Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 8 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Chapitre II

 

Les têtes s’échauffaient ou s’alourdissaient, selon les

natures. C’était la fin du banquet. Les calones[12] avaient dressé une table en forme de croissant. Faute de place, nous étions assis sur des bancs et des escabeaux, et non pas étendus à la mode romaine. Apronius, le nouveau tribun, présidait. Il m’avait mis à sa droite. À sa gauche, était le doyen des centurions, un presque vieillard. Aux extrémités, les subcenturions qui se chamaillaient comme des gamins. Beaucoup n’avaient guère plus de vingt ans. Mais l’un d’eux allongeait un visage gris et ridé : c’était un sous-officier récemment promu et qui avait déjà quinze ans de service ; il n’appréciait que modérément les facéties de ses pairs.

Bien que les portières de la tente s’ouvrissent fréquemment pour livrer passage aux calones, nous suffoquions. Certains avaient dégrafé leur ceinturon, dénoué le lacet qui fermait le col de leur tunique. D’autres bâillaient à se décrocher la mâchoire. Et d’autres dodelinaient du chef. Des filles passaient de main en main. Leurs grimaces déclenchaient des rires énormes, des plaisanteries obscènes. L’une, très belle et gracile, buvait à toutes les coupes et jetait des cris aigus quand un centurion l’empoignait. Plusieurs d’entre elles se débattaient de toutes leurs forces ; leurs supplications n’avaient d’autre résultat que d’attiser les désirs : c’étaient de nouvelles recrues, des prises de guerre achetées par les vivandiers. Les plus fières défiaient du regard ces trognes allumées, ces encolures taurines. Pour elles, cet indécent étalage de saouleries et de vices représentait probablement la majesté romaine. Des reliefs de viande, des morceaux de pain, des coupes renversées, jonchaient la nappe maculée de taches de graisse et de vin. Autour de nous, les calones silencieux et empressés circulaient avec leurs amphores. Ils ramassaient les gobelets tombés à terre et les emplissaient. Une fille, serrée de trop près par une brute aux cheveux hérissés, prit la fuite. Les calones la ramenèrent, en tirant sur ses magnifiques tresses blondes. Ses tempes s’ensanglantaient. La brute la rattrapa, la plia dans ses bras velus, écrasa de ses grosses lèvres la bouche hurlante, puis, d’un seul coup, déchira la tunique et dénuda le torse délicat. Alors ce furent des rires de déments. Les jeunes trépignaient de plaisir…

Si j’insiste pareillement, ma Livie, ce n’est pas que je me délecte ; au contraire, je souligne pour toi mon dégoût ; j’essaie de traduire l’entière vérité, de te montrer combien les versions officielles différaient de la réalité.

Apronius, excité par le vacarme, tapa du poing. Le doyen meugla :

— Il veut parler !

En prenant appui sur mon épaule, le tribun réussit à se mettre debout. Il leva sa coupe, non sans en répandre le contenu, et d’une voix pâteuse :

— Je bois à César…

— À César, clamèrent-ils. Et à ta santé, tribun ! À notre prochaine campagne !

— Elle sera glorieuse, camarades… Encore un an et… de retour. Alors à nous… les douces… de Suburre et du Transtevere… Finies, les gallines barbares… Elles ont les cuisses… maigres… Grasses à point, camarades, nous les aimons… nous…

— Vive Apronius !

— Dans un an… pas plus… Sur la Voie Sacrée… Le triomphe !…

— À condition, glapit soudain le doyen, que la Gaule soit sur les genoux.

— Silence !

Mais la boisson déliait la langue du barbon :

— Quoi ? La Gaule est fichtrement grande, camarades ! On en fera des milles et des milles, et encore des milles…

— Tant mieux, grommela la brute aux cheveux hérissés, la marche rajeunit.

— Elle raffermira tes os, dit un autre dont violaçaient les pommettes.

Apronius oscillait comme un arbre attaqué par la base. Il mâchonnait sa barbe et roulait des yeux furibonds. Je l’aidai à se rasseoir. Le vieux pantin se dressa, gesticulant :

— La première année, on a frotté les Helvètes et les Germains. Bon ! On croyait que c’était pour défendre les alliés de Rome. L’année seconde, on frotte les Belges. Bon ! Ceux-là encore, ils nous embêtaient. Mais après ? Le grand César est reparti et nous, mes petits frères ?

— Et alors ?

— Comment : « et alors » ? César a autant de projets dans la caboche qu’un noyer, de noix. Seulement, si bête qu’on soit, on commence à comprendre. Pour protéger la Gaule de ses ennemis, il la conquerra tout entière.

Il eut son rire nerveux de vieillard.

— Par Jupin ! c’est un défaitiste.

— Les Enfers te vomissent, débris !

— À toi de même, garçon ! Que tes os pourrissent dans la boue des Andes !

Il me jeta un regard agressif, comme si j’avais été le champion de César.

— Insensés, reprit-il, combien sommes-nous ? Moins de cinquante mille, contre des millions de Gaulois ! Cinquante mille éparpillés dans ce sacré pays ! Eux ? Des millions, dans leurs forêts, leurs vallons, à nous guetter ! Misère ! Et César ? À Ravenne…

— Tu doutes de son génie ?

— Certes non, mais…

— Bois, vieillard ! Tu as soif. Bois, je te dis !

— Si je veux !… Et les Vénètes, camarades ? Ces fameux Vénètes, maîtres de la mer ?…

— On leur donnera la mer à boire.

— Assez ! gronda le tribun. Assez de politique !… Chantons !

Évidemment ce fut le chant de la Septième :

« Cinquante mille pas par jour et un verre de vinaigre,

Cinquante mille pas par jour et une gamelle d’oignons,

La cuirasse coupe l’épaule,

Le sac tire sur les os.

La pelle et le glaive, la pioche, le javelot,

Me donneront le monde, dit César… »

Les voix fausses des subcenturions se mariaient, tant bien que mal et plutôt mal que bien, aux borborygmes des vétérans. Les calones se poussaient du coude, vidaient narquoisement les amphores.

— Les Vénètes, clama le doyen, on ne les aura que sur mer !

— Non, grand-père, on forcera leurs tanières, s’il le faut !

J’intervins, par vanité pure, ou parce que l’ivresse me gagnait :

— Les Vénètes, dis-je, on va s’en occuper. Je pars demain pour Ratiacum, non sous l’uniforme du légionnaire mais sous le sayon gaulois et le casque à cornes.

— Tu t’es donc porté volontaire ? demanda l’homme aux joues violettes.

— Pour ne rien te cacher.

— Vive Braccatus ! beugla le tribun. Buvons à son courage, à sa réussite, à son prompt retour !

— À tes cornes ! hurla un imbécile.

La fille maigre – elle s’appelait Gyptis – eut son rire de folle. Elle repoussa les bras qui l’étreignaient, s’en vint à moi, me piqua un baiser sur la joue.

— Place, disait-elle en bousculant mes voisins. Faites-moi place à côté du centurion de mon cœur.

Elle se colla à mon épaule, me tendit ses lèvres.

— Sous le sayon gaulois ? bramait le vieux. Triple fou ! Tu veux te suicider ? On jettera ta tête derrière les pieux.

Un calone écoutait, avec un sourire béat, tenant son amphore penchée sur sa poitrine comme on fait d’un nourrisson. Une broussaille de barbe et de cheveux lui mangeait le visage.

— À boire, chiennaille ! lui cria le tribun.

Et se tournant vers moi :

— C’était un dignitaire de la nation belge, un chef, un sénateur, sais pas quoi. À la Sambre, il s’est faufilé jusqu’à César. Heureusement que j’étais là. César m’a donné le drôle en reconnaissance. Je l’ai vendu au patron des cuisines.

— Et tu as été nommé tribun.

— Avoue que c’était dû ?

— La Sambre, disait le vieux, grande victoire ! Bon ! Les Belges nous embêtaient. Mais nous, on croyait rentrer à Rome…

— Au génie de César ! dit un subcenturion.

— Et à son parent, notre camarade Titus Julius Braccatus !

J’eus l’impression nette que l’ex-dignitaire promu valet de cuisine, possédait notre langue, qu’il enregistrait le moindre de nos propos. Mais l’euphorie de cette fin de banquet, les caresses de Gyptis et le fatalisme que j’avais adopté pour règle de conduite depuis mon départ de Rome, me retinrent de l’interroger.

* * *

Dans sa tente doublée de pourpre – je présume que ce fut vers cette heure-ci –, Publius Crassus notait dans ses tablettes :

« Aujourd’hui, le centurion Titus Julius Braccatus, ex-avocat, ex-employé de mon père, venu de Rome avec une lettre de César, provisoirement affecté par mes soins à la deuxième cohorte, s’est porté volontaire pour une mission secrète dans les territoires de l’Ouest. Il prendra le nom de Boïorix, assez répandu dans la Narbonnaise, et se fera passer pour un fugitif de cette province. Il aura latitude de prolonger son séjour, selon l’éventualité, mais, dans ce cas, me renverra Cotus, son serviteur, avec les premiers renseignements.

« L’audace de ce Titus m’inquiéterait, si je ne me souvenais d’une réflexion de mon maître grec. “Il existe, disait-il, plusieurs formes de désespoir. La plus singulière vient de l’ambition poussée à son paroxysme par des échecs répétés. Elle incite à commettre des actes devant lesquels reculeraient les plus audacieux.”

« Ainsi de Titus Julius Braccatus. Né médiocre, en dépit de ses origines, et pour un destin vulgaire, il n’a pas cessé de s’opiniâtrer, allant de l’armée aux affaires et de celles-ci aux joutes du Forum. Peut-être, cette fois, sera-t-il plus heureux. »

Ces tablettes, calligraphiées avec un soin extrême et pompeusement intitulées « Mes Annales », furent versées aux archives de l’armée après que Publius et son père eurent péri chez les Parthes. Lorsque César me nomma Préfet de Rome, j’eus le loisir de les compulser.

* * *

Gyptis reposait dans la saignée de mon bras. Sa lourde chevelure s’enroulait autour de mon cou. Sous les fourrures, nous ne pouvions dormir. Elle disait :

— Tu ressembles au chef du neume où je suis née, un seigneur aussi ancien que le Nil, et toujours jeune ! Les filles du village l’attendaient dans la palmeraie : « Ô maître, appuie tes doigts sur ma taille, et je mettrai ma joue sur ton cœur vivant. »

— Tu es d’Égypte ?

— Un marchand d’esclaves m’a vendue à des matelots romains. Ils m’ont revendue en débarquant, à Ostie. De là, j’ai échoué au camp des Andes. Je suis devenue putain militaire… Dis, est-ce que je reverrai l’Égypte ?

— Elle est plus belle dans tes songes.

— Centurion, il ne faut pas t’en aller !

— Pourquoi ?

— Je suis un peu magicienne… Ton voyage serait trop périlleux… Du feu, du sang, de… Tu es libre de partir ou de rester ?

— Je dois partir.

— Un amour t’appelle là-bas. Tu n’y crois pas ? Tu ne crois à rien ? Un amour aussi haut que le soleil !

— Parle encore.

— Non ! Ton âme est trop brûlante. Sœur de la mienne. Mieux vaut que tu ignores. Bois à mes lèvres. Désaltère-toi. Oublions que demain il fera jour.

Au point de l’aube, le primipile nous éveilla. Cotus lui emboîtait le pas, les bras chargés d’armes et de vêtements gaulois.

Gyptis ne voulut rien accepter, au risque d’être rossée par son employeur. Ce fut elle qui me fit un présent : ses larmes.