Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 2 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Livre Premier

I

 

Voilà quarante et neuf ans que je suis né. Mais cela signifie quoi ? Si j’ai les tempes grises, je peux encore battre à la course nombre de jeunes ; un sang vif circule sous mon hâle ; j’éprouve de ces brusques bouffées d’enthousiasme qui sont la marque de l’adolescence. Et, d’abord, qu’est-ce que naître ? Un accident banal. Il y a entre le fait d’ouvrir les yeux à la vie et de regarder, entre exister et « vivre », un abîme. Beaucoup se satisfont d’un programme plus modeste : ils se nourrissent, ils prennent du repos, ils travaillent, ils se reproduisent. Bientôt leur corps se délitera sous l’usure des années et tombera en poudre. Le tour sera joué. Ils auront passé comme les nuages. Il se peut que ce soit une forme de la sagesse. Au reste, à quoi sert-il de demander raison au destin, d’étudier les rouages de l’âme, de descendre en son cœur comme au fond d’une mine ? La créature n’est que ténèbres, labyrinthes, prétentions, faiblesses, purs élans et appétits médiocres. On dirait souvent d’un oiseau sauvage, mais désailé et se traînant, dérisoire, dans une volière. « Se connaître » n’est, à tout prendre, qu’entretenir la pire des illusions, caresser une image insidieusement embellie, ou enlaidie, selon les tempéraments, les circonstances, la plus trompeuse des complaisances car elle a le visage de la lucidité.

Cependant qu’intervienne ce que mes maîtres grecs nommaient « la seconde naissance », et la réalité se substitue à son fantôme. Tel se jugeait valeureux qui prend juste notion de son insignifiance. Brave qui, l’occasion s’offrant, s’avère le dernier des couards. Habile, qui aperçoit soudain l’accumulation de ses maladresses. Tel se croyait tendre que l’événement révèle apte à crucifier son frère, si l’intérêt le lui commande. Tel se flattait de mériter les premiers honneurs, d’avoir reçu pour mission de conduire le vulgaire et de luire de tous les feux de la célébrité, qui se découvre né pour mener une existence rustique, loin des cymbales de la gloire. Et tel cultivait en lui, difficilement mais avec opiniâtreté, la rigueur militaire, qui se sent, tout à coup, envahi par l’évidence d’une impérieuse fraternité humaine. Certains ne peuvent supporter des révélations aussi brutales et décevantes. Ils y succombent moralement. Ils entrent dans la multitude des morts vivants, étrangers à eux-mêmes, désertés par les songes de leur jeunesse, rapetissés à l’échelle de la vie quotidienne, semblables à des vêtements vides. Mais d’autres ont le courage de prendre la route que le destin leur désigne.

Ce monde que je convoitais, je ne l’ai possédé qu’en y renonçant. Ce ne fut qu’en oubliant les vieilles convoitises que je suis devenu mon propre maître, faisant de mon corps un serviteur attentif et muet, de mon esprit un compagnon prévenant. Tel j’étais, je me suis accepté. M’acceptant, rien ne me surprenait, ni ne me révoltait. Ces noirs génies qui font cortège à la créature, se désintéressèrent. Les dieux cruels, les superstitions imbéciles, je les oubliai. Alors mes vœux furent comblés : oh ! certes sur le plan de la réussite extérieure. Mon destin s’accomplit, parce que, sans doute, j’omettais de le solliciter. J’eus ce que je voulais, depuis un tel compte d’années ! parce que j’avais cessé de le vouloir, que cela perdait toute importance. J’obtins de surcroît cette paix après laquelle j’avais tant soupiré : une paix qui n’est peut-être, au fond, que de l’indifférence. Il est vain de la chercher en quelque retraite, ou dans les aventures fameuses, dans les privations systématiques ou dans l’abondance. On la trouve aussi bien dans le tumulte des combats que dans la promiscuité des camps, car elle gît en nous-mêmes.

Ce fut à Rome, par un crépuscule d’un rose glacé, vers la fin de l’automne, que les écailles me churent des yeux. Mais c’est là, chère Livie, une histoire assez compliquée et, bien que le temps me presse, il me faut te donner plusieurs éclaircissements.

* * *

Tu le sais, j’appartenais à l’illustre famille des Julius. J’étais donc proche parent de César. Seulement, nous étions la branche cadette, les parents pauvres, ceux que l’on reçoit aux fêtes intimes, que l’on protège lointainement, que l’on ne montre pas.

Mon père, Quintus Julius, quand il était en garnison à

Narbonne, avait épousé une Volque[1], autant dire une Barbare. Il ne commit pas d’autre faute, mais celle-ci était suffisamment grave. Faire d’une Barbare sa maîtresse, était admis. L’épouser, fermait les portes des maisons influentes, à moins qu’une grosse fortune ne justifiât cette entorse aux convenances. Mon père était simple et droit ; il brava l’opinion en installant son épouse au Palatin, suprême injure ! Il avait hérité d’un oncle cette villa Marcia qui était l’ancienne et austère demeure d’Ancus Marcius, l’un des sept rois de Rome, et aussi la maison natale de Coriolan.

De ce père je ne t’ai guère parlé. C’était une figure insolite et, par certains de ses aspects, contradictoire. Il nous aimait tendrement et ne se plaisait pourtant qu’aux armées. Peut-être souffrait-il en secret de l’ostracisme qu’il avait lui-même suscité. Ou peut-être avec l’âge, une sorte d’amertume recouvrait-elle le goût qu’il avait eu pour ma mère, je l’ignore. En tout cas, dès que Rome entreprenait une expédition militaire, proche ou lointaine, facile ou périlleuse, licite ou non, il offrait son bras. Ses amis le taxaient d’ambition. Cette ambition s’appelait ennui. Il se donnait un mal incroyable pour dissimuler sa subite bonne humeur, sa joie d’abandonner sa famille. En dépit de son zèle, il ne dépassa pas le grade de tribun. Pendant la Guerre des Esclaves, un archer de Spartacus le cloua à la palissade du camp. Ô dérision ! Par testament, il avait affranchi nos propres esclaves, ceux de la villa Marcia et ceux de notre ferme de Campanie.

Quant à ma mère, elle ne s’était jamais accoutumée à son nouvel état, ni aux agitations, ni aux complications infinies de la société romaine. Elle était faite pour les grands espaces, une existence pieuse et sereine et l’ordre immuable de la nature. Tant que nous vécûmes chez elle, en Narbonnaise, elle ne fut que charme, enjouement, douceur. Mais, à Rome, elle ressemblait à ces petites chouettes que l’on tire de leur creux d’arbre et qui tremblent de toutes leurs plumes sous l’aveuglante lumière du soleil. Quasi sans lutte, elle se résigna aux absences de mon père, puis s’enlisa dans ses regrets.

De ces deux êtres si dissemblables, mais un instant fondus dans le creuset de l’amour, je suis sorti.

* * *

Lorsque nous revînmes de la Gaule Narbonnaise, j’avais sept ans. À Rome, trois parmi les esclaves que nous possédions, étaient gaulois. J’ai donc appris ensemble les deux dialectes et connu, dès cet âge, deux mentalités différentes, voire opposées, l’une toute embuée d’enrichissante rêverie, poétique par essence, et l’autre, utilitaire, conçue par des juristes et pour des marchands, parfois d’un désarmant réalisme. Hormis cela, mon enfance n’eut rien que d’ordinaire.

Les gamins du quartier, particulièrement ceux des boutiques – je n’ai jamais réussi dans ce milieu –, me donnèrent le surnom de Braccatus, parce que je portais de ces braies que l’on mettait aux jeunes Gaulois. Ce fut ma première humiliation.

Comme les autres, je jouais à la balle au Palatin ; je grattais les tablettes enduites de cire et recevais les verges : naturellement le maître d’école était trop sévère ! J’ai aussi gravé mon nom sur le soubassement de la basilique Æmilia. Je pense qu’il est encore lisible sur la troisième pierre de la façade Ouest, en partant de la gauche : « Titus Julius Braccatus ». L’S terminal fait défaut, car un nodule brisa mon poinçon.

Un jour, je tombai dans l’étang de Juturne où, selon la légende, les Dioscures abreuvèrent leurs chevaux. Une pythonisse du voisinage en tira je ne sais quel présage dont ricana mon père, mais dont ma mère remercia « ses dieux ». Encore une divergence, infime certes, mais qui s’ajoutait aux autres : ils n’avaient pas les mêmes croyances. Si bien que mon âme enfantine était un double panthéon, que mes lèvres bredouillaient des prières à moitié romaines, à moitié gauloises. Minerve s’appelait aussi pour moi Bellisame, Hercule était Kernunnos, et Diane, Épona.

À quinze ans, on m’expédia en Grèce, pour y achever mes études. À mon retour, j’étais sans religion. Cela est-il surprenant ?

Ne crois pas que je veuille imputer mes revers à l’incompréhension de mes parents. Pour la plupart, la jeunesse est un havre où l’on se réfugie commodément, et aussi une excuse que l’on invoque. Je revendique mes fautes, et jusqu’à cette menace qui pèse en ce moment sur mon front.

Personne ne m’a contraint à abréger mes études pour endosser la cuirasse légionnaire, ni à quitter l’armée, sur un coup de tête, pour entrer au service du banquier Crassus. Ni rien, hormis la plus stupide des vanités et une méconnaissance totale de mes possibilités.

Crassus avait connu mon père pendant la Guerre Servile. Il l’avait apprécié. Il m’accueillit à bras ouverts, me fit apprendre le droit, m’initia aux affaires : c’était pour lui un placement comme un autre. Je devins une espèce d’avocat-chef des scribes, emploi peu rémunérateur. Mais il me semblait habile d’être dans le sillage de ce potentat. Je me passionnais alors pour les jeux de la politique ; j’y participai même, avec une assurance candide et une conviction des plus ridicules. Crassus entretenait mes illusions. En attendant « mon élection plus que certaine », il m’utilisait au mieux de ses intérêts, me confiait les causes perdues à l’avance : jamais il ne refusait d’obliger un ami ! Je pensais que mon zèle patient recevrait sa récompense. J’avalais toutes les couleuvres. Je ne réclamais pas d’augmentations. Cependant je ne cessai pas de me compromettre, ni de me salir, pour Crassus, ni même de risquer le déshonneur. Il ne manquait pas de me déléguer ses pouvoirs quand la mission était malaisée ou dangereuse, par exemple quand il s’agissait de traiter avec les receleurs ou d’acheter la complicité des pirates qui entravaient alors sérieusement le trafic maritime. À force de représenter Crassus, je finissais par me croire un véritable affairiste. J’avais acquis le vocabulaire particulier à cette honorable corporation, et, quelque peu, son manque de scrupules. Cependant je ne m’enrichissais pas. Volant des maladroits ou des innocents, un fond d’honnêteté me retenait de tromper mon maître.

Un peu avant le départ de César pour la Gaule, je me lançai tout de bon dans la politique et briguai la questure, première de nos charges publiques. J’échouai si piteusement que Terentia, ma femme, lasse de la médiocrité que je lui imposais, lasse de mes échecs et sans doute aussi de ma personne, me poussa, tant qu’elle put, à contracter un nouvel engagement dans les légions. Elle disait :

— Si tu veux faire carrière dans la politique, il est indispensable que tes électeurs oublient tes fonctions auprès de Crassus. Acquiers cette gloire des armes, sans laquelle, aujourd’hui, on n’aboutit à rien.

Elle me convainquit sans mal. Il me tardait de planter là Crassus et ses combinaisons sordides. Trop souvent j’avais eu l’impression d’être un cheval de race attaché dans une stalle misérable, bouchonné par des valets indignes, ayant des mouches plein les yeux et ne pouvant esquisser la moindre ruade ! Le supplice de Prométhée, ce dut être cette immobilité traversée d’inutiles sursauts, de fureurs inopérantes.

On me donna le cep[2] du centurion et l’on m’envoya, non comme je l’escomptais à la suite de César, mais en Afrique. Pendant vingt mois, j’ai commandé un poste, dans la région de Lambèse, au bord du désert.

Voilà que j’hésite à poursuivre ce récit. Cette honte coléreuse, cette peur me ressaisissent. Je t’en prie, ne me juge pas selon la conjoncture actuelle. En quatorze ans, le monde a tellement changé ! Celui qui détient à présent richesse et puissance, naguère était montré du doigt. J’ai connu ces temps heureux où les marchands malhonnêtes ne pouvaient accéder au Consulat, où la République était davantage qu’un grand mot vidé de son contenu, où l’honneur s’accommodait de la pauvreté. Il est vrai que, déjà, tout commençait à se corrompre. Là-dessus, cette boutade d’un ami de mon père est significative :

— Que feras-tu de Titus ? lui demandait-il.

— Il servira les Aigles, répondit mon père.

L’autre éclata d’un rire amer :

— Non, mon ami, non ! Fais-lui plutôt apprendre le métier de joueur de flûte ou de cithariste. Ou bien, s’il a de la tête, achète-lui une boutique.

Combien j’envie les garçons d’à présent ! Ils n’ont pas connu ces résidus d’honnêteté. Ils n’ont pas vu s’effacer une société, un milieu humain, une manière d’être, ni s’accroître la génération des mercantiles et des cyniques. Avant qu’ils eussent pris conscience des valeurs profondes, elles s’étaient enfoncées. Rome a tout attaqué, tout dévoré, tout digéré. Le monde ne se ressemble plus. Les dents de nos jeunes Romains sont à la mesure de ces proies innombrables et déjà pantelantes.

Mais nous, de la génération-charnière ?

Les meilleurs, Brutus, le meurtrier de César, son oncle Caton, se demandaient si le passé défunt ne recelait pas le germe d’un avenir possible, si l’avenir qu’on nous promettait ne dissimulait pas un retour vers le plus sombre des passés. Dans cette indécision, plus d’un perdaient la notion d’appartenir à une patrie, à une cité, à une famille. Leurs esprits, tels des aigles impatients, survolaient toute chose. Il leur paraissait que leur pays ne pouvait plus être ce mince territoire limité par une mer et des chaînes montagneuses, cette ville érigée dans la boucle d’un fleuve, mais la vaste terre en sa marche silencieuse. Dès lors, qui pouvait les combler ? Les retenir ? À l’image de Coriolan, ils erraient d’un camp à l’autre, incapables de choisir un autre parti qu’eux-mêmes.

Cette attitude, où certes il entrait une bonne dose d’orgueil, t’expliquera peut-être, sans les justifier, les décisions que j’allais prendre, la périlleuse aventure où j’allais me lancer à cœur offert, à corps perdu.

Sache pourtant que je suis sans regret. Ce que j’ai de fierté, je l’ai amassé dans ta forêt. S’il existe un Juge Suprême, la seule excellente action que je pourrais invoquer, serait celle-ci. Alors, j’ai respiré, jusqu’à la suffocation, l’air pur de la véritable vie. Et cependant que de mensonges ! Oh ! que de mensonges imbriqués dans ces heures exaltantes…

Sans doute Coriolan a-t-il, lui aussi, connu cela. Les historiens ne l’ont pas compris. Ils l’ont défiguré, amoindri. Les Coriolan, on les rencontre à chaque tournant de l’Histoire, à la veille des grands bouleversements, aux lendemains des changements de régime. Leurs faces d’ombre et de colère apparaissent lorsque les traditions se lézardent et que tout, une nouvelle fois, est remis en cause. Coriolan, c’est une maladie de l’âme.