Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 27 sur 34

Pages du PDF

Deux cents chevaux dorés

Chapitre II

 

Double essence du pays vénète, tantôt présentant un aspect sauvage et comme surnaturel, et tantôt débonnaire. De même se divisait-il en deux zones marines. L’une, extérieure, enclose dans un chapelet d’îles dont les récifs escarpés et noirs obstruaient l’Océan : et celui-ci n’arrêtait pas d’y gronder, d’y frémir ; les cavales de Poséidon, d’y mêler leurs croupes et leurs crinières ruisselantes. Et l’autre, lagune plus que mer, mais à certaines heures sillonnée de courants impétueux qui chaviraient les barques ou les entraînaient vers des roches immergées. La mer extérieure ne se différenciait que peu de l’Océan auquel, vers le Sud, elle mariait ses eaux livides et tumultueuses. Elle était le propylée de cette redoutable étendue. Au contraire, à l’intérieur du golfe, le calme régnait habituellement. D’une nappe paisible, souvent d’un gris lustré de tourterelle, parfois criblée de paillettes et d’améthystes, émergeait une profusion de bosses feuillues. Les Anciens du pays soutenaient que, le niveau de la mer s’exhaussant, les eaux s’étaient peu à peu infiltrées dans les terres basses. Elles avaient transformé en chenaux de plantureuses vallées et les collines en îlots ; elles poursuivaient leur invasion. On me montra dans le sable les troncs noircis d’arbres millénaires, des outils de pierre…

Cette multitude d’îles crêtées de hêtres et de pins, posées sur l’immensité de vif-argent, composait le plus singulier paysage qu’il m’ait été donné de voir. Les bras aquatiques, innombrables, rappelaient ceux des poulpes sacrés, symboles de vie qui étaient sculptés dans la paroi des sépulcres vénètes. La journée où il me fut loisible de le contempler du haut de la butte de Thumiac, devant cette prodigieuse alternance de grisailles et de verdures où, çà et là, sur une pente, sur une cime, éclatait l’or des genêts, cette journée-là donc, j’eus conscience de découvrir un univers surnaturel. Je me dis que l’aboutissement de mes aventures, je le trouverais ici. Cette conviction fit sourdre en moi une joie brutale, irrésistible, aussitôt captée par l’âme sensible de Chiomarra et partagée par elle :

— Oui, murmura-t-elle, c’est ici le port… le berceau…

Obscures paroles, mais que je ne tentai point d’élucider et que mon exaltation interpréta à son profit :

— Le port et le berceau ? Ô chère Chiomarra, est-il vrai ?

Je m’imaginais qu’il s’agissait du berceau de notre race, de l’enfant qui sortirait de notre double chair, et du havre de notre destin.

Ses doigts pressaient les miens. Le rude vent couchait les herbes autour de nous, éparpillait les fleurs jaunes des genêts. Des navires, toutes voiles dehors, enfilaient le goulet. Le soleil, à travers les nuées vagabondes, dessinait une coupe flamboyante.

— Sous nos pieds, dit le Vénète qui nous guidait, dort Himilcôn, amiral de Carthage. C’était un grand ami de notre nation. Après la destruction de sa ville par les Romains, il est venu mourir parmi nous. Nous aussi, nous sommes trop riches ! Ces chiens en veulent à notre étain !

Sur les îles s’érigeaient des cités cerclées de remparts de bois, assez semblables aux villages lacustres que nous avions découverts chez les Pictons, mais beaucoup plus amples et confortables. Les rues s’y montraient, larges et droites, séparant des rangées de maisons coiffées de glui. Des troncs fendus en deux servaient de pavage. Les remparts, composés d’une double enceinte de pieux bourrée de galets, étaient crénelés et flanqués de tours. Des langues de terre fangeuse reliaient ces bourgades à la côte. Mais le flux, en les isolant, opposait à l’assaillant une barrière infranchissable. Cette disposition naturelle facilitait considérablement ma tâche. J’observai que la mer se retirait toutes les douze heures et m’alignai sur cette observation.

Chacune de ces villes était gouvernée par un chef élu. Le collège des chefs – que César appelle Sénat vénète dans ses Commentaires – élisait ensuite le brenn de la mer qui avait pour résidence Dariorig, capitale de la Vénétie.

Il n’était guère de familles qui ne possédassent leur barque. Ces flottilles s’amarraient aux pilotis des appontements. Même les grands vaisseaux pouvaient accoster les îlots ; la forme aplatie de leur carène le leur permettait. César ajoute et précise :

« Leurs proues étaient très relevées, et les poupes de même, appropriées à la hauteur des vagues et à la violence des tempêtes ; le navire entier était en bois de chêne, pour résister à tous les chocs et à tous les heurts ; les traverses avaient un pied d’épaisseur et étaient assujetties par des chevilles de fer de la grosseur d’un pouce ; les ancres étaient retenues non par des cordes, mais par des chaînes de fer ; en guise de voiles, des peaux, des cuirs minces et souples, soit parce que le lin faisait défaut et qu’on n’en connaissait pas l’usage, soit, ce qui est le plus vraisemblable, parce qu’on pensait que les voiles résisteraient mal aux tempêtes si violentes de l’Océan et à ses vents si impétueux, et seraient peu capables de faire naviguer des vaisseaux si lourds. Quand notre flotte rencontrait de pareils vaisseaux, elle n’avait d’autre avantage que sa rapidité et l’élan de ses rames. »

* * *

Lorsque je pris la parole au Conseil que présidait le brenn de la mer, j’insistai là-dessus :

— Au cours de nos voyages maritimes, rétorqua le brenn, assez souvent nous avons croisé des navires romains. Ils avaient des coques rondes, progressaient lentement et gouvernaient mal.

— C’étaient des onérares[22] alourdis par leur chargement. Ceux dont je parle sont des vaisseaux de guerre, tout différents, effilés et rapides, et pouvant avancer sans voiles.

Ils s’entre-regardaient, incrédules, curieux cependant, comme la gent marine sait l’être quand il s’agit de navigation. Dans la cendre, de la pointe de mon couteau-poignard, je dessinai une galère à trois rangées de rames, avec ses mâts et son éperon. Ils s’exclamèrent :

— Des rameurs ? Enchaînés comme des bêtes ?

— Voilà, gronda le brenn, le sort que César réserve aux lâches !

— Traiter des hommes de la sorte ! Quelle honte !

— Ce sont des esclaves, dis-je.

— Ici, ils n’ont pas de chaînes. Ils peuvent même se racheter par leur travail, ou par un acte de bravoure. Mais nous t’avons interrompu, Boïorix…

J’expliquai que la vitesse des galères résultait de leurs proportions :

— Elles sont sept fois plus longues que larges, tandis que les onérares ont quatre longueurs et voguent exclusivement à la voile.

De même les Vénètes ignoraient-ils nos balistes, nos corbeaux pivotants. Il me fallut aussi les dessiner, en indiquer l’emploi :

— Le corbeau pivote sur son axe et s’abat sur le pont de l’ennemi, où ses griffes de fer le fixent solidement…

Le brenn Hurius éclata de rire. Tous l’imitèrent :

— Comment veux-tu que ces fichus corbeaux joignent nos ponts ? Nous sommes trop hauts ! Quant aux boulets, ils feront peur aux poissons ; il sera facile de les éviter d’un coup de barre.

— La flotte romaine a combien d’unités ? demanda un petit capitaine aux joues couturées, borgne de surcroît.

— Une cinquantaine.

Nouvelle bourrasque de rires. Mais qui s’apaisa vite. Le brenn parlait :

— À supposer que le renseignement soit exact, que cette fameuse flotte vienne, et de si loin ! Et j’en doute, connaissant la garçaille du Sud…

— Souviens-toi de Pythéas, intervint un druide.

— Pythéas ? Et alors ?

— Il est venu de Massilia. Il a fait de l’eau à Dariorig, atteint les Cassitérides et sans doute la grande île des brumes, au Nord.

— Pythéas était l’exception. Il aurait pu commander aux nôtres. Mais les siens ! Souviens-toi, Iccios, des misérables que nous avons sauvés, précisément au large de Massilia.

— Ouais, ricana le borgne, ils levaient les bras au lieu d’amener la toile.

— À supposer, reprit le brenn, que ces matelots d’eau douce parviennent jusqu’à la Loire, ils auront cinquante bailles. Ajoutons les barques volées aux Aquitains et aux Ratiates. Ça fera cent, dont une moitié ne vaut pas une ancre. Or l’un des nôtres, de son seul poids, peut en écraser dix. Et nous passons deux cents ! Décidément, sur mer, nous sommes les maîtres, camarades !

— C’est sûr !

Par les fenêtres du palais d’Hurius, on apercevait l’escadre au repos, les fortes poupes, les proues surmontées d’un torse de cheval, figure que l’on retrouvait sur les monnaies de cette nation comme sur celles de la défunte Carthage. Les coques étaient noires, traversées d’un mince liston rouge. Leurs épaisses mâtures, encombrées d’agrès, cisaillaient l’horizon. Sur les ponts, les voiles de cuir étaient pliées avec soin.

Autour du brenn assis sur un trône orné d’ossements gravés – ceux d’une baleine, me dit-on –, les quarante chefs des îles et des cités terriennes formaient cercle. Leur chevelure était blonde et broussailleuse, leur peau tannée par les embruns, leurs yeux du gris fugace de la mer. Leur voix avait une raucité tragique, entrecoupée d’accents nostalgiques. Ils ne partageaient pas le goût des Arbatiles pour les étoffes chatoyantes et bariolées. Et surtout, je l’avais noté lors de mes entretiens avec les ambassadeurs, ils ne s’égaraient point dans les sentiers d’une vaine rhétorique ; ils allaient droit au but et revenaient au point litigieux jusqu’à complète élucidation.

— C’est le côté de la terre qui m’inquiète, disait le brenn. Certainement César nous attaquera par là…

— Il attaquera sur terre et sur mer. Et il échouera ! Vos cités bâties comme elles sont, ne peuvent être prises qu’au prix de pertes effroyables. Ce sont les machines de guerre qui font la force des légions. Or il sera impossible de les dresser. En outre il faudra que César franchisse la forêt : donnez-moi le nécessaire et je la garnirai de pièges. Ainsi de votre plaine. Si les Romains y pénètrent, alors nous ouvrirons les écluses et leurs chariots s’embourberont. Ensuite, il y aura les forteresses. Si, dans le même temps, vos alliés investissent les flancs et les arrières de César, il est perdu.

Je développai mon plan. Il suscita l’enthousiasme.

* * *

Après cette réunion, j’obtins un nombre suffisant d’ouvriers. Mon premier travail fut de faire recreuser les canaux qui irriguaient la plaine et de fortifier la zone forestière : là, nous creusâmes des trous, où nous fichions des pieux aigus et des crochets que nous recouvrions de branchages.

Le soir, je rentrais dans ma linte à trois rameurs. L’île que le brenn Hurius nous avait assignée pour résidence,

s’appelait : l’Île-aux-Chèvres[23].