Deux cents chevaux dorés
Chapitre IX
Hormis Chiomarra :
— Désormais, me dit-elle, avec qui parleras-tu latin ? Ne te mets pas en peine, on vous a écoutés. Quelqu’un qui sait. Est-il naturel que deux amis qui se retrouvent, parlent une langue étrangère ? Qu’aviez-vous à cacher ? Ensuite tu le tues ! Ne nie pas. J’ai surpris ton regard. Je t’ai vu choisir au préalable la flèche la plus acérée. Tu l’as tâtée du pouce pour en éprouver le fil. Pourquoi, Boïorix ?… Je t’en prie, enlève-moi ce doute affreux. Dis-moi que c’est une erreur !
— Non. Comios était un agent de César.
— Mais alors ?
L’immense dégoût qui stagnait en moi, ce limon de pourriture, cette nappe immonde, brusquement refit surface. Mon âme suffoquait d’amertume :
— Tout ce que tu soupçonnais, ce qu’insinuait Auscro, est vrai. Je suis pis que tu ne le craignais. Un transfuge de l’armée romaine : TITUS JULIUS BRACCATUS, cousin de César, et centurion, dépêché par lui au camp des Andes sur la Loire, puis à Ratiacum, puis dans ta nation. Ne comprends-tu pas ? Le grand César voulait connaître votre position, votre puissance, si vous feriez alliance avec les rebelles de Vénétie. Sans ces renseignements, il est vaincu. S’il survit à sa défaite, il sera mis en jugement par le Sénat romain. À Rome, on est sans pitié pour les échecs, même justifiés.
Ses lèvres blanches tremblaient spasmodiquement. L’horreur agrandissait ses yeux. Je pris ses mains glacées, l’obligeai à s’asseoir.
— Titus Julius Braccatus… un Romain…
— Ne m’enlève pas mon courage.
— J’ai mal !
— Essaie d’admettre, mon pauvre, mon cher amour… Je haïssais les miens. J’étais au bord du suicide. J’ai trouvé près de toi une raison de vivre. Pour toi, j’ai tout renié, mon bonheur de soldat, ma parenté, mes traditions familiales… Écoute ! Ma mère n’était pas Romaine ; c’était une Volque de la Narbonnaise. J’ai pris le nom de son propre père, mon aïeul, prince de ce peuple : Boïorix.
Une frénésie s’emparait de moi. Tout ce qui m’étouffait, depuis tant et tant de jours, je le vomis. J’avouai tout dans un flot de paroles : ma jeunesse obscure, mes études interrompues, mes commencements besogneux, mon mariage avec Terentia, mes servitudes d’avocat marron, mes échecs politiques, mon endettement, mon engagement, les mornes veilles du poste de Lambèse, mon retour à Rome, mon divorce, l’infamie de Crassus, les propositions de César, la mission confiée…
Lorsque je m’arrêtai, pantelant, essoufflé, ma vieille compagne, la haine, était dans la salle. Elle crispait l’une de ses serres sur la coupelle d’un chenet, l’autre sur le manche d’un couteau de chasse. Elle palpitait dans le mince corps de Chiomarra, convulsait son tendre visage. Ce fut elle qui hurla :
— Ordure ! Bâtard ! Chien de Rome ! Va-t’en !
La lame brilla dans le poing levé.
— Va-t’en, ou je te fais jeter aux vautres !
Je cassai le fil qui fermait ma tunique, m’avançai, fou de détresse, de rage. J’attrapai le poignet, le rabattis furieusement. Avec une vigueur et une adresse inattendues, Chiomarra détourna la lame. Seul, le tranchant m’estafila le cou. Instantanément, j’eus ses lèvres sur la blessure, sur les gouttes de sang…
— Laisse-moi !… On ne peut chérir ce que l’on méprise. C’est fini. Laisse-moi…
— Non, rien n’est changé. Au contraire !
— Seul, compte le premier mouvement. La reine des Arbatiles, la pure Chiomarra, ne peut mêler son sang à l’ordure que je suis, au bâtard, au chien de Rome !
— Tais-toi.
— Que tu m’aimes ou que tu me détestes, j’ai rayé mon passé ; je suis devenu semblable à vous ; je me battrai pour vous ; ma science d’officier romain tournera à votre profit ; j’irai chez les Vénètes, comme promis ; ton pays recouvrera ses anciennes frontières ; je te libérerai du vergobret des Ratiates…
— Par pitié, tais-toi !
— Garde tes fidèles, ton armée, tes nobles, ton Auscro ; ils te seront peut-être utiles. Permets seulement que je recrute le contingent parmi les gens de rien, ceux que, désormais, je préfère, parmi les boisilleurs et les forgerons de ta forêt.
— Je t’ordonne de rester !
— J’irai dans cette forêt. J’y serai libre, seul. La solitude ne me fait pas peur. Elle est mon pain. Je n’ai droit ni aux caresses, ni aux bonheurs des autres hommes, mais je le sais, et c’est beaucoup.
— Reste à Eponiacum !
— Je ne le pourrais.
— Tu as avoué. Rien ne t’y contraignait. C’était par amour, n’est-ce pas ?
— Ou par nécessité.
— Non ! Tu n’en pouvais plus de mentir. Maintenant, j’ai foi en toi.
— Je te servirai de mon mieux. Tu seras une grande reine.
— Boïorix !
— Je ne sais pas aimer. Tout me brûle, me glace, me blesse…
— Mon amour… Tu es mon amour… Je te guérirai. Je serai ta femme réelle. Heureuse quand tu le seras, malheureuse pour toi, avec toi, toujours…
— Tu as ton peuple.
— … Si tu le veux, prends mon corps !
— Je t’aime trop pour accepter ta pitié, ton pardon. Je dois souffrir. C’est ma loi.
Elle ne put me retenir. Oh ! monstruosité d’orgueil, poison de la vanité !
J’ai habité dans un village perdu sur les hauteurs, au plus touffu de la forêt. Il s’appelait « L’Âne Rouge ». Des amis de Pétrullos et de Gobannitio m’y hébergèrent. Ils n’étaient pas riches. Leurs cabanes étaient encore plus enterrées et démunies que celles des bas-quartiers d’Eponiacum.
J’ai vécu là parmi ce qu’il y avait au monde de plus humble. Mais ce fut précisément cette humilité qui m’apaisa. Elle me donna à comprendre que la seule pauvreté est intérieure ; que, devant certaine épaisse misère, mes petites angoisses personnelles étaient de menues fantaisies du sort.
Souvent, afin de m’identifier à ces hommes frustes, de les comprendre mieux, je nouais sur mes reins leur tablier de cuir, je descendais dans les galeries de mine ; ou bien j’empoignais une hache et je partais avec les boisilleurs. J’avais plaisir à partager avec eux le travail et le pain. Certes, dans les moments de relâche, ou quand nous regagnions le hameau, besogne faite, je me transformais en agent recruteur. Mais, en m’efforçant de leur ressembler, je suivais ma pente, j’étais pleinement sincère. Qu’y a-t-il à cela d’extraordinaire ? Un être humain n’est que le maillon d’une longue chaîne. Qu’est-ce qui lui a été transmis ? Qu’est-ce qui le précède ? Avant moi, en moi, se manifestait sans doute quelque homme des forêts, polisseur de pierres. Il se peut aussi que cette épreuve eût été nécessaire pour que je me détachasse de moi et remplisse le rôle qui m’avait été assigné. D’ailleurs tout cela n’a pas d’importance. Comme l’a écrit ton cher Pindare :
« Aucune des choses qui ont eu lieu, soit justes, soit contre la justice, ne sera jamais anéantie. Le temps lui-même, ce père universel, ne saurait les empêcher d’avoir été. Mais une chance heureuse peut les rendre à l’oubli. »
Il est beaucoup d’événements, de lieux et d’êtres que j’ai oubliés en effet. Mais il me suffit de fermer les yeux pour revoir les brasiers rouges de ces jours, cette file de mineurs, torse nu, tablier de cuir plaqué sur les cuisses, lampes à la main… Dehors mouille, vente, des esclaves – les seuls d’Arbatilie – concassaient des blocs ferrugineux, lavaient le minerai dans une cascade, le portaient aux fours dans des brouettes ou des baquets. Nuit et jour, le feu ronflait au ras du sol, les fondeurs martelaient les lingots incandescents. La forêt, de sa masse bruissante et mystérieuse, enveloppait ces clartés aveuglantes, ces bruits percutants. Plus loin, sous ses voûtes brunâtres, besognaient ceux dont les haches tranchaient la grosse vie des chênes, dont la dolabre équarrissait les arbres morts, et ceux, plus modestes, qui enlevaient les ruches dont on fabriquait les maisons des abeilles. Mais il y avait aussi, et encore plus humbles, les fagoteurs, les quêteurs de miel sauvage, les faiseurs de savon qui réduisaient en cendres le hêtre et le mêlaient au suif des chèvres. Dans le village même, des sabotiers creusaient le frêne, les tourneurs façonnaient le buis en forme de coupes et de plats. Vers le Mont des Justices, un vieillard taillait des statues de dieux.
Deux fois la semaine, les rouliers montaient d’Eponiacum. Ils prenaient livraison des lingots de fer et des billes de chênes. Se déplaçant d’un village à l’autre, bons vivants, grands causeurs, ils colportaient les nouvelles. Par eux, nous sûmes que la reine Chiomarra, frappée d’un mal subit ne sortait plus de Maison-Haute. Que Diviacus, après avoir longuement erré dans la Forêt-Mère, avait enfin découvert le gui sacré sur un rouvre proche de la forteresse royale. La croissance de cette divine touffe à cet endroit leur paraissait un signe indiscutable. Non seulement ce gui enlèverait son mal à Chiomarra, mais il annonçait des événements exceptionnels. Les bons amis de l’Âne-Rouge rapprochèrent la découverte faite par Diviacus de l’apparition de la bête blanche. Ils me pressèrent de regagner Maison-Haute :
— À quoi bon prolonger ton séjour ici, Boïorix ? Nous t’avons apprécié. Nous sommes à toi. Ce qui est juré, sera tenu. Donne le signal et nous te rejoindrons…
Ces superstitions n’avaient aucune prise sur mon esprit. Je demeurai à L’Âne-Rouge, à manger du porc, des pommes sèches et de la bouillie de glands. Une tiédeur discrète commençait à monter des combes les mieux exposées ; une herbe timide, à parsemer les mousses ; celles-ci, à reverdir ; des bourgeons minuscules, à garnir les tiges. Des nuages venaient de la mer, en troupeaux immenses. Les averses chassaient le gel. Mais les nuits restaient froides.
Ce fut à l’heure glacée, entre chien et loup, que débouchèrent sur notre placette une dizaine de cavaliers romains et un officier. La lueur des fours les avait attirés. L’officier, un subcenturion à voix de fausset, entreprit de parlementer. Il savait quatre mots de gaulois. Les boisilleurs, vociférant, gesticulant, entouraient le groupe, l’entraînaient vers le quartier des forgerons. Là, couchés sur un talus, nous attendions, avec nos dolabres affûtées et nos barres chauffées à blanc. Ce ne fut même pas un combat. Les fers entrèrent en grésillant dans les cottes de mailles. Les dolabres fendirent les casques. Seul, le subcenturion se défendit. Mais il était de trop bonne famille pour s’échapper. Nous n’en épargnâmes qu’un. Je l’interrogeai. Il tremblait si fort que je n’eus pas à menacer pour apprendre que son détachement appartenait à la Septième légion et se rendait à Ratiacum, demandé par le vergobret.
— Mais, geignait-il, lamentable, on nous a trompés. Nous avons fait fausse route.
J’envoyai Cotus l’offrir pieds et poings liés au druide Diviacus qui était friand de ces morceaux-là.