Deux cents chevaux dorés
Chapitre II
Une grande semaine pendant laquelle nous fûmes entièrement de loisir, nous attendîmes le retour de Chiomarra. Ce qui nous parut d’abord un contretemps, se révéla, non seulement fructueux, mais exaltant. Ce nous fut l’occasion de bien connaître le petit peuple arbatile, de nous initier à son mode d’existence, à ses travaux, à ses humbles et prenants mystères différents de ceux de la caste des nobles, différents de ceux des druides, et par là de réformer plusieurs de nos jugements.
Les Arbatiles fournissaient un parfait exemple de cité gauloise. Sachant à peu près tout faire, ils pouvaient se suffire à eux-mêmes. Ils cultivaient dans leurs champs toutes les plantes connues. Les bêtes à cornes, les moutons, les chevaux, les porcs, trouvaient dans ces prairies toujours vertes une riche provende. De nombreuses fermes disséminées dans la campagne et dans la forêt approvisionnaient la ville. En retour, les citadins vendaient les produits de leur art aux paysans. À l’intérieur d’Eponiacum, par affinité naturelle ou disposition légale, je ne sais, les gens de même métier se groupaient en quartiers. De la sorte y avait-il le quartier des menuisiers, celui des cordonniers, celui des foulons et des teinturiers qui jouxtait évidemment la rivière. Le quartier des forges, où nous habitions, était tout crépitant d’étincelles, rempli par le tintamarre des ferrailles, par les grosses harpes vibrantes des enclumes, le halètement des soufflets de cuir, les cris joyeux, les chants, car la bonne humeur des forgerons est connue.
Les ouvriers habitaient la périphérie de la ville. Les marchands tenaient le centre ; ils possédaient des maisons rectangulaires à pièces multiples, augmentées d’entrepôts. La place était réservée aux chefs et aux riches. Eponiacum avait en effet sa propre garnison et son conseil privé dont, il est vrai, les attributions se bornaient à recevoir les ordres de Maison-Haute. Là résidaient aussi les druides. Leur influence nous parut considérable. Toutefois ils dépendaient eux aussi de Maison-Haute où leurs supérieurs étaient hébergés.
La journée, nous la consacrions à la promenade, aux entretiens avec les artisans et les marchands. Nous étions partout reçus fraternellement. On nous faisait visiter les ateliers, les logements. On nous offrait à boire : une coupe de cervoise, du vin chez les riches. Quand nous avions bu, on nous questionnait. Notre récit était ponctué d’exclamations de colère, d’approbations chaleureuses, de menaces à l’endroit des Romains. Nous pûmes ainsi nous convaincre de la haine que suscitait l’envahisseur dans cette région cependant si reculée, du mépris où l’on tenait l’attitude du vergobret et de ses semblables :
— Ils ont fait litière des vertus de nos ancêtres !
Réflexion qui m’allait droit au cœur. On la pouvait appliquer à mes contemporains : Crassus et ses affidés, et les autres, affairistes, politiques déshonnêtes, cyniques de tout poil, débauchés, et leur complice, cette lâche multitude, ébahie par l’étalage de richesses mal acquises. Les vertus des ancêtres, dans leur égoïsme borné, ils n’apercevaient pas qu’ils en recueillaient les fruits immérités, qu’ils n’eussent été que des esclaves sans cette somme prodigieuse de sacrifices et d’efforts !
Oui, bien souvent, lorsque je parcourais ces rues, ai-je tressailli jusqu’aux moelles. Ces bouches minces, ces yeux ressortis, ces visages à la fois frustes et fins, qu’exprimaient-ils, sinon ma révolte personnelle, et moins une révolte qu’une nostalgie indicible, cette soif qui dévora Coriolan et me paraît être, avec le recul des années, quelque chose d’inattaquable, une forme de pureté ?
Partout on nous prenait en pitié, non comme on se penche sur la misère, au contraire avec une espèce de fierté rayonnante, dans un mouvement de cœur superbe. Ce fut cette absence de calcul qui commença à m’ébranler. En outre, devant notre dénuement, c’était à qui nous ferait un cadeau. Les forgerons nous offrirent un glaive. Les cordonniers, de bonnes chaussures et des baudriers. Les tisserands, une tunique velue « pour les nuits de garde ». Les menuisiers, des javelots de frêne, des flèches avec leur empennage, un bouclier à double épaisseur d’osier. Un orfèvre nous donna de ces couteaux qui servaient à trancher les tendons des viandes dans les banquets. Les pauvres, c’était la candeur de leur sourire.
Nous regardions ces femmes dans leurs creux de maisons, penchées sur le foyer ou mouillant de leur salive le fil duveteux, roulé sur le fuseau, telles des Parques. Nous nous asseyions près des anciens ; ils évoquaient pour nous leurs souvenirs. Les enfants, qui se pourchassaient en jetant des cris d’hirondelles, se cognaient à nous. Les chiens venaient nous renifler ; ils posaient dans nos mains leurs museaux humides, nous fixaient de leurs prunelles dorées.
Bien sûr, les logements étaient humbles, autant que le furent ceux qui abritèrent nos aïeux, les Étrusques. C’étaient, comme je te l’ai dit, pour la plupart, de ces cabanes rondes à toit de chaume percé d’un trou, faites de poutres entrecroisées et remplies d’argile. Elles s’enfonçaient d’un pied dans le sol. On y descendait plus qu’on y entrait. Mais, pour le reste, les Gaulois nous égalaient, nous dépassaient fréquemment. Ils avaient une profusion d’outils solides, bien adaptés à leur emploi, témoignant de l’intelligence pratique et de l’habileté manuelle de leurs auteurs. De plus en plus la fausseté de la propagande romaine s’imposait à nous. Nous croyions trouver des Barbares, impatients de bénéficier de notre civilisation, et c’était un peuple différent du nôtre, mais évolué à sa façon et plein d’avenir. Le fer que l’on apportait en lingots de la forêt était d’une qualité excellente. Le bronze avait sa juste proportion de cuivre et d’étain. Le moindre objet, même les ferrures des timons, les plaques des harnais, était façonné avec élégance et recherche. Les orfèvres ciselaient d’admirables coupes, des torques, des bracelets, des fibules, des pectoraux, que les émailleurs enrichissaient de pâtes étincelantes. Les charrons fabriquaient tous les types de véhicules. Les potiers savaient ériger sur le tour la motte de glaise dont leurs doigts sensibles tiraient des amphores, des gobelets, des plats aux formes savantes. Quant aux teinturiers, ils brassaient une infinité d’herbes pour en extraire les principes. Aussi la cité foisonnait-elle de tuniques chatoyantes, à damiers, à rayures, à chevrons, du rouge de la jacinthe, du bleu du pastel. Eponiacum avait l’air d’être toujours en fête.
* * *
Le soir, devant l’âtre où s’alignaient les cruches grésillantes et rôtissait un quartier de viande, nous nous serrions épaule contre épaule. Auprès de notre Pétrullos était Matua, sa femme dont pendaient les tresses blondes et coulait la voix de source. Entre nos genoux, s’asseyaient leurs enfants parmi lesquels une petite fille dont j’aimais caresser les cheveux d’épis mûrs. La famille entière était réunie, mais, outre les vieux parents, elle comprenait les valets de forge et les cousins qui habitaient les villages forestiers et que l’on retenait pour la nuit. Pétrullos découpait ses viandes, servait à chacun sa part sur un tranchoir d’épeautre. La saveur du pain d’Eponiacum, je ne l’ai pas oubliée…
* * *
Après le repas, on échangeait des nouvelles, on plaisantait, on jouait – à une sorte de jeu d’échecs –, ou bien quelque invité doué d’une bonne mémoire narrait une fable. Le feu sifflait sur les pierres noires du foyer. Les chats ronronnaient. Alors, ma Livie, il m’arrivait de baisser la tête parce qu’une douleur me griffait la poitrine : sa cause en était dans les prévenances de Matua, dans cette atmosphère de chaude intimité, de totale confiance, et dans les regrets que nourrissait en moi le spectacle de cette famille. Encore plus volontiers que dans la geôle du vergobret, j’eusse troqué ma citoyenneté romaine contre cette existence tellement plus simple, mais tellement plus riche de sentiments véridiques. Je rêvais que j’étais Pétrullos, que la femme aux tresses blondes m’appartenait. Ces enfants rieurs, ils étaient les nôtres. J’avais le poitrail velu et les mains calleuses, mais aussi le sourire du forgeron et, dans les yeux, cette lumière d’âme. Au lieu de cela, j’étais moi-même, faux Boïorix, étrange centurion, sans personne pour s’inquiéter de mon improbable retour, sans autre ami que l’ex-esclave Cotus, et je croupissais dans mes mensonges.
Quelquefois les propos que l’on échangeait sur la reine Chiomarra m’enlevaient cette pesante amertume, suscitaient une volée de songes dans ma solitude.
— Se marier, disait Pétrullos, notre reine aurait pu, et
même épouser un brenn[17] de la mer ou un prince des îles de Bretagne. Tu ne peux savoir comme elle est belle. Je te jure, Boïorix ! Il n’en existe pas deux dans toutes les Gaules. Quand elle paraît, c’est le soleil qui se lève, avec les oiseaux, les fleurs. Non, tu ne peux savoir…
— Mais encore, enchérissait un vieux, elle est femme de gouvernement. L’indépendance qu’elle nous a promise, nous l’aurons !
— Oui, reprenaient les autres, nous l’aurons. C’est assez payé le tribut au vergobret. Plus de Romains plus de Vertiscus ! La liberté !
— Amis, quel est ce tribut ?
— Il y aura bientôt dix ans qu’Esugénos, notre roi vieux, a été battu par les Ratiates. Depuis, nous sommes sous leur dépendance ; chaque été, il nous faut leur livrer cent chariots de cuir et de froment…
— Et cinquante de fer en lingots, dit un valet.
— Oui, Comgallos, cinquante de notre beau fer pur !
— Le roi vieux est mort de chagrin, là-haut. Et la reine – Ô étrangers, ces coutumes sont-elles observées dans vos pays ? –, la reine a voulu suivre son seigneur et maître aux Îles. Côte à côte, nous les couchâmes dans la caverne du Mont des Justices, elle avec ses bijoux, lui avec ses armes, plus leur chien favori.
Les regards s’embuaient. Les vieux, dont les paupières s’étaient desséchées, se touchaient le cœur.
— Mais, poursuivait notre hôte, Chiomarra était en âge. Nous l’avons choisie pour maîtresse, malgré les nobles et leur coterie. Les druides étaient pour nous.
— Parce qu’elle nous aime, bredouilla l’aïeul, elle n’a pas voulu se mettre sous le joug d’un homme.
— Auscro peut soupirer, il ne l’aura pas !
— Non. L’époux de Chiomarra, ça ne peut être un homme, puisque c’est nous, son peuple.
— Parfaitement, c’est nous !
— Elle est si belle que cela ?
— Je te l’ai dit, Boïorix, c’est l’aurore…
Ensuite nous rangions les escabeaux et les bancs. Les femmes étendaient des fourrures sur la paille qui recouvrait la terre battue. Seuls de la maisonnée, Pétrullos et sa femme s’isolaient derrière une tenture. Quelques rires, de rares chuchotements s’entendaient encore. Puis approchaient les rumeurs sylvestres, palpitait autour de nous la vaste nuit criblée d’astres. Les chats, les chiens, cherchant notre chaleur, s’allongeaient contre nous. Leurs langues s’égaraient sur nos paumes, sur nos mentons. Tantôt je remâchais ma honte. Et tantôt, essayant d’oublier mon abjection, l’âme traversée par les musiques du vent, j’évoquais « l’aurore » de Pétrullos, le tendre visage inconnu de Chiomarra.