Deux cents chevaux dorés
Chapitre V
Qu’est-ce qui me poussait à apprendre les noms, les symboles, la destination de ces dieux rustiques ? Était-ce curiosité d’esprit ou entraînement de cœur ? Sûr moyen d’abuser Chiomarra et son entourage, d’effacer ma maladresse à l’endroit d’Auscro, ou volonté de remplir jusqu’au bout la mission qui m’était confiée ? Et, aujourd’hui, quel besoin éprouvé-je de ressusciter ces idoles ? Peut-être parce qu’elles ont éclairé notre forêt de tendresse. Ou que je désire fixer tes souvenirs, faire revivre – oh ! certes imprudemment – ces ferveurs enfuies. Mais comment ? Et que puis-je d’ailleurs, sinon répéter des noms vides de sens, aussi nombreux que les arbres d’une clairière, que les hameaux autour d’Eponiacum, multiples et mouvants comme l’était l’âme celte ? Kernunnos, le dieu-cerf avec son serpent et sa touffe de gui, symbole de la fécondité sylvestre. Taranis, maître de la foudre, porteur de la roue solaire. Esus, que l’on représentait sous la tunique des druides, serpette à la main, moissonnant le gui sacré, patron des menuisiers et des boisilleurs. Épona qui protégeait les chevaux et les cavaliers et dont la ville d’Eponiacum avait tiré son nom. Et aussi Belen, frère de notre Apollon, et Teutatès, père de ta tribu, héros divinisé, puis Rosmerta, la providence, Rudiobos, le dieu-cheval, Damona, la génisse, Borvo, dieu des sources, sans compter une infinité de génies intermédiaires et de bêtes fabuleuses : le taureau à trois cornes, l’homme à l’oreille de cervidé, le serpent à tête de bélier.
La vie des humbles s’exaltait à ce mystérieux voisinage. L’acte le plus infime prenait une signification insoupçonnée, s’incorporait au grand rythme de la nature. De la sorte les travaux journaliers, les plaisirs, devenaient amour. Les dieux n’étaient exceptés d’aucun moment de l’existence : ils présidaient aux épousailles, aux repas, au sommeil, aux naissances, aux voyages, à la guerre, à la peine, à la joie, à la mort. Les mois, les jours eux-mêmes avaient un sens supraterrestre. C’est peu de redire avec César : « Tout le peuple gaulois est très religieux » ; il était pétri de divin. À ce point que les lâches ne tremblaient que modérément lorsque survenait le dieu porteur du maillet fatal. La mort n’était pas pour eux une conclusion affreuse et définitive, mais une libération, un envol. Dès lors pourquoi l’eussent-ils redoutée ? À l’image des saisons, l’homme passait, pour renaître dans un éclat renouvelé.
— Les ombres, enseignait le druide Diviacus, ne regagnent pas les demeures du silence, ni les royaumes sous la terre. Le même génie qui les a extraites du néant, les pousse vers les Îles, très loin, sur les flots salés de la mer. Et de là, emportées, ainsi que des oiseaux, elles atteignent le monde sidéral. La mort n’est que le milieu de la vie…
Cette voix creuse résonne dans ma mémoire, comme si elle sortait de quelque sépulcre. Je revois, dans la longue salle basse, autour de ce vieil homme, une couronne de visages attentifs. Sa tunique égalait en blancheur la broussaille de sa barbe et de sa chevelure. Les prières, les méditations sur les cimes et dans les chênaies, avaient tanné et recuit ses joues maigres. Ses yeux flamboyaient sous la griffe pâle des sourcils.
— C’est une erreur de bâtir aux morts des maisons d’éternité. Leurs chairs périssables ne demandent qu’à revivre dans les racines. L’âme en allée n’a que faire d’un casque d’apparat, d’un glaive de cérémonie et d’un pot de miel « pour le voyage ». Mais le peuple chérit ces coutumes et ces édifices. Ne l’en détournons pas. En rendant hommage au héros, il se hausse jusqu’à lui, il gagne en perfection. De même ne convient-il pas de décourager par trop de rigueur. Au surplus il est demandé à chacun selon ses dons. Laissons-lui adorer la famille des dieux et des déesses, car, en adorant Esus ou Épona, Belen ou Taranis, c’est la nature qu’il révèle et, au-delà, le dieu suprême, la force unique qui régit les astres. Peu importe qu’il s’affuble de noms différents, des cornes d’un cerf ou d’une tête de bélier. Il est Un, à jamais fixé dans son omnipotence…
L’auditoire était composé de chevaliers que l’on reconnaissait à leurs ceintures de cuir ouvragé, au bariolage de leurs vêtements, mais aussi de sujets plus modestes, sans doute cooptés par les druides dans les villages. Les meilleurs recevraient l’ultime initiation, participeraient aux mystères de la nuit et de la forêt. Chiomarra, qui assistait parfois aux leçons, m’en montra quatre. Ils faisaient face à Diviacus. Leur regard brûlait du même feu intérieur. Leurs lèvres minces ignoraient le sourire.
— Autre erreur est de croire que les âmes-oiseaux, toutes ces âmes et tout de suite, s’envolent aussitôt le trépas. Souvent des génies malfaisants paralysent leurs ailes. Elles se débattent pour leur échapper. Elles gémissent, des années, des siècles. Mais que peuvent-elles, alourdies par leurs fautes, énervées par leurs anciens désirs ? Et que faire pour elles ? Apaiser le Grand Principe en sacrifiant des bêtes et des hommes, afin qu’ils se chargent des fautes, assument les châtiments ? Certes. Mais, parce que tout est équilibre dans l’univers et juste poids, un bienfait annule une faute. Le sacrifice est un rachat. La prière en est un autre. Aux génies du Mal s’oppose la milice des initiés, le sacré collège des druides…
Dehors, les gardes d’Auscro tapaient du talon. Les vautres hurlaient dans leur chenil. Les enfants jouaient à la balle ; leurs cris perçants traversaient parfois la muraille. Diviacus s’interrompait alors, attendait patiemment que ces bruits s’éloignassent.
— Tous, reprenait-il, ne peuvent renoncer au plaisir. Il est nécessaire de fonder une famille. À beaucoup il n’est demandé que d’aimer les dieux et de s’abstenir de commettre des vilenies. Les guerriers sont un degré au-dessus. La fidélité au chef, la générosité envers le vaincu, leur tiennent lieu de prière. Pour eux l’acte d’amour par excellence, le plus sûr moyen d’accéder au Monde sans déclin ni douleur, est de verser leur sang. Mais, y accédant, ils guident et entraînent les âmes hésitantes, comme en un vol, le chef de vol est pointe et coupe-vent…
Mais il nous livrait aussi des secrets moins ardus. Il nous apprenait par exemple les vertus curatives des plantes : la sauge soignait la toux, la bruyère mettait fin aux maladies d’yeux, la santonine aux flux d’entrailles, la primevère aux névralgies, le gui était le remède majeur. D’autres fois, il nous entretenait du passé d’Eponiacum, de la fondation de Maison-Haute, des conquêtes de naguère et de ces assemblées annuelles où se tranchaient les questions de rite, s’arbitraient les conflits entre nations et se jugeaient les crimes les plus graves.
Théologiens, magistrats et médecins, les druides étaient les vrais maîtres de la Gaule. Rois et vergobrets, princes héréditaires ou élus, tous se soumettaient à leur loi, de gré ou de force. L’excommunication prononcée contre l’un d’entre eux le privait de toute autorité. Je comprenais la politique de César en Narbonnaise.
* * *
Cependant la vie continuait, ou plutôt s’organisait pour Cotus et pour moi. Ma jambe avait recouvré sa souplesse. Le matin, devant une centaine de jeunes nobles, nous caracolions. J’apprenais à ces fols le rudiment de la tactique guerrière, comme l’on pratiquait dans les légions avec les auxiliaires étrangers. De plus, à la demande de la reine, j’instruisais les fantassins. Je leur montrais comment creuser des fossés de défense, poser des cippes, établir de solides palissades.
Auscro tolérait d’assez bonne grâce. Il me remerciait même de mettre à sa disposition « mes connaissances spéciales ».
— Moi, disait-il, je n’ai pas eu l’occasion d’étudier les méthodes de l’ennemi.
Mais, en secret, il tissait sa toile. Cotus l’intéressait particulièrement. Il lui dépêcha une certaine Fara, avec mission de l’enjôler. Mais Cotus était plus astucieux qu’il ne le paraissait. Il profita des caresses de la fille, mais quand, après l’amour, elle s’enhardit à le questionner, il se tourna vers la cloison et s’endormit. Elle revint lui offrir ses services ; il éclata de rire et la renvoya. Alors Auscro le prit « en amitié ». Il lui donna un petit commandement, pour le soustraire à mon influence, puis le convia à une beuverie. Ce fut lui qui se trahit. Dans les fumées de l’ivresse :
— Parlons un peu, Cotus… Quoi ?… On est entre nous… Oui, j’admets que Boïorix est ton maître… Raison de plus… D’abord, à présent tu es… ton propre maître… grâce à moi… Tu le reconnais ?… Dis donc, Boïorix, t’es sûr… que c’est son vrai nom… Hein ?… D’où qu’il sort ?… Tu causes ou non ?… Ben quoi… c’est ton intérêt…
Cotus lui versait à boire, mâchonnait sa moustache rousse, émettait de prudents borborygmes.
— Ben quoi… ça t’embête… de dire la vérité ?… Qu’est-ce… que tu risques ?…
Quand il me rapporta ces propos, Cotus dit :
— Fais attention, maître. Il y va de ta vie.
Et de plus que ma vie, désormais ! Chaque soir, la reine me convoquait ou me retenait. C’était de préférence lorsque ses hôtes avaient pris congé et que la grande maison s’ensommeillait. Elle me faisait asseoir près d’elle. D’une main distraite elle tisonnait le feu. Nous parlions de tout, de la politique, des coutumes révolues, d’amour.
— Sais-tu, disait-elle, qu’autrefois les épouses et les amantes suivaient les hommes morts dans les demeures d’éternité ? Celles qui se dérobaient à ce devoir, on les suspectait de crime ; elles étaient suppliciées… Cela te paraît cruel ? Les Romains ont aboli ces usages chez toi ? Il est vrai qu’ailleurs ils tombent d’eux-mêmes en quenouille. Il n’y eut que ma mère, ici, pour s’y conformer. Elle repose maintenant au Mont des Justices. Les gens qui travaillaient dans la grotte, ont vu deux colombes s’envoler de la niche, partir vers l’Ouest où sont les Îles du Couchant. Que te semble d’un tel amour ?
— Je voudrais y croire.
— Si j’entre un jour dans l’état de mariage, ce sera comme ma mère au Mont des Justices.
Les mèches sur sa joue ressemblaient à des flammes sur la neige. Dehors, les trompes du vent ronflaient. Regardant Chiomarra, l’écoutant, je me reprenais à espérer.
Une fois, elle garda près d’elle la fille d’un dignitaire et la pria de chanter. À présent encore, je peux fredonner cet air, ces paroles énigmatiques :
« Cygne, mon aimé, songe de l’eau dormante,
Qui t’en vas, poussé par le vent des Îles,
Reste encore un peu, reste sur la rive
Où les étoiles sont les petites fleurs de ma tendresse.
Cygne, mon aimé, plus clair que l’épeautre,
Suave plus que le soleil, ne chante pas encore,
Ne chante pas, reste sur la rive
Où ma voix fera fuir la froide mort.
Cygne, ô cygne aimé, ces lampes éteintes
Sont-elles des paupières fermées au soleil ?
Attends, je te suivrai sur l’autre rive
Où les fleurs sont de timides étoiles.
Cygne tu étais, cygne je suis devenue,
Cygnes nous sommes, plus clairs que l’épeautre,
Plus brillants que le soleil, ailes ouvertes
Au vent qui souffle sur les Îles.