Eldorado
Interlude
Nous rêvons tous d’une terre promise qui comblerait nos désirs les plus
secrets et nos fantasmes les plus enfouis. Un horizon, lointain, mais
accessible si l’on s’en donne les moyens, un lieu où tout deviendrait
possible. Nous cherchons à toucher du doigt cette contrée mythique, ce
mirage, ce fantasme que nourrit chacun d’entre nous : cet Eldorado.
C’est ainsi que nous acceptons notre routine harassante. C’est ainsi que
nous supportons l’usure de notre quotidien. C’est ainsi que nous trouvons
un sens dans les gestes que nous accomplissons jour après jour. Grâce à cet
endroit magique, mirifique et mirobolant, dont les contours restent flous
dans un coin de notre esprit, mais qui, on s’en persuade, existe bel et bien,
au moins à l’état de projet.
Est-ce notre condition humaine qui nous condamne à une perpétuelle
insatisfaction ? Sommes-nous dans l’incapacité de simplement nous asseoir
et de contempler ce que nous avons, de savourer l’air que nous respirons et
d’écouter le battement de notre sang dans nos veines ? Inexplicablement,
nous sommes poussés à chercher toujours plus, toujours mieux, à fuir ce
que nous considérons comme acquis pour conquérir d’autres territoires
exotiques et lointains.
Certains puisent leurs forces dans l’accomplissement de leur destin, en
agissant selon la coutume, selon les attentes de leur société ou de leur
famille. Pourquoi se penser au-dessus des lois et des dieux, clament-ils ; si
chacun garde sa place, ainsi le monde pourra tourner. Mais d’autres piaffent
d’impatience, peut-être par égoïsme, peut-être par nature. Ils sont
fondamentalement et intrinsèquement poussés à la rencontre, à la
confrontation, au changement, parfois au mépris du confort apporté par
l’immobilité, la stabilité et la sécurité. Qui peut bien les blâmer : n’est-ce
pas ce qui nous rend vivants, après tout ? Notre curiosité n’est-elle pas la
plus belle preuve de cette force vitale qui nous anime ?
Le voyage est le plus sûr moyen de trouver son Eldorado. C’est en
voyageant que l’on bouleverse ses convictions et que l’on fait connaissance
avec cet être que l’on nomme moi. Les obstacles sont nombreux, mais
aisément contournables par qui veut aller jusqu’au bout. Le plus dur est de discerner ce qui motive un tel mouvement : l’ambition ? la peur ?
l’impression de manquer l’événement, de ne pas participer à l’histoire ?
l’envie ? ou bien l’amour ?