Eldorado
L’ascension d’une mère
Gina était énervée : elle avait prévu de passer une semaine complète à
Bela Vida pour profiter de sa famille, mais voilà qu’elle ne tenait déjà plus
en place. Sans le fourmillement de ses pensées qui l’agitaient jour et nuit,
elle ne trouvait pas la paix. Son insatisfaction chronique, assortie à un état
d’alerte permanent, la poussait, croyait-elle, à perfectionner le moindre de
ses projets et à s’assurer de la portée philanthropique de ceux-ci. En dépit
de la pression constante à laquelle elle s’astreignait, elle ne se sentait jamais
malade ni fatiguée.
Cela faisait maintenant quinze ans qu’elle avait lancé sa première
entreprise. Après avoir pris la décision de s’installer durablement au Brésil,
sûre d’elle, elle s’était frénétiquement imprégnée de la culture et de
l’histoire du pays en se plongeant dans les journaux, en explorant la ville et
en échangeant avec qui voulait l’entendre. Enceinte jusqu’au cou, elle avait
participé à des conférences avec Alfredo – ravi d’avoir finalement réussi à
traîner sa jeune amie sur les bancs de l’université – et écouté, avide de
connaissance, les discussions qui s’ensuivaient. Son appétence pour la
mécanique s’était évanouie : elle considérait désormais que le progrès
technique, en donnant à l’homme des outils de plus en plus perfectionnés
pour s’exterminer, l’avait davantage perverti. Machines et robots ne
l’intéressaient plus – lui faisaient même horreur –, et la simple évocation
d’une innovation industrielle risquait de déclencher au creux de son tympan
le hurlement déchirant qui la hantait depuis l’accident. Elle n’avait pas
ouvert le moindre roman de science-fiction depuis plusieurs années. Les
sujets politiques et sociétaux la rebutaient pour des raisons similaires : elle
n’était pas parvenue à surmonter son blocage, et fréquenter des étudiants
aux idées dissidentes la tétanisait dans l’inaction. Pourtant, ses convictions
gauchistes restaient intactes et tout aussi intenses. Dès lors, vers quel
chemin s’orienter ?
Elle avait tiré de son immersion des constats clairs. Il lui avait semblé
comprendre que ce qu’il se passait au Brésil pouvait presque
systématiquement s’expliquer par le prisme de rouages économiques,
commerciaux et financiers. À la fin des années 1970, São Paulo s’établissait
sur le plan international, avec ses banques, son industrie et son dynamisme culturel. De nouvelles fortunes jaillissaient, et des immeubles neufs
côtoyaient les bâtisses de tôle. En parallèle, des millions de Brésiliens ne
possédaient pas de carte bancaire et nourrissaient une méfiance apeurée des
institutions de prêt – qui exigeaient de leurs souscripteurs un tel historique
comptable et un tel catalogue de garanties que la lecture en donnait le
tournis. S’ils vivaient dans une favela ou dans un ghetto comme Bela Vida,
entrepreneurs et ménages n’avaient que très peu de chances d’obtenir un
crédit. Comment, dès lors, s’insérer dans l’économie brésilienne, fournir un
premier apport ou pérenniser son affaire ?
Elle s’était inspirée des travaux de Muhammad Yunus sur le microcrédit
et avait récupéré de vieux ouvrages spécialisés – avec la complicité
d’Alfredo et de ses camarades de l’université –, qu’elle avait dévorés tandis
qu’elle donnait le sein à Simon et Ernesto. Au lieu de démonter des
machines, elle décortiquait maintenant à corps perdu les mécanismes
économiques sur lesquels la société brésilienne s’était construite. Là résidait
une possibilité d’utiliser le capitalisme à bon escient : si elle parvenait à en
maîtriser les outils, elle pourrait alors renverser le rapport de forces imposé
aux classes populaires afin que les plus démunis puissent se doter des
moyens propres à revendiquer l’égalité. Pour changer le monde, il fallait le
faire depuis l’intérieur du système. La finance au service de la justice
sociale !
Le plus difficile n’avait pas été de convaincre des investisseurs de lui
faire confiance : elle avait perfectionné son portugais et ficelé un discours
infaillible afin d’obtenir des fonds. Non, le plus difficile avait été
d’échapper aux foudres de Mme Silva, l’usurière de Bela Vida, dont le petit
carnet rouge était impitoyablement rempli du nom des pauvres hères qu’elle
détroussait avec ses taux exorbitants. Avec passion, elle était allée frapper à
la porte du Circolo Socialista pour glaner des conseils, avec sa poussette
cahotant sur les routes inégales de Bela Vida. Gina prévoyait d’octroyer des
prêts plafonnés et remboursables en sept mois aux habitants des quartiers
défavorisés de São Paulo. Et les clients payaient, restaient et revenaient ; en
trois ans, Gina s’était fait un nom sur la place financière et dans les cercles
philanthropiques. Elle avait rencontré des gens fascinants qui partageaient
sa vision du monde, et qui – bien plus efficacement que l’ALN ou le MR-
813 – combattaient l’exclusion et les inégalités, amélioraient les conditions
de travail dans les ghettos et combinaient rentabilité et solidarité. Les entreprises sociales avaient pour vocation de collaborer, et, en peu de
temps, elle avait développé un réseau étroit d’investisseurs et d’hommes
d’affaires.
Débordante d’énergie, elle relâchait la pression en s’étourdissant de
mélodies et de danse. Les premières années, la présence de Giorgio à ses
côtés lui avait ouvert les portes de la scène musicale pauliste. Le rythme
entraînant de la tropicália, à cette époque, la prenait aux tripes : certains
refrains homériques donnaient l’impression que de grandes choses, ou de
grands dangers, se préparaient. Elle avait d’abord accompagné le fils de
Vittorio assister au concert de Rita Lee, la voix d’Os Mutantes, qui chantait
les louanges d’un parfum bien particulier dont les vapeurs libéraient
l’esprit ; et puis, les deux jeunes gens s’étaient mis à régulièrement
fréquenter d’immenses bals funk dans le but d’entendre le timbre rauque de
Tim Maia. Giorgio, joli garçon, plaisait beaucoup à Gina : sa peau brûlante
et ses yeux liquides l’entêtaient, et elle se délectait à laisser ses doigts courir
dans sa chevelure brune lorsqu’ils faisaient l’amour sous les rayons de lune.
Mais elle n’était pas amoureuse de lui. Il avait cessé de lui adresser la
parole quand il avait appris qu’elle était enceinte.
Dans une galaxie dont les étoiles représentaient toutes les envies et les
passions de Gina, la nouvelle de sa grossesse avait créé un trou noir, dont
les ténèbres avaient menacé d’avaler toute source de lumière. Carmela
l’avait accompagnée voir la faiseuse d’anges de Bela Vida, mais au dernier
moment, Gina s’était rhabillée en hâte, paniquée et poussée par un indicible
instinct. Elle n’aurait su l’expliquer : elle considérait l’avortement comme
un droit, pour lequel elle avait naguère manifesté. Fervente athée, elle
rejetait par ailleurs l’idée reçue qui exigeait que les femmes s’accomplissent
par la maternité. Les préjugés traditionalistes et religieux de Rita avaient-ils
traversé l’océan pour se nicher dans les tréfonds de son inconscience,
relayés par un conservateur clan italien qui réclamait d’être perpétué ? Ou
bien imaginait-elle, en apportant sur cette Terre une nouvelle vie, réparer les
meurtres dont elle s’était rendue coupable ? Que ce fût par loyauté familiale
ou pour régler une dette latente qu’elle formalisait à demi-mot, son ventre
avait commencé à s’arrondir.
Quand les enfants étaient encore petits, il lui arrivait de plancher une
partie de la nuit sur son plan d’affaires, puis de laisser à Marco la garde
d’Ernesto et de Simon avant d’aller hanter les clubs de samba jusqu’à l’exaltant épuisement qui découlait de la danse. Plus tard, elle avait assisté à
l’essor des DJ de São Paulo tout en préparant un déplacement à Rio, et tapé
du pied sur les pulsations entêtantes des concerts de MPB après avoir
finalisé un dossier d’emprunt particulièrement épineux. Insensible à la
fatigue, elle avait développé un besoin addictif et assoiffé de lancer son
corps contre celui des autres, dans la fièvre et la communion que lui
procuraient ces concerts. De nombreuses fêtes où elle allait danser étaient
interrompues par la police, qui faisait irruption pour séparer les garçons et
les filles sensuellement enlacés. Néanmoins, ce fragile équilibre lui avait
donné la brève impression de mener de front sa vie familiale et sa vie
professionnelle. Ils vivaient alors tous encore dans le quarto de Marco ;
farouchement indépendante, elle n’avait jamais envisagé de faire appel au
père de ses enfants.
Et puis étaient arrivées les années 1980, et l’hyperinflation galopante :
impossible dès lors de prêter une somme dont, même moins d’un an plus
tard, on ne serait remboursé que d’une infime portion de sa valeur, à moins
de fixer des taux d’intérêt à quatre chiffres. Quelques mois avaient suffi à
Gina pour liquider son entreprise en évitant de peu la banqueroute. La tête
froide, forte de sa courte expérience et de son réseau étendu, elle avait
recherché rapidement un autre secteur vers lequel se rediriger. Elle s’en
était ouverte à ses nouveaux amis, afin d’être assurée de s’investir dans un
secteur éthique. Les uns œuvraient pour l’éducation et la santé, d’autres
pour le développement ou l’emploi, mais tous suivaient la même ligne
directrice qu’elle : non à la dialectique patrons-employés, oui à une
communauté d’associés et à une économie qui bénéficierait à tous !
L’égalité et la justice sociale habitaient Gina, dictaient ses paroles,
modulaient son paysage intérieur ; ces valeurs humanistes donnaient le
rythme au métronome de son cœur.
Un après-midi qu’elle flânait dans les ruelles de Bela Vida, savourant
l’air frais du mois de juillet en laissant vagabonder ses pensées, elle avait
remarqué un couple de jeunes gens au teint rouge qui portaient des sacs à
dos. Intriguée, il lui avait fallu quelques instants avant de réaliser qu’il
s’agissait de touristes ; elle s’était remémoré les commentaires de son père,
qui avait observé la présence de ces nouveaux voyageurs, ces routards en
quête d’expérience locale, blasés des gratte-ciel et des centres
commerciaux. Le garçon s’était arrêté auprès d’un étal où Joao, un homme sans âge arrivé un an plus tôt de Recife, avait soigneusement disposé divers
objets sur une toile cirée, se tenant prêt à tout remballer à la vue d’un
policier. Après une discussion animée, Gina avait vu la jeune fille tirer de sa
sacoche une poignée de billets violacés, qu’elle avait tendue à Joao avant de
choisir deux statuettes et de les ranger dans l’une de ses innombrables
poches. Gina avait attendu que le couple s’en allât pour, curieuse,
interpeller Joao :
– Bonne affaire ?
– Tu parles, regarde-moi ça ! lui avait-il répondu, hilare, en lui montrant
les billets qu’il déployait devant ses yeux écarquillés.
Des francs, avait reconnu Gina avec amusement. Joao n’avait aucune
idée du taux de change entre francs et cruzeiros, il était simplement ravi
d’avoir en sa possession une monnaie étrangère dont la valeur resterait
stable. Elle avait poursuivi la conversation avec lui tout en considérant les
colifichets qu’il vendait. Ses yeux s’étaient arrêtés sur une figurine
représentant un musicien au chapeau orné de symboles. Elle avait été saisie
d’une bouffée d’émotion : elle reconnaissait les poupées d’argile devant
lesquelles Marco et elle s’étaient extasiés, quelques années auparavant. Elle
avait alors été hypnotisée par la finesse des détails et par l’histoire que
racontait une banale sculpture.
– Ça vient du Nordeste, n’est-ce pas… avait-elle demandé avec une
moue conspiratrice.
– En effet, avait répondu Joao, dont la pupille s’était allumée –
réaliserait-il une deuxième vente aussi facilement ? C’est peint à la main,
avait-il repris d’un ton bonimenteur, ce sont les femmes de mon village qui
les façonnent, et ce depuis si longtemps que…
– Tu te fournis où ? s’était enquise Gina d’une voix pressante, tandis que
ses neurones s’activaient à toute allure.
– On tient un petit commerce avec les Magalhães. Ils vivent à deux blocs
d’ici. Je t’y emmène, si tu veux.
Et ainsi était née la seconde entreprise de Gina. Quelques mois avaient
été nécessaires pour dégager un profit confortable et mettre à l’abri sa
famille ; quelques années avaient suffi pour se diversifier et, à l’aide d’une
équipe d’experts triés sur le volet, explorer diverses opérations sur les
marchés financiers nationaux et internationaux. Les enfants grandissaient,
et si la présence de leur mère les emplissait de joie, ils s’habituaient à ses absences – comblés par l’attention que leur portait leur grand-père
complètement gaga, et gardés, quand celui-ci devait aller travailler, par une
armada de voisines accommodantes que leurs bêtises inventives charmaient.
Une nouvelle fois, elle avait étudié la situation actuelle avec soin. Depuis
une dizaine d’années, l’exode rural avait remplacé l’immigration étrangère,
et une vague de migrants du Nordeste déferlait tous les jours dans les
ghettos de São Paulo, à la recherche d’un emploi, d’un toit et d’une dignité
perdue. Autochtones d’Amazonie et du Mato Grosso, eux, avaient fui la
torture, les viols et les spoliations de la junte : Gina se souvenait à quel
point Sarah et elle avaient été scandalisées lorsque le Sunday Times avait
révélé l’ampleur de ces drames aux lecteurs occidentaux, et son indignation
n’avait pas diminué. L’Europe prenait peu à peu conscience de la menace
qui pesait sur les communautés sud-américaines, et de nombreuses ONG
s’organisaient pour dénoncer les massacres sur le continent. Mais le grand
public, s’il s’apitoyait facilement, finissait par zapper ou par tourner la page
du journal, frustré par son impuissance. Et si elle lui donnait l’occasion de
s’impliquer à son niveau ? Et si elle mettait à profit ce bouillonnement
médiatique pour pousser ses anciens compatriotes à changer les choses
autrement qu’en descendant dans la rue ou qu’en accordant une minute
d’attention à un reportage ?
Avec l’aide de Carla, une entrepreneuse autochtone qu’elle connaissait
depuis deux ans, elle avait pris contact avec le FUNAI, une association
défendant les droits des peuples autochtones au Brésil. Animée d’une
détermination sans pareille, elle avait noué des relations, extorqué
dix numéros de téléphone à chaque nouvelle personne qu’elle rencontrait,
tissé sa toile, monté des dossiers, récolté des fonds. Malgré son jeune âge,
son identité italienne et ses études françaises avaient cette fois joué en sa
faveur, tout comme l’assurance qu’elle avait acquise grâce à sa courte
expérience en affaires. L’objectif, multiple, s’adaptait en fonction de
l’interlocuteur qu’elle cherchait à convaincre : faire rayonner la richesse des
cultures brésiliennes à l’international ; donner l’occasion à des Français –
dans un premier temps – d’agir et de s’engager avec leur portefeuille, seule
arme à l’impact durable et positif ; attirer sur le territoire brésilien des
devises étrangères ; assurer aux communautés un mode de vie décent, tout
en leur permettant de conserver leurs traditions et de ne pas fuir leur région ; désengorger les ghettos urbains. Comment ? C’était simple : en
commercialisant en Europe des objets d’artisanat brésilien.
À ce moment-là, les investisseurs haussaient un sourcil intrigué : en quoi
ces babioles vendues pour quelques sous sur des marchés mal fréquentés
pourraient-elles bien intéresser un consommateur outre-Atlantique ? Gina
s’enflammait alors, ses bras graciles s’agitant en de larges arabesques. Les
touristes occidentaux évoluaient, s’exclamait-elle : ils recherchaient
aujourd’hui de l’authenticité, des rencontres exotiques, des coutumes
ancestrales, le frisson de l’inconnu. En face d’elle, on acquiesçait avec une
satisfaction méprisante : il était avéré que ce genre de visiteurs imaginait le
Brésil recouvert de jungle et peuplé de sauvages. Comme si la modernité et
le progrès technique étaient l’apanage des Européens ! Le poisson avait
mordu : Gina décochait alors l’estocade finale, évoquant l’insatisfaction
chronique des Occidentaux qui, depuis leur pays sclérosé et gâté, ne
survivaient qu’en rêvant d’ailleurs, de retour au vrai, de pureté. La part des
produits manufacturés dans les exportations brésiliennes grimpait en
flèche : il fallait surfer sur la vague et profiter de cet intérêt croissant à
l’international. Ce discours, rodé, achevait de convaincre les plus réticents.
D’abord, Gina s’était rendue dans l’arrière-pays du Pernambuco pour y
nouer des liens avec les artisans de figurines en argile, et partout son idée
avait été favorablement accueillie. Ensuite, et même si elle pensait l’éviter,
la jeune Italienne n’avait eu d’autre choix que de réactiver ses contacts à
Grenoble afin de trouver des débouchés pour sa production. Étonnamment,
ç’avait été l’étape la plus difficile de la création de son entreprise. Raviver
ce lien avec un passé qu’elle s’était efforcée d’occulter et avec l’accident
dont elle n’avait parlé qu’à Marco – et à une seule reprise – lui avait semblé
au-dessus de ses forces. Après d’interminables atermoiements qui ne lui
ressemblaient que fort peu, mue par le sentiment d’un devoir à accomplir et
convaincue du potentiel de son idée, elle avait fini par décrocher le
téléphone pour composer le numéro de Lenu, qu’elle avait eu le plus grand
mal à retrouver. Le souffle court, son cœur battant la chamade et un
acouphène persistant vibrant dans ses tympans, elle s’était annoncée.
Son ancienne camarade lui avait paru affreusement distante quand elle
était enfin parvenue à l’avoir au bout du fil, balayant des années d’amitié
partagée d’un revers de main. Quant à Sarah, elle lui avait raccroché au nez
dès qu’elle avait reconnu sa voix. En essayant de ne pas se laisser gagner par l’affolement, Gina avait alors contacté Manu, qui avait été le premier à
la saluer avec une sympathie réservée. Il avait fini par avouer qu’il n’avait
jamais su comment lui envoyer l’argent qu’il avait retiré de la vente de sa
Fiat 500. Gina s’était empressée de le rassurer à ce sujet et la conversation
s’était poursuivie, allégée. Manu lui avait raconté qu’après l’explosion, les
policiers avaient d’emblée mené une enquête, mais que celle-ci n’avait pas
abouti. De toute façon, le militantisme sur le campus avait tant dégénéré à
la fin de la décennie qu’il était rare de voir une semaine s’écouler sans
qu’une manifestation dérapât. Seul Michel avait été inquiété deux ans après
le départ de Gina pour une histoire de dégradation de biens publics – il s’en
était tiré avec quelques mois de prison. Mais lui, Manu, avait une dette
envers elle. Souhaitait-elle qu’il la mît en contact avec Michel ?
Certainement.
Les longues conversations qu’elle avait eues avec l’ancien leader maoïste
lui avaient ouvert des portes dont elle n’aurait pas soupçonné l’existence.
Assagi, Michel avait fait rédemption, s’était rabiboché avec sa famille et
prévoyait même de se marier ! Il semblait heureux d’avoir des nouvelles de
Gina, dont il avait conservé une forte impression. Sa voix profonde, qu’il
n’avait jamais eu besoin d’élever pour se faire entendre, était devenue
apaisée, loin des trémolos qui ponctuaient ses sermons presque
ecclésiastiques d’autrefois. Sa fiancée, un peu hippie sur les bords, l’avait
converti à un mode de vie peace and love qui lui faisait du bien. Gina avait
songé que les veinules qui rougissaient son visage ne devaient que mieux
s’en porter, et avait réprimé un petit rire en l’imaginant pieds nus et coiffé
de tresses rasta. Sa respiration saccadée s’était enfin apaisée, et un immense
poids dont elle ne soupçonnait pas l’ampleur s’était évaporé, libérant sa
cage thoracique – comme si elle achevait un livre dont la lecture s’était
avérée fastidieuse, comme si elle fermait une fenêtre restée entrouverte et
en proie aux courants d’air.
Au cours de leur premier échange téléphonique, elle lui avait expliqué
son projet avec tant de passion qu’il n’avait eu d’autre choix que
d’embarquer avec elle dans sa folle entreprise. Il avait été en mesure de la
mettre en contact avec le gérant d’une friperie que fréquentait sa fiancée, et
qui commercialisait des accessoires ethniques. Émue, elle avait reconnu là
la solidarité dont faisait preuve son ancien camarade, pour qui l’entraide et
la communauté n’étaient pas de creux concepts. D’appel en appel, la toile tissée par Gina s’était solidifiée et étendue, et ses investisseurs n’avaient
pas dû attendre bien longtemps pour se féliciter de leur choix.
Gina retirait une intense jubilation face à tout ce qu’elle avait accompli.
Les nouveaux défis qui s’offraient à elle lui donnaient par avance des
papillons dans le ventre. Pour la taquiner, Marco la comparait parfois à ces
hommes d’affaires sans vergogne qui dédaignaient la nature et les ouvriers
et contre lesquels elle s’indignait. Mais sa cause était juste, et le travail une
drogue qui provoquait en elle de délicieuses décharges électriques, malgré
ses excès – peut-être souhaitait-elle simplement oublier ce sifflement au
creux de l’oreille qui, s’il s’était atténué, n’avait jamais tout à fait disparu.
Si seulement sa famille pouvait voir les choses ainsi ! Marco, qu’elle
n’aurait jamais cru aussi têtu, refusait de quitter ce trou à cafards menacé
par la moindre crue qui lui servait de logement pour le magnifique
appartement qu’elle lui avait offert ; pis encore, Ernesto et Simon avaient
emménagé dans le quarto voisin. Et maintenant, Simon ne se levait plus du
canapé qu’elle avait elle-même acheté ! La belle rhétorique de son fils ne
tenait la route que si, dans l’ombre, quelqu’un finançait son train de vie –
peu coûteux, certes, mais tout de même confortable. Elle savait pourtant
que l’argent ne comptait pas pour eux. Si elle refusait de l’admettre, Gina
connaissait les désirs secrets de ses fils. Ernesto et Simon voulaient qu’elle
les guidât à travers la fin de leur adolescence, pour qu’ils parviennent à
s’accomplir, à s’épanouir et à cerner ce qui les rendrait heureux. Elle le
savait ; elle n’en avait simplement pas le temps.
Un rythme de hip-hop la ramena à son présent : elle prêta une oreille
appréciatrice au tempo entraînant, presque agressif, sans pouvoir empêcher
son menton de battre la mesure. Une bise légère se leva, éparpillant ses
cheveux sur son visage dans une douce caresse, lui apportant une saveur
salée et épicée sur le palais, mêlée d’un arrière-goût de poudre qui la fit
tressaillir. L’épais brouillard qui régnait parfois sur São Paulo, nimbant la
ville et ses alentours de sa pollution insistante, s’était quelque peu dissipé.
Elle lutta contre une folle envie de se rapprocher du son et reprit le fil de ses
pensées. Elle prévoyait de se rendre en France pour rendre visite à ses
distributeurs, puis à Bahia pour sélectionner des sculptures sur bois – on lui
avait parlé d’un hameau dans les environs de Cachoeira, où elle envisageait
de rencontrer les artisans directement et d’ainsi limiter le nombre
d’intermédiaires entre les producteurs et elle. Certains de ses concurrents commençaient à proposer de la dentelle du Ceará ; symbiose entre les filets
de pêche et les ornements ecclésiastiques portugais, cet art était révélateur
du syncrétisme qui façonnait la culture du Nordeste. Mais il n’y avait pas
d’intérêt à seulement copier ses confrères, songea-t-elle avec une excitation
familière, elle était déterminée à offrir mieux, ou différent ; elle essaierait
de faire un détour par l’Alagoas, proche de Salvador, où les dentellières
étaient réputées bien plus habiles.
En parallèle, Carla l’avait entretenue de peuplades en Amazonie qui
vivaient encore reculées, sans aucun lien avec la frénésie urbaine de la
côte : elle était curieuse d’aller leur rendre visite. Un fournisseur local lui
permettrait de faire face à la demande française volatile, toujours avide de
nouveaux articles. Gina était ravie de ce défi : elle adorait chiner, et savait
aujourd’hui évaluer en un clin d’œil la qualité d’un produit.
Malheureusement, cela nécessiterait beaucoup plus de temps que ce qu’elle
pouvait s’accorder. Son emploi du temps surchargé lui octroyait un
sentiment de puissance et d’accomplissement de soi, mais elle se voyait de
plus en plus obligée de déléguer ce genre de missions – ce qu’elle avait les
plus grandes difficultés à faire. Une solution s’offrait à elle… Peut-être
était-ce l’occasion de la mettre en œuvre. Oui, à bien y réfléchir, cette idée
réglerait tous ses soucis.