Deux cents chevaux dorés
Chapitre I
En ce pays traversé par le fleuve de Loire, nul fronton, nulle silhouette de marbre, nulle voie dallée n’attestaient la présence des hommes. Il n’y avait, jusqu’à l’extrême bord du ciel, qu’un immense moutonnement d’arbres dont beaucoup étaient déjà dépouillés de leurs feuilles. À perte de vue s’étendait ce désert végétal. Les vapeurs du soir en noyaient les contours, en cernaient les crêtes de leurs auréoles. La Loire coulait sa nappe scintillante au sein de ces grisailles. Trois semaines d’averses l’avaient démesurément grossie. Depuis la veille, ses eaux blanches venaient battre le pied de la falaise sur laquelle la légion VII avait établi son camp. On apercevait les pieux de l’enceinte et les pignons jaunâtres des tentes. Sur la plus haute, l’aigle dorée du légat brillait vaguement.
La piste suivait une levée dont la terre molle et creusée d’ornières s’enfonçait sous le talon. Je montai sur une large pierre. En file interminable, offerte à toutes les surprises en dépit des archers et des frondeurs qui la flanquaient, la centurie pataugeait dans cette boue. Les légionnaires avaient à peine l’allure de soldats. S’ils n’avaient porté le casque, on les aurait pris pour des bûcherons rentrant de la forêt, courbés sous leurs chargements de rondins et de fagots. Le fourreau de leurs glaives battait la laine humide et rapiécée de leurs braies. Le brouillard avait terni les cottes de mailles. La boue changeait les souliers en blocs informes. Fréquemment un pied glissait dans l’ornière, une pile de rondins s’éboulait avec fracas, l’eau jaillissait en gerbe :
— Hé, Bibulus, raillaient les voisins, c’est-il ce que t’appelles du bois sec ?
Depuis octobre, ils en avaient fini avec l’existence dangereuse, mais saine, des marches, des rencontres, des replis stratégiques. Ils stagnaient dans ce marécage. Leur courage se diluait dans la brume, la pluie de journées interminables. On les occupait à de fastidieuses corvées, à des patrouilles inutiles. Triste saison ! Mauvais repos ! Mais dans ce terreau de servitudes germeraient pour César des actes de bravoure, des dévouements exemplaires… Si les Andes avaient manifesté des intentions hostiles, ou seulement une activité tant soit peu suspecte, on se serait amusé ! Mais, animés d’un esprit pacifique, ils apportaient au camp leurs cruches d’hydromel, leurs pots de charcuterie, et regagnaient leurs bauges, la bourse garnie. De rares passages de cavaliers signalés par les guetteurs, la traversée du fleuve par une barque rapide au déclin du jour, venaient parfois rompre cette monotonie. Parfois aussi, des rixes éclataient entre légionnaires de races différentes.
Piqué sur mon socle branlant, je regardais ce morne défilé. Le légat m’avait provisoirement confié cette centurie qui était composée pour moitié d’auxiliaires. Il prétendait que je pourrais y découvrir « notre homme ». J’étudiais donc soigneusement chacun de ces mufles recuits et tannés par les soleils de deux campagnes, ces petits yeux sournois qui me fixaient au passage, ces regards vides ou agrandis par un songe intérieur, ces joues ridées par l’âge ou par les fatigues excessives, ces lèvres minces ou sensuelles, ou méprisantes, ces fronts bas où les veines se gonflaient sous l’effort, ces larges épaules, ces poitrines caves, ces bras noueux, ou blancs et mous, tous ces spécimens d’humanité. Mais qu’ils fussent malades ou bien portants, ils se traînaient, appuyant sur chaque hanche, arrachant péniblement chaque talon de la glaise visqueuse. Ils n’évitaient même plus les flaques.
— Du nerf, vétéran ! Fais honte aux jeunes !
Le vétéran leva sa barbiche de bouc. Ni celui-ci, ni les suivants ne convenaient pour la difficile mission de César. Ils n’atteindraient pas la cité ennemie.
— Allons, tas de femmes, la soupe vous attend !
Le vent miaula, soulevant les manteaux. Je descendis de ma pierre. Ce vent n’avait ni l’ampleur, ni l’impétuosité grondante du Kirk narbonnais. Ce n’était qu’une rapide coulée d’air glacé. Il suivait le parcours du fleuve, d’Ouest en Est, troussant les hautes herbes des rives, chassant devant lui des feuilles tourbillonnantes, puis se perdait dans cette confusion de collines et d’arbres qui fermaient l’horizon. Cependant les Andes lui vouaient un culte. Quant aux légionnaires, ils le détestaient, car sa fraîcheur couvrait les casques et les cuirasses de poisseuses gouttelettes et enrouait les gorges.
— Te voilà, vieux frère ? dit quelqu’un. Tu viens nous donner un coup de main ?
Pas un rire. Les échines se courbaient toujours davantage. Les talons étaient plus longs à se lever. Les glaives heurtaient les cuisses durcies par une fatigue croissante. Pourtant je gourmandai les traînards, il est vrai sans cette agressivité de voix que mon père m’avait apprise et qu’il appelait « le ton du commandement ».
Cependant, un pas après l’autre, nous approchions du camp. Les créneaux des tours, les piques des sentinelles et, au ras de la palissade effilée, des tentes basses et les chariots des vivandiers, se précisaient. Ces vivandiers, avec leurs charretées de catins, étaient les chancres de l’armée. Ils achetaient leurs parts de butin aux légionnaires, leur vendaient en retour des amphores de vin gâté et de tristes plaisirs. J’ai vu dans le coffre bardé de fer de l’un d’eux, saisi par le primipile pour une infraction grave, un
monceau de torques[7] et de bracelets gaulois, des poignées de glaives en argent massif, des umbos de boucliers enrichis d’émaux. Là, comme à Rome, fleurissait l’esprit mercantile ; le sang versé se convertissait, dans les mains de ces funèbres enchanteurs, en bel or clair.
Le ciel se ternissait. Un rai de lumière nacrée s’accrochait encore à la pointe des javelots du poste de garde, à l’aigrette rouge du centurion de service. Des fumées montaient du quartier des cuisines, s’inclinaient, parallèles, avant de se dissoudre dans les nuages. Un large soleil, pareil à un statère usé, traînait du côté de la mer. Je criai :
— Chantez, les gars ! Ensemble !
C’était une vieille plaisanterie. La Septième passait pour n’avoir pas d’oreille.
« Cinquante mille pas par jour et un verre de vinaigre.
Cinquante mille pas par jour et une gamelle d’oignons,
La cuirasse coupe l’épaule,
Le sac tire sur les os.
La pelle et le glaive, la pioche, le javelot… »
La Septième n’avait pas volé sa réputation ! Les premiers rangs achevaient le couplet que les traînards commençaient à peine à s’ébrouer.
« La pelle et le glaive, la pioche, le javelot,
Me donneront le monde, dit César.
La pelle et le glaive, la pioche, le javelot,
Me tirent bougrement sur le dos… »
À la porte prétorienne, le centurion m’accosta :
— Salut, Braccatus[8]. Le légat te demande. Paraît qu’il y a du vilain.
Je confiai la centurie à mon adjoint, un jeune officier qui claqua les talons avec tant de cœur qu’il m’aspergea de boue. Je lui rendis son salut de bonne grâce ; il ne faut jamais décevoir la jeunesse, outre que respecter le règlement en cette conjoncture dénotait une jolie vocation.
* * *
Le légat Publius Crassus était occupé à lire, quand on m’introduisit dans sa tente ; il ne leva pas les yeux de son volume.
— Je suis à toi dans un instant, Braccatus.
Et, d’un geste d’une désinvolture étudiée, il me désigna un siège. Il ressemblait à son père. Il avait le visage gras et blanc du consul et ses yeux incolores quoique d’une acuité singulière. Il ne portait pas l’uniforme, mais une toge élégamment drapée dont l’agrafe scintillait de grenats. Par flatterie envers César – dont on moquait le début de calvitie – il se faisait tondre les cheveux. De même se rasait-il quotidiennement, alors que la plupart des officiers laissaient pousser leur barbe. Aussi pour imiter César, il s’encombrait d’invraisemblables bagages : meubles délicats, coffres bourrés de linge, vaisselle, nécessaires de toilette, et se faisait-il suivre d’un manipule d’esclaves coiffeurs, masseurs, épilateurs et cuisiniers. En nulle circonstance, il ne renonçait à ses habitudes de riche patricien.
Ce soir-là, il était assis à une ravissante petite table de bronze marquetée d’ivoire. Les pieds de cette table se terminaient en sabots de biche. Des lampes artistement ciselées étaient suspendues aux mâts de la tente. L’aigle d’argent, insigne de la Septième légion, luisait sur un fond de tentures pourpres. Je pensais :
« Sans doute son cher père l’a-t-il fait exécuter par les orfèvres de son ergastule, à partir de quelque lingot fondu par l’incendie, dans l’une de ces demeures qu’il rachète à si bon compte ! »
— Eh bien, centurion ?
Il ne pouvait singer les intonations de César, ni l’égaler en courtoisie. Certainement il jubilait d’avoir sous ses ordres un proche parent de l’Imperator, mais si médiocre que ce dernier n’en pouvait faire qu’un porteur de lettres, et n’hésitait pas à l’envoyer en territoire rebelle, comme un aventurier de bas étage.
— J’étais à la corvée de bois, répondis-je.
Il eut, un instant, l’impertinent sourire du banquier. Puis :
— Mon cher, la situation se dégrade rapidement. Cet après-midi, j’ai reçu deux messages. On peut considérer désormais que la révolte s’étend à toute l’Armorique. Mais,
en outre, le vergobret[9] des Ratiates[10] me fait part de ses inquiétudes. Les « malfaiteurs » auxquels César fait allusion dans sa lettre, sont de plus en plus nombreux et arrogants. Ils empruntent une route qui longe la forêt, au sud de Ratiacum, et franchissent la Loire pour se joindre aux Vénètes. Le vergobret craint qu’un service de passeurs n’ait été organisé dans sa propre juridiction. Il déclare que « les malfaiteurs » qui tombent entre ses mains, sont mis par ses soins hors d’état de nuire. Tout cela est passablement trouble. Quelle est ton opinion ?
— Occupe Ratiacum, puisque le vergobret nous est acquis.
— Je préfère lui laisser la bride sur le cou. Au surplus notre présence n’améliorerait pas les relations avec les hésitants ; elle fournirait un prétexte aux agitateurs et ce serait une lourde faute que de disperser nos effectifs.
— Admettons.
— Mais il est urgent que je connaisse la vérité sur les passeurs de Loire, sur le vergobret et Ratiacum dont les inquiétudes sont peut-être calculées, et sur cette forêt mystérieuse qui borde la route venant d’Aquitaine. Il paraît que ces « malfaiteurs » y trouvent un excellent accueil. Supposons que les tribus forestières s’allient aux
Armoricains, entraînent les Ratiates et les Pictons[11], qui sont leurs plus proches voisins…
— C’est cela même que redoute César.
— En raison de la versatilité gauloise, je garde néanmoins bon espoir. Cependant nous ne pouvons tarder davantage. C’est pourquoi je t’ai fait appeler.
— Il n’y a pas une semaine que je suis arrivé au camp !
— Je ne te reproche rien. Mais tu conviendras que nous devons agir. Or, pour que je décide…
Il se reprit de justesse :
— … en attendant les ordres de César, il me faut des renseignements précis et complets. As-tu quelqu’un à me proposer ?
— Moi.
— Perds-tu le sens ?
— Aucun de tes officiers, ni de tes légionnaires ne peut réussir.
— Mais parmi les auxiliaires ?
— Envoie donc un Grec à Athènes, et dis-moi qui sera trahi.
— J’offre dix mille sesterces.
— Tu es généreux, mais l’amour de la patrie n’est pas toujours à vendre.
— La Gaule n’est pas une patrie. C’est un ramassis de tribus rivales, sans traditions, sans lois, sans unité de pouvoir.
— Les récents événements prouvent le contraire.
— Mesures-tu l’étendue du risque ? Hier, à la première veille, la tête de Rufus a été jetée dans le camp. J’ai cru préférable de garder secret cet incident.
— Qui était Rufus ?
— Un agent secret. Il parlait quatre dialectes. Avant la guerre, il avait commercé en Gaule. Songe que, si tu es pris, ils te grilleront dans leurs cages d’osier ou t’égorgeront sur leurs pierres à sacrifices. César me tiendrait rancune de ta mort.
Il avait eu l’expression même de son père quand ce dernier prenait un client par les sentiments. Comme lui, il avait mis la main sur le cœur. Je répondis :
— J’ai peu de goût pour les corvées et, rassure-toi, César, quoi qu’il arrive, ne te tiendra pas rigueur. Je ne dépends que de lui seul.
Nous fîmes nos accords, et prîmes ensemble toutes dispositions. Il fut notamment décidé que je partirai le lendemain, à la pique du jour, accompagné de « mon serviteur » Cotus.
* * *
Quand je sortis de la tente de Crassus, il faisait nuit noire. Or les centurions de ma cohorte m’avaient convié au banquet donné par un certain Apronius, récemment promu au grade de tribun. Je me dirigeai donc vers le réfectoire où se devaient tenir ces agapes. Mais, en entendant les rires de gorge, les voix éraillées par la boisson, je rebroussai chemin. Après cette entrevue avec le légat, j’avais besoin d’un moment de solitude, de respirer un peu d’air pur.
Je longeai le quartier de cavalerie. Parmi les hennissements des chevaux jaillissaient des chants barbares. Ceux des auxiliaires gaulois se distinguaient par leur déchirante nostalgie. Ceux des frondeurs étaient rauques et sourds. Ceux des archers numides, criards, frénétiques. Des ombres se mouvaient sur les pans de toile illuminés. Ici, elles s’étreignaient en silence. Et là, des chuchotements partaient au niveau du sol, et aussi des râles de plaisir. Semblablement, chaque soir, le camp s’éveillait de sa torpeur ; l’obscurité aiguisait les haines et les désirs, avivait les misères.
Des chiens, en quête de pitance ou de caresses, erraient entre les cordes et les piquets. L’un d’eux, un grand lévrier taché de blanc, me suivit jusqu’au chemin de ronde. Il resta près de moi, tandis que, par l’ouverture d’une meurtrière, j’examinais le fleuve. L’eau pâle coulait rêveusement sous une fourrure de brume. Par endroits, la lune argentait le clapotis. Solitaire, elle glissait dans l’immensité nocturne, serpe étincelante aux mains de quel druide prodigieux et cueillant quel gui d’étoiles ? Il me sembla apercevoir, entre les volutes du brouillard, une ombre en fuite. Nos sentinelles n’y prêtèrent aucune attention ; elles marchaient de long en large, la pique sur l’épaule. Intriguées par ma présence, elles s’approchèrent. J’entendis alors le gravier crisser sous une quille, à l’angle du camp. Mais, haussant les épaules, je m’éloignai.