Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 18 sur 23

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Eldorado

L’ascension d’une mère

 

Gina était énervée : elle avait prévu de passer une semaine complète à

Bela Vida pour profiter de sa famille, mais voilà qu’elle ne tenait déjà plus

en place. Sans le fourmillement de ses pensées qui l’agitaient jour et nuit,

elle ne trouvait pas la paix. Son insatisfaction chronique, assortie à un état

d’alerte permanent, la poussait, croyait-elle, à perfectionner le moindre de

ses projets et à s’assurer de la portée philanthropique de ceux-ci. En dépit

de la pression constante à laquelle elle s’astreignait, elle ne se sentait jamais

malade ni fatiguée.

Cela faisait maintenant quinze ans qu’elle avait lancé sa première

entreprise. Après avoir pris la décision de s’installer durablement au Brésil,

sûre d’elle, elle s’était frénétiquement imprégnée de la culture et de

l’histoire du pays en se plongeant dans les journaux, en explorant la ville et

en échangeant avec qui voulait l’entendre. Enceinte jusqu’au cou, elle avait

participé à des conférences avec Alfredo – ravi d’avoir finalement réussi à

traîner sa jeune amie sur les bancs de l’université – et écouté, avide de

connaissance, les discussions qui s’ensuivaient. Son appétence pour la

mécanique s’était évanouie : elle considérait désormais que le progrès

technique, en donnant à l’homme des outils de plus en plus perfectionnés

pour s’exterminer, l’avait davantage perverti. Machines et robots ne

l’intéressaient plus – lui faisaient même horreur –, et la simple évocation

d’une innovation industrielle risquait de déclencher au creux de son tympan

le hurlement déchirant qui la hantait depuis l’accident. Elle n’avait pas

ouvert le moindre roman de science-fiction depuis plusieurs années. Les

sujets politiques et sociétaux la rebutaient pour des raisons similaires : elle

n’était pas parvenue à surmonter son blocage, et fréquenter des étudiants

aux idées dissidentes la tétanisait dans l’inaction. Pourtant, ses convictions

gauchistes restaient intactes et tout aussi intenses. Dès lors, vers quel

chemin s’orienter ?

Elle avait tiré de son immersion des constats clairs. Il lui avait semblé

comprendre que ce qu’il se passait au Brésil pouvait presque

systématiquement s’expliquer par le prisme de rouages économiques,

commerciaux et financiers. À la fin des années 1970, São Paulo s’établissait

sur le plan international, avec ses banques, son industrie et son dynamisme culturel. De nouvelles fortunes jaillissaient, et des immeubles neufs

côtoyaient les bâtisses de tôle. En parallèle, des millions de Brésiliens ne

possédaient pas de carte bancaire et nourrissaient une méfiance apeurée des

institutions de prêt – qui exigeaient de leurs souscripteurs un tel historique

comptable et un tel catalogue de garanties que la lecture en donnait le

tournis. S’ils vivaient dans une favela ou dans un ghetto comme Bela Vida,

entrepreneurs et ménages n’avaient que très peu de chances d’obtenir un

crédit. Comment, dès lors, s’insérer dans l’économie brésilienne, fournir un

premier apport ou pérenniser son affaire ?

Elle s’était inspirée des travaux de Muhammad Yunus sur le microcrédit

et avait récupéré de vieux ouvrages spécialisés – avec la complicité

d’Alfredo et de ses camarades de l’université –, qu’elle avait dévorés tandis

qu’elle donnait le sein à Simon et Ernesto. Au lieu de démonter des

machines, elle décortiquait maintenant à corps perdu les mécanismes

économiques sur lesquels la société brésilienne s’était construite. Là résidait

une possibilité d’utiliser le capitalisme à bon escient : si elle parvenait à en

maîtriser les outils, elle pourrait alors renverser le rapport de forces imposé

aux classes populaires afin que les plus démunis puissent se doter des

moyens propres à revendiquer l’égalité. Pour changer le monde, il fallait le

faire depuis l’intérieur du système. La finance au service de la justice

sociale !

Le plus difficile n’avait pas été de convaincre des investisseurs de lui

faire confiance : elle avait perfectionné son portugais et ficelé un discours

infaillible afin d’obtenir des fonds. Non, le plus difficile avait été

d’échapper aux foudres de Mme Silva, l’usurière de Bela Vida, dont le petit

carnet rouge était impitoyablement rempli du nom des pauvres hères qu’elle

détroussait avec ses taux exorbitants. Avec passion, elle était allée frapper à

la porte du Circolo Socialista pour glaner des conseils, avec sa poussette

cahotant sur les routes inégales de Bela Vida. Gina prévoyait d’octroyer des

prêts plafonnés et remboursables en sept mois aux habitants des quartiers

défavorisés de São Paulo. Et les clients payaient, restaient et revenaient ; en

trois ans, Gina s’était fait un nom sur la place financière et dans les cercles

philanthropiques. Elle avait rencontré des gens fascinants qui partageaient

sa vision du monde, et qui – bien plus efficacement que l’ALN ou le MR-

813 – combattaient l’exclusion et les inégalités, amélioraient les conditions

de travail dans les ghettos et combinaient rentabilité et solidarité. Les entreprises sociales avaient pour vocation de collaborer, et, en peu de

temps, elle avait développé un réseau étroit d’investisseurs et d’hommes

d’affaires.

Débordante d’énergie, elle relâchait la pression en s’étourdissant de

mélodies et de danse. Les premières années, la présence de Giorgio à ses

côtés lui avait ouvert les portes de la scène musicale pauliste. Le rythme

entraînant de la tropicália, à cette époque, la prenait aux tripes : certains

refrains homériques donnaient l’impression que de grandes choses, ou de

grands dangers, se préparaient. Elle avait d’abord accompagné le fils de

Vittorio assister au concert de Rita Lee, la voix d’Os Mutantes, qui chantait

les louanges d’un parfum bien particulier dont les vapeurs libéraient

l’esprit ; et puis, les deux jeunes gens s’étaient mis à régulièrement

fréquenter d’immenses bals funk dans le but d’entendre le timbre rauque de

Tim Maia. Giorgio, joli garçon, plaisait beaucoup à Gina : sa peau brûlante

et ses yeux liquides l’entêtaient, et elle se délectait à laisser ses doigts courir

dans sa chevelure brune lorsqu’ils faisaient l’amour sous les rayons de lune.

Mais elle n’était pas amoureuse de lui. Il avait cessé de lui adresser la

parole quand il avait appris qu’elle était enceinte.

Dans une galaxie dont les étoiles représentaient toutes les envies et les

passions de Gina, la nouvelle de sa grossesse avait créé un trou noir, dont

les ténèbres avaient menacé d’avaler toute source de lumière. Carmela

l’avait accompagnée voir la faiseuse d’anges de Bela Vida, mais au dernier

moment, Gina s’était rhabillée en hâte, paniquée et poussée par un indicible

instinct. Elle n’aurait su l’expliquer : elle considérait l’avortement comme

un droit, pour lequel elle avait naguère manifesté. Fervente athée, elle

rejetait par ailleurs l’idée reçue qui exigeait que les femmes s’accomplissent

par la maternité. Les préjugés traditionalistes et religieux de Rita avaient-ils

traversé l’océan pour se nicher dans les tréfonds de son inconscience,

relayés par un conservateur clan italien qui réclamait d’être perpétué ? Ou

bien imaginait-elle, en apportant sur cette Terre une nouvelle vie, réparer les

meurtres dont elle s’était rendue coupable ? Que ce fût par loyauté familiale

ou pour régler une dette latente qu’elle formalisait à demi-mot, son ventre

avait commencé à s’arrondir.

Quand les enfants étaient encore petits, il lui arrivait de plancher une

partie de la nuit sur son plan d’affaires, puis de laisser à Marco la garde

d’Ernesto et de Simon avant d’aller hanter les clubs de samba jusqu’à l’exaltant épuisement qui découlait de la danse. Plus tard, elle avait assisté à

l’essor des DJ de São Paulo tout en préparant un déplacement à Rio, et tapé

du pied sur les pulsations entêtantes des concerts de MPB après avoir

finalisé un dossier d’emprunt particulièrement épineux. Insensible à la

fatigue, elle avait développé un besoin addictif et assoiffé de lancer son

corps contre celui des autres, dans la fièvre et la communion que lui

procuraient ces concerts. De nombreuses fêtes où elle allait danser étaient

interrompues par la police, qui faisait irruption pour séparer les garçons et

les filles sensuellement enlacés. Néanmoins, ce fragile équilibre lui avait

donné la brève impression de mener de front sa vie familiale et sa vie

professionnelle. Ils vivaient alors tous encore dans le quarto de Marco ;

farouchement indépendante, elle n’avait jamais envisagé de faire appel au

père de ses enfants.

Et puis étaient arrivées les années 1980, et l’hyperinflation galopante :

impossible dès lors de prêter une somme dont, même moins d’un an plus

tard, on ne serait remboursé que d’une infime portion de sa valeur, à moins

de fixer des taux d’intérêt à quatre chiffres. Quelques mois avaient suffi à

Gina pour liquider son entreprise en évitant de peu la banqueroute. La tête

froide, forte de sa courte expérience et de son réseau étendu, elle avait

recherché rapidement un autre secteur vers lequel se rediriger. Elle s’en

était ouverte à ses nouveaux amis, afin d’être assurée de s’investir dans un

secteur éthique. Les uns œuvraient pour l’éducation et la santé, d’autres

pour le développement ou l’emploi, mais tous suivaient la même ligne

directrice qu’elle : non à la dialectique patrons-employés, oui à une

communauté d’associés et à une économie qui bénéficierait à tous !

L’égalité et la justice sociale habitaient Gina, dictaient ses paroles,

modulaient son paysage intérieur ; ces valeurs humanistes donnaient le

rythme au métronome de son cœur.

Un après-midi qu’elle flânait dans les ruelles de Bela Vida, savourant

l’air frais du mois de juillet en laissant vagabonder ses pensées, elle avait

remarqué un couple de jeunes gens au teint rouge qui portaient des sacs à

dos. Intriguée, il lui avait fallu quelques instants avant de réaliser qu’il

s’agissait de touristes ; elle s’était remémoré les commentaires de son père,

qui avait observé la présence de ces nouveaux voyageurs, ces routards en

quête d’expérience locale, blasés des gratte-ciel et des centres

commerciaux. Le garçon s’était arrêté auprès d’un étal où Joao, un homme sans âge arrivé un an plus tôt de Recife, avait soigneusement disposé divers

objets sur une toile cirée, se tenant prêt à tout remballer à la vue d’un

policier. Après une discussion animée, Gina avait vu la jeune fille tirer de sa

sacoche une poignée de billets violacés, qu’elle avait tendue à Joao avant de

choisir deux statuettes et de les ranger dans l’une de ses innombrables

poches. Gina avait attendu que le couple s’en allât pour, curieuse,

interpeller Joao :

– Bonne affaire ?

– Tu parles, regarde-moi ça ! lui avait-il répondu, hilare, en lui montrant

les billets qu’il déployait devant ses yeux écarquillés.

Des francs, avait reconnu Gina avec amusement. Joao n’avait aucune

idée du taux de change entre francs et cruzeiros, il était simplement ravi

d’avoir en sa possession une monnaie étrangère dont la valeur resterait

stable. Elle avait poursuivi la conversation avec lui tout en considérant les

colifichets qu’il vendait. Ses yeux s’étaient arrêtés sur une figurine

représentant un musicien au chapeau orné de symboles. Elle avait été saisie

d’une bouffée d’émotion : elle reconnaissait les poupées d’argile devant

lesquelles Marco et elle s’étaient extasiés, quelques années auparavant. Elle

avait alors été hypnotisée par la finesse des détails et par l’histoire que

racontait une banale sculpture.

– Ça vient du Nordeste, n’est-ce pas… avait-elle demandé avec une

moue conspiratrice.

– En effet, avait répondu Joao, dont la pupille s’était allumée –

 réaliserait-il une deuxième vente aussi facilement ? C’est peint à la main,

avait-il repris d’un ton bonimenteur, ce sont les femmes de mon village qui

les façonnent, et ce depuis si longtemps que…

– Tu te fournis où ? s’était enquise Gina d’une voix pressante, tandis que

ses neurones s’activaient à toute allure.

– On tient un petit commerce avec les Magalhães. Ils vivent à deux blocs

d’ici. Je t’y emmène, si tu veux.

Et ainsi était née la seconde entreprise de Gina. Quelques mois avaient

été nécessaires pour dégager un profit confortable et mettre à l’abri sa

famille ; quelques années avaient suffi pour se diversifier et, à l’aide d’une

équipe d’experts triés sur le volet, explorer diverses opérations sur les

marchés financiers nationaux et internationaux. Les enfants grandissaient,

et si la présence de leur mère les emplissait de joie, ils s’habituaient à ses absences – comblés par l’attention que leur portait leur grand-père

complètement gaga, et gardés, quand celui-ci devait aller travailler, par une

armada de voisines accommodantes que leurs bêtises inventives charmaient.

Une nouvelle fois, elle avait étudié la situation actuelle avec soin. Depuis

une dizaine d’années, l’exode rural avait remplacé l’immigration étrangère,

et une vague de migrants du Nordeste déferlait tous les jours dans les

ghettos de São Paulo, à la recherche d’un emploi, d’un toit et d’une dignité

perdue. Autochtones d’Amazonie et du Mato Grosso, eux, avaient fui la

torture, les viols et les spoliations de la junte : Gina se souvenait à quel

point Sarah et elle avaient été scandalisées lorsque le Sunday Times avait

révélé l’ampleur de ces drames aux lecteurs occidentaux, et son indignation

n’avait pas diminué. L’Europe prenait peu à peu conscience de la menace

qui pesait sur les communautés sud-américaines, et de nombreuses ONG

s’organisaient pour dénoncer les massacres sur le continent. Mais le grand

public, s’il s’apitoyait facilement, finissait par zapper ou par tourner la page

du journal, frustré par son impuissance. Et si elle lui donnait l’occasion de

s’impliquer à son niveau ? Et si elle mettait à profit ce bouillonnement

médiatique pour pousser ses anciens compatriotes à changer les choses

autrement qu’en descendant dans la rue ou qu’en accordant une minute

d’attention à un reportage ?

Avec l’aide de Carla, une entrepreneuse autochtone qu’elle connaissait

depuis deux ans, elle avait pris contact avec le FUNAI, une association

défendant les droits des peuples autochtones au Brésil. Animée d’une

détermination sans pareille, elle avait noué des relations, extorqué

dix numéros de téléphone à chaque nouvelle personne qu’elle rencontrait,

tissé sa toile, monté des dossiers, récolté des fonds. Malgré son jeune âge,

son identité italienne et ses études françaises avaient cette fois joué en sa

faveur, tout comme l’assurance qu’elle avait acquise grâce à sa courte

expérience en affaires. L’objectif, multiple, s’adaptait en fonction de

l’interlocuteur qu’elle cherchait à convaincre : faire rayonner la richesse des

cultures brésiliennes à l’international ; donner l’occasion à des Français –

 dans un premier temps – d’agir et de s’engager avec leur portefeuille, seule

arme à l’impact durable et positif ; attirer sur le territoire brésilien des

devises étrangères ; assurer aux communautés un mode de vie décent, tout

en leur permettant de conserver leurs traditions et de ne pas fuir leur région ; désengorger les ghettos urbains. Comment ? C’était simple : en

commercialisant en Europe des objets d’artisanat brésilien.

À ce moment-là, les investisseurs haussaient un sourcil intrigué : en quoi

ces babioles vendues pour quelques sous sur des marchés mal fréquentés

pourraient-elles bien intéresser un consommateur outre-Atlantique ? Gina

s’enflammait alors, ses bras graciles s’agitant en de larges arabesques. Les

touristes occidentaux évoluaient, s’exclamait-elle : ils recherchaient

aujourd’hui de l’authenticité, des rencontres exotiques, des coutumes

ancestrales, le frisson de l’inconnu. En face d’elle, on acquiesçait avec une

satisfaction méprisante : il était avéré que ce genre de visiteurs imaginait le

Brésil recouvert de jungle et peuplé de sauvages. Comme si la modernité et

le progrès technique étaient l’apanage des Européens ! Le poisson avait

mordu : Gina décochait alors l’estocade finale, évoquant l’insatisfaction

chronique des Occidentaux qui, depuis leur pays sclérosé et gâté, ne

survivaient qu’en rêvant d’ailleurs, de retour au vrai, de pureté. La part des

produits manufacturés dans les exportations brésiliennes grimpait en

flèche : il fallait surfer sur la vague et profiter de cet intérêt croissant à

l’international. Ce discours, rodé, achevait de convaincre les plus réticents.

D’abord, Gina s’était rendue dans l’arrière-pays du Pernambuco pour y

nouer des liens avec les artisans de figurines en argile, et partout son idée

avait été favorablement accueillie. Ensuite, et même si elle pensait l’éviter,

la jeune Italienne n’avait eu d’autre choix que de réactiver ses contacts à

Grenoble afin de trouver des débouchés pour sa production. Étonnamment,

ç’avait été l’étape la plus difficile de la création de son entreprise. Raviver

ce lien avec un passé qu’elle s’était efforcée d’occulter et avec l’accident

dont elle n’avait parlé qu’à Marco – et à une seule reprise – lui avait semblé

au-dessus de ses forces. Après d’interminables atermoiements qui ne lui

ressemblaient que fort peu, mue par le sentiment d’un devoir à accomplir et

convaincue du potentiel de son idée, elle avait fini par décrocher le

téléphone pour composer le numéro de Lenu, qu’elle avait eu le plus grand

mal à retrouver. Le souffle court, son cœur battant la chamade et un

acouphène persistant vibrant dans ses tympans, elle s’était annoncée.

Son ancienne camarade lui avait paru affreusement distante quand elle

était enfin parvenue à l’avoir au bout du fil, balayant des années d’amitié

partagée d’un revers de main. Quant à Sarah, elle lui avait raccroché au nez

dès qu’elle avait reconnu sa voix. En essayant de ne pas se laisser gagner par l’affolement, Gina avait alors contacté Manu, qui avait été le premier à

la saluer avec une sympathie réservée. Il avait fini par avouer qu’il n’avait

jamais su comment lui envoyer l’argent qu’il avait retiré de la vente de sa

Fiat 500. Gina s’était empressée de le rassurer à ce sujet et la conversation

s’était poursuivie, allégée. Manu lui avait raconté qu’après l’explosion, les

policiers avaient d’emblée mené une enquête, mais que celle-ci n’avait pas

abouti. De toute façon, le militantisme sur le campus avait tant dégénéré à

la fin de la décennie qu’il était rare de voir une semaine s’écouler sans

qu’une manifestation dérapât. Seul Michel avait été inquiété deux ans après

le départ de Gina pour une histoire de dégradation de biens publics – il s’en

était tiré avec quelques mois de prison. Mais lui, Manu, avait une dette

envers elle. Souhaitait-elle qu’il la mît en contact avec Michel ?

Certainement.

Les longues conversations qu’elle avait eues avec l’ancien leader maoïste

lui avaient ouvert des portes dont elle n’aurait pas soupçonné l’existence.

Assagi, Michel avait fait rédemption, s’était rabiboché avec sa famille et

prévoyait même de se marier ! Il semblait heureux d’avoir des nouvelles de

Gina, dont il avait conservé une forte impression. Sa voix profonde, qu’il

n’avait jamais eu besoin d’élever pour se faire entendre, était devenue

apaisée, loin des trémolos qui ponctuaient ses sermons presque

ecclésiastiques d’autrefois. Sa fiancée, un peu hippie sur les bords, l’avait

converti à un mode de vie peace and love qui lui faisait du bien. Gina avait

songé que les veinules qui rougissaient son visage ne devaient que mieux

s’en porter, et avait réprimé un petit rire en l’imaginant pieds nus et coiffé

de tresses rasta. Sa respiration saccadée s’était enfin apaisée, et un immense

poids dont elle ne soupçonnait pas l’ampleur s’était évaporé, libérant sa

cage thoracique – comme si elle achevait un livre dont la lecture s’était

avérée fastidieuse, comme si elle fermait une fenêtre restée entrouverte et

en proie aux courants d’air.

Au cours de leur premier échange téléphonique, elle lui avait expliqué

son projet avec tant de passion qu’il n’avait eu d’autre choix que

d’embarquer avec elle dans sa folle entreprise. Il avait été en mesure de la

mettre en contact avec le gérant d’une friperie que fréquentait sa fiancée, et

qui commercialisait des accessoires ethniques. Émue, elle avait reconnu là

la solidarité dont faisait preuve son ancien camarade, pour qui l’entraide et

la communauté n’étaient pas de creux concepts. D’appel en appel, la toile tissée par Gina s’était solidifiée et étendue, et ses investisseurs n’avaient

pas dû attendre bien longtemps pour se féliciter de leur choix.

Gina retirait une intense jubilation face à tout ce qu’elle avait accompli.

Les nouveaux défis qui s’offraient à elle lui donnaient par avance des

papillons dans le ventre. Pour la taquiner, Marco la comparait parfois à ces

hommes d’affaires sans vergogne qui dédaignaient la nature et les ouvriers

et contre lesquels elle s’indignait. Mais sa cause était juste, et le travail une

drogue qui provoquait en elle de délicieuses décharges électriques, malgré

ses excès – peut-être souhaitait-elle simplement oublier ce sifflement au

creux de l’oreille qui, s’il s’était atténué, n’avait jamais tout à fait disparu.

Si seulement sa famille pouvait voir les choses ainsi ! Marco, qu’elle

n’aurait jamais cru aussi têtu, refusait de quitter ce trou à cafards menacé

par la moindre crue qui lui servait de logement pour le magnifique

appartement qu’elle lui avait offert ; pis encore, Ernesto et Simon avaient

emménagé dans le quarto voisin. Et maintenant, Simon ne se levait plus du

canapé qu’elle avait elle-même acheté ! La belle rhétorique de son fils ne

tenait la route que si, dans l’ombre, quelqu’un finançait son train de vie –

peu coûteux, certes, mais tout de même confortable. Elle savait pourtant

que l’argent ne comptait pas pour eux. Si elle refusait de l’admettre, Gina

connaissait les désirs secrets de ses fils. Ernesto et Simon voulaient qu’elle

les guidât à travers la fin de leur adolescence, pour qu’ils parviennent à

s’accomplir, à s’épanouir et à cerner ce qui les rendrait heureux. Elle le

savait ; elle n’en avait simplement pas le temps.

Un rythme de hip-hop la ramena à son présent : elle prêta une oreille

appréciatrice au tempo entraînant, presque agressif, sans pouvoir empêcher

son menton de battre la mesure. Une bise légère se leva, éparpillant ses

cheveux sur son visage dans une douce caresse, lui apportant une saveur

salée et épicée sur le palais, mêlée d’un arrière-goût de poudre qui la fit

tressaillir. L’épais brouillard qui régnait parfois sur São Paulo, nimbant la

ville et ses alentours de sa pollution insistante, s’était quelque peu dissipé.

Elle lutta contre une folle envie de se rapprocher du son et reprit le fil de ses

pensées. Elle prévoyait de se rendre en France pour rendre visite à ses

distributeurs, puis à Bahia pour sélectionner des sculptures sur bois – on lui

avait parlé d’un hameau dans les environs de Cachoeira, où elle envisageait

de rencontrer les artisans directement et d’ainsi limiter le nombre

d’intermédiaires entre les producteurs et elle. Certains de ses concurrents commençaient à proposer de la dentelle du Ceará ; symbiose entre les filets

de pêche et les ornements ecclésiastiques portugais, cet art était révélateur

du syncrétisme qui façonnait la culture du Nordeste. Mais il n’y avait pas

d’intérêt à seulement copier ses confrères, songea-t-elle avec une excitation

familière, elle était déterminée à offrir mieux, ou différent ; elle essaierait

de faire un détour par l’Alagoas, proche de Salvador, où les dentellières

étaient réputées bien plus habiles.

En parallèle, Carla l’avait entretenue de peuplades en Amazonie qui

vivaient encore reculées, sans aucun lien avec la frénésie urbaine de la

côte : elle était curieuse d’aller leur rendre visite. Un fournisseur local lui

permettrait de faire face à la demande française volatile, toujours avide de

nouveaux articles. Gina était ravie de ce défi : elle adorait chiner, et savait

aujourd’hui évaluer en un clin d’œil la qualité d’un produit.

Malheureusement, cela nécessiterait beaucoup plus de temps que ce qu’elle

pouvait s’accorder. Son emploi du temps surchargé lui octroyait un

sentiment de puissance et d’accomplissement de soi, mais elle se voyait de

plus en plus obligée de déléguer ce genre de missions – ce qu’elle avait les

plus grandes difficultés à faire. Une solution s’offrait à elle… Peut-être

était-ce l’occasion de la mettre en œuvre. Oui, à bien y réfléchir, cette idée

réglerait tous ses soucis.