Eldorado
En quête d’un idéal
– Gina… C’est si joli. D’où est-ce que ça vient ?
Sarah faisait rebondir son prénom sur ses lèvres pulpeuses, mettant
l’accent sur la première syllabe qu’elle concluait par un « na » boudeur, en
arrière-plan, enlevé. Elle roula sur le côté pour lui faire face et caressa du
dos de la main la cambrure de sa hanche.
– Tu ne connais pas Gina Lollobrigida ? L’Aigle noir… Non ?
– Mon Dieu, quelle musique dans cette langue !
Gina la toisa d’un air amusé. Sarah la considérait probablement comme
un animal exotique, dont la parure s’afficherait tel un trophée sur son
tableau de chasse. C’était une jeune étudiante au corps de liane, aux gestes
souples et aux boucles épaisses qui retombaient sur des iris sombres
presque provocants, et accessoirement la première fille avec laquelle Gina
couchait.
– Ma mère l’adulait. C’était une actrice très célèbre dans les années 50,
un genre de Marylin italienne… C’était une bimbo, expliqua Gina en
ponctuant son propos d’un clin d’œil coquin.
– Il te va comme un gant !
D’une moue sceptique, Gina se redressa et commença à chercher ses
vêtements éparpillés dans le petit studio. Elle revoyait sa mère se pâmer
devant le physique avantageux des divas de l’époque : Silvana Pampanini,
Gina Lollobrigida, Sophia Loren… Et de s’écrier que de nos jours, les
actrices n’étaient plus aussi jolies, aussi apprêtées. C’était le bon vieux
temps, quand les courbes d’une femme en imposaient ! Aucun film sorti ces
vingt dernières années ne trouvait grâce à ses yeux, elle ne les regardait
même pas, ne voulait pas s’y intéresser. À bien y réfléchir, Rita ne
s’intéressait qu’au monde d’avant la naissance de sa fille. Gina aurait
préféré hériter d’un prénom moins… futile.
Elle déposa un baiser sur la jolie bouche de son amante avant de filer,
ébouriffée et pétrie de bien-être, en direction de son bâtiment. Sarah et elle
logeaient sur le campus, mais Sarah avait accès à un studio entier, car elle
finissait sa licence, alors que Gina devait se contenter d’une petite chambre
qu’elle partageait avec une autre étudiante italienne nommée Elena, mais
que tout le monde appelait Lenu. Sa mère aurait été horrifiée de la surface réduite dans laquelle elle vivait, de l’humidité des salles de bains
communes et du désordre régnant dans les espaces collectifs, où livres,
canettes de bière, fiches de révisions et cartons de pizza s’entassaient. Mais
Gina était aveugle à ces détails, et exultait devant la toute nouvelle liberté
dont elle disposait. L’anonymat qu’apportait l’immense campus de
deux cents hectares, où l’on pouvait se balader dans la tenue de son choix,
ou bien avec n’importe quel camarade, sans devoir s’en justifier auprès de
qui que ce soit, la ravissait. Elle avait été surprise de constater qu’il n’était
pas situé dans Grenoble même, mais à Saint-Martin-d’Hères, une banlieue à
quelques kilomètres de la ville. Elle avait passé les premiers jours à
explorer les ruelles médiévales du centre de Grenoble, à l’abri des arcades,
avant d’admettre leur préférer les grands espaces de la faculté, étrange huis
clos à la fois ouvert sur le monde et niché dans un écrin de montagnes aux
sommets enneigés. Elle prenait ses marques avec aisance : les cours se
déroulaient dans d’agréables amphithéâtres, et elle prenait ses repas dans
l’imposant restaurant universitaire. Tout était aéré, moderne. Mais ce
qu’elle aimait le plus, c’était errer le nez en l’air, à l’affût du moindre
événement.
L’université était un vivier bouillonnant d’idées et d’initiatives, et chaque
étudiant y était invité à intégrer une association. Il y avait le club omnisport,
où l’on pouvait s’inscrire pour pratiquer des activités allant du ski alpin à la
plongée sous-marine ; des syndicats engagés dans diverses actions ayant
trait au développement de l’université, de l’offre culturelle aux petits
boulots en passant par la cantine ; des regroupements d’élèves autour d’un
goût commun ou bien proposant un tutorat pour les plus en difficulté ; le
ciné-club, les ateliers d’art ou bien les défenseurs de l’écologie ; et bien
d’autres tentatives de canaliser la formidable énergie de ces enfants
s’essayant à être adultes. Gina, après avoir tourbillonné d’une organisation à
l’autre sans savoir où donner de la tête, avait été alpaguée dès sa première
semaine de cours par les représentants de l’association chargée de favoriser
l’intégration des étudiants étrangers.
C’est ainsi qu’elle avait rencontré Sarah, une jeune fille avenante à la
peau mate comme si elle avait naguère été bronzée, mais que l’air frais des
montagnes avait pâli son teint. Sarah avait une mère libanaise, un père
éthiopien et des origines éparpillées dans tout le Moyen-Orient : ses parents
s’étaient connus avant Nakba7, qui les avait chassés de leurs terres. La Palestine, idéalisée et lointaine, était son pays, son manque, son envie, son
amour, sa bonne étoile et sa malédiction. Gina lui avait tout de suite plu,
avait-elle avoué sans détour, avec son visage slave à la peau tendue sur les
pommettes, sa silhouette élancée et ses membres déliés. Alors que la jeune
Italienne, intimidée, ânonnait quelques mots dans son français tout neuf,
Sarah l’avait prise sous son aile et lui avait fait visiter l’intégralité du
campus, à commencer par son lit.
Émoustillée, souriant à ce souvenir et à la courte nuit qu’elle venait de
passer, Gina traversa l’esplanade et dépassa les murets couverts de slogans.
« Libérez Geismar » et « Non à l’impérialisme français », les plus engagés,
l’interpellèrent ; elle salua d’un hochement appréciateur le classique, mais
évident « Oser, lutter, vaincre », tandis que les plus décalés, « Viens, on va
se coucher » ou bien « Celui qui massacre les pelouses est un assassin en
herbe » lui arrachèrent un petit rire. Elle rejoignit son bâtiment et monta
quatre à quatre les marches qui menaient à son couloir – comme toujours
incapable de se déplacer sans courir. Elle ouvrit la porte de la salle de bains
partagée et constata avec plaisir que personne n’occupait la meilleure
douche, celle qui avait le plus de pression. La jeune fille se faufila derrière
le rideau de plastique bleu, savoura le jet d’eau tiède qui glissa dans ses
cheveux, avant de s’envelopper d’une serviette élimée et de regagner sa
chambre, revigorée. En entendant un pas boitillant, elle fit volte-face : Lenu
venait de débouler dans le couloir. Elle avait un œil enflé et son nez saignait
abondamment.
– Lenu ! s’exclama Gina en se précipitant sur sa colocataire. Ils ne t’ont
pas loupée !
– Attends, attends… Rentrons, et je t’expliquerai.
Les deux jeunes filles pénétrèrent en même temps dans leur petit studio,
se bousculèrent, pataudes. Lenu s’affala sur son lit en poussant un long
soupir. Elle regarda Gina de son œil ouvert, souriant de son air préoccupé.
– Ne fais pas cette tête-là, enfin, gouailla-t-elle d’une moue bravache.
– Combien étaient-ils, cette fois ? s’enquit Gina, navrée.
– Je ne saurais pas dire. J’avais l’impression qu’on avait le dessus, mais à
un moment j’ai vu Manu qui se faisait tabasser par quatre gudards.
Mon Dieu, comme j’ai bien fait de ne pas me joindre à eux ! eut le
réflexe de songer Gina. Et elle se sentit aussitôt coupable d’une telle
pensée. Manu, Lenu et les autres étaient de fervents antifascistes, et elle partageait avec passion leurs opinions politiques. La prochaine fois, se
promit-elle, elle se montrerait plus vaillante et défilerait à leurs côtés.
– Allez, ne t’en fais pas, Gina bella, je suis rentrée au bercail en un seul
morceau ! Je vais me nettoyer le visage et je serai prête pour l’AG de cet
après-midi.
Le nez de Lenu, recouvert d’une épaisse couche de fond de teint, avait
presque repris sa couleur habituelle quand Gina et elle foulèrent la pelouse
qui conduisait à l’amphithéâtre. Les bancs agencés en auditorium étaient
bondés, et plusieurs étudiants étaient directement assis par terre. Les
quelques chaises éparpillées étaient déjà toutes occupées ; un étudiant du
nom d’Antoine interpella Lenu, qu’il invita à s’installer sur ses genoux,
tandis que Gina se frayait une place entre les tables et finit par s’adosser
contre le mur en regardant d’un air moqueur sa colocataire glousser. Les
autres garçons ne s’étaient pas privés de les reluquer à leur passage. Elle en
reconnut plusieurs qu’elle avait vus à la dernière manifestation du MLF.
Après tout, on ne pouvait décemment se prétendre maoïste et ne pas adhérer
aux combats féministes : il était avéré que les femmes subissaient une
forme d’oppression millénaire, contre laquelle il convenait de s’insurger, au
même titre que pour les ouvriers, les prolétaires et tous les oubliés du
capitalisme et de la mondialisation. C’était dans la même logique que l’on
s’intéressait à l’écologie, et que l’on marchait contre les projets d’expansion
de l’usine Progil ou de la centrale nucléaire de Creys-Malville. Aux yeux de
Gina, la convergence des luttes s’imposait comme une évidence.
Les bavardages s’estompèrent lorsqu’un étudiant aux cheveux longs et
aux lunettes rondes entra. De petite taille, on aurait pu le prendre pour un
enfant, si ce n’était pour les profonds sillons qui reliaient les coins de sa
bouche aux ailes de son nez et l’aura qui émanait de lui. Il saisit la chaise
que ses amis avaient prévue pour lui, la repoussa et resta debout, les poings
serrés sur la table.
– Camarades !
Sa voix était étonnamment grave, mais ne portait pas loin. Gina se
redressa, soudain investie par la solennité de l’instant. Des « chut ! »
énervés roulèrent le long des gradins.
– D’abord, j’aimerais rendre hommage à ceux qui ont vaillamment
affronté les rats noirs hier soir. Vous vous êtes conduits en braves.
Une ovation souleva la foule, et Lenu, Manu et d’autres étudiants du
premier rang se levèrent et entamèrent une danse improvisée. Si la plupart
avaient eu le temps de se changer et de se laver, il était manifeste qu’ils
s’étaient tous en effet violemment battus. Le jeune homme aux cheveux
longs les applaudit, altier, et attendit que le calme revînt avant de poursuivre
sa diatribe. Gina plissa les yeux : elle lui trouva un faux air de John Lennon,
et se demanda si c’était là l’effet recherché.
– Comme vous le savez, nous, les étudiants, jouons un rôle primordial
quand il s’agit de l’unité et de la révolte des peuples. Nous sommes le
pilote, l’embryon de la société de demain. Et que souhaitons-nous devenir :
la prochaine génération de moutons ? une reproduction de l’intelligentsia ?
les futurs esclaves de grandes entreprises ?
Un « non ! » unanime résonna et ricocha sur les quatre coins de
l’amphithéâtre.
– On nous opprime, on nous traite de casseurs. Selon la nouvelle loi,
cette loi honteuse, le simple fait de participer à une manifestation nous
désigne automatiquement comme coupables. On nous dit violents et
incontrôlables. Mais est-ce que Dubedout, qui se paie une visite à Mexico
suite après le massacre de Tlatelolco, ne se rend pas coupable d’une
violence indigne ? Est-ce que les dizaines de morts sur les chantiers de la
zone industrielle ne témoignent pas d’une violence systémique inouïe ?
De nouveau, des acclamations indignées vinrent saluer le discours de
l’étudiant, qui ne ressemblait plus autant au célèbre membre des Beatles à
présent. En l’observant plus attentivement, Gina décela les veinules qui
s’étalaient sur son cou comme une toile d’araignée. Son nez couperosé
congestionnait son visage, et c’était comme s’il risquait à tout moment
d’exploser et d’inonder de sang son entourage. Autour d’elle, les
commentaires fusaient :
– Et les nervis du rectorat qui nous balançaient des plateaux-repas à la
gueule, tout ça parce qu’on vendait des tickets au tarif étudiant aux
travailleurs immigrés sur le campus !
– Et la réforme des bourses, on en parle ?
Le jeune homme aux cheveux longs évoqua ensuite avec force superlatifs
la bagarre « épique », « homérique », qui avait opposé les copains du
Secours Rouge à un groupe de Sud-Vietnamiens. Après quelques blessés,
une séquestration, l’arrêt des cours jusqu’à la mi-juin et la tenue d’un tribunal populaire, l’un des responsables de l’organisation gauchiste avait
été condamné à quinze mois de prison, suscitant l’indignation de ses
camarades, qui en étaient restés bouche bée, le pavé encore à la main. Gina,
à présent captivée, buvait ses paroles.
– Qu’est-ce qu’une grève de la faim face à l’exploitation des peuples ?
Qu’est-ce qu’une manifestation face à l’impérialisme bourgeois ?
Lenu avait expliqué que Michel – c’était son nom, elle s’en souvenait
maintenant – n’avait jamais vraiment dépassé l’immense frustration
ressentie face au faible retentissement qu’avait eu les événements de Mai 68
à Grenoble. Lui qui rêvait d’une marée qui emporterait tout sur son passage
avait assisté de loin au soulèvement populaire, collé à son poste de radio,
rongeant son frein dans sa grande maison avec jardin. Il avait attendu avec
impatience d’entrer à l’université pour laisser éclater sa rage de révolution,
trop longtemps refrénée. Il se targuait d’être un proche de
Volodia Shahshahani, le célèbre militant, avec qui il avait lutté auprès des
travailleurs immigrés de Seyssinet pour dénoncer les conditions de vie dans
le foyer où ces derniers vivotaient. L’affaire avait dégénéré, avec des
étudiants qui avaient siphonné leurs voitures pour fabriquer des cocktails
Molotov et balancé, après des pierres et des boulons, leurs armoires et leurs
meubles par la fenêtre de leurs chambres. En face, les CRS avaient riposté
avec du gaz lacrymogène et des grenades au chlore.
Gina, effarée, n’avait réalisé l’ampleur de l’activisme à Grenoble
qu’après avoir intégré le campus ; il s’avérait que la ville était le théâtre
d’affrontements fréquents entre maoïstes et forces de l’ordre. Elle avait vite
délaissé Le Dauphiné libéré, que Lenu et les autres surnommaient « Le
Daubé », pour La Cause du peuple et Vérité Rhône-Alpes. Et puis, un beau
jour d’hiver, alors que la cuve que formait Grenoble était encore noyée dans
une chape de pollution, elle avait accompagné, un peu par hasard, Sarah à
une marche pacifiste pour le climat. Sous les slogans inventifs et drôles
clamés spontanément par ses camarades, elle s’était mise à y croire, mue
par un formidable optimisme. Comment les choses pouvaient-elles évoluer,
si l’on ne descendait pas dans la rue pour protester ? Les suffragettes dans
les années 1920, puis les ouvriers en 1936 s’étaient battus pour un monde
plus juste, et cela avait porté ses fruits ! Le recul qu’elle avait d’abord
essayé de conserver face à la passion des foules s’était évanoui lorsqu’une
vieille deuche avait pris feu à quelques mètres d’elle. Les CRS les avaient alors pressés de leurs armures et boucliers jusqu’à ce que la chaleur des
flammes leur griffât le visage. Plus loin, des casseurs cagoulés, qui
n’appartenaient à aucune association, avaient défoncé les vitrines du
Prisunic. Gina et ses amis avaient été contraints de s’enfuir, la rage au
ventre.
La jeune étudiante avait fait siens ces idéalismes et ces luttes, et on
l’avait bientôt vue en tête des cortèges, brandissant des banderoles et levant
le poing gauche, une étincelle dans les pupilles et transfigurée par la
détermination. Remplacer le ciboire du tabernacle de l’église de Saint-
Pierre-de-Chartreuse par un exemplaire de La Cause du peuple, bloquer les
routes comme poisson d’avril, ou bien arracher le drapeau flottant sur le
monument aux morts de Porte de France, tout cela était bien joli et bon
enfant, mais c’était l’action directe qui prévalait, qui faisait bouger les
lignes et les lois, elle s’en persuadait peu à peu.
Paris Match avait titré, deux ans plus tôt, « Le campus de la peur »,
dépeignant une université exsangue prise en otage par des groupuscules
extrémistes qui perpétraient attentats et vandalisme. Le journaliste avait
comparé les militants grenoblois à un « troupeau de moutons conduits par
des loups, avec l’ordure promue civilisation ». Mais Michel avait raison : la
vraie violence était la violence d’État, celle qui depuis l’aube des temps
mettait à genoux les pauvres et protégeait les riches. Alors, quand Michel
appela au soutien des grévistes de Neyrpic, l’un des bastions du capitalisme
de la ville qui employait des milliers d’ouvriers et qui défrayait
fréquemment la chronique par ses conflits sociaux, elle se leva, avec tous
les autres, et, électrisée, applaudit.