Deux cents chevaux dorés
Chapitre III
Pendant notre dernière nuit chez le forgeron, la neige tomba, et drue ! À l’aube, lorsque nous ouvrîmes la porte, cette blancheur insolite ! Comme des enfants, nous nous précipitâmes dehors, prenant à pleines mains ces flocons scintillants, y plongeant nos visages, riant de cœur entier ! Autour de nous, les chiens aboyaient de joie, bondissaient de-ci de-là, mordillaient nos vêtements, se poursuivaient avec ardeur. Les enfants n’étaient pas moins excités ; certains allaient jusqu’à se rouler dans cette fourrure d’hermine glacée. Les cabanes ressemblaient à des champignons. Les collines, sous la grille noire des arbres, paraissaient plus proches. Maison-Haute étirait sa façade sous le ciel d’étain barré de zones pâles.
Cette journée-là, on ne besogna que peu à Eponiacum. Les femmes cuirent de ces pâtisseries qu’elles fourraient de miel. Les enfants bataillèrent. Les hommes partirent en forêt avec leurs épieux et leurs arcs, dont Pétrullos et nous deux. Il me faut préciser qu’au début de la matinée les
carnyx[18] avaient ronflé là-haut et que, de la porte monumentale, avait débouché une troupe de cavaliers suivie d’une meute hurlante. Or, en tête du cortège, j’avais aperçu une jeune femme au front cerclé d’or. Je n’eus pas à insister beaucoup pour décider mes compagnons :
— Eh ! quoi, plaisanta le forgeron, tu la verras forcément. Puisqu’elle est de retour, on te convoquera.
Mais il s’empressa de tirer d’un coffre les arcs et leurs carquois. Il choisit l’épieu le plus effilé et me le donna. Peut-être que si la pointe en avait été plus molle, j’aurais laissé mes os dans cette clairière.
— Si nous débusquions un gros cochon poilu, pas trop méchant, tendre à point, quelle aubaine !
Il nous emmena vers certain quartier de la forêt, si dense que – prétendait-il – toutes les bêtes traquées y trouvaient refuge.
* * *
À cet endroit, les chênes s’éployaient en leur majesté. Au-dessus des javelots de la futaie, où pendaient les feuilles épargnées par le gel, s’élevaient leurs masses royales. Des bras musclés jaillissaient de leurs torses, se divisaient en doigts sans nombre. Les nuées passantes s’effilaient à leurs ongles aigus. Le plus grand avait figure d’un homme adorant : il levait sa lourde tête casquée de mousse et tenait dans ses larges mains le disque du soleil. Les rayons jaunes ruisselaient de çà, de là, sur son front raviné, sur ses épaules noueuses. Des oiseaux aux plumes frileuses se blottissaient sous ses aisselles. Le spectacle de ce grand arbre m’absorbait au point que je ne souffrais pas du froid, que je n’entendais que vaguement le ronflement des trompes. J’étais comme ravi à moi-même par la découverte que je venais de faire : cette parenté entre les arbres et les hommes. Ne souris pas, ma Livie. C’étaient mes premiers pas dans un monde nouveau. Cette nature que j’avais si souvent taxée d’indifférence, se peuplait soudain et, par la grâce de l’amour, pénétrait mon cœur obscurci par les enseignements des rhéteurs et l’existence romaine.
— Ils viennent ! cria Pétrullos. Droit sur nous !
Sous l’épaisse cagoule, ses joues étaient écarlates. Les carnyx beuglèrent à faible distance. Des voix humaines, mêlées aux hennissements des chevaux, aux abois des chiens, nous parvinrent. Un vautre, sans doute égaré, déboucha derrière nous. Ses yeux s’ensanglantaient, sa langue haletante dardait entre les crocs. Pétrullos siffla d’une certaine manière. Le vautre cessa de grogner, s’en vint, les oreilles couchées et les pattes fléchissantes, auprès du forgeron.
— Tout doux, mon chien… Bellement… Tout doux…
Et s’adressant à nous :
— Il a le collier de Maison-Haute à trois rangées de clous… Bellement, mon chien !… Bellement… Va près de Boïorix… Oui, celui-ci… Il te rendra à la reine…
* * *
De nouveau les voix, les trompes, le martèlement des sabots s’étouffèrent.
— La chasse s’en va, dit Pétrullos. Tant mieux pour toi. Ce soir, tu ramèneras le chien à Maison-Haute !
Mais le vautre releva soudain ses oreilles pointues, se remit à gronder. Les galops revenaient sur nous, dans un fracas de branches brisées et de hurlements. Hors du taillis bondit la hure baveuse, l’œil en feu du sanglier. Deux chiens s’accrochaient à son échine. Un autre, la panse décousue, mordait dans une cuisse, se laissait traîner. Deux cavaliers apparurent : une femme coiffée d’or et Auscro.
Les valets s’agenouillèrent, poing sur le cœur. Le forgeron enleva sa cagoule, se précipita. Il n’avait pas menti ! Elle était une aurore ! Et plus que cela, la tendresse et la domination réunies en un seul visage, un regard impérieux, rayonnant… De sa lance, elle piqua le dos de la bête qui se retourna et, comme un galet lancé par une fronde, se jeta sur le cheval blanc, lui laboura le ventre d’un furieux coup de boutoir. Le cheval, affolé de douleur, se cabra, puis, dérapant sur la neige, se renversa sur le flanc, les pattes s’agitant dans le vide. Le sanglier attendait, crinière debout, défenses prêtes. Chiomarra s’était dégagée. Sans hâte, elle dégaina et marcha vers la bête. Auscro ne réagissait pas ; il laissait reculer sa jument ; il avait son étrange sourire. Quant aux autres, ils semblaient pétrifiés, même le forgeron. L’espace d’un éclair, tout fut mis en question, tout se joua pour le meilleur et pour le pire, et pour elle, et pour moi. J’assurai mon épieu, bondis. Le sanglier chargea, s’empala gueule ouverte sur la pointe. Après, il fut aisé de lui brocher le cœur.
Le manche de l’épieu m’avait, sous la violence du choc, déchiré une cuisse. Ce fut dégouttant de sang que je me présentai à Chiomarra :
— Qui es-tu ? Tu n’es pas de la ville, je ne t’ai jamais vu.
Cotus s’avança :
— C’est le seigneur Boïorix, venu des contrées du Sud, pour combattre.
Aurais-je osé ? Il l’avait fait à ma place, donnant cette menue poussée qui suffit souvent à modifier le cours du destin.
— Tu es arrivé depuis longtemps ?
— Une semaine.
Elle regarda Auscro.
— Tu étais absente, dit-il. J’attendais tes ordres.
— Lui, n’a pas attendu pour me sauver. Va quérir les valets.
Elle fut tout contre moi. Je reçus, comme un poignard, l’éclat de ses yeux.
— As-tu mal ? Je t’en prie, ne brave pas. Vous autres, aidez-le à s’étendre.
Elle fendit la jambière de son couteau de chasse, dit :
— La belle estafilade ! Ne bouge pas !… Mais nous te soignerons, nous te guérirons… Alors Auscro ?
Plein d’un zèle apparent, il emboucha son carnyx. Rien ne lui répondant, il disparut à fond de train. Chiomarra s’impatientait.
— C’est bien, trancha-t-elle, nous le porterons.
Pétrullos et ses valets coupèrent des branches, improvisèrent deux litières : l’une pour la bête morte, l’autre pour moi. Ce fut en cet appareil que nous commençâmes notre ascension vers Maison-Haute. Chiomarra suivait, rêveuse, tenant son cheval blessé par la bride. Je pus, malgré l’incommodité de ma position, la contempler à loisir. Auscro réapparut, au milieu du parcours, avec toute une suite : la fleur des Arbatiles, torquetée et braceletée d’or, bien pourvue de lances et de glaives.
— C’est lui, disait la reine, qui m’a sauvée.
— En me devançant, risqua l’étrange Auscro. Tu le sais, mourir pour toi me serait doux.
— Je le sais. Mais enfin c’est lui qui a tué le sanglier. Il a été plus prompt que toi ; cependant il ne me connaissait pas.
La grimace d’Auscro m’eût fait rire, si cette entaille dans la cuisse ne m’avait tourmenté au point que, dans les heurts, j’étais obligé de serrer les mâchoires.
Nous fîmes notre entrée parmi les sonneries de trompes. La maisonnée entière accourait, hommes et femmes. On entourait le cadavre poilu. On se penchait sur moi. Chiomarra distribuait ses ordres. Les chiens léchaient le sang qui tombait goutte à goutte de nos deux litières.