Eldorado
I. Marco
Un village endormi
Un nuage de poussière s’éleva du sol lorsque le jeune homme sauta du
bus. Sans un regard pour le passager qui venait de quitter son véhicule, le
chauffeur, qui avait à peine ralenti, reprit sa route pour s’éloigner
indolemment de ce village abruti de chaleur. Le jeune homme, pantois, fixa
un instant ses pieds ancrés dans la terre battue avant de se mettre en
mouvement.
C’était l’un de ces innombrables hameaux qui émaillaient l’arrière-pays
de Campanie. Il se trouvait parfois un randonneur pour s’égarer au détour
du col de Conza et se pâmer devant le charme de cet ensemble de bâtisses
qui apparaissait sur sa carte sous la forme d’un minuscule point sans nom.
Les maisons dégringolant de la colline et les vignes qui mangeaient les
murets de pierres blanches suscitaient alors des soupirs ravis et des
transports poétiques. À l’automne, les cimes du mont Cervialto se nappaient
d’un manteau neigeux d’une pureté immaculée, dont les pans s’abattaient
sur les toits obliques en hiver comme une mère bordant son bébé d’une
couverture chaude. L’immobilité parfaite d’un paysage si bucolique
évoquait les peintures de grands maîtres impressionnistes ; et quand les
premiers oiseaux pépiaient, l’on franchissait les portes de bois et
empoignait une pioche ou un sarcloir pour réveiller la terre endormie, en
une danse bien orchestrée, un ballet immuable. Les couleurs s’avivaient, le
vert tendre des jeunes pousses tranchait avec le ciel devenu bleu pâle.
Mais cette harmonie et ce calme bienvenus, à l’écart de l’agitation du
monde, ne semblaient nullement apaiser l’âme troublée du jeune homme ;
et le village enclavé au cœur de cette vallée oubliée ne lui apparaissait qu’à
travers une brume opaque. En outre, un œil averti ne s’y trompait pas :
derrière le vernis pastoral, sous la poussière agglutinée au fil des
générations, il décelait l’ennui, un ennui sourd, le terreau de la médisance et
de la mesquinerie. Il repérait, sous les mouvements mécaniques et répétés
des paysans, l’angoisse face à un sol calcaire et cruel, jonché de cailloux,
qui donnait chaque année de moins en moins de fruits. Il considérait la
broussaille des cyprès envahissant les jardins comme une barbe rebelle qui
grattait le menton de l’homme en débâcle, et il devinait, derrière les murs
décrépis, des secrets de famille bien gardés. Des frères se disputaient une parcelle de terrain, bien que chacun eût largement de quoi subvenir à ses
besoins. Dans l’ombre de la pendule, une aïeule n’en finissait pas de mourir,
se desséchant sous le tic-tac impitoyable et sous l’œil avide de ses enfants
espérant l’héritage. Au fond d’un jardin, une fillette frêle et frissonnante
priait, tandis que résonnaient des ordres hurlés par la fenêtre. Un curé aux
épaules lasses attendait tout le jour les pécheurs, seul dans sa petite église
sans vitraux et sans orgue. Quelques vieux se rassemblaient sur la place,
entretenant une convivialité forcée, mais ruminant en silence des jalousies
anciennes et des querelles oubliées. Un maire aviné tentait de maintenir un
semblant de discipline chez ses concitoyens en contenant la violence latente
d’adolescents qui, dès leur majorité, fuiraient vers Salerne ou Naples en
fourrant leurs espoirs et leur faim de vivre au fond d’un maigre baluchon.
Et tout était comme suspendu dans le temps et l’aridité en cet après-midi de
1946.
Le jeune homme qui venait de descendre de l’autocar était parti de
Casalnuovo six ans auparavant, et rien n’avait changé. Une telle inertie,
songea-t-il, aurait dû faire naître en lui une douce nostalgie, une chaleur
réconfortante face à ce village qui l’avait vu grandir : avec une surprise
détachée, il constata pourtant qu’il ne ressentait rien de plus qu’une
impression diffuse d’étrangeté. Il remonta, depuis l’arrêt de car, la rue
principale qui serpentait à flanc de colline. Nul n’avait estimé nécessaire
d’aplanir cet amas de pierres irrégulier qui constituait l’allée, ou même d’y
façonner un escalier afin d’en faciliter le pas : on évitait nids-de-poule et
obstacles sans même y prêter garde. Les villageois n’imaginaient pas
modifier quoi que ce soit à cette rue qui les avait vus grandir, et dont les
aspérités s’étaient par ailleurs souvent révélées utiles quand il s’agissait de
freiner la course d’une bille dévalant la pente ou d’une orange tombée d’un
sac de provisions. Combien de fois le jeune homme lui-même n’avait-il pas
défié Vittorio lors d’un rallye effréné à bord d’une planche sur laquelle il
avait fixé des roulettes qui tressautaient à la moindre secousse ? Il dépassa,
quelque peu rebuté, une décharge jonchée de squelettes de carrioles
percluses de rouille et de meubles dont on devinait à peine l’ossature. Un
masque à gaz était posé sur un petit tas de bois mort. La scène dégageait
une impression de fuite et d’abandon, comme si la guerre avait parachevé la
tâche dûment commencée par le soleil et la sueur. Son échine fut parcourue
d’un désagréable frisson.
Il se rappela que naguère se dressait là une grange déjà vieille, d’où
saillaient des clous et des panneaux bardés d’échardes, et où Vittorio,
Alfredo et lui s’amusaient à cacher les poupées de chiffon jaunâtres des
filles. Lui-même, en essayant de tenir debout sur l’un des cerceaux de
ferraille, vestiges d’on ne sait quelle machine agricole, était un beau jour
tombé d’au moins trois mètres et sa fesse droite s’était colorée d’un
hématome violacé de la taille d’un crapaud. Les genoux des garnements
étaient constamment couverts de croûtes. La mort, en ces temps-là, planait
dans l’arrière-pays campanien telle une parente omniprésente : le père de
Nino, qui l’aidait à la menuiserie, s’était blessé et avait attrapé le tétanos ;
les employés qu’avait rassemblés Mario au sein de sa petite entreprise de
maçonnerie accumulaient les accidents ; le propre père du jeune homme
allait périr de fatigue après une vie de labeur écrasant. Les enfants
attrapaient le croup ou le typhus, la grippe ou la variole… Il fallait alors se
rendre chez le médecin en transportant le malade sur un âne pendant des
kilomètres. La simple évocation de ces multiples dangers secoua
rétrospectivement le jeune homme d’un spasme soudain, et ce fut comme si
une main glacée lui tordait l’estomac.
Néanmoins, ses amis et lui s’en tiraient toujours indemnes, avec de
bénignes égratignures, sans que personne sût comment il était possible que
de tels casse-cou ne se brisent pas les os à chaque nouvelle bêtise. Mais il
était si difficile pour Alfredo et lui de s’opposer à Vittorio, à son énergie
brute, pure ; d’autant que les mères du village fondaient littéralement
devant cette frimousse gouailleuse, ce sourire à mille fossettes et ces yeux
noirs, liquides. Tout lui était pardonné : le linge sali, les vêtements à
raccommoder, les poux qu’il rapportait dans ses boucles soyeuses. Il irait
loin, ce petit, disait-on ; avec ce charme irrésistible, personne ne pourrait lui
dire non. Ses amis, qu’il entraînait sur ses pas en dédaignant leurs
réticences, n’avaient pas cette chance, et ne comptaient plus les sévères
réprimandes de leurs parents. Alfredo restait en général à l’écart de ces
acrobaties, par peur de perdre les épaisses lunettes qui faisaient sa fierté. Le
jeune homme esquissa un sourire attendri en y repensant, même s’il sentait
confusément que ces souvenirs auraient dû déclencher chez lui de plus
fortes émotions.
Cette grange avait été leur refuge secret, leur cachette pour échapper aux
frères Gallone qui les attaquaient en leur lançant des pierres, répétant les insultes les plus vulgaires vomies par leur père à longueur de journée. Ils
s’acharnaient particulièrement sur le potelé Alfredo, brisant ses lunettes et
le forçant à avaler divers insectes – et même, un jour, une limace luisante à
l’intérieur blanc et noir. Alors, les herbes folles fouettant leurs mollets, les
trois enfants fuyaient vers la mansarde presque écroulée dont les occupants,
d’énormes rats des champs aux yeux rouges, s’écartaient à leur vue.
Malheureusement, nul n’avait non plus estimé nécessaire, parmi les
illustres ancêtres bâtisseurs des habitants de Casalnuovo, de doter cette rue,
artère principale et cœur battant des lieux, d’un système d’évacuation. Par
conséquent, des détritus en tout genre flottaient dans les eaux sales que les
ménagères balançaient sans ménagement par la fenêtre, et qu’une brise
chaude comme une haleine bringuebalait çà et là, charriant une odeur
douceâtre de poubelle. Des chattes faméliques aux oreilles râpées gisaient
avec abandon sur les rebords souillés de fientes. Si la rue était déserte, le
jeune homme ne s’y trompait pas : derrière chaque vitre, derrière chaque
voilage, on l’observait. Il constata néanmoins qu’il n’en avait cure.
Il dépassa avec indifférence la maison des Buonanno, dont les volets
étaient fermés bien qu’on fût au beau milieu de l’après-midi. Il se souvint
de la sœur aînée, Nina, qui brodait des motifs s’entremêlant si bien qu’on
les imaginait dessinés par les anges, et dont toute la famille
s’enorgueillissait – alors même que Nina, d’une timidité maladive,
repoussait chaque compliment et n’adressait la parole qu’à sa mère. Sur la
façade d’en face s’écaillaient encore les mots « Il Duce ha sempre
ragione1 », et le jeune homme remarqua, un pincement au cœur, que les
graffiti obscènes qu’Alfredo et lui avaient gravés par-dessus avaient mieux
résisté aux outrages du temps que le message officiel. Là, la rue bifurquait
légèrement à droite, tandis qu’à gauche un chemin menait vers le champ des
Gallone, où travaillaient le père et ses fils aînés. Ces derniers, deux brutes
épaisses et illettrées dont il ne fallait pas croiser le regard quand elles
avaient trop bu, portaient perpétuellement sur eux l’odeur des feuilles de
tabac qui séchaient partout sur leur propriété. L’un d’entre eux avait un jour
laissé entendre qu’il avait séduit la petite Rita alors qu’elle n’avait pas
douze ans.
Par réflexe – ses pas ayant conservé la mémoire de ses habitudes –, il
tourna à droite pour rejoindre l’école municipale, où les résidus d’affiches
lacérées représentaient à grand-peine un garçonnet aux traits aussi durs que ceux d’un adulte. Ce visage fermé suscitait un malaise qu’il était ardu de
cerner, et le jeune homme, malgré toutes les années qui s’étaient écoulées,
se sentit nauséeux en l’apercevant : un observateur aguerri attribuerait cette
réaction à la cruauté de l’expression, si peu naturelle pour un enfant de cet
âge. Il s’agissait de Balilla, le célèbre petit Piémontais qui, deux siècles plus
tôt, avait repoussé l’armée autrichienne qui s’avançait sur Gênes d’un jet de
pierre. Un jeu très populaire chez les écoliers était d’ailleurs de reproduire
la scène sous les cris « Che la rompa2! » Mais comment s’identifier à un
héros de guerre lorsque, comme Alfredo ou le petit Gino, qui trottinait tout
le temps derrière eux, l’on ne savait distinguer le tableau noir sans
d’épaisses lunettes ? Comment chantonner des comptines sanguinaires
lorsqu’il était bien plus drôle de cacher les poupées de chiffon des filles sur
le toit de l’école, ou de grimper à l’arbre au centre de la cour, dans l’espoir
d’y savourer quelques mûres acidulées ?
Le jeune homme osa un coup d’œil par-dessus le muret, simplement pour
vérifier si les uniformes avaient été remplacés, ou bien si un grand m ornait
encore la chemise brune des enfants, mais il ne vit rien d’autre qu’un espace
déserté, accablé par la chaleur et le silence pesant. Il se demanda si son vieil
instituteur, une personne affable qui oscillait en permanence entre la
sévérité face à l’impertinence de ses écoliers et son enthousiasme devant
l’inventivité de leurs jeux, était en vie. Les dernières années, le ravissement
qui s’épanouissait sur ses traits quand il assistait aux fantaisies infantiles de
ses élèves avait semblé, dans un second temps, se teinter de crainte. Cette
sensation s’était accentuée après la visite d’un haut fonctionnaire de la
région, lorsque le jeune homme préparait l’examen pour entrer au collège :
si ses amis et lui n’avaient pas modifié leurs habitudes, le changement
d’atmosphère était devenu palpable pendant les mois suivants. Les activités
sportives avaient pris une orientation belliqueuse, et chaque jeu était
dorénavant le prétexte de compétitions et de classements. Un véritable culte
du corps s’était développé. Gino, qui était plus petit qu’eux, subissait des
brimades que l’instituteur résigné n’interrompait plus que rarement. Cette
pensée, comme les autres, glissa sur le jeune homme avant de s’évanouir
dans les airs.
À cet endroit, la rue s’élargissait jusqu’à se transformer en une place
bancale qui voyait deux institutions s’affronter dans un duel digne des
westerns que l’Italie enviait encore à l’Amérique. D’un côté se dressait l’église, fierté des villageois qui se targuaient de la fréquenter assidûment,
dont le fronton modeste, d’un orange usé, n’était percé que de rares
ouvertures sans vitre. Par un curieux agencement architectural, elle était
constamment plongée dans l’ombre et aurait semblé à l’abandon si le curé
ne penchait pas par moments réguliers sa haute carrure par la porte d’entrée,
son œil circonspect balayant la place. C’était un homme qui tenait la
patience pour vertu la plus élevée : chaque jour passé dans cette tanière à
attendre ses « âmes perdues », comme il les nommait d’un air indulgent et
moralisateur à la fois, était pour lui un pas de plus vers l’absolution. Car cet
Italien sans âge, dont la tête s’enfonçait dans les épaules comme s’il était
dénué de cou, et dont tous les gestes dénotaient un engoncement rigide dans
des principes immuables, ne souhaitait rien tant que rejoindre son Créateur.
Son désespoir croissait lorsqu’il constatait chaque année que de moins en
moins d’enfants s’inscrivaient au catéchisme, et que les familles poussant
leur progéniture à la communion n’agissaient ainsi que par souci d’étaler
devant leurs voisins leur piété exemplaire. Il officiait sans passion des
mariages d’intérêt. Il ne comptait plus les éclats de voix et les disputes
advenant aux enterrements dans un langage de charretier et, accablé, il
assistait impuissant à l’abandon de toute retenue des petits qui singeaient les
pulsions animales des grands. Au fil des ans et à mesure que son église se
vidait, le brave curé s’éloignait davantage de ses brebis ; et s’il conservait
une cordialité et une dignité propres à sa fonction, il s’était peu à peu
convaincu que Dieu avait délaissé sa paroisse. Les rares habitants qui
s’adressaient à lui en recherche de réconfort se heurtaient à une porte close
et muette.
De l’autre côté de la place se tenait le véritable centre du village : avec
ses quelques tables de bois collant, ses chaises branlantes et ses mégots de
cigarette tapissant le trottoir, le bistrot, au lieu de vin de messe, proposait
une bière tiède et des cafés tout le jour. C’était Marcello Milo qui gérait, à
l’époque, le bar ; et la pancarte surplombant l’entrée et encadrée de deux
lampadaires affichait encore « Bar Milo », même si la rouille avait eu raison
du dernier o. Là aussi, les volets étaient clos, et aucun siège ne ployait sous
la pose arrogante d’un paysan avachi. D’ailleurs, la majorité du mobilier
extérieur avait disparu, probablement volé.
Le garçon, curieusement désorienté, buvait une gorgée d’eau dans la
fontaine attenante au bar lorsqu’il entendit une voix grelottante mais puissante appeler son nom, qu’elle énonça sur un ton interrogatif :
– Marco ?
Il se retourna lentement, interdit : sur le pas d’une maisonnette tassée au
fond d’une impasse, devant laquelle séchait un linge d’une propreté
relative, se tenait une femme vêtue d’une robe de toile grossière, ceinte
d’une cordelette, qui bâillait au niveau de sa poitrine tombante. Les
sandales qui chaussaient ses pieds laissaient dépasser des ongles noircis.
Son corps était étrangement potelé ; ses bras courtauds s’achevaient par de
petites mains aux doigts recroquevillés. Sur ce tronc massif était posée une
tête au visage sillonné de rides, dont la vieillesse tranchait avec l’apparente
solidité de sa silhouette. Ses cheveux, étonnamment épais et d’un blanc
étincelant, étaient rassemblés en un chignon sur la nuque. Des yeux
engoncés dans leurs orbites et cernés d’ombre se plissèrent pour mieux voir
cet étranger qu’elle pensait cependant reconnaître, et sa lèvre inférieure
pendit en une moue incrédule. À la vue de cette silhouette de gnome, le
jeune homme, loin de ressentir un quelconque dégoût, se sentit au contraire
comme ranimé.
– Marco, c’est bien toi ? Comme tu as maigri !
– … Nonna ? articula-t-il en clignant des paupières.
Elle éclata d’un rire grave et hoquetant, et le doute ne fut plus permis :
dans ce croassement résidait toute l’enfance de Marco. Enfin, il observait
un émoi, un semblant d’affection, faire tressaillir son cœur – car en dépit de
la résurgence de souvenirs évocateurs, il se sentait comme engourdi. Ce rire
de corbeau, raillé mais redouté par tous les garnements du village, avait
bercé ses jeux et ses promenades. Il retentissait lorsqu’un écolier était rossé
par le professeur dont il avait séché la classe, ou quand le curé sermonnait
l’ivrogne qui s’effondrait en pleine messe ; il perçait à la vue d’un combat
entre chatons affamés pour un quignon de pain, et troublait parfois le
silence d’une soirée de semaine sans raison apparente – par l’évocation
d’un souvenir manifestement désopilant ? Ce rire ponctuait les menus
événements du quotidien et s’abattait sans distinction sur les jeunes comme
sur les adultes, sur les riches comme sur les pauvres. Ce rire était l’hymne
de Casalnuovo, le sceau qui le différenciait des autres patelins qui
émaillaient la montagne, et la preuve donnée à Marco qu’il était bien rentré
chez lui.
La nonna était la doyenne du village et la grand-mère d’Alfredo, mais en
réalité, tous la considéraient comme leur propre aïeule et par conséquent
l’appelaient ainsi. Marco s’approcha lentement de la vieille femme dont on
avait, elle la première, cessé de compter les anniversaires et qui semblait
aussi immortelle qu’imperturbable. Elle prit son visage entre ses mains
courtes et bouffies par une vie de labeur : la caresse le fit frémir de plaisir.
Le regard de la nonna détailla l’épaisse chevelure brune du jeune homme,
son front droit, ses sourcils fournis et la mèche qui tombait sur ses yeux
doux ; elle se plongea dans ses iris couleur ambre qui lui donnaient un air
pensif et à mille lieues de là. Malgré son commentaire inquiet, elle
remarqua rassérénée la mâchoire carrée, les épaules élargies, les muscles
ronds et les lèvres pleines : l’adolescent dont elle se souvenait était devenu
un adulte costaud et râblé, et les privations qu’il avait dû subir et qu’elle
n’osait imaginer avaient simplement creusé ses joues et fait saillir ses côtes.
Elle éclata de nouveau d’un croassement sonore et l’entraîna dans son antre
dans l’objectif de le nourrir jusqu’à ce qu’il criât grâce. En victime
consentante, Marco, esquissant un sourire réservé, se soumit à la logorrhée
de la nonna qui, après toutes ces années, n’avait toujours pas la langue dans
sa poche.
– Bien sûr, tu ne verras sans doute pas beaucoup de jeunes gens ces
prochains jours, ne t’en étonne pas ; ceux que la guerre a épargnés sont
encore sur le front, ou bien on ne sait où, il semblerait que les combats ne
prennent en réalité jamais fin, et les nouvelles peinent à arriver jusqu’ici ;
nous n’avons appris qu’à l’hiver 44 que nous avions changé de camp, et
aujourd’hui, celui qui affirme avec certitude que l’armistice est
définitivement acté se berne lui-même ; et puis, ceux qui ont été réformés
ont été réquisitionnés pour aller reconstruire les villages alentour qui ont
subi les bombardements ; heureusement qu’ici, nulle bombe n’est tombée,
nous sommes si insignifiants pour notre plus grande félicité, nous avons été
oubliés par l’ennemi, ou bien les Alliés, je ne sais plus…
– Et Alfredo ?
La nonna suspendit son souffle l’espace d’un instant puis soupira d’un air
vague, empreint de tristesse.
– Sa mère n’a plus de nouvelles. On n’en a aucune de Vittorio non plus.
Marco accusa le coup, et il lui sembla qu’une trappe s’ouvrait, béante,
dans sa poitrine. Il n’avait rien ressenti à son retour dans le village qui l’avait vu naître. Bien sûr, il se souvenait de chaque escalier, chaque recoin,
chaque intersection. Il reconnaissait les arcades dont l’ombre abritait les
travailleurs en pause, les balcons disparaissant sous le linge étendu par les
grand-mères, le soupirail par lequel Vittorio avait un jour laissé tomber
toutes ses billes sans pouvoir les récupérer, et même la devanture du
cordonnier où le cheval des Rossi avait mâchonné une magnifique paire de
chaussures en cuir fabriquées sur mesure par les frères Romano, un incident
à l’origine d’une longue querelle entre les deux familles. Rien n’avait
changé, bien qu’en réalité, rien n’était plus comme avant ; et Marco
n’éprouvait aucun plaisir à parcourir ce pays aride et abandonné de Dieu.
Depuis qu’il avait reçu l’autorisation de rentrer chez lui, il baignait dans un
nuage flou, détaché de tout ce qui l’entourait. C’était comme s’il flottait en
pleine illusion. Il arrivait fréquemment qu’il se demandât s’il n’était pas en
train de rêver et si, à son réveil, il ne se retrouverait pas plongé dans le
chaos du champ de bataille. Il se sentait comme en sursis, et il importait
qu’il ne s’impliquât pas trop, de peur d’être de nouveau transporté dans la
furie. Mais la sentence implacable de la nonna, en scellant le destin de ses
plus chers amis, sonna le glas de sa léthargie : son pouls ralentit, ses jambes
s’alourdirent, plombées par ce brusque rappel à la réalité. Sa voix trembla
lorsqu’il salua la nonna avant de sortir de chez elle, le regard flou. Le fruit
blet qu’il venait de croquer roula sous la table.