Deux cents chevaux dorés
Chapitre III
Terentia habitait effectivement chez Crassus. Fabius avait dû l’avertir de mon arrivée, car, malgré l’heure matinale, son père, ses oncles, ainsi que le beau sénateur, se trouvaient près d’elle. Je fus conduit vers cet aréopage par une exquise esclave grecque, toute pareille à ces figurines historiées que l’on vend à Tanagra. Le luxe de l’appartement, les meubles, les peintures à la fresque et à la cire, dépassaient mes espérances. Terentia était assise dans l’un de ces fauteuils incrustés d’écaille dont l’usage commençait à se répandre. Je revis donc la chère tête bouclée qui s’inclinait toujours légèrement sur l’épaule, cette ligne du cou que mes lèvres parcouraient naguère avec une lenteur attentive, ces yeux taillés dans des diamants noirs, ce sourire humide qui était un appel irrésistible et affolait mon cœur naïf. Sous l’effet de l’inquiétude, ses narines se pinçaient et s’ouvraient spasmodiquement. Ses mains avaient gardé leurs transparences nacrées, leur fragilité, leur discrète éloquence : j’avais souvent gémi de les sentir se crisper de plaisir, vivantes, chaudes, fugaces autant que des flammes ; certains soirs, leur fraîcheur avait apaisé ma fièvre. Les bijoux n’étaient plus les mêmes. J’eusse été bien empêché de lui offrir ce lourd bracelet constellé de rubis et d’émeraudes, ce collier à pendentif et ces perles qui tremblaient à ses oreilles. Je ne connaissais pas davantage cette tunique violette, brodée d’oiseaux et de feuillages. Mais, surtout, son corps avait changé ; il s’était formé, épanoui, chair et fleur dans un rai de soleil.
Tout cela, et le reste, fut observé, noté, avec une minutie qui me déconcerte. Non moins étrange, mon attitude, et même quelque peu suspecte ! Un témoin non informé de la situation, eût juré qu’elle ne me concernait en rien. J’étais comme en un état second. L’excès de peine mime parfois l’indifférence. Il se peut aussi que l’orgueil, quand il est blessé au vif, retienne les mots, les gestes sauveurs.
Fabius se tenait derrière Terentia, entre le père et les oncles. Il s’appuyait au dossier du fauteuil, comme pour me signifier qu’il défendait son bien, qu’il avait acquis des droits. Le père redressait sa face chafouine ; il avait sa moue des mauvais jours. Quant aux oncles, ils s’alignaient ainsi que des vautours sur une branche. Tout ce joli monde appartenait au judiciaire et à la banque, gravitait peu ou prou autour de Crassus.
De nouveau, cette douleur me mordit la nuque, la force se retira de mes jambes. J’étais, devant ce tribunal improvisé, tel un voleur pris la main dans le sac. D’un coup, je payais mes années de faiblesse, de sottise prétentieuse, ces calculs misérables qui m’avaient poussé vers ce milieu pour lequel je n’étais pas fait.
Le père parla le premier. J’entends encore distinctement cette voix sourde, quoique sifflante :
— Après l’incendie, commença-t-il, nous avons tenté de te joindre. Si désagréable fût la décision à t’annoncer, notre devoir nous commandait…
Ils ne m’offraient pas de siège. Les paupières mi-closes, Terentia feignait de jouer avec les franges de sa ceinture.
— Ma fille, poursuivait l’autre, aurait pu restaurer ta maison, au lieu de la quitter, certes. La place d’une épouse est à son foyer. Mais dis-moi donc où elle aurait pris l’argent nécessaire ? Ta solde de centurion couvrait à peine ses frais d’entretien. Admets que, depuis son mariage, Terentia mène une existence digne de pitié. Elle était accoutumée à l’aisance, au confort. Pourtant elle a longtemps souffert sans se plaindre. Elle avait foi dans tes promesses, dont aucune n’a d’ailleurs été tenue !
— Jadis, ce mariage te flattait.
— Parce que j’avais, moi aussi, confiance en ton avenir. Hélas ! tu n’as pas cessé de t’appauvrir, tandis que les autres croissaient en richesse et en importance. Finalement, tu as abandonné femme et maison, pour aller courir l’aventure. Est-ce d’un bon époux, je te le demande ?
— Terentia y avait consenti.
— Tu ne comprends pas qu’elle était lasse de t’entendre geindre sur tes malheurs cent fois mérités et vitupérer contre ceux qui réussissaient ? Lasse de te voir trépigner comme une bête furieuse ? Je trouve qu’elle a montré la plus grande patience.
— Une patience exemplaire, appuya l’un des oncles.
— Il y a pis. Quand éclata l’incendie de la villa Marcia, j’étais en Grèce. Terentia demanda asile et conseil à Crassus ; c’était normal.
— Je lui ai demandé, murmura-t-elle, de me prêter deux cent mille sesterces pour réparer notre demeure.
— Mais, aboya soudain le père, Crassus ne pouvait lui avancer cette somme ! Nous ignorions que, précédemment, tu lui avais emprunté trois cent mille sesterces…
— Pour mon élection !
— Ton élection ratée de surcroît ! Ainsi, tu étais endetté jusqu’au cou, mais tu es parti pour Lambèse, le cœur léger, sans rien dire à ta femme, ni à ta famille.
— C’était la principale raison de mon engagement. J’espérais être affecté à l’armée des Gaules, où l’on s’enrichit.
— Crassus n’a pas eu le courage de laisser notre Terentia dans le dénuement. Il lui a proposé cet appartement, dans son propre palais ! Jamais je n’oublierai ce geste !
— Pourquoi, à votre retour de Grèce, Terentia n’a-t-elle pas été chez vous ?
— J’habite à Ostie. Terentia préférait l’air du Quirinal à la poussière de mes entrepôts. N’était-ce pas son droit ?
— Avait-elle celui de courir les festins, d’orner les banquets des sénateurs ?
— Qui, de vous deux, a commencé de trahir ? N’est-ce pas trahir que de dissimuler une dette aussi considérable à la femme qui vous aime et vous révère, puis d’abandonner le domicile conjugal ?… Dis-moi, sous quel régime as-tu épousé ma fille ? Qu’avez-vous de commun ? Rien, mon cher centurion ! Terentia peut disposer de sa personne, s’il lui plaît, rompre les liens de ce mariage ridicule.
— Terentia, que dois-je comprendre ? Parle-moi.
— Suis tes inclinations, ma fille. N’écoute pas les menteurs. Ils ont une langue de miel.
Le sénateur Fabius ne soufflait mot. Il affectait de se désintéresser. Le père baissa la voix :
— En plus des trois cent mille sesterces de Crassus, tu nous as croqué la dot entière de Terentia, toujours pour acheter les suffrages du peuple… qui n’a pas voulu de toi, comme il fallait s’y attendre. Tu oublies que nous pouvons te réclamer cette somme, intégralement : deux cent cinquante mille sesterces, si j’ai bonne mémoire. Où les prendras-tu ?
— J’ai la ferme de Campanie.
Il eut sa lippe d’affairiste :
— Elle ne les vaut pas. Il faudrait réparer les bâtiments, recreuser les canaux d’irrigation. Ton père vous a ruinés en affranchissant ses esclaves agriculteurs. C’était folie, dans votre situation plus que modeste…
— Mais enfin, Terentia, tu étais d’accord pour risquer ta dot !
— C’est pourquoi, répondit le père, elle ne te fera ni saisir, ni emprisonner, nonobstant ses droits indiscutables. Mais à une condition : repars dans les trois jours, sans occasionner le moindre scandale. Va où tu veux, obtiens une autre affectation, mais disparais, dans les trois jours, sinon je t’assigne et te fais enfermer avec les escrocs, les souteneurs et les criminels de la Mamertine !
Je demandai à Terentia :
— Est-ce toi qui as pris ces décisions ? Toi seule ?
Elle inclina la tête, et de sa voix charmeuse :
— Les formalités du divorce sont presque terminées. Dans un mois j’épouse Fabius.
— Compliments !
— Il me donnera ce que je n’ai jamais eu près de toi : la sécurité, une existence paisible…
— Et brillante ! Ô Terentia, je t’aimais pourtant, je t’aimais de tout mon espoir !
— Voudrais-je rompre avec Fabius que ce serait impossible.
— Tout est possible, puisque je te pardonne.
— Tu peux me pardonner, mais non aimer l’enfant qui se forme en moi.
— Que dis-tu ?
— Dans six mois, j’aurai un enfant de Fabius.
Je suis sorti comme un homme ivre. Le père m’a crié :
— N’oublie pas que le banquier t’attend. Tu lui dois trois cent mille sesterces !
Fabius me rejoignit dans l’escalier. Il se décidait enfin :
— Je te fais mes excuses. Mets-toi à ma place. Pouvais-je t’apprendre cela, brutalement, en plein Forum ?
— J’ai été à ta place, Fabius. Je te souhaite beaucoup de bonheur.
— Ne dramatise pas. À Rome, les divorces sont monnaie courante. Nombre de femmes, et de la meilleure société, seraient en peine de compter leurs maris.
— Qu’est-ce qu’un centurion auprès d’un sénateur ?
— Titus !
— Porte-toi bien.
Le visage gras et blanc de Crassus s’étalait entre les hanches d’une adorable Aphrodite, copiée d’un artiste grec ou provenant de quelque pillage. De part et d’autre de cette statue, luisaient les étuis de cuivre contenant les livres du consul-banquier. Jetés çà et là, dans un désordre apparent, des meubles d’un prix inestimable, des statuettes en métaux précieux, des tapis d’Orient. Sur les murs, une suite de tableaux retraçant les aventures d’Ulysse, roi d’Ithaque. Et, parmi ces splendeurs, ce personnage drapé dans sa toge consulaire dont le liséré pourpre rappelait la dignité, mais, par son extrême minceur, montrait combien Crassus se voulait « détaché des honneurs ».
— Il y a, disait-il, plusieurs espèces féminines. Celles que l’on épouse dans la partie besogneuse de la vie. Celles que l’on conquiert afin de parer son âge mur. Celles que l’on acquiert pour se consoler de la vieillesse.
Ce disant, il plissait ses paupières de chat, car le soleil, bien qu’affaibli par la saison, le gênait, et c’était un de ses principes que d’observer ses interlocuteurs bien à son aise.
— La beauté, continua-t-il avec ce sourire énigmatique que naguère j’admirais, s’accommode difficilement de l’indigence. Le luxe lui est aussi nécessaire que l’eau à la plante. Au fond, Titus, tout va bien pour toi. Mais si ! Cet incident te permettra de refaire ta vie. Il te faut résoudre, dès maintenant, à oublier ces trop vieilles traditions familiales, du moins à les mettre en sommeil. Rome n’est plus ce qu’elle a été. Nos contemporains n’honorent que l’argent. Pour eux, il est ensemble le passé, le présent et l’avenir. Le passé, on se le procure en payant. Le présent appartient au riche. L’avenir consacrera sa gloire. Il importe peu d’avoir pour aïeux Ancus Marcius et Coriolan. Note que je suis le premier à déplorer cet état de choses. Eh quoi ! César n’est-il pas, lui aussi, l’héritier des fondateurs de la Ville, prince d’antique race ? Mais, ayant choisi de réussir, aux sénateurs il parle de l’ancienneté de sa Maison ; aux parvenus, de placements avantageux ; au peuple, de libertés, de jeux et de festins. Et moi-même, si je n’avais pas renoncé à mon passé, où en serais-je ? Ne m’interromps pas. Ouvre plutôt les oreilles. L’heure est aux militaires. Sois donc soldat, non comme précédemment par nécessité, mais par goût et jusqu’au bout des ongles. Va de l’avant. Prends des risques. À notre époque, il faut choisir vite, et s’y tenir. Il ne sert à rien d’être scrupuleux, divisé, hésitant. L’essentiel est d’agir.
— Où veux-tu en venir ? Ce n’est pas gratuitement que tu as recueilli Terentia, ni que tu m’entretiens paternellement d’un avenir dont tu te moques ?
— Quelle civilité ! Croirait-on que je t’ai presque élevé ? Je te remercie.
— Ma question t’embarrasse peut-être ?
— Nullement. J’aimais ton père. Il m’a fidèlement servi pendant la guerre contre Spartacus. Sa mort m’a cruellement éprouvé. Mais le père de Terentia est un ami de vieille date. Et toi, je t’appréciais à ta juste valeur. Autant de motifs d’héberger Terentia. Je dois t’avouer que je ne prévoyais ni son divorce, ni son remariage.
— En effet. Comment rentrer dans tes fonds ? En prenant la femme, Fabius aurait dû régler les dettes du mari.
— As-tu pensé qu’avec ta solde de centurion, en admettant que tu ne sois pas tué, il te faudra plusieurs années pour me rembourser ?
— Le risque serait-il excessif pour l’illustre banquier ?
— Le consulat coûte cher, Titus, et j’ai charge d’âmes.
— Alors que proposes-tu ?
— Une combinaison très acceptable. D’ici longtemps tu n’auras pas les moyens de rebâtir la villa Marcia. Vends-la-moi et je te tiens quitte.
Il ouvrit un coffret, y prit un feuillet. Là aussi, tout se déroulait comme au théâtre ; c’était une scène tragi-comique, soigneusement préparée. Je me permis cette petite insolence :
— Tu la revendras le quadruple. Une maison au Palatin, quelle consécration pour « un homme nouveau » ! La maison d’Ancus Marcius, l’un des sept rois de Rome !
— Qui prétend le contraire ? Ma philanthropie a des limites. Tu oublies qu’avant de revendre cette villa, je devrais la reconstruire, la décorer. Est-ce ma faute si tu as échoué à la questure ? Si ton rival a distribué un million de sesterces aux électeurs, contre ton pauvre petit demi-million ? J’ai fait ce que j’ai pu pour t’aider. C’est fini. J’arrête les frais. Tu disais ?… Cher Titus ! Il fallait hypothéquer cette maison quand elle était encore intacte, vendre ta ferme de Campanie, tout engager pour tout regagner en emportant la questure, mettre sur le Forum un million et demi de sesterces, et non te fier à tes mérites, ni à la gloire de tes pères. Tu as été prudent, quand il fallait franchir l’abîme, ou y choir.
— Je ne reprocherai à tes conseils que d’être tardifs. D’ailleurs, comme tu l’as remarqué, je n’ai le sens ni des affaires, ni de la politique. De toute façon, j’aurais échoué. Donne ton acte. Je vois qu’il n’y manque que ma signature… Puis-je cependant te demander une faveur ?
— Je t’écoute.
— Revends-moi, au prix coûtant, les esclaves que Terentia t’a cédés.
— Tu n’es pas fou ? Tu perdrais cinquante mille sesterces, et que ferais-tu désormais de ces esclaves ?
— Alors je ne signerai pas cet acte…
Dans l’ergastule, j’ai retrouvé mes compagnons. N’eût été la présence de Crassus, j’aurais baisé leurs visages bouleversés de reconnaissance, leurs mains tremblantes. Ils découvraient que l’amitié véritable subsiste en ce monde, si dur soit-il, qu’un fils peut même ressembler à son vieux fou de père.
Cotus avait les épaules rayées de coups de fouet, les poignets et les chevilles ensanglantés par les fers. Crassus s’excusa :
— Celui-ci est inutilisable. Une bête brute ! Ni les coups, ni la persuasion, ne peuvent améliorer son caractère. Je te le donne par-dessus le marché.
— Maître, intervint le surveillant, tu le destinais à la gladiature !
— Je n’ai qu’une parole. Détache-le.
Crassus était un fin psychologue. Il s’arrangeait toujours pour que ceux qu’il venait de tromper, voire de dépouiller, ne sortissent pas furieux de chez lui. Il savait qu’il suffit de jeter un os pour apaiser les chiens qui montrent leurs crocs. Au moment de nous séparer, il me prit l’épaule, « affectueusement » :
— Tu m’en veux, cher Titus ? Mais si ! je le vois bien. Pourtant, quelque jour, tu me remercieras d’avoir crevé l’abcès.
— Je n’en aurai pas l’occasion.
— Pourquoi ?
— Il ne me reste aucune raison de vivre. J’ai tout perdu en un jour, ma femme, ma maison, ma fierté d’homme. C’est trop !
— Ta fierté demeure, puisque tu as racheté tes esclaves. Je suis dur, certes, mais la noblesse de ton geste ne m’a pas échappé.
— Tout à l’heure, tu parlais différemment.
— Tout à l’heure, nous parlions affaires. Mais, je te répète, ce geste témoigne en ta faveur. Il prouve, en tout cas, que tu ne te laisses pas abattre, que tu es déjà reparti vers l’avenir. Permets que je t’en félicite.
— Te moques-tu de moi ?
— Je veux seulement te montrer que rien n’est perdu. Écoute ! César est à Rome, pour peu de temps. Va le voir. Demande-lui de t’employer.
— À quoi bon ?
— Je t’en prie, chasse ces imaginations. Agis au lieu de penser. Rends-toi chez César. Tu peux te présenter de ma part.
— César est mon parent ; il me recevra.
— Mais moi, je le commandite…
Sur les marches de son palais, des mendiants se grattaient en attendant la distribution de pain. D’autres devisaient, adossés aux colonnes qui flanquaient la porte. L’un de ceux-ci avait la langue pendante, des prunelles que l’intelligence avait désertées. J’enviai son sort. Je restai là, à regarder les fenêtres de Terentia, à remâcher ces vers qui me revenaient brusquement en mémoire :
« Nous nous éloignâmes l’un de l’autre, comme ces navires qui, après avoir navigué de conserve, s’en vont chacun vers leur port, par la mer déserte et la nuit… »
Mes esclaves attendaient sur la place. Ils se rapprochaient timidement. Cotus dit :
— Tu viens, maître ?
— Par la mer déserte et la nuit, répétai-je, par la mer déserte…
Ils m’emmenèrent. Les heures suivantes furent affreuses. Mais Cotus veillait. Il m’empêcha de me livrer à quelque extrémité. Il trouva même l’argument décisif :
— Maître, si tu te tuais, ils seraient trop heureux.
Nulle souffrance n’est jamais aussi cruelle, ni aussi durable qu’on le suppose. Les dieux, quand ils infligent aux hommes une blessure trop profonde, prennent soin d’en restreindre les effets, de sorte qu’elle n’entame ni le sens, ni la vie.
Le soir, je me calmai. Peut-être Cotus mêla-t-il un somnifère à mes aliments. Je dormis comme un animal épuisé. Mais, au cours de ce sommeil, mon esprit ne resta pas inactif ; imposant silence à mon imbécile de cœur, il prit deux décisions : celle de rejeter la vieille tunique et celle de rencontrer César.