Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 4 sur 23

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Eldorado

Reconstruction

 

Les jours suivants s’écoulèrent avec une certaine langueur, sans que

Marco eût l’impression de se reconnecter à sa réalité et ses émotions

d’avant, bien qu’il s’en efforçât tant bien que mal. Ce sentiment d’étrangeté

qui l’avait saisi dès son retour à Casalnuovo ne le quittait plus. Il percevait

chaque chose à travers un brouillard infranchissable, comme si l’on avait

interrompu son chemin entre vie et mort et qu’il s’était retrouvé à flotter là,

dans un espace hors du temps. Désemparé, il s’aperçut en outre que sa mère

ne semblait pas tout à fait réaliser qu’il était revenu ; cela dit, elle n’avait

jamais fait preuve d’un instinct maternel effréné.

La vieille avait près de soixante ans, âge vénérable dans un village où

l’on atteignait péniblement la cinquantaine, ce qu’attestait son visage ridé

comme une pomme. Fille de fermiers, ses parents l’avaient mariée à

seize ans au fils de la ferme voisine afin de rassembler les deux maigres

plantations de tabac, aussi effritées l’une que l’autre, en une seule un peu

plus convenable. Le père de Marco, un gaillard analphabète qui ne vivait

que pour le labeur, était un garçon intègre et affable, bien qu’une timidité

maladive l’empêchât de se lier d’amitié avec n’importe quel jeune de

Casalnuovo. Au moment où on l’avait conduit à l’autel alors qu’il avait en

tout et pour tout échangé trois mots avec la gent féminine – incluant sa

ribambelle de tantes –, il avait eu le souffle coupé devant la beauté de sa

future femme. De grandes boucles brunes s’échappaient du voile blanc pour

encadrer un front droit, des sourcils arqués, des yeux en amande ourlés de

cils épais, de petites oreilles rondes et sans lobe si mignonnes qu’on aurait

voulu embrasser, et le dessin harmonieux d’une bouche rose pâle.

Il avait peu à peu réalisé que ce visage charmant ne dissimulait ni malice

ni même un semblant d’intelligence, mais était le miroir d’un esprit simple

et d’une légèreté sans pareille. À l’aube de l’âge adulte, la jeune fille était

restée coincée ; peut-être était-ce d’ailleurs son air si candide qui lui

conférait un tel éclat. Son aura était comme une réminiscence de ce que l’on

perdait en quittant l’enfance. L’expression de ses traits n’était jamais altérée

par la moindre contrariété, et le père de Marco, qui avait compté sur le

soutien dynamique et le sens pratique d’une partenaire, s’était enfoncé dans

la gestion d’une propriété agrandie, en plus de devoir s’occuper d’une gamine éthérée qui tantôt mettait de l’eau à bouillir avant d’aller se balader

sans chaussures plusieurs heures dans les champs, tantôt égarait leur

vaisselle de mariage, que l’on retrouvait soigneusement empilée dans la

grange. Elle ne parlait pas, se contentait d’acquiescer à ce qu’on lui disait,

ses yeux magnifiques frangés de longs cils posés sur son mari, qui en restait

tout engourdi. Car il l’aimait, il l’aimait tant ; rien ne le ravissait plus, après

une rude journée, que de rentrer et de la voir danser de son pas leste sur les

draps étendus au sol, sans avoir conscience qu’il lui faudrait, de nouveau,

descendre au lavoir pour y apporter le linge.

Et c’est ainsi qu’avaient vécu les époux Acampora, l’homme ployant

sous les tâches domestiques et agricoles qui l’érodaient peu à peu, la

femme-enfant virevoltant loin de ces considérations terrestres. Marco, qui

n’était pas attendu, était né alors que le ventre de sa mère avait à peine enflé

et qu’une nuit, dérangée par un sévère mal d’estomac, elle avait constaté,

paniquée, que le lit était humide. Son mari, ébahi mais mû par une intuition,

avait fait mander la sage-femme qui avait délivré, quelques heures plus tard,

un frêle bébé auquel sa mère avait jeté un regard épouvanté avant d’aller se

recoucher. L’enfant avait été principalement élevé par son père, jusqu’à ce

que celui-ci, après une journée particulièrement éprouvante, allât s’étendre

pour ne plus s’éveiller. Marco, un garçonnet enjoué de six ans, avait dû

apprendre à vivre en tête à tête avec son écervelée de mère dont il

quémandait constamment des marques d’affection, mais qui paraissait

toujours intriguée, même après toutes ces années, quand elle posait les yeux

sur lui.

Ils étaient miraculeusement parvenus à conserver la ferme, l’ouvrier qui

épaulait feu M. Acampora ayant pris la décision de poursuivre son emploi

presque bénévolement après avoir constaté à quel point la jeune veuve se

trouvait démunie devant sa nouvelle situation. Plus tard, alors que la crise

avait imprégné le monde entier jusqu’aux villages perdus de Campanie, le

petit Marco, du haut de ses dix ans, s’était armé de courage et, éploré, était

allé demander conseil au curé. La ferme périclitait, il fallait acheter une

machine-outil pour l’ouvrier qui seul s’occupait des champs, autrement

ceux-ci étaient voués à l’abandon et la famille à la mendicité. Il l’avait

dirigé vers l’une de ses ouailles, qui venait de recevoir un héritage sans en

avoir l’usage, et avait accepté d’accorder un prêt au garçon et à sa mère

qu’elle avait prise en pitié. Ainsi avaient-ils survécu un moment, laissant la majeure partie du terrain en jachère, et la maisonnette s’écrouler

tranquillement sur les derniers habitants des lieux.

La vieille veilla sur lui pendant les trois jours et trois nuits que dura un

sommeil agité, parsemé de cauchemars affreux, seulement interrompu

quelques brefs instants lors desquels il grignotait une miche de pain rassis

que lui présentait sa mère d’un air amorphe. Les cadavres pourrissants qui

le visitaient la nuit le poussaient, dès son réveil, à courir aux sanitaires

mangés par la moisissure et à utiliser sans parcimonie le gros pavé de savon

noir pour se récurer le corps entier. Il s’écoula ensuite plusieurs semaines

avant qu’un soir, en manque de conversation, il sortît de chez lui, plissant

les yeux dans la lumière ocre et mauve. Casalnuovo commençait à s’animer,

profitant du répit offert après la chaleur écrasante de l’après-midi, levant le

nez avec espoir vers les lourds nuages qui annonçaient un orage bienvenu et

le début de l’automne. Par les fenêtres ouvertes, des odeurs d’ail et de

renfermé s’échappaient de cuisines étouffantes pour parfumer les ruelles

moites où jouaient quelques bambins qui se partageaient des sorbes

granuleuses cueillies dans les haies avant le dîner. On était dimanche : ce

matin, les plus sages avaient eu le droit aux noisettes grillées proposées par

le marchand face à l’église, tandis qu’à la maison on malaxait la pâte à pain

et que dans les jardins on farfouillait frénétiquement à la recherche de

légumes rabougris. Marco se dirigea sans y penser vers la place principale,

et s’arrêta devant le bar Milo. L’enseigne penchait sur le côté, et le o n’avait

toujours pas été remplacé. Tout était resté à l’identique : les verres remplis à

ras bord d’une bière délayée, les figures boursouflées des buveurs qui

dissimulaient leur lassitude derrière des blagues grivoises, les grands rires et

les crachats du maire dont l’imposante stature forçait au respect, quelques

femmes en pantoufles. Il reconnut avec une vague sympathie le cordonnier,

Nino, un oncle par alliance de Vittorio, dont le visage s’anima en

apercevant Marco :

– Eh ! dites, ce serait pas le fils Acampora ?

Ses compagnons se tournèrent vers un Marco intimidé, la plupart

semblant puiser dans les tréfonds de leurs souvenirs pour le remettre. Nino

vacilla de sa chaise et se pendit à sa manche pour l’amener à sa table et le

noyer sous des questions mal articulées.

– T’es revenu quand, dis ? Ça va, ils t’ont pas trop abîmé ! Dieu sait dans

quel état on va retrouver le neveu… Et comment se porte ta mère ?

Là, les regards se firent graves ; on connaissait l’esprit simple de

Mme Acampora, dont on percevait encore la beauté derrière ses traits

fatigués, et à qui l’on ne pensait jamais sans une certaine émotion et un

grand respect.

– Oh, tu sais… Ça va… Je ne sais pas si elle s’est bien aperçue que

j’étais rentré, quoi, répondit Marco d’un haussement d’épaules, désireux de

changer de sujet.

Nino acquiesça d’un air solennel et avec force hochements de tête. Tous

étaient embêtés, on ne voulait pas parler de la guerre, cela avait été dur pour

tout le monde, mais il fallait bien continuer à vivre, on avait assez souffert

comme cela. À côté, une tablée réunissait quelques anciens camarades de

Marco, dont le teint anémié, les avant-bras osseux et les paupières coulantes

révélaient les privations subies. Marco, rebuté, se tint soigneusement à

l’écart en se collant à Nino et en se tortillant, mal à l’aise, sur sa chaise.

Après avoir observé un silence gêné, les villageois poursuivirent leurs

conversations et tentèrent tant bien que mal d’inclure Marco dans les

échanges, lui exposant les nouvelles de la région. Alors que non loin,

Naples se hérisserait bientôt de hideux immeubles bâtis à la hâte et croîtrait

de manière exponentielle, la campagne restait obstinément figée,

hermétique au monde extérieur. On s’apprêtait à marier Loretta, la petite

dernière du menuisier, le mois prochain, sans que la répartition des

dépenses engendrées fût tout à fait claire entre la famille du jeune homme et

la leur ; et le menuisier de se répandre en insultes colorées à l’endroit de la

grand-mère, qui semblait particulièrement près de ses sous, et du père criblé

de dettes à force de jouer son salaire dans l’arrière-boutique tous les

samedis. Il montra une photo de Loretta à Marco, et le garçon, sans le

moindre soupçon d’empathie, se força à exprimer de tièdes félicitations,

ayant reconnu la fillette maigrichonne : quelques années auparavant, il la

voyait se cacher dans les recoins les plus improbables pour échapper à la

ceinture. Abreuvée d’injures et noyée sous les tâches ménagères dès son

plus jeune âge, elle avait quitté l’école municipale à dix ans pour aider sa

mère à tenir la maison. Elle était toute préparée à son destin.

Le maire, qui décidément avait dû commencer à lever le coude avant tout

le monde, bondit alors sur ses pieds aussi soudainement que sa corpulence

l’y autorisait. Saisi d’un sursaut patriotique, il se lança dans une tirade

enflammée en l’honneur des combattants qui avaient défendu l’Italie, prenant à témoin un Marco dont le malaise croissait. Lui-même, pourtant

dans la force de l’âge, avait échappé à la mobilisation, on ne savait pas bien

comment, et, tel un poisson dans son bocal, il macérait dans le village qui

l’avait vu naître et dont il connaissait tous les racontars, qu’il entretenait

volontiers. Marco se rendit compte qu’autour de lui, tous considéraient que

l’Italie était sortie victorieuse du conflit. On se targuait de la puissance

militaire de l’Italien et de la résilience de sa population, sans jamais

prononcer le mot de fascisme, préférant invoquer la fierté nationale. Dès

lors, les vieilles habitudes pouvaient perdurer sans remords, les haines

héréditaires se léguer comme un patrimoine familial, et les ragots aller bon

train. Le maraîcher aurait fait une mauvaise chute ; son voisin, témoin de la

chose, ne l’aurait pas aidé à se relever ; le cousin du premier serait allé

donner un coup de poing vengeur au second ; et l’on n’en finissait pas de

tergiverser, oubliant vite le sens et l’origine des conflits, tout en admettant

simplement l’inévitabilité de l’escalade de la violence. Celui-ci était

communiste. Celle-ci sentait le vin dès les petites heures du matin. Celle-là

avait tiré ses rideaux en pleine journée, alors que son mari était sur un

chantier. L’autre avait menacé d’empoisonner les enfants de sa voisine, qui

jouaient trop bruyamment. Et tout n’était que tension latente, frustrations et

non-dits, aussi ravageurs que l’aurait été une fureur explicitement exprimée.

C’était le carcan des villages où tous se connaissaient, tous se sentaient

épiés, en alerte, victimes consentantes coincées dans un quotidien

abrutissant qui anéantissait toute curiosité et toute ouverture sur le monde.

La sensation d’étranglement était palpable, et les ragots permettaient

d’oublier, l’espace d’un chuchotement, la misère solitaire de ce huis clos

que ne desservait ni route ni chemin de fer.

Marco, sans les contredire, balaya néanmoins l’assemblée d’un œil neuf :

il vit des teints blêmes, des dents noires. Il se demanda qui d’entre eux avait

collaboré avec les fascistes, qui portait déjà en lui le criminel de guerre. Au

fur et à mesure que la soirée avançait, son jugement s’affadit : après tout, il

n’en avait cure. Ses concitoyens avaient simplement essayé tant bien que

mal de s’adapter à une situation qui leur avait été imposée. Ils n’avaient pas

adhéré à grand-chose, rien qu’à leur égocentrisme. Quelle idéologie

permettrait de faire monter le prix des tomates et de stabiliser celui des

olives ? À quel moment retourner sa veste pour que la région soit épargnée

par les bombardements ? Quelle patte graisser pour obtenir du saindoux sur le marché noir ? Il rentra chez lui la mine basse, perclus de lassitude, avec

l’impression tenace que réintégrer cette vie-là ne serait pas une mince

affaire.

Les saisons suivantes s’écoulèrent visqueusement, comme engluées dans

de la mélasse. Tandis que femmes et enfants s’escrimaient dans les champs,

leurs corps tendus vers l’ouvrage dans un élan de survie, les vieux se

balançaient sur leurs chaises à bascule au coin du feu, puis, dès l’arrivée des

beaux jours, erraient les mains nouées dans le dos dans les ruelles,

réprimandant les rares adolescents à l’air hagard dont les jeux ne

parvenaient pas à rompre l’atmosphère pesante. L’accablante chaleur

estivale revint bientôt, et chacun se réfugia à l’ombre. La démobilisation

suivait un cours tumultueux. Les hommes débarquaient, sonnés par la

débâcle, s’agrippant à leur calot défraîchi et leurs maigres possessions dans

un carton pendu au bout d’une ficelle. Ils étaient comme propulsés dans un

passé qui leur avait échappé, dans une vie qu’ils ne reconnaissaient plus ;

certains avaient quitté leur femme enceinte et déjà dotée d’un bébé, et s’en

retournaient dans une maison résonnant de cris d’enfants qui l’appelaient

monsieur, tandis que d’autres, ayant survécu dans l’espoir de retrouver leurs

parents, apprenaient qu’ils avaient été emportés quelques mois plus tôt par

les bombardements voisins.

Le jeune Alfonso, qui avant la guerre assistait son père maçon avec un

enthousiasme peu fréquent chez les garçons de son âge, avait perdu ses

jambes sur le front de l’Est. Naguère si extraverti et si généreux, il n’osait

carrément plus sortir de chez lui, pétrifié par une gêne incommensurable

dès lors que quiconque lui adressait la parole. Alors que certains de ses

camarades se pavanaient, le torse arrondi, engoncés dans leur uniforme usé

en quête éperdue de reconnaissance, lui s’opposait à ce qu’on le considérât

en tant que vétéran. Il refusait de porter ses chemises d’avant-guerre, qu’il

ne trouvait plus à sa taille : ce n’était plus lui, simplement. Dès que l’on

prononçait son nom, il lui fallait quelques instants pour réaliser que l’on

s’adressait à lui et tourner la tête. Malgré le confort financier de ses parents

– les affaires, en maçonnerie, florissaient, et la famille s’était haussée parmi

les plus riches de Casalnuovo –, il serait difficile pour Alfonso de reprendre

sa vie d’avant, ponctuée de rires et de plaisanteries. Il accueillit les visites

de Marco avec pudeur ; il fut silencieusement convenu entre eux de ne rien

évoquer des combats ravageurs. Marco avait néanmoins la fugace impression de comprendre, rien qu’un peu, le tourment dans lequel son

camarade était plongé, et pourquoi jamais il ne retrouverait la bonne

humeur qui le caractérisait. Il lui sembla qu’Alfonso, comme lui, se

débattait dans un brouillard épais.

En franchissant le seuil de la porte après l’une de ces visites, Marco

tomba nez à nez avec le petit Gino, que son jeune âge avait permis

d’échapper aux premières années de la guerre, mais qui tirait une grande

fierté de ses quelques mois de service. Sans ses lunettes, Marco ne l’avait

pas reconnu : le petit Gino avait poussé d’un coup, comme un long haricot à

la croissance biaisée. Tout en lissant son embryon de moustache d’un air

important et en plissant les yeux, il lui donna des nouvelles des frères

Gallone, qu’il tenait toujours en haute estime : Sergio et Lorenzo étaient

rentrés au pays quelques semaines plus tôt, pour immédiatement repartir

vers Naples, où ils trimaient sur les chantiers herculéens qui florissaient de

manière anarchique pour reconstruire la ville aux cinq cents coupoles.

Ignorant la moue accablée de Marco, il pérorait :

– J’ai l’impression que leurs copains du front les ont beaucoup

marqués… Ils ne se voyaient pas retourner chez leur père, tout seuls dans

les champs. Ils n’arrêtaient pas de me dire qu’ils redoutaient plus que tout

d’être de nouveau isolés, après avoir tant fait, tant partagé avec les autres

combattants. On a beau dire, la camaraderie dans l’armée, ça soude les

hommes, ça forge des amitiés, ajouta-t-il, d’un ton compréhensif, mais où

perçait la jalousie : il regrettait manifestement la compagnie de ses anciens

acolytes.

Il se dégageait de son attitude un certain mépris pour Marco, qui avait été

écarté du front en étant fait prisonnier, alors que lui s’était comporté comme

un vrai héros. La guerre lui avait donné une dignité, une légitimité qu’il

aurait eu toutes les peines du monde à acquérir en temps de paix, et il en

tirait une satisfaction affirmée. D’abord agacé par cette rencontre

inopportune, Marco prit congé avec indifférence, pris d’un abattement

soudain et d’une légère nausée.

Il ne réussissait pas à s’organiser selon un rythme régulier, dînant à des

heures indues et veillant une partie de la nuit sans parvenir à trouver le

sommeil. Il devait se faire violence pour ne pas faire sa toilette toutes les

heures, ayant développé une véritable obsession de l’hygiène. Les

conversations qu’il entretenait avec d’anciens appelés au front l’accablaient, et même les réformés ne lui parlaient que de la guerre, mais cela valait

mieux que d’être seul. Lors de ses promenades nocturnes, il errait sans

croiser personne, et commençait à divaguer, s’imaginant soudainement

plongé de nouveau en temps de combat, les journées précédentes n’ayant

été qu’une illusion fomentée par son esprit malade, et il s’attendait à devoir

ramper pour échapper aux balles qui ne tarderaient pas à fuser. Il se sentait

lâche.

– Bonjour, Marco, dit une voix derrière lui.

Il fit volte-face. Devant lui se trouvait une femme qui devait compter

vingt-cinq printemps. Elle était belle comme la rosée de l’aube : ses joues

ovales au grain de peau parfait invitaient à la caresse, tandis que sa

chevelure sagement séparée par une raie et ramenée sur la nuque lui donnait

l’air d’un ange. Mais son charme devait surtout au fait qu’elle dégageait

quelque chose de sain, de frais : sa constitution robuste, ses gestes

vigoureux et lascifs, ses formes généreuses la rendaient résolument…

vivante. La courbe voluptueuse de sa hanche ajoutait à sa posture une

sensualité à laquelle Marco fut immédiatement sensible. Il resta muet et

fermé, tétanisé dans l’état de confusion avec lequel il était désormais

familier, avant de reconnaître les traits de la jeune fille. Il s’agissait de la

petite Rita, dont la silhouette déjà prometteuse à l’adolescence s’était

épanouie avec les années. Lui-même était plutôt séduisant, dans le genre

rassurant : ses larges épaules et sa musculature râblée, dont les biceps

gonflaient sous la chemise, compensaient sa taille moyenne – Rita le

dépassait de quelques centimètres. Il avait repris du poids, et ses côtes ne

saillaient plus autant que lorsqu’il était descendu du bus, un an et demi

auparavant. Il respirait la franchise et la bonté. Rita ne détachait pas ses

yeux de la bouche de Marco, dont les lèvres pleines étaient soulignées par

une mâchoire puissante. Timide, il balbutia quelque chose, et la jeune fille

afficha un sourire éclatant, dévoilant une rangée de dents ivoire.

– Je t’ai reconnu immédiatement ! T’as pas changé, dis, depuis le collège,

quand tes copains et toi m’reluquiez dès qu’j’avais le dos tourné !

Marco voulut protester sans réfléchir, elle rit en lui glissant la main sous

le bras. Il sentit son corps chaud contre lui : elle avait l’odeur du linge

propre et du melon blanc. Le jeune garçon fut secoué d’une émotion

agréable et nouvelle. Ils cheminèrent ainsi, comme de vieux amis qui ne se

seraient jamais quittés. Encore ébahi, Marco se laissa guider, tentant de se familiariser avec ce trouble qui réchauffait son corps anesthésié alors que

Rita conduisait la conversation. Elle lui donna des nouvelles de ses parents

– elle vivait avec eux au-dessus de la charcuterie de son père, dont les étals

regorgeaient naguère de mortadelle et de saucisses, mais que par manque de

moyens il avait fallu garnir de fruits et de saindoux afin de maintenir les

comptes à flot.

– Y s’diversifie, il a toujours des idées pour développer son commerce,

c’est vachement inspirant !

Il se remémora les deux boutiquiers tassés sur eux-mêmes, entourés de

fillettes dont le joli minois était imperceptiblement terni par leur air

supérieur.

– Et tes sœurs ?

– Mariées toutes les deux : leurs bons amis sont revenus de permission

pour les épousailles, en 40 et 41, avant de repartir au front. Juste le temps

d’consommer leur nuit de noces, tu vois c’que j’veux dire, ajouta-t-elle dans

un gloussement grivois qui altéra quelque peu son charme angélique.

Et elle, comment vivait-elle ?

– J’aide maman à la maison, bien sûr, et puis, on fait appel à moi pour

des travaux de couture et de broderie, j’suis pas mauvaise…

Elle esquissa un sourire qu’elle voulut modeste, en coulant des yeux

séducteurs vers Marco, qui ne sut que répondre à cette affirmation. Il se

morigéna intérieurement : avait-il perdu toutes ses manières, ne pouvait-il

se comporter autrement que comme un ours dans un magasin de

porcelaine ? Et son regard suppliait la jeune fille de ne pas le juger trop

durement. Ils cheminèrent ainsi jusqu’à la charcuterie, dont la devanture

tassée, nichée au fond d’une impasse, apparut plus petite que dans les

souvenirs du garçon.

– C’est ici que j’te quitte… Tu sais où me trouver si l’envie t’en prenait !

Elle pénétra dans la boutique à l’abandon d’un pas lent, laissant à Marco

tout le loisir de détailler sa démarche chaloupée qui plissait sa jupe sur ses

mollets rebondis. Il rebroussa chemin, chamboulé et émoustillé.

Il revit Rita la semaine suivante, et les deux jeunes gens prirent

l’habitude de se rejoindre le samedi pour évoquer le temps passé, Marco

réussissant peu à peu à apprivoiser cette douce chaleur inconnue qui

l’envahissait dès qu’elle se collait contre lui. Rita riait à chacun de ses mots

d’esprit, écoutait avec attention les souvenirs qu’il souhaitait partager, mais changeait habilement de sujet si d’aventure elle sentait que la conversation

mettait son compagnon mal à l’aise. Sa présence était agréable à Marco, et

il éprouvait une certaine fierté à avoir à son bras la plus jolie fille de

Casalnuovo. En essayant de surmonter sa gaucherie – de rêveur, il était

devenu taiseux –, il confiait ses difficultés à renouer avec un quotidien dans

lequel il ne se reconnaissait plus, son impression tenace d’être déraciné, son

désarroi à l’idée que son retour ne semblât pas avoir affecté le moins du

monde sa mère. Il tentait d’expliquer à quel point la guerre avait été pour lui

l’expérience de la sauvagerie des hommes, et la crainte qu’il avait que cette

sauvagerie n’eût déteint sur lui. Et peu à peu, il mesurait la profondeur de

ses blessures morales et psychiques.

Rita acquiesçait d’un air grave, baissant ses longs cils sur un regard

absent. Elle soupirait quand elle l’estimait à propos, frôlait sa joue avec

douceur, se faisait chatte, posait la tête sur l’épaule de son compagnon – ce

faisant, elle devait légèrement plier les genoux pour se mettre à sa hauteur.

Elle savait toujours comment réagir, même si cela la rendait difficile à

cerner : vers quoi tendaient ses pensées et son cœur ? Confus, pétrifié par

ses souvenirs et par ces nouvelles conventions qu’il ne connaissait pas,

Marco ne parvenait pourtant pas à se livrer entièrement. Lorsqu’il n’était

pas d’humeur bavarde, Rita s’emparait de la discussion et le divertissait de

ses babillages. Elle avait quitté l’école à onze ans, et n’était pas allée au

collège.

– Maman avait b’soin d’aide à la maison. J’étais déjà une p’tite femme, à

l’époque, glissa-t-elle d’un air mutin.

Elle ponctuait ses raisonnements conservateurs par des remarques

badines, presque coquines, qui tranchaient avec la respectabilité dont elle

aimait à se draper. D’après elle, la place d’une fille n’était pas sur les bancs

de l’école, mais bien à l’intérieur d’un foyer qu’elle se devait d’entretenir et

de sublimer. Son avis sur la question était intransigeant ; et si elle adoptait

la plupart du temps une posture accommodante face à Marco quel que soit

le sujet abordé, elle s’insurgeait d’apprendre que des Italiennes, madones

symbolisant féminité et maternité aux yeux du monde, souhaitaient se salir

les mains dans des tâches masculines et dégradantes.

– Et puis, si on s’mettait à bosser, est-ce qu’on ne volerait pas les boulots

d’nos hommes, dis voir ? Nos hommes qui sont, comme toi, allés

courageusement s’battre, y méritent bien de retrouver un travail, et puis une jolie maison. Le travail des femmes, c’est d’tenir la maison, bon Dieu ! On

a beau dire, quand on était jeunes, les rôles ils étaient clairs : y nous fallait

prendre bien soin de nous, faire de l’exercice, être bien belles bien propres,

pour pouvoir faire de beaux gamins, et créer la vie, est-ce que c’est pas la

mission la plus sacrée au monde ? Pourquoi diable on aurait b’soin de plus ?

Elle émaillait ses discours d’un dialecte grossier, ce qui jurait avec ses

gestes sensuels et la douceur de son expression. Marco restait perplexe : il

avait combattu aux côtés de soldats français qui lui avaient raconté

comment, chez eux, les femmes avaient pris leur place à l’usine et aux

champs pour garantir l’approvisionnement du front. Alfonso, quelques jours

plus tôt, avait évoqué les infirmières, leur vivacité et leur efficacité en plein

champ de bataille qui, en sacrifiant ses jambes, lui avaient sauvé la vie. Lui-

même, depuis son retour à Casalnuovo, constatait à quel point les épouses

abandonnées avaient pris à bras le corps le commerce ou la plantation de

leurs hommes pour subvenir à leurs besoins, n’hésitant pas à mettre à

contribution leur progéniture, féminine comme masculine. La guerre s’était

menée avec l’appui invisible de milliers de femmes, qu’on sommait à

présent de sagement quitter les lieux sans faire de bruit. Mais la compagnie

de la jeune fille l’apaisait, et l’énergie pour la contredire lui manquait.

– Et j’sais pas si t’as entendu, y en a qui veulent voter, maintenant…

Qu’est-ce qu’on y connaît, nous, à la politique, bon Dieu d’bon Dieu ?

Elle se targuait de partager cette opinion avec le curé, avec qui elle

s’entretenait souvent à ce sujet. Tous deux étaient bien d’accord : c’était

mieux avant. Bien ancrée dans ses principes, elle éprouvait un contentement

palpable en exposant ses idées d’un air docte et assuré, n’envisageant pas

un seul instant que son interlocuteur pût la contredire. Si elle décelait un

désaccord dans la moue indécise de Marco, Rita s’empressait de battre des

cils en lui coulant un regard brûlant, se serrant davantage contre son bras.

Son comportement avec Marco affolait parfois le pauvre garçon, qui n’avait

jamais entretenu de relation aussi suivie avec la moindre représentante de la

gent féminine. Il s’efforçait alors de fixer son attention sur un lézard qui se

faufilait dans l’interstice d’un mur fendillé, de se laisser de nouveau gagner

par la langueur qui noyait le village et de se concentrer sur les pulsations de

son cœur afin qu’elles reprennent leur rythme habituel.

Ces promenades devinrent un rituel agréable qui apportait du baume à

l’âme abîmée de Marco et semblait plaire à Rita. Si le garçon taisait la plaie invisible qui le déchirait de l’intérieur, il s’abandonnait aisément au

babillage de sa nouvelle amie. Ils parlaient de tout, car Rita avait un avis sur

tout : de leurs familles à l’avenir de Casalnuovo – même si la jeune femme,

en dépit de son âge, préférait se référer au passé plutôt qu’au futur –, de leur

histoire à la société italienne, de leurs rêves et de leurs désirs. Marco

évoqua pudiquement l’émoi qu’il avait ressenti face à la mer, face à la

puissance des flots et la beauté changeante de l’onde, mais il sentit bien

qu’il ennuyait son amie. Alors il convoqua des voyages, des pays exotiques.

N’était-ce pas fascinant que le soleil se couchât plus rapidement près de

l’équateur ? Il se surprenait à occulter ses idées noires pour s’intéresser de

nouveau aux ailleurs, avec une pointe d’espoir dans la voix. Tout cela ne

semblait pas faire résonner le moindre écho chez Rita. La jeune fille était

née dans ce village, tout comme ses parents, et leurs parents avant eux ; elle

tenait le respect des traditions pour valeur suprême, et n’éprouvait pas le

plus petit intérêt pour ce qui dépassait les frontières de la région. Salerne,

Naples ou Rome la rebutaient : ces grandes villes représentaient pour elle la

crasse, la promiscuité et le libéralisme – ultime péché.

Elle insista plusieurs fois pour l’inviter à dîner : elle cuisinait les pâtes

selon une recette que sa grand-mère lui avait léguée, et qu’elle se faisait une

fierté de reproduire avec exactitude. Un soir qu’il la raccompagnait chez

elle, il surmonta son embarras et accepta, avec un pétillement inconnu dans

le ventre, de la suivre derrière les étals de saucisses jusqu’à la pièce exiguë

qui faisait office de salon et de salle à manger. Cela faisait maintenant

plusieurs mois qu’ils se fréquentaient, qu’ils s’apprivoisaient. Lors de leur

balade hebdomadaire, ils n’avaient pas beaucoup discuté, cette fois-ci. Ils

s’étaient contentés de la présence de l’autre, réconfortante dans la douceur

vespérale. Alors qu’ils se tenaient tous deux dans la pénombre naissante,

Rita se tourna vers lui, les lèvres humides et les yeux baissés. Marco eut

une conscience aiguë du corps de la jeune femme, ce corps si harmonieux,

parfait, si près de lui. Il sentit son souffle sur ses joues, tant ils étaient

proches ; il vit le grain lisse et sans aspérités de sa peau de pêche, et respira

son odeur de linge propre et de melon mêlée aux effluves de la charcuterie.

Ses yeux étaient au niveau des lèvres pleines et pourpres de Rita. Son cœur

tambourina dans sa poitrine, et une fièvre fit palpiter son front, le laissant

muet de stupeur. Sans dire un mot, la jeune fille le prit par la main et

l’emmena monter les escaliers jusqu’à sa chambre à coucher.