Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 1 sur 23

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Eldorado

I. Marco

Un village endormi

 

Un nuage de poussière s’éleva du sol lorsque le jeune homme sauta du

bus. Sans un regard pour le passager qui venait de quitter son véhicule, le

chauffeur, qui avait à peine ralenti, reprit sa route pour s’éloigner

indolemment de ce village abruti de chaleur. Le jeune homme, pantois, fixa

un instant ses pieds ancrés dans la terre battue avant de se mettre en

mouvement.

C’était l’un de ces innombrables hameaux qui émaillaient l’arrière-pays

de Campanie. Il se trouvait parfois un randonneur pour s’égarer au détour

du col de Conza et se pâmer devant le charme de cet ensemble de bâtisses

qui apparaissait sur sa carte sous la forme d’un minuscule point sans nom.

Les maisons dégringolant de la colline et les vignes qui mangeaient les

murets de pierres blanches suscitaient alors des soupirs ravis et des

transports poétiques. À l’automne, les cimes du mont Cervialto se nappaient

d’un manteau neigeux d’une pureté immaculée, dont les pans s’abattaient

sur les toits obliques en hiver comme une mère bordant son bébé d’une

couverture chaude. L’immobilité parfaite d’un paysage si bucolique

évoquait les peintures de grands maîtres impressionnistes ; et quand les

premiers oiseaux pépiaient, l’on franchissait les portes de bois et

empoignait une pioche ou un sarcloir pour réveiller la terre endormie, en

une danse bien orchestrée, un ballet immuable. Les couleurs s’avivaient, le

vert tendre des jeunes pousses tranchait avec le ciel devenu bleu pâle.

Mais cette harmonie et ce calme bienvenus, à l’écart de l’agitation du

monde, ne semblaient nullement apaiser l’âme troublée du jeune homme ;

et le village enclavé au cœur de cette vallée oubliée ne lui apparaissait qu’à

travers une brume opaque. En outre, un œil averti ne s’y trompait pas :

derrière le vernis pastoral, sous la poussière agglutinée au fil des

générations, il décelait l’ennui, un ennui sourd, le terreau de la médisance et

de la mesquinerie. Il repérait, sous les mouvements mécaniques et répétés

des paysans, l’angoisse face à un sol calcaire et cruel, jonché de cailloux,

qui donnait chaque année de moins en moins de fruits. Il considérait la

broussaille des cyprès envahissant les jardins comme une barbe rebelle qui

grattait le menton de l’homme en débâcle, et il devinait, derrière les murs

décrépis, des secrets de famille bien gardés. Des frères se disputaient une parcelle de terrain, bien que chacun eût largement de quoi subvenir à ses

besoins. Dans l’ombre de la pendule, une aïeule n’en finissait pas de mourir,

se desséchant sous le tic-tac impitoyable et sous l’œil avide de ses enfants

espérant l’héritage. Au fond d’un jardin, une fillette frêle et frissonnante

priait, tandis que résonnaient des ordres hurlés par la fenêtre. Un curé aux

épaules lasses attendait tout le jour les pécheurs, seul dans sa petite église

sans vitraux et sans orgue. Quelques vieux se rassemblaient sur la place,

entretenant une convivialité forcée, mais ruminant en silence des jalousies

anciennes et des querelles oubliées. Un maire aviné tentait de maintenir un

semblant de discipline chez ses concitoyens en contenant la violence latente

d’adolescents qui, dès leur majorité, fuiraient vers Salerne ou Naples en

fourrant leurs espoirs et leur faim de vivre au fond d’un maigre baluchon.

Et tout était comme suspendu dans le temps et l’aridité en cet après-midi de

1946.

Le jeune homme qui venait de descendre de l’autocar était parti de

Casalnuovo six ans auparavant, et rien n’avait changé. Une telle inertie,

songea-t-il, aurait dû faire naître en lui une douce nostalgie, une chaleur

réconfortante face à ce village qui l’avait vu grandir : avec une surprise

détachée, il constata pourtant qu’il ne ressentait rien de plus qu’une

impression diffuse d’étrangeté. Il remonta, depuis l’arrêt de car, la rue

principale qui serpentait à flanc de colline. Nul n’avait estimé nécessaire

d’aplanir cet amas de pierres irrégulier qui constituait l’allée, ou même d’y

façonner un escalier afin d’en faciliter le pas : on évitait nids-de-poule et

obstacles sans même y prêter garde. Les villageois n’imaginaient pas

modifier quoi que ce soit à cette rue qui les avait vus grandir, et dont les

aspérités s’étaient par ailleurs souvent révélées utiles quand il s’agissait de

freiner la course d’une bille dévalant la pente ou d’une orange tombée d’un

sac de provisions. Combien de fois le jeune homme lui-même n’avait-il pas

défié Vittorio lors d’un rallye effréné à bord d’une planche sur laquelle il

avait fixé des roulettes qui tressautaient à la moindre secousse ? Il dépassa,

quelque peu rebuté, une décharge jonchée de squelettes de carrioles

percluses de rouille et de meubles dont on devinait à peine l’ossature. Un

masque à gaz était posé sur un petit tas de bois mort. La scène dégageait

une impression de fuite et d’abandon, comme si la guerre avait parachevé la

tâche dûment commencée par le soleil et la sueur. Son échine fut parcourue

d’un désagréable frisson.

Il se rappela que naguère se dressait là une grange déjà vieille, d’où

saillaient des clous et des panneaux bardés d’échardes, et où Vittorio,

Alfredo et lui s’amusaient à cacher les poupées de chiffon jaunâtres des

filles. Lui-même, en essayant de tenir debout sur l’un des cerceaux de

ferraille, vestiges d’on ne sait quelle machine agricole, était un beau jour

tombé d’au moins trois mètres et sa fesse droite s’était colorée d’un

hématome violacé de la taille d’un crapaud. Les genoux des garnements

étaient constamment couverts de croûtes. La mort, en ces temps-là, planait

dans l’arrière-pays campanien telle une parente omniprésente : le père de

Nino, qui l’aidait à la menuiserie, s’était blessé et avait attrapé le tétanos ;

les employés qu’avait rassemblés Mario au sein de sa petite entreprise de

maçonnerie accumulaient les accidents ; le propre père du jeune homme

allait périr de fatigue après une vie de labeur écrasant. Les enfants

attrapaient le croup ou le typhus, la grippe ou la variole… Il fallait alors se

rendre chez le médecin en transportant le malade sur un âne pendant des

kilomètres. La simple évocation de ces multiples dangers secoua

rétrospectivement le jeune homme d’un spasme soudain, et ce fut comme si

une main glacée lui tordait l’estomac.

Néanmoins, ses amis et lui s’en tiraient toujours indemnes, avec de

bénignes égratignures, sans que personne sût comment il était possible que

de tels casse-cou ne se brisent pas les os à chaque nouvelle bêtise. Mais il

était si difficile pour Alfredo et lui de s’opposer à Vittorio, à son énergie

brute, pure ; d’autant que les mères du village fondaient littéralement

devant cette frimousse gouailleuse, ce sourire à mille fossettes et ces yeux

noirs, liquides. Tout lui était pardonné : le linge sali, les vêtements à

raccommoder, les poux qu’il rapportait dans ses boucles soyeuses. Il irait

loin, ce petit, disait-on ; avec ce charme irrésistible, personne ne pourrait lui

dire non. Ses amis, qu’il entraînait sur ses pas en dédaignant leurs

réticences, n’avaient pas cette chance, et ne comptaient plus les sévères

réprimandes de leurs parents. Alfredo restait en général à l’écart de ces

acrobaties, par peur de perdre les épaisses lunettes qui faisaient sa fierté. Le

jeune homme esquissa un sourire attendri en y repensant, même s’il sentait

confusément que ces souvenirs auraient dû déclencher chez lui de plus

fortes émotions.

Cette grange avait été leur refuge secret, leur cachette pour échapper aux

frères Gallone qui les attaquaient en leur lançant des pierres, répétant les insultes les plus vulgaires vomies par leur père à longueur de journée. Ils

s’acharnaient particulièrement sur le potelé Alfredo, brisant ses lunettes et

le forçant à avaler divers insectes – et même, un jour, une limace luisante à

l’intérieur blanc et noir. Alors, les herbes folles fouettant leurs mollets, les

trois enfants fuyaient vers la mansarde presque écroulée dont les occupants,

d’énormes rats des champs aux yeux rouges, s’écartaient à leur vue.

Malheureusement, nul n’avait non plus estimé nécessaire, parmi les

illustres ancêtres bâtisseurs des habitants de Casalnuovo, de doter cette rue,

artère principale et cœur battant des lieux, d’un système d’évacuation. Par

conséquent, des détritus en tout genre flottaient dans les eaux sales que les

ménagères balançaient sans ménagement par la fenêtre, et qu’une brise

chaude comme une haleine bringuebalait çà et là, charriant une odeur

douceâtre de poubelle. Des chattes faméliques aux oreilles râpées gisaient

avec abandon sur les rebords souillés de fientes. Si la rue était déserte, le

jeune homme ne s’y trompait pas : derrière chaque vitre, derrière chaque

voilage, on l’observait. Il constata néanmoins qu’il n’en avait cure.

Il dépassa avec indifférence la maison des Buonanno, dont les volets

étaient fermés bien qu’on fût au beau milieu de l’après-midi. Il se souvint

de la sœur aînée, Nina, qui brodait des motifs s’entremêlant si bien qu’on

les imaginait dessinés par les anges, et dont toute la famille

s’enorgueillissait – alors même que Nina, d’une timidité maladive,

repoussait chaque compliment et n’adressait la parole qu’à sa mère. Sur la

façade d’en face s’écaillaient encore les mots « Il Duce ha sempre

ragione1 », et le jeune homme remarqua, un pincement au cœur, que les

graffiti obscènes qu’Alfredo et lui avaient gravés par-dessus avaient mieux

résisté aux outrages du temps que le message officiel. Là, la rue bifurquait

légèrement à droite, tandis qu’à gauche un chemin menait vers le champ des

Gallone, où travaillaient le père et ses fils aînés. Ces derniers, deux brutes

épaisses et illettrées dont il ne fallait pas croiser le regard quand elles

avaient trop bu, portaient perpétuellement sur eux l’odeur des feuilles de

tabac qui séchaient partout sur leur propriété. L’un d’entre eux avait un jour

laissé entendre qu’il avait séduit la petite Rita alors qu’elle n’avait pas

douze ans.

Par réflexe – ses pas ayant conservé la mémoire de ses habitudes –, il

tourna à droite pour rejoindre l’école municipale, où les résidus d’affiches

lacérées représentaient à grand-peine un garçonnet aux traits aussi durs que ceux d’un adulte. Ce visage fermé suscitait un malaise qu’il était ardu de

cerner, et le jeune homme, malgré toutes les années qui s’étaient écoulées,

se sentit nauséeux en l’apercevant : un observateur aguerri attribuerait cette

réaction à la cruauté de l’expression, si peu naturelle pour un enfant de cet

âge. Il s’agissait de Balilla, le célèbre petit Piémontais qui, deux siècles plus

tôt, avait repoussé l’armée autrichienne qui s’avançait sur Gênes d’un jet de

pierre. Un jeu très populaire chez les écoliers était d’ailleurs de reproduire

la scène sous les cris « Che la rompa2! » Mais comment s’identifier à un

héros de guerre lorsque, comme Alfredo ou le petit Gino, qui trottinait tout

le temps derrière eux, l’on ne savait distinguer le tableau noir sans

d’épaisses lunettes ? Comment chantonner des comptines sanguinaires

lorsqu’il était bien plus drôle de cacher les poupées de chiffon des filles sur

le toit de l’école, ou de grimper à l’arbre au centre de la cour, dans l’espoir

d’y savourer quelques mûres acidulées ?

Le jeune homme osa un coup d’œil par-dessus le muret, simplement pour

vérifier si les uniformes avaient été remplacés, ou bien si un grand m ornait

encore la chemise brune des enfants, mais il ne vit rien d’autre qu’un espace

déserté, accablé par la chaleur et le silence pesant. Il se demanda si son vieil

instituteur, une personne affable qui oscillait en permanence entre la

sévérité face à l’impertinence de ses écoliers et son enthousiasme devant

l’inventivité de leurs jeux, était en vie. Les dernières années, le ravissement

qui s’épanouissait sur ses traits quand il assistait aux fantaisies infantiles de

ses élèves avait semblé, dans un second temps, se teinter de crainte. Cette

sensation s’était accentuée après la visite d’un haut fonctionnaire de la

région, lorsque le jeune homme préparait l’examen pour entrer au collège :

si ses amis et lui n’avaient pas modifié leurs habitudes, le changement

d’atmosphère était devenu palpable pendant les mois suivants. Les activités

sportives avaient pris une orientation belliqueuse, et chaque jeu était

dorénavant le prétexte de compétitions et de classements. Un véritable culte

du corps s’était développé. Gino, qui était plus petit qu’eux, subissait des

brimades que l’instituteur résigné n’interrompait plus que rarement. Cette

pensée, comme les autres, glissa sur le jeune homme avant de s’évanouir

dans les airs.

À cet endroit, la rue s’élargissait jusqu’à se transformer en une place

bancale qui voyait deux institutions s’affronter dans un duel digne des

westerns que l’Italie enviait encore à l’Amérique. D’un côté se dressait l’église, fierté des villageois qui se targuaient de la fréquenter assidûment,

dont le fronton modeste, d’un orange usé, n’était percé que de rares

ouvertures sans vitre. Par un curieux agencement architectural, elle était

constamment plongée dans l’ombre et aurait semblé à l’abandon si le curé

ne penchait pas par moments réguliers sa haute carrure par la porte d’entrée,

son œil circonspect balayant la place. C’était un homme qui tenait la

patience pour vertu la plus élevée : chaque jour passé dans cette tanière à

attendre ses « âmes perdues », comme il les nommait d’un air indulgent et

moralisateur à la fois, était pour lui un pas de plus vers l’absolution. Car cet

Italien sans âge, dont la tête s’enfonçait dans les épaules comme s’il était

dénué de cou, et dont tous les gestes dénotaient un engoncement rigide dans

des principes immuables, ne souhaitait rien tant que rejoindre son Créateur.

Son désespoir croissait lorsqu’il constatait chaque année que de moins en

moins d’enfants s’inscrivaient au catéchisme, et que les familles poussant

leur progéniture à la communion n’agissaient ainsi que par souci d’étaler

devant leurs voisins leur piété exemplaire. Il officiait sans passion des

mariages d’intérêt. Il ne comptait plus les éclats de voix et les disputes

advenant aux enterrements dans un langage de charretier et, accablé, il

assistait impuissant à l’abandon de toute retenue des petits qui singeaient les

pulsions animales des grands. Au fil des ans et à mesure que son église se

vidait, le brave curé s’éloignait davantage de ses brebis ; et s’il conservait

une cordialité et une dignité propres à sa fonction, il s’était peu à peu

convaincu que Dieu avait délaissé sa paroisse. Les rares habitants qui

s’adressaient à lui en recherche de réconfort se heurtaient à une porte close

et muette.

De l’autre côté de la place se tenait le véritable centre du village : avec

ses quelques tables de bois collant, ses chaises branlantes et ses mégots de

cigarette tapissant le trottoir, le bistrot, au lieu de vin de messe, proposait

une bière tiède et des cafés tout le jour. C’était Marcello Milo qui gérait, à

l’époque, le bar ; et la pancarte surplombant l’entrée et encadrée de deux

lampadaires affichait encore « Bar Milo », même si la rouille avait eu raison

du dernier o. Là aussi, les volets étaient clos, et aucun siège ne ployait sous

la pose arrogante d’un paysan avachi. D’ailleurs, la majorité du mobilier

extérieur avait disparu, probablement volé.

Le garçon, curieusement désorienté, buvait une gorgée d’eau dans la

fontaine attenante au bar lorsqu’il entendit une voix grelottante mais puissante appeler son nom, qu’elle énonça sur un ton interrogatif :

– Marco ?

Il se retourna lentement, interdit : sur le pas d’une maisonnette tassée au

fond d’une impasse, devant laquelle séchait un linge d’une propreté

relative, se tenait une femme vêtue d’une robe de toile grossière, ceinte

d’une cordelette, qui bâillait au niveau de sa poitrine tombante. Les

sandales qui chaussaient ses pieds laissaient dépasser des ongles noircis.

Son corps était étrangement potelé ; ses bras courtauds s’achevaient par de

petites mains aux doigts recroquevillés. Sur ce tronc massif était posée une

tête au visage sillonné de rides, dont la vieillesse tranchait avec l’apparente

solidité de sa silhouette. Ses cheveux, étonnamment épais et d’un blanc

étincelant, étaient rassemblés en un chignon sur la nuque. Des yeux

engoncés dans leurs orbites et cernés d’ombre se plissèrent pour mieux voir

cet étranger qu’elle pensait cependant reconnaître, et sa lèvre inférieure

pendit en une moue incrédule. À la vue de cette silhouette de gnome, le

jeune homme, loin de ressentir un quelconque dégoût, se sentit au contraire

comme ranimé.

– Marco, c’est bien toi ? Comme tu as maigri !

– … Nonna ? articula-t-il en clignant des paupières.

Elle éclata d’un rire grave et hoquetant, et le doute ne fut plus permis :

dans ce croassement résidait toute l’enfance de Marco. Enfin, il observait

un émoi, un semblant d’affection, faire tressaillir son cœur – car en dépit de

la résurgence de souvenirs évocateurs, il se sentait comme engourdi. Ce rire

de corbeau, raillé mais redouté par tous les garnements du village, avait

bercé ses jeux et ses promenades. Il retentissait lorsqu’un écolier était rossé

par le professeur dont il avait séché la classe, ou quand le curé sermonnait

l’ivrogne qui s’effondrait en pleine messe ; il perçait à la vue d’un combat

entre chatons affamés pour un quignon de pain, et troublait parfois le

silence d’une soirée de semaine sans raison apparente – par l’évocation

d’un souvenir manifestement désopilant ? Ce rire ponctuait les menus

événements du quotidien et s’abattait sans distinction sur les jeunes comme

sur les adultes, sur les riches comme sur les pauvres. Ce rire était l’hymne

de Casalnuovo, le sceau qui le différenciait des autres patelins qui

émaillaient la montagne, et la preuve donnée à Marco qu’il était bien rentré

chez lui.

La nonna était la doyenne du village et la grand-mère d’Alfredo, mais en

réalité, tous la considéraient comme leur propre aïeule et par conséquent

l’appelaient ainsi. Marco s’approcha lentement de la vieille femme dont on

avait, elle la première, cessé de compter les anniversaires et qui semblait

aussi immortelle qu’imperturbable. Elle prit son visage entre ses mains

courtes et bouffies par une vie de labeur : la caresse le fit frémir de plaisir.

Le regard de la nonna détailla l’épaisse chevelure brune du jeune homme,

son front droit, ses sourcils fournis et la mèche qui tombait sur ses yeux

doux ; elle se plongea dans ses iris couleur ambre qui lui donnaient un air

pensif et à mille lieues de là. Malgré son commentaire inquiet, elle

remarqua rassérénée la mâchoire carrée, les épaules élargies, les muscles

ronds et les lèvres pleines : l’adolescent dont elle se souvenait était devenu

un adulte costaud et râblé, et les privations qu’il avait dû subir et qu’elle

n’osait imaginer avaient simplement creusé ses joues et fait saillir ses côtes.

Elle éclata de nouveau d’un croassement sonore et l’entraîna dans son antre

dans l’objectif de le nourrir jusqu’à ce qu’il criât grâce. En victime

consentante, Marco, esquissant un sourire réservé, se soumit à la logorrhée

de la nonna qui, après toutes ces années, n’avait toujours pas la langue dans

sa poche.

– Bien sûr, tu ne verras sans doute pas beaucoup de jeunes gens ces

prochains jours, ne t’en étonne pas ; ceux que la guerre a épargnés sont

encore sur le front, ou bien on ne sait où, il semblerait que les combats ne

prennent en réalité jamais fin, et les nouvelles peinent à arriver jusqu’ici ;

nous n’avons appris qu’à l’hiver 44 que nous avions changé de camp, et

aujourd’hui, celui qui affirme avec certitude que l’armistice est

définitivement acté se berne lui-même ; et puis, ceux qui ont été réformés

ont été réquisitionnés pour aller reconstruire les villages alentour qui ont

subi les bombardements ; heureusement qu’ici, nulle bombe n’est tombée,

nous sommes si insignifiants pour notre plus grande félicité, nous avons été

oubliés par l’ennemi, ou bien les Alliés, je ne sais plus…

– Et Alfredo ?

La nonna suspendit son souffle l’espace d’un instant puis soupira d’un air

vague, empreint de tristesse.

– Sa mère n’a plus de nouvelles. On n’en a aucune de Vittorio non plus.

Marco accusa le coup, et il lui sembla qu’une trappe s’ouvrait, béante,

dans sa poitrine. Il n’avait rien ressenti à son retour dans le village qui l’avait vu naître. Bien sûr, il se souvenait de chaque escalier, chaque recoin,

chaque intersection. Il reconnaissait les arcades dont l’ombre abritait les

travailleurs en pause, les balcons disparaissant sous le linge étendu par les

grand-mères, le soupirail par lequel Vittorio avait un jour laissé tomber

toutes ses billes sans pouvoir les récupérer, et même la devanture du

cordonnier où le cheval des Rossi avait mâchonné une magnifique paire de

chaussures en cuir fabriquées sur mesure par les frères Romano, un incident

à l’origine d’une longue querelle entre les deux familles. Rien n’avait

changé, bien qu’en réalité, rien n’était plus comme avant ; et Marco

n’éprouvait aucun plaisir à parcourir ce pays aride et abandonné de Dieu.

Depuis qu’il avait reçu l’autorisation de rentrer chez lui, il baignait dans un

nuage flou, détaché de tout ce qui l’entourait. C’était comme s’il flottait en

pleine illusion. Il arrivait fréquemment qu’il se demandât s’il n’était pas en

train de rêver et si, à son réveil, il ne se retrouverait pas plongé dans le

chaos du champ de bataille. Il se sentait comme en sursis, et il importait

qu’il ne s’impliquât pas trop, de peur d’être de nouveau transporté dans la

furie. Mais la sentence implacable de la nonna, en scellant le destin de ses

plus chers amis, sonna le glas de sa léthargie : son pouls ralentit, ses jambes

s’alourdirent, plombées par ce brusque rappel à la réalité. Sa voix trembla

lorsqu’il salua la nonna avant de sortir de chez elle, le regard flou. Le fruit

blet qu’il venait de croquer roula sous la table.