’un quadrilatère délimité par une murette. On avait construit à proximité une cage d’osier tressé, ayant une vague forme humaine, dont la taille excédait celle des chênes.

C’était une vue qui griffait le cœur que ce défilé de tout un peuple implorant ses dieux, prêt à s’opposer au génie le plus implacable de l’époque. Ce verger de granit, ces effigies bizarres, corrodées par le gel et le vent, ajoutaient au tragique de la circonstance.

Nous nous arrêtâmes devant la gigantesque cage. Des gardes y poussèrent les prisonniers : criminels de droit commun, victimes désignées par le sort, légionnaires surpris sur la Loire ou dans la forêt vénète. On les enferma dans la cage. Les druides invoquaient Esus, fondateur de la race. L’assistance, de la même voix rauque, formidable, appela la bénédiction du dieu vainqueur. Un ovate présenta alors une torche au chef des druides qui la jeta au pied de la statue remplie de foin sec. Une flamme jaillit, enveloppa d’écarlate et de fumée le treillis de poutres. Des cris aigus, atroces, fusèrent, cependant que s’enflaient les chants des druides et de la foule. On voyait se convulser, puis se disloquer et s’écrouler dans les braises, les corps noirs.

Nous ne regagnâmes Dariorig qu’après que cette lugubre construction se fût écrasée dans une gerbe d’étincelles et que ne demeurassent plus, parmi les cendres fumantes, que de petits êtres recroquevillés, charbonneux, méconnaissables.

J’étais si horrifié que je pouvais difficilement garder mon impassibilité. Chiomarra s’abîmait dans son extase religieuse. Pareillement ceux qui nous entouraient : ils croyaient que les suppliciés avaient expié les fautes de la nation entière, que le dieu Esus, de son trône de nuages, souriait avec bienveillance, qu’il inspirerait les chefs. Et sur tout cela, sur cette immense houle humaine, sur ces fumées, le ciel appuyait ses nuées rectilignes, ses lueurs mourantes dont les plus lointaines illuminaient la mer.

* * *

Encore dix jours de paix. Mais rien n’est pire que de scruter les feuillages, de sonder le silence et les ténèbres !

Les Romains apparurent vers l’heure de midi, dans les chemins verts. Leur armée couvrait les collines en face de la forêt. D’abord, leurs cavaliers s’approchèrent, piques en avant. Les cohortes suivaient, méfiantes, lignes de cuirasses fourbies, de cimiers rouges. Quand j’aperçus les enseignes des légions victorieuses, décorées de phalères, mon cœur fut comme serré dans une poigne ; ma langue, comme un bout de bois entre mes dents. Mais Chiomarra mit ses cheveux sur ma cotte de mailles :

— Merveilleuse est ta souffrance, ami. Tu la sauras vaincre pour moi, pour notre peuple.

Je levai la main. Une volée de flèches coucha le premier rang dans l’herbe. Les autres se replièrent en hâte. Puis, de cette masse en mouvement, se détacha un mince groupe. Je reconnus l’armure dorée et le manteau pourpre de César. Hélas ! la portée de nos arcs était trop courte…

Je ne te raconterai que brièvement la première phase de cette campagne fameuse. Tu te lasserais vite, ma Livie, du récit de cette lutte où, dans la fange, nous disputions pas à pas les fourrés aux légionnaires. Lançaient-ils leurs javelots, ceux-ci ne blessaient que les écorces tendres. Chargeaient-ils, ils trébuchaient dans nos trappes, s’empalaient sur nos pieux, se déchiraient aux crocs habillés de mousse. Parvenaient-ils, à force de courage, jusqu’à nos positions, ils ne rencontraient que le vide. Leurs archers brochaient des bêtes, les prenant pour des soldats en fuite. Alors, se flattant d’avoir vaincu, ils se heurtaient à des nouvelles défenses. Bref, ils mirent deux semaines à percer notre écran sylvestre. Nous les laissâmes s’avancer dans la plaine, et même y établir leurs camps. Les patrouilles de cavalerie qui furent envoyées en reconnaissance, ne trouvèrent que des vanneaux apeurés. Mais, au cours de la nuit, je fis ouvrir les écluses. L’eau se rua dans les canaux recreusés, dans les rigoles et tranchées fraîches, s’infiltra dans la vase durcie du sol, entre les tiges des herbes, cerna la palissade romaine et sans doute mouilla les côtes des dormeurs. Les sentinelles ne la pouvaient entendre. L’eussent-ils entendue que cela n’aurait rien changé. Le lendemain, les chariots qui transportaient les machines et les vivres, s’enfoncèrent dans la glaise ramollie. Les légionnaires durent tripler leur charge. Ils parvinrent néanmoins devant la première de nos forteresses. À peine eurent-ils la force d’élever une claie de feuillage autour de leurs tentes. Quand ils firent du feu, nos rires se déchaînèrent : l’été vénète n’était pas celui de la péninsule ! Ils serraient les mâchoires sous leurs casques. Pourtant, quand l’aube eut ranimé leur courage, ils attaquèrent avec cette furie qui faisait leur réputation. Mais ceux que nos flèches avaient manqués, durent reculer… Il leur fallut une grande semaine encore, pour s’emparer de ce misérable fortin. Lorsque la reddition s’avéra inéluctable, je fis embarquer les défenseurs, leurs familles et leurs richesses, sur les barques à fond plat. Les Romains ne trouvèrent qu’un désert de pierres et de bois.

Nous procédâmes semblablement dans les autres cités. Et toujours nous parvenions, en dépit de l’astuce de César, à sauver l’essentiel. D’une place à l’autre, ses effectifs fondaient. Il l’avoue d’ailleurs, dans cette éructation coléreuse :

« Si jamais grâce à d’énormes travaux, en contenant la mer par des terrassements et des digues et en élevant ces ouvrages à la hauteur des remparts, on amenait les assiégés à se croire perdus, ils poussaient au rivage une nombreuse flotte – ils avaient tous les navires en abondance –, y transportaient tous leurs biens et se retiraient dans les villes voisines : là, ils retrouvaient les mêmes moyens naturels de défense. Cette manœuvre se renouvela une grande partie de l’été… »

Il oublie de préciser que plus il s’enfonçait dans cette partie fangeuse de l’archipel et plus ses chances de réussir s’amenuisaient.

Cependant il s’opiniâtrait, espérant atteindre la côte, et, tôt ou tard, opérer sa jonction avec la flotte rassemblée sur la Loire. À plusieurs reprises, je fis diriger sur sa personne le tir de nos archers d’élite. Vainement. Je ne le haïssais pas en tant qu’homme – après tout, je lui devais ma nouvelle fortune – mais parce que, précisément, j’avais contracté cette dette à son endroit, me gênait-il, voulais-je le supprimer.

Je parvins finalement, en rassemblant mes forces entières, à l’envelopper et à le rejeter dans les marais. C’était l’acculer à une prompte défaite car ses légionnaires, dans l’ultime engagement, avaient perdu le reste de leurs vivres et bagages et ne pouvaient en ces lieux stériles trouver leur subsistance. Mais, au cours de la nuit, jouant son va-tout, César perça nos lignes mal surveillées et rallia la côte où il se retrancha.

Pendant ce combat périrent Gobannitio, Pétrullos et ses valets de forge. Gobannitio s’obstinait à ne pas prendre de casque, se fiant à la protection de la déesse Épona. Le glaive d’un centurion lui partagea le crâne. Quant à Pétrullos et à ses valets, un sinistre hasard voulut qu’ils fussent tous quatre sur une même ligne. Le trait d’un scorpion les embrocha. Pétrullos ne mourut que le soir. Des fidèles l’avaient porté dans notre tente. Chiomarra le soigna de son mieux, lui passa au col son propre collier d’ambre. Il hoquetait :

— Ma reine… tu es blessée… Boïorix, tu… es là… Ton devoir… Plus besoin de… rien… Boïorix… Tu diras… à Matua…

« Ma reine » était devenue mon meilleur lieutenant. À l’heure du combat, une fureur sacrée la saisissait, assombrissait ses yeux, crispait sa bouche. Souvent elle me précédait sous les flèches. Mais ensuite, dans nos abris précaires, de toile ou de roseaux, elle retrouvait sa féminité.

* * *

César était pris au piège, et il le savait. Sur trois côtés, les flots grondants le tenaient prisonnier. Au Sud, poursuivant ma tactique, j’avais transformé en marécage une large dépression. Une rangée de pieux et de casemates formait notre rempart. L’attaquer, avec les troupes disparates et indisciplinées que j’avais, eût été imprudent. Tandis que, dans cette souricière aquatique, son génie et le courage de ses vétérans ne lui servaient de rien. Mais il eut le front d’écrire :

« Après s’être emparé de plusieurs places, César, voyant qu’il se donnait une peine inutile, que de prendre à l’ennemi ses villes, cela ne l’empêchait point de se dérober, et qu’il restait invulnérable, décida d’attendre sa flotte. »

Je pense bien ! Désormais les cinquante galères de Décimus Brutus, son amiral, et la division auxiliaire des Pictes et des Aquitains, constituaient sa dernière chance. Il avait envoyé la Septième légion en Aquitaine et Labiénus dans le Nord de l’Armorique, afin de contenir les hésitants, de dissocier la Confédération vénète. Ces légions étaient trop éloignées pour lui porter secours en temps utile.

Dans ce camp de la misère, sous les tentes gorgées de pluie, il sentait, jour après jour, s’affaisser le courage de ses soldats, chanceler sa fortune. Il était trop lucide pour ne pas comprendre que, si l’amiral tardait encore, ou s’il succombait, c’en était fait de la conquête des Gaules, et de César. Ses légionnaires avaient vidé les caves et les greniers des villages côtiers, abattu les rares pièces de bétail qu’ils avaient trouvées dans les pâtures ; ils mangeaient des racines bouillies, se disputaient les coquilles qui s’attachaient aux rochers. Pourtant des navires, rasant les récifs, de nuit, trompèrent les éclaireurs vénètes et purent ravitailler le camp, évitant une complète famine.

Il était évident que la lutte décisive, pour nous comme pour César, se livrerait sur mer. Les Vénètes laissaient éclater leur allégresse. Ils fêtaient par avance la victoire d’Hurius. Celui-ci promit solennellement de remettre César à ses druides, s’il tombait vivant entre nos mains, et de l’immoler au Mont des Cendres à la gloire d’Esus. Ses officiers seraient brûlés dans une cage d’osier. Brutus, parce qu’il était marin, serait envoyé aux Sènes, cruelles prêtresses qui officiaient dans une île au large de l’Armorique et dont on ne parlait qu’en tremblant. J’eus quelque peine à convaincre le brenn de dégarnir les défenses terrestres afin d’accroître l’armement des navires.

* * *

— J’ai compris, cher Boïorix ! Tu veux ta part de curée. Je te donne trois vaisseaux, à ton choix. Toi aussi, tu peux nous rendre des services.

Chiomarra s’empressa d’accepter. Elle était follement heureuse. Elle riait. Mais quand elle mit le pied sur notre navire, elle eut cette expression de gravité hautaine que les sculpteurs de son pays prêtaient au visage de la déesse Épona.