Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 32 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Chapitre VII

 

Dans la terre, je l’ai mise de mes propres mains. Je l’ai mise, la douce d’amour, la perle de tendresse, la seule aurore qui eût été assignée à mes jours terrestres. J’ai creusé sa couche, à la lueur de cent torches. Me disant :

« Ici, son dos sera. Et là, son épaule. Et là, sa hanche s’appuiera. Et là, je dois tasser le sable pour qu’il supporte bien le poids de sa taille. Et là, ses jambes jointes s’étendront. »

Ainsi pour chaque partie de son corps, pour ses chevilles, pour sa nuque mousseuse et pour ses chères mains, je préparai un lieu de sommeil. Elle, à côté, sous les voûtes scintillantes de la grotte, elle attendait. On l’avait, selon ses désirs, placée sur un char rituel. Je creusais, à genoux. Et tous me regardaient besogner, ceux qu’une pitié tardive et provisoire étreignait et ceux pour lesquels ma douleur était un prétexte à ricaner. Mais toi, Chiomarra, qui habites maintenant les Îles Heureuses et connais les plus secrètes houles de mon cœur, tu sais ce que représentaient ces pleurs, et que je voulais réellement mourir, non par lâcheté, mais pour m’évader de l’enfer quotidien, je veux dire de mon abominable lucidité.

* * *

Nous avions été saisis par les gardes d’Auscro, aux portes d’Eponiacum, traînés à Maison-Haute malgré mes protestations, enfermés dans une salle avec la morte. Personne n’intervint en notre faveur. Personne ne bougea dans la cité, ni dans la forteresse. Diviacus était mort pendant notre absence, d’une très suspecte chute de cheval. Son successeur, à la dévotion d’Auscro, m’informa que le peuple me demanderait raison de la défaite et de la mort de Chiomarra, après l’inhumation de celle-ci.

Dès le lendemain, on sortit le char rituel de son hangar. Aucun des jeunes nobles qui étaient présents n’accepta de s’y atteler selon la tradition. Le nouveau chef des druides leva la main :

— Toi, Boïorix. Toi, Cotus. Et vous autres, boisilleurs de l’Âne-Rouge, leurs complices.

Pieux devoir ! La chaîne sur l’épaule, nous te tirions, ma reine, vers l’asile du Mont des Justices. Derrière nous, les druides psalmodiaient leurs paroles d’éternité, précédant le peuple d’Eponiacum. À l’entrée de la grotte, il y avait une double haie formée de soldats, de citadins et de campagnards. Comme, en eux tous, la haine s’était vite substituée au respect d’hier ! Avançant le dos courbé, d’un pas d’ivrogne, je recevais ces regards de mépris, de cruauté, de colère, qui avaient été des regards d’amour et que j’avais aimés à cause de cela ! Les gardes d’Auscro ne me perdaient pas de vue ; ils avaient reçu des ordres précis. Nous pénétrâmes dans le Mont. Je commençai à fouiller le sable, dans cette niche que naguère m’avait montrée Chiomarra. Auscro et ses lieutenants, les druides, les notables d’Eponiacum, pouvaient se repaître de ma déchéance ; ils ne s’en privaient pas. Quelques-uns se bousculèrent afin de mieux voir. Lorsque la reine eut été couchée près des siens, j’enlevai le casque qu’elle m’avait donné et le posai à ses pieds. Je débouclai mon glaive et, après l’avoir baisé, le mit contre son flanc. Puis, une dernière fois, je pris entre mes mains meurtries sa chère tête. Alors un tremblement convulsif me saisit. J’eus le sentiment que, de son éternité, Chiomarra m’appelait, me parlait, sans que je comprisse bien le sens de son message.

— Maître, disait Cotus, viens… il faut venir…

— Non. Il n’y a que la moitié de fait !

Je me jetai sur le glaive. Mais les hommes d’Auscro avaient prévu ce mouvement. Ils se précipitèrent. Je me débattis vainement. Ils étaient trop et d’ailleurs je n’avais plus de force…

La foule était massée devant l’entrée de la grotte. Elle guettait sa proie. Les gardes me poussèrent vers elle. Je n’étais plus rien. J’avais eu le tort de m’associer aux vaincus. Il était urgent et nécessaire de me châtier pour apaiser les dieux. Les Vénètes eussent-ils triomphé, ceux-là même qui hurlaient, m’eussent baisé les mains.

— À mort, le traître ! À mort !

Des cailloux volèrent. L’un d’eux me coupa la joue. La foule trépigna de contentement. Auscro eut « la bonté » de s’interposer :

— Arrêtez ! Boïorix doit être jugé selon les règles… Arrête, peuple arbatile ! cria-t-il, bras écartés… Il sera jugé par les Anciens et le collège des druides. Maudit soit qui le touche !

— À mort ! gronda la foule.

— Que voulez-vous donc ?

— À mort ! Au feu !

— Qu’on lui arrache les yeux et les membres ! glapit une femme.

— Qu’il voie son cœur avant de crever !

— Il nous a ruinés !

— À cause de lui, tant sont morts !

— Mon père est mort ! cria un adolescent.

— Nos fiancés sont morts !

— Des enfants ne naîtront pas, à cause de lui !

— Beaucoup n’auront pas de pain !

Auscro eut son bref, son inquiétant sourire :

— Il est vrai, dit-il, que Boïorix a provoqué la catastrophe. Mais aussi, vous êtes trop confiants ! Comment cet étranger, cet inconnu, sorti de rien et de nulle part, a-t-il pu s’infiltrer, puis s’imposer à Maison-Haute, et s’y incruster comme la vermine dans le poil ? Vous l’admiriez. Vous le préfériez à vos vieux amis. Il était nouveau. Il avait un accent d’ailleurs. Cela vous suffisait…

— À mort, on te dit !

— La reine a payé son erreur. Une erreur très excusable, car les femmes, plus que nous, sont soumises aux égarements des sens. Cela devrait vous éclairer. Plus de reine à Eponiacum, camarades, pour céder au premier aventurier qui se présente et vous entraîner dans une guerre aussi coûteuse qu’inutile et dangereuse. Écoutez-moi, tous ! Il n’est pas trop tard pour redresser la situation. La reine est morte, mais vous êtes vivants, avec vos droits entiers, un avenir possible. Si je parviens, à force d’adresse, à vous sauver, je vous en supplie, ne permettez pas qu’une femme anéantisse mon œuvre. Tranchez le vieux lien. Dès aujourd’hui. Arrachez d’Eponiacum la dernière tige de cette race qui dépérit. N’oubliez pas que la faible enfant grandira.

— Il a raison ! Vive Auscro !

— Peuple d’Eponiacum, considère la situation. Elle est nette. D’une part, il y a cette misérable Confédération vénète dont la nullité n’avait d’égale que la prétention. D’autre part, le César romain. La Confédération a été écrasée. Nous voilà débarrassés de cette populace de navigateurs et de marchands ! En face de César, que reste-t-il ? Rien ! Il est le maître de la situation.

— On le sait !

— Heureux les clairvoyants qui ont choisi le parti de César, dès son arrivée en Gaule.

— Comme le vergobret des Ratiates !

— Ceux qui l’ont assassiné, s’en repentent à présent.

— Savoir !

— César ne vous veut aucun mal. J’ai pris mes renseignements. Il n’attentera ni à vos personnes, ni à vos biens, ni à vos libertés politiques, ni à vos croyances. Il ne désire que la paix. Il oubliera vos imprudences, à condition que vous lui donniez un gage sérieux d’amitié, des otages par exemple, ou les responsables de votre faute. Il se peut que nous obtenions notre indépendance complète, qu’il nous libère de la tutelle ratiate.

— Tu t’en portes garant ?

— Extirpons les mauvaises herbes de notre sol…

— Boïorix !

Je voulus parler. Un soldat m’envoya son poing dans la figure. Les cailloux m’accablèrent de nouveau, et les cris de mort.

— Eh ! bien soit, Boïorix, et ses complices.

— Vive Auscro ! clamèrent-ils soudain.

— Vive notre libérateur !

Voilà comment on retournait l’opinion en Gaule ; comment Auscro fut élu roi des Arbatiles. Les druides s’empressèrent de lui remettre le sceptre et le cercle d’or. Diviacus était mort opportunément.

* * *

Auscro me fit encorder sur-le-champ. À la queue de sa brillante escorte, sans pitié pour mon état, il me traîna, trébuchant, lamentable, jusqu’à Maison-Haute. Ma dernière troupe gauloise, ce fut cette poignée de boisilleurs échappés au massacre, semblablement entravés et misérables et courbant le front sous les rires.

On nous jeta dans une fosse puante qui servait de prison. Le soir, une marmite de légumes infects fut descendue par la trappe, à la suite d’un petit être criant qui passa de main en main, avant de me parvenir.

C’était toi, ma Livie.

Tu as été cette petite prisonnière. Je te pris dans mes bras. Je séchai tes larmes. Je te donnai à manger. Tu ne comprenais pas pourquoi on t’avait enlevée aux servantes, à ton lit douillet, à tes poupées, à ton beau chat gris. Cependant, lorsque presque tous se furent endormis sur la paille nauséabonde, tu mis soudain tes bras autour de mon cou, ô petite fille si follement, si délicieusement blonde ! Et ta voix légère, ce menu grelot d’argent que tu avais pour voix, demanda :

— Où est Chiomarra ? Ne revient-elle pas bientôt ?

— Elle reste encore un peu là-bas.

— Que fait-elle ?

— Elle dort.

— À cette heure-ci ?

— Oui, à cette heure.

— Tu es sûr ? Nourrice dit qu’elle est partie.

— Où cela ?

— Aux Îles où il ne fait pas froid.

— Mais tu me fais mal !

Pardon, Livie ! Mais, sais-tu, je venais de comprendre le message de ta sœur Chiomarra. De comprendre que je n’étais pas de nouveau vraiment seul, ni définitivement abandonné. Un devoir m’incombait, imprévu, impérieux. À travers toi, Chiomarra me manifestait sa tendresse anxieuse, son ardente fidélité. J’aperçus clairement ce qu’elle exigeait de moi et que j’étais condamné à vivre. Je mis dans la soie merveilleuse de tes cheveux ma lèvre coupée. J’aspirais une gorgée d’air. J’étais prêt pour un nouveau combat dont tu étais l’enjeu très précieux. Voici le fond de ma nature…

Tu t’endormis contre mon cœur. Tu avais une odeur que je n’ai pas oubliée, après tant d’années ! Celle de Chiomarra. Une odeur de foin sec, de fleur au printemps, de forêt.

Le lendemain, le surlendemain, j’eus pareillement la faveur de tes bras sur ma nuque, de ton sommeil confiant. Tu murmurais, avant de t’endormir, de ces mots exquis et incohérents qui sont la marque de cet âge. Parfois tu demandais :

— Boïorix, amuse-moi. Pourquoi tu ne ris plus ? Tu es si fatigué ?

En sens contraire, nous refaisions notre route. Toi, dans une charrette parmi les bagages du très-puissant et « très loyal » Auscro. Nous autres, dans nos cordes.

— Où allons-nous, Boïorix ? Est-ce là que dort ma sœur, Chiomarra ?

Déjà les dunes de Vénétie ourlaient les prairies inondées.