Eldorado
II. Gina
Grands projets
Un sourire éclatant illuminait le visage de Gina tandis qu’elle sautillait
sur le chemin pavé en rentrant chez elle. Sa main droite agrippait un papier
rose, si serré que les jointures de ses longs doigts en étaient blanchies. Ce
papier était, en ce jour ensoleillé de 1971, son bien le plus précieux. Certes,
du haut de ses vingt et un ans, elle ne possédait pas grand-chose : elle vivait
dans la maison de ses grands-parents, partageait la chambre de sa mère et se
vêtait des anciennes nippes de celle-ci, qu’elle rapiéçait tant bien que mal.
Si elle l’assistait parfois dans divers travaux de broderie, elle ne percevait
pas de salaire, se satisfaisant du gîte et du couvert dans le cocon familial.
Aujourd’hui était donc son premier pas vers une autonomie, une liberté
qu’elle appelait de toutes ses forces.
Face à l’air sévère de l’examinateur, Gina avait eu comme un creux dans
la poitrine ; le trac l’avait saisie, bien qu’au cours de son test de conduite
elle eût conservé un calme olympien, en dépit des remarques de l’homme
rougeaud qui rechignait explicitement à voir une femme, volant en main, se
rendre maîtresse de la direction d’un véhicule. Gina était la première
représentante de la gent féminine avec qui il montait en voiture. Sa rudesse
dissimulait une appréhension face à cette potentielle hystérique qui se
prenait pour un garçon, mais qui flancherait probablement au premier
obstacle rencontré sur la route, et il aboyait des ordres d’un ton sec, se
délectant avec fureur du moindre écart. Mais la jeune fille ne s’était pas
laissé intimider, avait conduit avec fluidité et concentration, et passé haut la
main l’exercice, quand plusieurs de ses camarades avaient été recalés. Le
demi-sourire complice de la directrice de l’auto-école, une femme aux
sourcils perpétuellement froncés, tandis qu’elle lui tendait le précieux
document l’avait emplie d’une sensation de plénitude et de fierté telle qu’il
lui avait semblé faire le trajet retour sur un léger nuage.
En arrivant devant la charcuterie, elle posa un baiser sur le front d’un
vieil homme aux paupières tombantes installé au milieu des saucisses et des
œufs. Il accueillit sa petite-fille d’un hochement de tête avant de se
replonger dans une somnolence à l’antithèse de l’état d’excitation de Gina.
Elle franchit la porte et pénétra dans le salon, dont les volets avaient été
tirés pour garder la fraîcheur. Une table recouverte d’une toile cirée immaculée occupait le centre de la pièce, et au fond trônait une armoire en
bois massif qu’alourdissaient des assiettes de porcelaine et des plats de
toutes tailles. La grande nouveauté était le réfrigérateur d’un blanc cassé qui
s’imposait à côté de l’entrée, comme pour annoncer aux invités qu’ils
arrivaient dans l’antre de la modernité. Il s’agissait d’un don de la part de
l’un des innombrables prétendants de sa mère ; celle-ci, quand elle ne se
pensait pas observée, n’hésitait pas à utiliser ses charmes d’un air
faussement chaste qui rendait les hommes enclins à la dépense. Si ses
grands-parents ne posaient jamais de questions, se contentant dans leur
sagesse paysanne d’accepter ce qui leur était offert, Gina, sarcastique,
interrogeait souvent sa mère pour savoir d’où venaient tel argent, tel
meuble, tel appareil. Celle-ci se drapait alors dans une dignité offusquée et
se lamentait, geignant et plaidant qu’au vu de toutes les souffrances qu’elle
avait endurées, elle méritait bien qu’on lui accordât quelques faveurs.
Les jambes fines de Gina grimpèrent les escaliers quatre à quatre jusqu’à
la chambre à coucher, et elle s’étala sur le lit impeccablement fait avec un
long soupir d’aise, étourdie de félicité, sans parvenir à cesser de sourire. Ses
grands yeux fixaient le plafond, imaginant les aventures et les virées qui
l’attendaient à bord de la Fiat 500 que Fabio Buonanno avait promis de lui
céder. La petite voiture en pot de yaourt serait-elle assez puissante pour lui
permettre de se rendre en France ? Et pourquoi pas en Europe ? Son horizon
s’était considérablement élargi : elle pouvait rouler jusqu’à Istanbul si elle
le voulait, songea-t-elle euphorique. Dommage que le Brésil ne soit pas
relié à l’Italie par un long pont surplombant l’Atlantique… Soudain, sa
bouche s’arrondit en un O d’inquiétude : il fallait ranger le sésame dans un
endroit sûr. Sautant sur le sol, elle balaya la pièce du regard sans parvenir à
trouver une cachette adéquate. Elle fit quelques pas, et sous son pied le
parquet clair grinça. Elle s’accroupit, déplaça une latte branlante en glissant
un ongle dans l’interstice, et dissimula en dessous le papier rose plié et
replié. En repositionnant le morceau de bois de ses longs doigts, elle
constata avec satisfaction que l’on n’y voyait que du feu.
Refrénant à grand-peine son envie de danser et de crier, elle se mit aux
fourneaux en attendant le retour de sa famille. Son pas virevoltait sur la
dalle, la conduisant jusqu’à l’étal à viande où elle chipa un reste de
mortadelle, qu’elle découpa en tranches si fines qu’elles en devenaient
transparentes ; quelques olives, des tomates juteuses et gorgées de soleil, un quart de fromage de bufflonne tourbillonnèrent pour s’organiser dans un
saladier orné d’une frise bleue ; le nectar doré d’un filet d’huile vint napper
le tout. Ses gestes, lorsqu’elle concoctait le repas, étaient ceux d’un chef
d’orchestre exécutant une symphonie. Elle était ainsi, Gina : dans une
constante bonne humeur, l’œil pétillant, pressée de vivre et vive comme un
oiselet tombé du nid.
Elle était arrivée trois semaines avant le terme, avide de croquer à pleines
dents ce monde qu’elle avait tant attendu ; un bébé rieur, quoique sujet à des
crises aussi soudaines que passagères. La petite fille éveillée était devenue
un véritable garçon manqué, dont la passion consistait à démonter tous les
objets de la maison, sous le regard affligé de sa mère pour qui tant de
bricolage n’était guère féminin. Les années s’étaient écoulées, et Gina avait
poussé comme une longue tige, ses membres s’étaient affinés encore
davantage et il avait fallu réajuster les robes de sa plantureuse mère afin
qu’elle ne flottât pas dedans. Son grand-père, cantonné à son étal, restait au
soleil, tenant la charcuterie où personne ne venait faire ses courses ; et la
maison s’était peu à peu transformée en un gynécée où la petite Gina était
choyée par une grand-mère qui lui passait toutes ses excentricités, et une
mère qui se faisait un devoir de réussir son éducation selon de stricts
principes. Sa fille irait bien plus loin qu’elle-même, elle se le promettait
intérieurement ; elle se voyait en elle, projetait ses désirs et ses peurs, par
procuration. Gina deviendrait une femme accomplie, une bonne ménagère,
une épouse attentionnée et une mère dévouée.
Le seul problème était que l’économie domestique ne passionnait que
modérément Gina : si elle aidait bien volontiers à s’occuper de la maison,
les laborieuses explications maternelles au sujet du lustre d’un verre, du
cirage d’un sol ou de la reprise d’une chemise lui arrachaient des
bâillements étouffés. Après le lycée, on avait essayé de lui proposer,
puisqu’elle tenait tant à apprendre quelque chose, une formation de
sténodactylographie, sans succès : la jeune fille, bien qu’ouverte et à
l’écoute, ne semblait jamais s’intéresser à quoi que ce soit. Elle avait alors
glissé dans une sorte de torpeur étrange, qui avait surpris tout le monde, elle
la première, et l’avait empêchée de se concentrer sur la suite de ses études.
Dès lors que sa mère avait le dos tourné, cependant, elle feuilletait le carnet
de sa grand-mère, qui gérait les comptes de la charcuterie et s’occupait de
l’approvisionnement, tâches qui lui avaient nonchalamment été déléguées, mais dont elle s’acquittait avec brio. Si l’on avait demandé à la mère Costa
la nature de son travail, elle aurait modestement baissé la tête et nié la
moindre ingérence dans l’entreprise de son mari, qui n’avait certainement
pas besoin d’une bonne femme pour mener son affaire. Et pourtant, sans le
carnet, sans l’œil avisé et le sens de l’organisation de cette femme tassée sur
elle-même et effacée, sans son acuité et son habileté à déceler le plus petit
déséquilibre dans les colonnes de chiffres griffonnés avec application, la
boutique, qui n’attirait pas les foules, aurait périclité, laissant la famille sans
aucun moyen de subsistance depuis bien longtemps.
Ce n’était pas que Gina exprimait un désintérêt méprisant pour les
questions du foyer ; la semaine passée, ayant noté que de l’évier perlaient
des gouttes d’eau, elle avait par exemple pris les choses en main. En
étudiant la façon dont les conduits s’imbriquaient, la jeune fille avait mis le
doigt sur l’anomalie, s’était procuré un nouveau joint ainsi qu’une extension
de tuyau en cuivre, s’était fait expliquer le processus par Fabio et, munie
d’une clef à fourche, avait démonté puis revissé le tout, tout en riant
intérieurement en imaginant la réaction épouvantée qu’aurait sa mère si elle
la surprenait les mains dans la crasse. Gina adorait comprendre comment
fonctionnaient les machines, les installations et les mécanismes qui
l’entouraient, et, feignant le badinage, elle s’aventurait par moments autour
des fermes du voisinage afin d’observer, d’examiner et d’analyser comment
les hommes du village s’y prenaient pour relancer un moteur, vidanger
l’huile, graisser un engrenage. C’était d’ailleurs ainsi qu’elle avait
sympathisé avec Fabio et ses frères ; le jeune homme, du haut de ses
trente ans, avait hérité de ses parents une habileté telle qu’il vendait ses
services de mécanicien auprès des habitants de Casalnuovo. Passionné de
voitures, on le trouvait en général enfoui sous la dernière carcasse qu’il
avait récupérée pour la retaper. L’habileté de la fille Acampora lui plaisait :
enfin une jeune femme qui cherchait à comprendre l’origine d’une panne au
lieu de s’en plaindre ! Dès lors, il avait mis à profit l’adresse et la curiosité
de Gina en la prenant sous son aile ; elle l’assistait lors de réparations
diverses, de petits travaux de bricolage, ou bien quand il fallait se procurer
une pièce détachée dans la décharge non loin, parfois même sans que Gina
ne réclamât jamais le moindre salaire… Comme si l’apprentissage lui
suffisait. Décidément, c’était une drôle de fille.
Une voix traînante se fit entendre au loin, et Rita, après avoir salué
distraitement son père, franchit le seuil de la maison. Elle embrassa d’un air
absent Gina, avant de la toiser, comme elle le faisait régulièrement, d’un œil
calculateur. Le contraste était saisissant, entre cette femme naguère belle,
mais qui semblait aujourd’hui fanée et languissante, et sa fille lumineuse,
pleine d’énergie, qui peinait à contenir sa joie nouvelle. Mais Rita était
aveugle au rayonnement de ce bouton de rose, et elle évaluait d’une moue
experte la poitrine maigre, les clavicules saillantes qui bosselaient la gorge,
la peau tendue sur les épaules osseuses que caressait une chevelure épaisse
d’un noir de jais, les pommettes enfantines, soupirant de dépit face à un tel
manque de féminité. Ce n’était pas faute de nourrir cette gamine : mais
malgré son bon coup de fourchette, elle n’avait jamais réussi à s’arrondir là
où il le fallait. Comment allait-on bien pouvoir la caser ?
– Y paraît que t’étais encore fourrée chez la folle, hier ?
– Maman, ne l’appelle pas comme ça, répliqua Gina d’un sourire
indulgent – aujourd’hui, elle ne s’agacerait pas pour si peu.
– J’me d’mande juste c’que la vioque et toi pouvez bien avoir à vous
raconter, c’est tout.
– Elle avait besoin d’un coup de main avec sa lessive…
Ce n’était pas vraiment un mensonge. Gina, en rendant visite à sa grand-
mère paternelle ce matin-là, s’était aperçue du désordre plus prononcé qu’à
l’ordinaire qui régnait dans la maison. Elle avait compris, aux yeux désolés
de la vieille, que le lave-linge était tombé en panne, d’où les piles de draps
qui jonchaient le salon. Il était pourtant neuf, ayant remplacé la lessiveuse,
grand baquet où l’on plaçait auparavant le linge et l’eau, depuis l’année
dernière. La plupart des femmes à Casalnuovo devaient encore se contenter
de ces larges récipients d’acier où il fallait faire bouillir la lessive : la fille
Marino avait d’ailleurs récupéré celle de la mère de Marco, qui n’en avait
plus l’usage. Avec la force centrifuge des machines à laver, il était
désormais possible d’essorer sans effort les vêtements, qui séchaient ensuite
en un claquement de doigts.
Attendrie par le désarroi de sa grand-mère et déterminée à lui apporter
son aide, Gina s’était donc penchée sur le problème : elle avait d’abord
essayé d’actionner l’appareil, dont le tambour ne s’était rempli que d’un
mince filet d’eau, ce qui l’avait intriguée. Elle avait vérifié que le robinet
d’arrivée était bien ouvert au maximum en déconnectant le tuyau d’alimentation de la machine et en plaçant un seau sous celui-là : un jet
clair s’était écoulé. Le souci venait par conséquent dudit tuyau. Elle s’était
aperçue en effet qu’il était légèrement pincé à son extrémité. Fronçant le
sourcil, mais satisfaite d’avoir trouvé l’origine du dysfonctionnement, elle
avait montré la partie pliée à sa grand-mère et lui avait assuré qu’elle lui
trouverait une pièce de rechange sans tarder. La vieille avait battu des mains
avec un grand sourire, affichant ses petites dents bien alignées. Chaque
visite de sa petite-fille l’emplissait de joie, qu’elle manifestait par une
réaction excessive à tout ce que celle-ci lui racontait.
– Elle devrait d’mander à son ouvrier d’l’aider… Tous les vieux du
village sont aux p’tits soins pour c’te vieille bique, à croire qu’y z’en sont
encore amoureux, elle est pourtant plus bien fraîche, ricana Rita.
Son gloussement mauvais laissait percer la jalousie qu’elle éprouvait à
l’égard de la mère de son ancien amant. Ce sentiment, qui ne semblait pas
justifié, s’expliquait néanmoins aisément. Si Rita, avec ses vingt ans de
moins, avait conservé ses formes de jeune femme, son visage était marqué
par les griefs et les déceptions, alors que chez sa belle-mère
transparaissaient une candeur et une ingénuité qui teintaient son regard
d’une fraîcheur inaltérable et rappelaient à tous ceux qui l’avaient connue sa
grande beauté d’autrefois. De toute façon, Rita était constamment dévorée
par l’envie. Pourtant, sa vie durant, on s’était occupé d’elle : quand elle était
tombée enceinte, ses parents s’étaient laissé attendrir par sa posture éplorée
de vierge flouée, et ne lui avaient pas adressé le moindre reproche. Gina les
soupçonnait de s’être secrètement réjouis de cette nouvelle, épris qu’ils
étaient de leur si jolie fille, et somme toute soulagés qu’elle ne quittât pas le
foyer familial.
Gina ouvrit la bouche pour défendre sa grand-mère, avant de se raviser
en rongeant son frein. Rita mettait un point d’honneur à avoir le dernier
mot, cela la réjouissait et adoucissait son caractère quelques instants.
Parfois, sa mère l’irritait au plus haut point, par la façon qu’elle avait de se
poser en victime du sort et son incapacité à rebondir. Lorsqu’elle
s’embourbait dans ses discours moralistes, Gina lui trouvait un air
prématurément vieilli, asséché. Cette femme n’avait-elle donc aucun rêve,
aucun projet, aucune source de joie ? Se complaisait-elle uniquement dans
l’auto-apitoiement et la médisance ? Elle s’en voulut aussitôt d’avoir formé
de telles pensées : si Rita vivait dans le passé, un passé qu’elle aimait à romancer à souhait, c’était parce qu’elle était consumée de regrets. Elle
restait ainsi bloquée dans ses années de jeunesse, quand l’avenir lui souriait
et que tous les garçons lui couraient après. Si des principes sans joie
dictaient sa conduite, c’était qu’on ne lui avait jamais donné l’occasion – ou
bien ne l’avait-elle pas saisie ? – de développer une passion autre que la
création d’un foyer traditionnel. En raillant la mère de Marco à cause du
respect que les hommes lui portaient, ce qu’elle exprimait réellement,
c’était la douleur qu’elle ressentait à l’idée qu’elle-même ne profitait plus
de ces attentions. L’âge et les années qui s’écoulaient étaient pour Rita tels
des coups assenés sur la cloche de l’église, inéluctables et violents. Et cette
femme, qui n’avait pas cinquante ans, adoptait des postures de sage, se
confortant dans des opinions éculées.
Ils passèrent à table, et Gina écouta d’une oreille exaspérée Rita se
plaindre de l’attitude de la petite amie du jeune Gallone, enceinte jusqu’au
cou de son troisième enfant alors que le couple vivait dans le péché – au
grand désarroi de Rita, pour qui cet état de fait démontrait à quel point la
société se délitait. Cette pimbêche s’était permis de l’ignorer dans la file
d’attente devant la nouvelle supérette qui avait ouvert près de l’église !
Mais lui, pourtant, quel bel homme, quel dommage de le voir se perdre
ainsi dans les bras d’une fille légère ! Et elle s’égara dans les méandres de
ses colportages. Il arrivait toujours les mésaventures les plus futiles à Rita
lorsqu’elle sortait faire des courses.
Il faut dire que depuis l’après-guerre interminable, auquel avait succédé
le miracle économique des années 1960, de plus en plus de produits, dont la
consommation était encouragée, étaient disponibles. Ainsi, les cuisines
américaines, les appareils électroménagers et les contenants en plastique
avaient fait irruption dans le quotidien des Italiens du Sud, au grand dam de
Rita, qui s’offusquait qu’une femme au foyer estimât avoir besoin de tant
d’aide – avant de se joindre à la foule pour se ruer dans les supérettes. Le
vecteur le plus efficace de cette nouvelle tendance était la télévision – et ses
annonces publicitaires. Depuis que Sergio Milo, qui gérait à présent le bar
du village, avait fait l’acquisition d’un poste – oubliant par conséquent de
replacer le o de Milo qui était de nouveau tombé de l’enseigne –, les
familles entières affluaient dans l’établissement pour s’agglutiner devant
l’écran. Les jours où le SSC Napoli défiait la Juventus ou le Milan, c’était
une véritable convergence entre jeunes et vieux, entre paysans et ouvriers, qui ne faisaient plus qu’un lorsqu’il s’agissait d’encourager Altafini ou
Sívori, que tous s’accordaient à ériger meilleur joueur de tous les temps.
Sergio, qui avait littéralement doublé de volume, accueillait avec bonhomie
ces nouveaux consommateurs, à qui la publicité qui émaillait les matchs
donnait soif.
Rita semblait en avoir fini avec le flot ininterrompu de ses griefs quand
Gina, après une longue inspiration destinée à l’armer de courage, prit la
parole.
– Vous n’allez pas me demander ce que j’ai fait aujourd’hui ?
– Voyons, ma fille, tout n’tourne pas autour de toi ! Quel orgueil… Tu
sais, sermonna Rita en pointant un doigt de professeur vers Gina, les
hommes, y z’aiment pas les prétentieuses.
– Aujourd’hui, insista Gina en ignorant délibérément sa mère et en
s’adressant à ses grands-parents tout étonnés d’être sollicités, j’ai passé mon
permis de conduire.
Un silence accueillit cette nouvelle. Rita éclata d’un rire un peu forcé, qui
fit tressaillir son père. Elle choisit d’adopter un ton désabusé et légèrement
méprisant.
– Mais ma pauvre enfant, qu’ess’tu vas bien faire de ça ?
– Eh bien, je vais me procurer une voiture et me rendre à Grenoble pour
pouvoir commencer mes études ! lâcha Gina d’une voix qu’elle aurait
souhaitée plus détendue.
– Des études ?
– Maman, je t’en ai parlé, soupira Gina. Tu sais, le cursus qui m’intéresse
à l’université de Grenoble…
– Oui, oui, j’me souviens bien d’ces bêtises, mais je pensais qu’c’était
qu’une passade ! Tu disais ça comme ça, juste parce que t’as lu un article
sur les sportifs, là, ou j’sais plus…
– Les Jeux olympiques, interrompit Gina, toute rouge.
Elle s’en voulait de céder à l’irritation que suscitait en elle le moindre
échange avec sa mère.
– Je t’ai simplement parlé des Jeux olympiques pour que tu situes la ville
où je vais étudier, maman. D’ailleurs, je n’arrive toujours pas à comprendre
comment tu as pu ignorer cette information, avec tout le battage que les
journaux en ont fait. Ni comment tu peux ne pas savoir où se trouve Grenoble, soit dit en passant, articula-t-elle sans parvenir à dissimuler son
agacement.
– Oh, excuse-moi, mademoiselle-je-sais-tout ! T’es si intelligente, c’est
incroyable qu’tu penses qu’t’as b’soin d’étudier encore plus ! persifla Rita,
alors que les grands-parents se tassaient sur leur chaise comme pour essayer
de disparaître sous la table.
– Maman, je ne vais pas rester à Casalnuovo toute ma vie. Je suis
majeure, je me suis inscrite à l’université et j’ai été reçue, il ne me manquait
plus qu’un moyen de m’y rendre, et tu m’as bien fait comprendre qu’il ne
faudrait pas que je compte sur toi. Alors voilà, conclut Gina d’un ton qui
signifiait que rien ni personne ne pouvait interférer avec sa décision.
– Si tu crois que j’vais te prêter des sous pour acheter une bagnole, tu
t’trompes lourdement, répondit Rita d’un air malveillant, pour clouer le bec
à sa fille.
– Fabio m’a promis qu’il me donnerait sa vieille Fiat 500 pour me
récompenser de mon aide. En plus, j’ai économisé pas mal d’argent avec les
petits travaux que j’ai faits pour lui ces derniers temps. Ne t’inquiète pas, je
ne compte pas te demander quoi que ce soit.
Le reste du déjeuner se déroula dans un silence entrecoupé par le
cliquètement des couverts de ses grands-parents et les grognements de sa
mère, qui sous-entendait qu’à son avis, un tel cadeau devait bien avoir été
gagné d’une façon pas très propre. Gina, indifférente, laissa libre cours à ses
rêveries jusqu’à la fin du repas.
De retour dans sa chambre, Gina s’installa devant la coiffeuse de sa mère
qu’elle avait transformée en bureau. Elle sortit du petit tiroir une feuille de
papier et un stylo, et retrouva presque instantanément son calme. Il n’avait
pas été difficile de trouver l’adresse de Marco, au vu du nombre de lettres
qu’elle avait retrouvées chez sa grand-mère : quelques années auparavant,
elle avait donc entamé, avec un chatouillement au creux du ventre et une
curiosité sans bornes, une correspondance avec un père qui ignorait tout de
son existence. Il était tombé des nues, et Gina sentait bien qu’il avait eu le
plus grand mal à la croire ; peut-être même doutait-il encore de son
existence, depuis son lointain pays. Elle laissa se dissiper l’énervement du
repas pour essayer de transcrire la joie et la griserie que lui procurait
l’obtention de son permis de conduire. Les mots lui vinrent aisément,
comme chaque fois qu’elle prenait la plume pour lui écrire. Lui-même, avait-il une voiture, à São Paulo ? Probablement pas : Marco lui avait décrit
sans ambages un quotidien rude, lui et ses amis comptant parmi les plus
pauvres de la ville. Ses premières lettres étaient pudiques, factuelles ; puis,
peu à peu, il avait distillé quelques indices, précisé des mœurs, détaillé un
environnement qui prenait forme dans l’esprit de celle qu’il peinait encore à
appeler sa fille. Le judas par lequel Gina entrevoyait la vie que menait son
père s’était agrandi. Elle s’imaginait les quartiers bourdonnant d’agitation,
la camaraderie solide et fraternelle liant les ouvriers, la cohésion parmi les
exilés, comme si elle se trouvait aux côtés de Marco.
Elle ferait sa rentrée en septembre prochain à l’université de Grenoble-
Alpes, lui écrivit-elle sur la deuxième page, essayant tant bien que mal de
communiquer sa fierté sans paraître trop présomptueuse. Elle intégrerait le
cursus scientifique, où elle avait été acceptée haut la main grâce à ses notes
en mathématiques au baccalauréat, malgré les trois années qui avaient suivi,
durant lesquelles elle n’avait pas fait grand-chose à part tenter d’identifier
ce qui lui donnerait envie de se lever le matin – et accessoirement donner
un coup de main à Fabio. C’est à cette période qu’avaient débuté leurs
échanges épistolaires, et bien que Marco ne fût pas des plus prolixes dans
ses écrits, le simple fait de coucher sur papier ses doutes et ses
interrogations avait permis à Gina de définir ce qu’elle voulait faire de sa
vie : dévorer, rencontrer, comprendre, apprendre. Naples était trop proche,
Rome aussi : elle cherchait l’excitation mêlée d’appréhension qu’apportait
le voyage. L’université de Grenoble était alors en pleine expansion : les
anciennes facultés avaient été regroupées en trois entités. Gina se préparait
à intégrer Grenoble 1 et ses cours axés sur les mathématiques et la
mécanique. Le Laboratoire d’électronique et de technologie de
l’informatique, le Leti, avait été fondé quelques années plus tôt par le centre
d’études nucléaires de Grenoble : une telle émulation créatrice attirait les
scientifiques du monde entier et transformerait bientôt la ville en un pôle
industriel de haut niveau.
Elle finirait par convaincre Rita, se persuadait-elle avec indulgence ;
alors que sa mère avait grandi sous les bombes, à l’époque la plus sombre
qu’avait traversée le pays, elle tendait à sublimer le passé et à vivre dans un
nuage de nostalgie perpétuelle. Elle ne comprenait pas ce qui poussait Gina
à quitter Casalnuovo, sourde à sa curiosité affamée de voir le monde. Rien
de bon ne pouvait ressortir d’un tel voyage : elle se heurterait à des femmes transgressives, des hommes agressifs et des professeurs lubriques. Pourtant,
écrivait Gina à son père, tous les jeunes de son âge partaient, comme Marco
l’avait fait quelque vingt ans auparavant : Rita n’aurait pas dû s’étonner que
sa fille cédât elle aussi à cette impulsion, au chant pur de la vie, à l’attrait de
l’ailleurs.
Il était si aisé de parler à Marco : avec lui, nul besoin de dissimuler. Gina
acheva sa missive en lui décrivant le roman qu’elle était en train de lire –
Histoires naturelles, d’un certain Damiano Malabaila6 –, dans lequel
l’auteur dépeignait un futur dystopique et technologique. Certaines
inventions jugées bénéfiques aboutissaient à des expériences terrifiantes,
par un mécanisme sournois qui la ravissait. La littérature d’anticipation la
fascinait, en superposant progrès technique et considérations éthiques pour
ne pas perdre pied avec ce qui faisait de nous des êtres humains. La
responsabilité de la science devenait l’enjeu des années à venir ; et de
nouveau, Gina sourit de toutes ses dents à l’idée que bientôt, elle débattrait
de ces questions avec l’élite universitaire.