Deux cents chevaux dorés
Chapitre VII
Il y eut cet ultime délai de dix jours. Tout demeurait encore possible pour le peuple des Arbatiles, comme pour l’éblouissante jeunesse qui riait et jasait sous les glaives. J’étais maître de la fortune de ces milliers d’êtres. Puissant, mais non tel qu’à Rome j’avais ambitionné de l’être. Cependant mon pouvoir clandestin n’en était que plus redoutable.
De jour en jour, mon influence grandissait. La reine était toute à sa passion, ne la pouvait même plus celer. Quand j’entrais, elle pâlissait. Sur toute chose, elle croyait devoir me consulter. Étions-nous seuls, elle me donnait ses lèvres avec une sauvagerie d’adolescente, chaste cependant et s’efforçant de juguler le tumulte de sa chair. Qu’elle eût si promptement oublié ses soupçons, me stupéfiait. Je ne pus m’empêcher de l’interroger là-dessus. Sa réponse éclaira d’un jour singulier l’âme celte :
— Tu as été choisi par le cerf blanc. Diviacus avait vu la bête en songe, le jour où l’on t’a transporté ici. Il savait que ce serait toi…
Devant semblable crédulité, la part romaine de mon âme ricanait à la muette. Mais la part narbonnaise se révoltait, criait de rage et de souffrance.
— Depuis quatre générations, poursuivait Chiomarra, il ne naît aucun enfant mâle dans notre maison. Ce sont des filles qui héritent du sceptre, avec l’accord du peuple et l’appui des druides. Pour chacune, la bête blanche se montre, une nuit, et désigne, entre les prétendants, le meilleur. Ainsi ma mère épousa-t-elle mon père, Esugénos, et semblablement mes aïeules.
J’osai dire :
— Mais si j’étais réellement l’ennemi des Arbatiles ?
— La bête divine ne peut se tromper. Elle est la messagère de Kernunnos et d’Épona. Elle connaît les pensées qui habitent le cœur des hommes. Elle t’a choisi, parce que tu es le plus brave, le plus généreux, le plus enclin à m’aimer, ainsi que mon père aima ma mère et tint avec elle le royaume des Arbatiles.
— Le choix des dieux n’est peut-être pas conforme au tien ?
Elle se jeta contre moi. J’eus sous mes lèvres, la fraîcheur, le parfum d’herbe marine, de ses cheveux, de son front pur. Devant cet emportement un scrupule me glaça, une pitié me vint, tout à coup, infinie, déchirante.
— Pense, repris-je, à la gravité de la situation, à la menace qui pèse sur ton peuple. Tu disais qu’il était ta seule famille : « Je suis l’épouse de tous les hommes, la sœur de toutes les femmes et la mère de tous les enfants… un peu. »
— Si peu ! Je voulais surtout m’en convaincre. À présent, c’est toi qui es tout cela. Et je brûle que ce soit vérité pour mon corps, comme ce l’est pour mon âme.
Elle eut alors un geste d’exquise pudeur. Elle appuya ses mains sur sa poitrine tendue, afin de me dérober cette trop éloquente réalité. Paroles imprudentes, geste imprudent ! Je perdis, dans l’instant, le contrôle de mes nerfs. Je retirai ces doigts pudiques, risquai la première caresse indiscrète. Elle pâlit, trembla, se dégagea, outrée, recula :
— Non ! cria-t-elle, non ! C’est vierge que tu m’auras, le soir de notre mariage… Pardon, Boïorix… Oh ! n’aie pas ce visage. Pardonne. Comprends… Nous sommes au même point. Je n’en peux plus. Je te le jure. Fixe toi-même la date de nos épousailles.
Elle avait réveillé les mauvais génies, celui du doute et celui de la tristesse. Je répondis :
— Il serait peu convenable que nous fassions les invitations, alors que les ambassadeurs vénètes vont arriver. Suppose qu’ils tombent au milieu du festin de noces, eux qui défendent leur vie !
Et, de cette voix désarmante qu’elle avait :
— Tu as peut-être raison. Nos premiers moments d’intimité seront trop doux pour que nous les donnions à la politique.
* * *
J’avais tort ! Une seule heure d’un bonheur manqué vaut une éternité de regrets…
Les jours suivants, je ne l’embrassais plus avec le même feu et, quand elle soupirait à mon oreille de ces mots que dicte une passion sincère, je l’exhortais à la sagesse. La quiétude des premiers jours s’était enfuie. L’accord avec moi-même n’avait pas duré plus qu’un nuage. Tout recommençait de nouveau. Je redevenais la proie d’opinions et d’appétits contraires, le lieu, l’enjeu d’un combat entre Rome et la Gaule. Ce n’était que l’ultime sursaut du passé, que l’ultime ressac après la tempête, mais je ne le savais pas et, secrètement, douloureusement, je remâchais le dilemme, tournais et voletais comme un oiseau aveugle, et me haïssais d’être ainsi. Oui, une dernière fois, la cruelle alternative où je me débattais, m’apparut dans son acuité. Tantôt, examinant mes cavaliers indociles, je me disais qu’il serait folie de les opposer aux légionnaires de César. Tantôt, j’admirais leur ardeur et leurs rapides progrès. Tantôt je comparais les fastes romains aux huttes rondes d’Eponiacum, et tantôt le génie barbare me semblait l’emporter sur l’application des miens. Il n’était pas jusqu’à ce respect dont on m’entourait depuis l’épisode de la bête blanche, qui n’ébranlât mes résolutions. Pour ces esprits naïfs j’étais devenu un personnage quasi sacré, presque l’égal de Diviacus. Celui-ci me traitait d’ailleurs avec cette déférence nuancée de familiarité qui caractérisait ses rapports avec Chiomarra. Mais que représentait l’état de prince des Arbatiles auprès de la grandeur des Aigles ? Ne me lasserais-je point d’habiter ce palais de rondins, de recevoir les inhabiles caresses de cette femme-enfant ? Troquerais-je notre mausolée de la Voie Appienne contre cette grotte du Mont des Justices ? Certes, j’avais enfin trouvé un amour conforme à mes songes ; il me suffisait de déchirer l’écorce pour libérer, avec mon âme, la plus chaude des joies. Mais, si je réussissais la mission que César m’avait confiée, il tiendrait ses promesses ; je serais nommé tribun militaire ; je pourrais racheter ma maison du Palatin, recommencer ma vie : il y avait à Rome d’autres femmes que Terentia. Mais, rêvant de cette femme inconnue, je pensais aux lèvres de Chiomarra, à la rondeur de ses épaules, à la flexibilité de sa taille, et me reprenais à la désirer.
J’en étais là lorsque la trompe du guetteur ronfla sur Maison-Haute. Les ambassadeurs arrivaient.
Ils me plurent tout de suite. Physiquement, ils ne se distinguaient que peu de leurs frères Arbatiles. Ils montraient dans leur façon de s’exprimer le même goût pour l’hyperbole, mais ils les dépassaient par la promptitude et la pénétration de leur intelligence, ainsi que par leur précision rigoureuse. Leur aptitude à entreprendre, à organiser, à commander, me parut évidente. Les Arbatiles étaient des sédentaires. Des siècles de sécurité les avaient émasculés. Tandis que les Vénètes vivaient continuellement au large. Leurs flottes, par une mer tourmentée et brumeuse, rapportaient l’étain de Cassitérides. Ils possédaient le monopole de ce trafic et régnaient sur les autres peuples de la côte.
Ils déclarèrent que leur flotte de guerre comprenait deux cent cinquante unités : la République n’en avait pas la moitié, et c’étaient de fragiles galères, peu faites pour la
houle de l’Océan. Ils décrivirent la baie de Dariorig[19] où stationnaient leurs escadres, les villes qui la bordaient, construites sur des promontoires rocheux, isolées de la terre par une lagune et, sur leur autre face, défendues par la mer.
— César, affirmaient-ils, ne peut nous attaquer sur mer. Nous n’y craignons personne. Sur terre, nous sommes plus exposés, bien que les machines et les chariots risquent de s’embourber dans les marécages. Nous ne nous battons bien que sur les navires. C’est pourquoi à chacun de nos alliés nous demandons un contingent de piétons et de cavaliers. Mais ce qui nous manque, c’est un chef terrestre, quelqu’un qui aurait connaissance de la stratégie romaine…
Je me proposai. Mon offre fut agréée. On décida que je me rendrais en Vénétie, avec un contingent de mille guerriers, au printemps. À la même époque, les troupes envoyées par les nations confédérées rallieraient Dariorig. J’aurais, avant l’arrivée de César, largement le temps d’organiser la défense terrestre.
Le choix était fait ! Enfin ! Cette perspective d’affronter le divin Julius, de régler mes comptes avec Rome, avait brusquement dissipé mes doutes. J’allais être à même de donner ma mesure. Je ferais mordre la poussière à ces canailles à aigrettes. Je me paierais en bloc des humiliations subies, de la trahison de Terentia, des spéculations éhontées de Crassus, de mes années de servage ! Aux cinquante mille légionnaires, j’opposerais le triple de guerriers. Sur mer, en admettant que César obtînt une flotte du Sénat fatigué de ses requêtes, il n’avait aucune chance : ses frêles galères seraient écrasées par les puissants voiliers de Vénétie. Lorsque l’armée romaine ne serait plus qu’un souvenir, qui m’empêcherait de me tailler un royaume ? Bref mon subit enthousiasme avait un arrière-goût de vengeance, mais l’ambition le commandait aussi et surtout l’imagination qui m’emportait, m’exaltait, m’égarait. Je faillis, comme un ambassadeur mettait en doute mes talents et ma connaissance de la stratégie romaine, hurler la vérité. J’étais ivre.
Chiomarra souriait tendrement. Cependant elle eut la présence d’esprit de demander qu’en échange de mes services son pays recouvre ses anciennes frontières et soit libéré de la tutelle du vergobret.