Deux cents chevaux dorés
Chapitre IX
Et après tout cela ? J’ai tenu ma promesse, scrupuleusement. Non parce que j’éprouvais un sentiment de reconnaissance envers César. Ni que je me soumettais à son génie. Ni que le patriotisme s’était réinstallé en moi. Ces sentiments si communs, mais si vivaces, étaient en mon cœur telles ces peaux de serpent que l’on trouve dans les sentiers après la mue. Je me comportais comme un mercenaire consciencieux. Je remplissais mes obligations. J’aidais César à conquérir la Gaule. Quelle importance ? Ni Rome, ni la Gaule n’étaient « ma patrie », ne pouvaient me rendre le bref, l’éclatant bonheur. « Ma patrie », c’était désormais le camp légionnaire. Ma famille, ces durs soldats, puants, enfantins et velus. Ils conquéraient joyeusement le monde. On leur distribuait des phalères tintantes, de belles cuirasses à écailles argentées, des armes d’honneur. Gais poissons, ils frétillaient d’aise, jusqu’à ce qu’ils fussent à sec dans les dunes et bâillassent du bec avec un hameçon par le travers du corps. Beaucoup ne possédaient pas assez de terre pour y pourrir en propriétaires. Quand ils étaient morts, leurs charmants parasites, les caméléons et les souris blanches, les abandonnaient en quête d’une autre tiédeur humaine.
* * *
Après Pharsale, César ne douta plus de mon loyalisme. Sa nature, spontanément généreuse, lui dicta de relâcher du tout sa méfiance à mon endroit. Il me nomma légat et me fit présent d’un sac d’or prélevé sur le trésor de guerre de Pompée. L’infâme Crassus et son fils, Publius, s’en étaient allés mourir chez les Parthes. Je pus donc racheter ma maison du Palatin, et t’y installer. Ce fut Cotus qui se chargea de ces opérations. Moi, je n’avais pas le temps. J’étais du corps expéditionnaire qui accompagna César en Égypte. Au soir de la bataille du Nil, j’eus la bonne fortune de découvrir, à moitié enfouie dans le limon, la cuirasse dorée qui contenait le petit roi Ptolémée, époux et frère de Cléopâtre. Dès lors, je connus la faveur de César. Je fus une espèce d’Imperator en second. J’eus mon appartement dans le fameux palais des Ptolémées, le privilège de manger à la table royale et, plus tard, celui de remonter le Nil sur le vaisseau que Cléopâtre avait fait construire pour distraire son redoutable amant.
Mais si beaux que fussent les temples des Pharaons et les Pyramides, ils ne valaient pas à mes yeux la caverne du Mont des Justices, ni les îles venteuses de Vénétie. Si captivant que fût le sourire de la reine Cléopâtre, il n’était que peu comparé à celui de Chiomarra. Vainement sur les coussins de soie prélassait-elle son corps d’adolescente, laissait-elle, sous la frange des cils, briller son regard aigu. Ni cela, ni le reste, ne pouvait plus m’émouvoir.
Quelquefois, César, fatigué de ces chatteries, m’appelait. Nous parlions de Rome, de la Gaule, de Pharsale. Son esprit s’abandonnait à un extraordinaire vagabondage : c’était alors qu’il esquissait l’avenir, les conquêtes futures, prévoyait la foudroyante victoire de Zéla, la défaite des ultimes partisans de la République réfugiés sur la côte africaine. Un jour qu’il avait de la sorte rêvé tout haut, je lui fis remarquer combien il se montrait imprudent. Il eut ce sourire dont parlent ses biographes et que les sculpteurs se sont en vain acharnés à traduire.
— Il est plus sage, dit-il, de se livrer à un ancien rival qu’à certains amis déclarés.
Puis :
— Je me plais en ta compagnie, Titus. Tu es le seul homme qui puisse se flatter d’avoir failli me vaincre. Les dieux seuls nous ont départagés.
* * *
À la suite de la campagne d’Afrique, je fus nommé Sénateur et Préfet de Rome.
J’ai revu Terentia au cours d’un banquet officiel. Ma réussite lui donnait à rêver. Un mauvais plaisant me plaça près d’elle, éloigna malignement le toujours très beau sénateur Fabius, son mari. Elle était si complètement possédée par la coquetterie qu’elle se mit en devoir de me séduire, m’effleurant la joue de ses boucles parfumées, me montrant les perles intactes de ses dents, me prenant le poignet à tout propos, hors de propos. Elle disait, avec les intonations d’autrefois :
— Riche comme tu l’es, Titus, et puissant, n’as-tu pas quelque liaison ? Non ? Alors marie-toi. C’est trop sot de se morfondre.
Je lui montrais mes tempes grises. Elle eut son rire de gorge :
— Fou ! le grand César est chauve comme un œuf, et nous en raffolons !
Heureusement tu existais, Livie. Tu habitais notre maison palatine. La petite Barbare Alauda devenait une belle jeune fille. Nul ne connaissait tes origines, puisque, lors de ton adoption et dans cet unique but, je t’avais nommée Livie. À mesure que tu grandissais, les grâces de Chiomarra se reformaient en toi. Tu étais si belle que le vieil amour, seulement jugulé par un parchemin et non par une paternité réelle, se remettait à vivre. Ce fut aussi pour cela que je consentis si vite à ton mariage, que j’en hâtai même la célébration…
Je m’arrête, et j’ai l’impression de te dire à jamais adieu. Mais peut-être qu’ailleurs tout ce qui finit, se recompose et recommence.
Cotus est assis sous ma fenêtre. Il chantonne :
« La pelle et le glaive, la pioche, le javelot,
Me donneront le monde, dit César… »
[1] Peuple de la Narbonnaise.
[2] Bâton de commandement des centurions, insigne de leur grade.
[3] Autel des dieux lares, familiaux.
[4] Cette réflexion ne manque pas de saveur. En effet, sur la foi de César, le Sénat, croyant la Gaule réellement conquise, avait ordonné quinze jours de prières solennelles, alors que Pompée, vainqueur de Mithridate, n’avait obtenu que douze jours.
[5] Aujourd’hui, les Angevins.
[6] On écrivait avec des roseaux taillés, ou calames.
[7] Collier gaulois.
[8] Les Romains s’appelaient généralement par leurs surnoms, exceptionnellement par leurs prénoms.
[9] Le vergobret était, dans certaines tribus gauloises, le premier magistrat élu.
[10] Les Ratiates occupaient la rive sud de la Loire, en face de Nantes. Ratiacum était l’actuelle Rézé.
[11] Les Pictons : actuels Poitevins-Vendéens.
[12] Valets d’armée.
[13] Ambacts : écuyers gaulois.
[14] Commentaires de Jules César.
[15] Nantes.
[16] Actuels vendéens.
[17] Roi de la mer.
[18] Trompes gauloises en bronze.
[19] Actuelle baie du Morbihan.
[20] Officiants de second ordre, chargés de l’organisation matérielle des cérémonies religieuses en Gaule.
[21] Aujourd’hui, la ville-forteresse de Minerve (Hérault), voir Le Bûcher, du même auteur, chez le même éditeur.
[22] Navires de charge.
[23] Aujourd’hui Gavr’Inis, en Morbihan.
Vous avez terminé Deux cents chevaux dorés
Georges Bordonove