Deux cents chevaux dorés
Livre Troisième
Ne crois pas, ma Livie, que je veuille t’en faire accroire, à la façon de ces vieux militaires qui usent à mentir les restes de leur intelligence et, pour éblouir leurs proches, enguirlandent de lauriers leurs prouesses très ordinaires et se changent en mémorialistes naïfs. S’il y eut, jusqu’à cette ville d’Eponiacum, plusieurs circonstances étranges et qui montrent combien nous sommes soumis au destin, ensuite tout ne fut que banal et logique : tu le constateras. Cependant c’est ici que débute la véritable aventure. Mais ce qui est grand et profond, ce qui pousse ses racines le plus loin dans notre être, ce qui embrase ce que j’appellerais le noyau de l’âme, manque souvent d’apparence. Ainsi d’une source frêle et qui, faisant son cours à l’abri des mousses, s’enfle peu à peu, devient ruisseau, puis rivière, et, toujours s’augmentant, prend les proportions d’un fleuve dont le tumulte s’achève dans la mer infinie et s’y apaise. Ce voyage à travers la plaine des Pictes, ces questionnaires dans les bourgades, cette entrevue avec le vergobret, cette geôle et cette navigation sublunaire, ce n’est rien, un conte de nourrice tout juste bon à amuser les enfants et à distraire les centurions en retraite, et pourtant véridique : c’est la source à l’abri des mousses.
Aujourd’hui, j’ai eu de nouveau la visite de mon ancien compagnon d’armes. En cette conjoncture, la fidélité est un sentiment plus doux au cœur que le miel ne l’est à la bouche. En se hissant jusqu’à mon repaire, il ne risque point de me compromettre, puisque l’on sait où je me cache, mais de se compromettre, lui. Une fois de plus, il m’a exhorté à emporter plus loin ma palladia de bronze vert. N’est-il pas surprenant que je n’aie pu me détacher de cette relique de ma maison palatine ? Qu’elle m’ait suivi en Gaule ? Ici, je l’ai mise sur une tablette près de mon lit. Il faudrait un volume pour élucider les contradictions du caractère humain…
— Je connais, disait mon primipile, un asile inviolable. C’est un habitat de troglodytes, dissimulé dans les profondeurs d’une sapinière. Je l’ai découvert par hasard, en chassant le sanglier. Il a deux issues. On y peut tenir un hiver, quand on est robuste comme tu l’es. Cotus pourrait t’approvisionner. Réfléchis, Braccatus. La politique romaine est si fluctuante qu’il suffit de gagner quelques mois. Tu es donc dégoûté de vivre ?
J’eus l’un de ces gestes désabusés qu’affectionnent les vieillards. Alors il se fâcha, ou presque :
— Lis cela ! C’est le double de la lettre que le proconsul a envoyée aux triumvirs. Son copiste me l’a procuré. Lis ! Il demande quelles mesures doivent être prises : te faire disparaître ou conduire à Rome.
— J’ai l’habitude de tout cela.
— Pense à ceux que l’on a stupidement sacrifiés ; à Cicéron, aux sénateurs, aux généraux blanchis sous le casque et qui pouvaient encore servir !
— L’Histoire va son chemin, et c’est vanité que de chercher à se soustraire à la fatalité.
* * *
Je suis allé dans mon olivette. Il y faisait bon. Une arête rocheuse barre la route au vieux Kirk à cet endroit.
Depuis quelques jours, j’ai la bouche amère ; je respire avec répulsion et curiosité pourtant, cette haleine fétide qu’exhalent mes organes. Cette vigueur dont je me targuais il y a si peu de temps, serait-elle illusoire ? Ou bien cette misérable chair sécrète-t-elle, sous le poids de la menace, de tristes humeurs, comme un cerveau tourmenté par l’angoisse projette ses cauchemars ? Est-ce le commencement du déclin ou la peur ?
C’est pourquoi, à la sécurité de la grotte dans les sapins, je préfère mes promenades sous les oliviers. J’aime ces arbres aux troncs bosselés par les afflux de sève, ces formes quasi humaines, cette solidité qui fait corps avec l’humus et la rocaille, mais frémit et s’anime au plus petit souffle de brise. Il ne me déplairait pas qu’un olivier emplît mon dernier regard, car, voici des années qu’entre les arbres et les hommes, j’ai choisi : et c’était chez toi, Livie, à Eponiacum, sous les voûtes sonores des hêtres et des chênes…
Des nuées légères glissent au-dessus de mon front, comme là-bas, en cette matinée d’hiver. Mais je cherche en vain le vol d’oiseaux sauvages. Il est parti vers les sables et les soleils de ma jeunesse.