Deux cents chevaux dorés

Georges Bordonove · Chapitre 33 sur 34

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Deux cents chevaux dorés

Chapitre VIII

 

 

César était pour quelques jours encore à Dariorig. Sa tente pourpre dominait la capitale vénète. Les légionnaires l’avaient dressée près de la pierre levée. Ce fut là qu’on nous amena. César était assis sur sa chaise curule. Derrière lui, les aigles des légions, deux légats, des tribuns, s’alignaient. Pendant qu’Auscro parlait, César observait notre groupe. Ses yeux s’arrêtèrent sur moi, ne me lâchèrent plus. Dès lors, il fut évident qu’il n’écoutait ni Auscro, ni l’interprète. Pourtant Auscro donnait d’utiles précisions sur la conjuration vénète, plaidait habilement la cause de la nation arbatile et la sienne. César l’interrompit, lui octroya ce qu’il demandait à condition que son peuple hébergeât l’une des cohortes. Auscro s’empressa d’accepter.

— À présent, retire-toi… Légionnaires, emmenez les prisonniers, à l’exception de celui-ci.

— Et de cette enfant, dis-je.

— Soit.

Il congédia ses officiers et sa garde. Nous restâmes seuls, face à face, avec les aigles.

— Tu as vieilli, Titus Julius Braccatus, commença-t-il. Sans doute as-tu souffert ?

Mais lui-même était vert, partagé entre la fureur et la douleur.

— Qu’y a-t-il de vrai dans les affirmations de ce Barbare ?

« Ce Barbare » désignait évidemment Auscro.

— Est-il exact que tu as été cet « étranger » qui suscita la rébellion des Arbatiles ? Qui est cette enfant ?

Je lui fis le récit de mes aventures, sans rien déguiser, et, lorsque j’en fus au chapitre des Vénètes, avec une espèce de défi. Puis je narrai mon retour à Eponiacum, l’émeute provoquée par Auscro. César eut un ricanement :

— Dès le lendemain de votre départ d’Eponiacum, tu entends ? dès le lendemain ! Auscro vous a trahis ; il est entré en rapport avec les nôtres. Mais ceci est une autre histoire. Revenons à ton cas. Ignores-tu la punition réservée aux traîtres ?

— Les verges jusqu’à l’évanouissement, puis la décapitation.

— Qu’as-tu à alléguer pour ta défense ? Quels ont été tes mobiles ?

— Je plaide coupable.

Toi, sans pénétrer la gravité des paroles qui s’échangeaient, tu pris ma jambe, appuya tes boucles sur mes genoux. César suivit ton manège. Son regard d’aigle fouilla soudain tes tendres yeux assombris par la crainte.

— Titus, pourquoi m’as-tu trahi ? Pourquoi as-tu renié ton sang ? À cause de ces infortunes ridicules ?

— À Rome, je n’avais plus de place. J’étais tout juste bon pour les missions dangereuses. Qui a dit un jour : « Je préfère être le premier dans mon village que le second à Rome ? »

— Moi.

— Au village d’Eponiacum, j’étais le premier. Si le vent nous avait soutenus, tes vaisseaux seraient au fond et je régnerais !

— Réellement était-ce toi qui commandais les troupes terrestres en Vénétie ?

— Réellement, César.

Il avala sa salive. Ferma les yeux. Ses poings maigres se crispaient sur les accoudoirs. Un long moment s’écoula. Dehors, les mouettes criaient, autour des mâts des galères romaines et non plus des grands vaisseaux de chêne. Sur les proues ne se cabraient plus les cavales dorées des brenns de la mer, mais aboyaient les louves de Rome. J’étais étrangement calme.

— J’ai joué et j’ai perdu, dis-je. Tu as le droit de me supprimer.

— Non. J’utiliserai tes talents méconnus. Accepte ou refuse, mais vite ! Qu’as-tu à perdre ? Rome t’a rejeté ? Soit. Tu t’es donné à l’ennemi. L’ennemi te rejette. Te voilà comme les vaisseaux de tes amis d’hier. Le vent est tombé trop tôt pour toi, Titus ! Bref, je t’achète.

Il eut encore son ricanement.

— Ma clémence te surprend ? Ne la confonds pas avec la faiblesse.

— Tu es las de tuer ?

— Les carnages des jours passés violentent ma nature. J’ai eu peur, je l’avoue. J’ai senti ma fin. Sensation des plus désagréables, surtout quand on est accoutumé à la victoire. Les notables vénètes ont payé pour ces instants. Quant au peuple, il sera déporté et vendu à l’encan.

— Vends-moi de même.

— Non. Tu as la chance d’être un Julius. Tu serais trop heureux de proclamer tes origines. Mes bons amis du Sénat exploiteraient l’affaire. Rien ne doit entacher la réputation de notre famille.

— Les tribuns ont écouté le rapport d’Auscro.

— Quelle signification avait-il pour eux ? Non, te dis-je, ou je te fais périr promptement et avant que tu ne parles, ou tu me vends tes talents. Il me plaît, il est rassurant pour moi, que ce fût un officier romain, et non un chef barbare, qui ait failli triompher de César. Tu le constates, rien ne peut arrêter mon ascension, ni la trahison, ni les talents d’un certain Boïorix, fugitif de la Narbonnaise… Alors, tu acceptes ?

J’acceptai. Pour toi, Livie. Je pus sauver aussi Cotus, mais non les boisilleurs d’Eponiacum : ils furent égorgés ou réduits en servitude, je ne sais.

César me réhabilita. C’était aisé. Le prétexte fut que j’avais été retenu prisonnier par les Vénètes. Et qui aurait osé mettre en doute la parole de l’imperator ? Bien plus, cet homme étrange me nomma tribun.

Toi, Livie, je te confiai, en attendant mieux, aux catins qui suivaient l’armée. Elles te soignèrent maternellement. Presque aussitôt, nous partîmes pour le Nord de la Gaule où s’agitaient les Morins et les Ménapes. Ensuite, comme j’appartenais à la suite immédiate de César, je rentrai avec lui à Rome. J’en profitai pour t’adopter et te conduire à notre ferme de Campanie. Les vieux cousins t’y accueillirent comme si tu avais été ma fille selon le sang et t’instruisirent en conséquence.