Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 11 sur 23

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Eldorado

En quête d’un idéal

 

– Gina… C’est si joli. D’où est-ce que ça vient ?

Sarah faisait rebondir son prénom sur ses lèvres pulpeuses, mettant

l’accent sur la première syllabe qu’elle concluait par un « na » boudeur, en

arrière-plan, enlevé. Elle roula sur le côté pour lui faire face et caressa du

dos de la main la cambrure de sa hanche.

– Tu ne connais pas Gina Lollobrigida ? L’Aigle noir… Non ?

– Mon Dieu, quelle musique dans cette langue !

Gina la toisa d’un air amusé. Sarah la considérait probablement comme

un animal exotique, dont la parure s’afficherait tel un trophée sur son

tableau de chasse. C’était une jeune étudiante au corps de liane, aux gestes

souples et aux boucles épaisses qui retombaient sur des iris sombres

presque provocants, et accessoirement la première fille avec laquelle Gina

couchait.

– Ma mère l’adulait. C’était une actrice très célèbre dans les années 50,

un genre de Marylin italienne… C’était une bimbo, expliqua Gina en

ponctuant son propos d’un clin d’œil coquin.

– Il te va comme un gant !

D’une moue sceptique, Gina se redressa et commença à chercher ses

vêtements éparpillés dans le petit studio. Elle revoyait sa mère se pâmer

devant le physique avantageux des divas de l’époque : Silvana Pampanini,

Gina Lollobrigida, Sophia Loren… Et de s’écrier que de nos jours, les

actrices n’étaient plus aussi jolies, aussi apprêtées. C’était le bon vieux

temps, quand les courbes d’une femme en imposaient ! Aucun film sorti ces

vingt dernières années ne trouvait grâce à ses yeux, elle ne les regardait

même pas, ne voulait pas s’y intéresser. À bien y réfléchir, Rita ne

s’intéressait qu’au monde d’avant la naissance de sa fille. Gina aurait

préféré hériter d’un prénom moins… futile.

Elle déposa un baiser sur la jolie bouche de son amante avant de filer,

ébouriffée et pétrie de bien-être, en direction de son bâtiment. Sarah et elle

logeaient sur le campus, mais Sarah avait accès à un studio entier, car elle

finissait sa licence, alors que Gina devait se contenter d’une petite chambre

qu’elle partageait avec une autre étudiante italienne nommée Elena, mais

que tout le monde appelait Lenu. Sa mère aurait été horrifiée de la surface réduite dans laquelle elle vivait, de l’humidité des salles de bains

communes et du désordre régnant dans les espaces collectifs, où livres,

canettes de bière, fiches de révisions et cartons de pizza s’entassaient. Mais

Gina était aveugle à ces détails, et exultait devant la toute nouvelle liberté

dont elle disposait. L’anonymat qu’apportait l’immense campus de

deux cents hectares, où l’on pouvait se balader dans la tenue de son choix,

ou bien avec n’importe quel camarade, sans devoir s’en justifier auprès de

qui que ce soit, la ravissait. Elle avait été surprise de constater qu’il n’était

pas situé dans Grenoble même, mais à Saint-Martin-d’Hères, une banlieue à

quelques kilomètres de la ville. Elle avait passé les premiers jours à

explorer les ruelles médiévales du centre de Grenoble, à l’abri des arcades,

avant d’admettre leur préférer les grands espaces de la faculté, étrange huis

clos à la fois ouvert sur le monde et niché dans un écrin de montagnes aux

sommets enneigés. Elle prenait ses marques avec aisance : les cours se

déroulaient dans d’agréables amphithéâtres, et elle prenait ses repas dans

l’imposant restaurant universitaire. Tout était aéré, moderne. Mais ce

qu’elle aimait le plus, c’était errer le nez en l’air, à l’affût du moindre

événement.

L’université était un vivier bouillonnant d’idées et d’initiatives, et chaque

étudiant y était invité à intégrer une association. Il y avait le club omnisport,

où l’on pouvait s’inscrire pour pratiquer des activités allant du ski alpin à la

plongée sous-marine ; des syndicats engagés dans diverses actions ayant

trait au développement de l’université, de l’offre culturelle aux petits

boulots en passant par la cantine ; des regroupements d’élèves autour d’un

goût commun ou bien proposant un tutorat pour les plus en difficulté ; le

ciné-club, les ateliers d’art ou bien les défenseurs de l’écologie ; et bien

d’autres tentatives de canaliser la formidable énergie de ces enfants

s’essayant à être adultes. Gina, après avoir tourbillonné d’une organisation à

l’autre sans savoir où donner de la tête, avait été alpaguée dès sa première

semaine de cours par les représentants de l’association chargée de favoriser

l’intégration des étudiants étrangers.

C’est ainsi qu’elle avait rencontré Sarah, une jeune fille avenante à la

peau mate comme si elle avait naguère été bronzée, mais que l’air frais des

montagnes avait pâli son teint. Sarah avait une mère libanaise, un père

éthiopien et des origines éparpillées dans tout le Moyen-Orient : ses parents

s’étaient connus avant Nakba7, qui les avait chassés de leurs terres. La Palestine, idéalisée et lointaine, était son pays, son manque, son envie, son

amour, sa bonne étoile et sa malédiction. Gina lui avait tout de suite plu,

avait-elle avoué sans détour, avec son visage slave à la peau tendue sur les

pommettes, sa silhouette élancée et ses membres déliés. Alors que la jeune

Italienne, intimidée, ânonnait quelques mots dans son français tout neuf,

Sarah l’avait prise sous son aile et lui avait fait visiter l’intégralité du

campus, à commencer par son lit.

Émoustillée, souriant à ce souvenir et à la courte nuit qu’elle venait de

passer, Gina traversa l’esplanade et dépassa les murets couverts de slogans.

« Libérez Geismar » et « Non à l’impérialisme français », les plus engagés,

l’interpellèrent ; elle salua d’un hochement appréciateur le classique, mais

évident « Oser, lutter, vaincre », tandis que les plus décalés, « Viens, on va

se coucher » ou bien « Celui qui massacre les pelouses est un assassin en

herbe » lui arrachèrent un petit rire. Elle rejoignit son bâtiment et monta

quatre à quatre les marches qui menaient à son couloir – comme toujours

incapable de se déplacer sans courir. Elle ouvrit la porte de la salle de bains

partagée et constata avec plaisir que personne n’occupait la meilleure

douche, celle qui avait le plus de pression. La jeune fille se faufila derrière

le rideau de plastique bleu, savoura le jet d’eau tiède qui glissa dans ses

cheveux, avant de s’envelopper d’une serviette élimée et de regagner sa

chambre, revigorée. En entendant un pas boitillant, elle fit volte-face : Lenu

venait de débouler dans le couloir. Elle avait un œil enflé et son nez saignait

abondamment.

– Lenu ! s’exclama Gina en se précipitant sur sa colocataire. Ils ne t’ont

pas loupée !

– Attends, attends… Rentrons, et je t’expliquerai.

Les deux jeunes filles pénétrèrent en même temps dans leur petit studio,

se bousculèrent, pataudes. Lenu s’affala sur son lit en poussant un long

soupir. Elle regarda Gina de son œil ouvert, souriant de son air préoccupé.

– Ne fais pas cette tête-là, enfin, gouailla-t-elle d’une moue bravache.

– Combien étaient-ils, cette fois ? s’enquit Gina, navrée.

– Je ne saurais pas dire. J’avais l’impression qu’on avait le dessus, mais à

un moment j’ai vu Manu qui se faisait tabasser par quatre gudards.

Mon Dieu, comme j’ai bien fait de ne pas me joindre à eux ! eut le

réflexe de songer Gina. Et elle se sentit aussitôt coupable d’une telle

pensée. Manu, Lenu et les autres étaient de fervents antifascistes, et elle partageait avec passion leurs opinions politiques. La prochaine fois, se

promit-elle, elle se montrerait plus vaillante et défilerait à leurs côtés.

– Allez, ne t’en fais pas, Gina bella, je suis rentrée au bercail en un seul

morceau ! Je vais me nettoyer le visage et je serai prête pour l’AG de cet

après-midi.

Le nez de Lenu, recouvert d’une épaisse couche de fond de teint, avait

presque repris sa couleur habituelle quand Gina et elle foulèrent la pelouse

qui conduisait à l’amphithéâtre. Les bancs agencés en auditorium étaient

bondés, et plusieurs étudiants étaient directement assis par terre. Les

quelques chaises éparpillées étaient déjà toutes occupées ; un étudiant du

nom d’Antoine interpella Lenu, qu’il invita à s’installer sur ses genoux,

tandis que Gina se frayait une place entre les tables et finit par s’adosser

contre le mur en regardant d’un air moqueur sa colocataire glousser. Les

autres garçons ne s’étaient pas privés de les reluquer à leur passage. Elle en

reconnut plusieurs qu’elle avait vus à la dernière manifestation du MLF.

Après tout, on ne pouvait décemment se prétendre maoïste et ne pas adhérer

aux combats féministes : il était avéré que les femmes subissaient une

forme d’oppression millénaire, contre laquelle il convenait de s’insurger, au

même titre que pour les ouvriers, les prolétaires et tous les oubliés du

capitalisme et de la mondialisation. C’était dans la même logique que l’on

s’intéressait à l’écologie, et que l’on marchait contre les projets d’expansion

de l’usine Progil ou de la centrale nucléaire de Creys-Malville. Aux yeux de

Gina, la convergence des luttes s’imposait comme une évidence.

Les bavardages s’estompèrent lorsqu’un étudiant aux cheveux longs et

aux lunettes rondes entra. De petite taille, on aurait pu le prendre pour un

enfant, si ce n’était pour les profonds sillons qui reliaient les coins de sa

bouche aux ailes de son nez et l’aura qui émanait de lui. Il saisit la chaise

que ses amis avaient prévue pour lui, la repoussa et resta debout, les poings

serrés sur la table.

– Camarades !

Sa voix était étonnamment grave, mais ne portait pas loin. Gina se

redressa, soudain investie par la solennité de l’instant. Des « chut ! »

énervés roulèrent le long des gradins.

– D’abord, j’aimerais rendre hommage à ceux qui ont vaillamment

affronté les rats noirs hier soir. Vous vous êtes conduits en braves.

Une ovation souleva la foule, et Lenu, Manu et d’autres étudiants du

premier rang se levèrent et entamèrent une danse improvisée. Si la plupart

avaient eu le temps de se changer et de se laver, il était manifeste qu’ils

s’étaient tous en effet violemment battus. Le jeune homme aux cheveux

longs les applaudit, altier, et attendit que le calme revînt avant de poursuivre

sa diatribe. Gina plissa les yeux : elle lui trouva un faux air de John Lennon,

et se demanda si c’était là l’effet recherché.

– Comme vous le savez, nous, les étudiants, jouons un rôle primordial

quand il s’agit de l’unité et de la révolte des peuples. Nous sommes le

pilote, l’embryon de la société de demain. Et que souhaitons-nous devenir :

la prochaine génération de moutons ? une reproduction de l’intelligentsia ?

les futurs esclaves de grandes entreprises ?

Un « non ! » unanime résonna et ricocha sur les quatre coins de

l’amphithéâtre.

– On nous opprime, on nous traite de casseurs. Selon la nouvelle loi,

cette loi honteuse, le simple fait de participer à une manifestation nous

désigne automatiquement comme coupables. On nous dit violents et

incontrôlables. Mais est-ce que Dubedout, qui se paie une visite à Mexico

suite après le massacre de Tlatelolco, ne se rend pas coupable d’une

violence indigne ? Est-ce que les dizaines de morts sur les chantiers de la

zone industrielle ne témoignent pas d’une violence systémique inouïe ?

De nouveau, des acclamations indignées vinrent saluer le discours de

l’étudiant, qui ne ressemblait plus autant au célèbre membre des Beatles à

présent. En l’observant plus attentivement, Gina décela les veinules qui

s’étalaient sur son cou comme une toile d’araignée. Son nez couperosé

congestionnait son visage, et c’était comme s’il risquait à tout moment

d’exploser et d’inonder de sang son entourage. Autour d’elle, les

commentaires fusaient :

– Et les nervis du rectorat qui nous balançaient des plateaux-repas à la

gueule, tout ça parce qu’on vendait des tickets au tarif étudiant aux

travailleurs immigrés sur le campus !

– Et la réforme des bourses, on en parle ?

Le jeune homme aux cheveux longs évoqua ensuite avec force superlatifs

la bagarre « épique », « homérique », qui avait opposé les copains du

Secours Rouge à un groupe de Sud-Vietnamiens. Après quelques blessés,

une séquestration, l’arrêt des cours jusqu’à la mi-juin et la tenue d’un tribunal populaire, l’un des responsables de l’organisation gauchiste avait

été condamné à quinze mois de prison, suscitant l’indignation de ses

camarades, qui en étaient restés bouche bée, le pavé encore à la main. Gina,

à présent captivée, buvait ses paroles.

– Qu’est-ce qu’une grève de la faim face à l’exploitation des peuples ?

Qu’est-ce qu’une manifestation face à l’impérialisme bourgeois ?

Lenu avait expliqué que Michel – c’était son nom, elle s’en souvenait

maintenant – n’avait jamais vraiment dépassé l’immense frustration

ressentie face au faible retentissement qu’avait eu les événements de Mai 68

à Grenoble. Lui qui rêvait d’une marée qui emporterait tout sur son passage

avait assisté de loin au soulèvement populaire, collé à son poste de radio,

rongeant son frein dans sa grande maison avec jardin. Il avait attendu avec

impatience d’entrer à l’université pour laisser éclater sa rage de révolution,

trop longtemps refrénée. Il se targuait d’être un proche de

Volodia Shahshahani, le célèbre militant, avec qui il avait lutté auprès des

travailleurs immigrés de Seyssinet pour dénoncer les conditions de vie dans

le foyer où ces derniers vivotaient. L’affaire avait dégénéré, avec des

étudiants qui avaient siphonné leurs voitures pour fabriquer des cocktails

Molotov et balancé, après des pierres et des boulons, leurs armoires et leurs

meubles par la fenêtre de leurs chambres. En face, les CRS avaient riposté

avec du gaz lacrymogène et des grenades au chlore.

Gina, effarée, n’avait réalisé l’ampleur de l’activisme à Grenoble

qu’après avoir intégré le campus ; il s’avérait que la ville était le théâtre

d’affrontements fréquents entre maoïstes et forces de l’ordre. Elle avait vite

délaissé Le Dauphiné libéré, que Lenu et les autres surnommaient « Le

Daubé », pour La Cause du peuple et Vérité Rhône-Alpes. Et puis, un beau

jour d’hiver, alors que la cuve que formait Grenoble était encore noyée dans

une chape de pollution, elle avait accompagné, un peu par hasard, Sarah à

une marche pacifiste pour le climat. Sous les slogans inventifs et drôles

clamés spontanément par ses camarades, elle s’était mise à y croire, mue

par un formidable optimisme. Comment les choses pouvaient-elles évoluer,

si l’on ne descendait pas dans la rue pour protester ? Les suffragettes dans

les années 1920, puis les ouvriers en 1936 s’étaient battus pour un monde

plus juste, et cela avait porté ses fruits ! Le recul qu’elle avait d’abord

essayé de conserver face à la passion des foules s’était évanoui lorsqu’une

vieille deuche avait pris feu à quelques mètres d’elle. Les CRS les avaient alors pressés de leurs armures et boucliers jusqu’à ce que la chaleur des

flammes leur griffât le visage. Plus loin, des casseurs cagoulés, qui

n’appartenaient à aucune association, avaient défoncé les vitrines du

Prisunic. Gina et ses amis avaient été contraints de s’enfuir, la rage au

ventre.

La jeune étudiante avait fait siens ces idéalismes et ces luttes, et on

l’avait bientôt vue en tête des cortèges, brandissant des banderoles et levant

le poing gauche, une étincelle dans les pupilles et transfigurée par la

détermination. Remplacer le ciboire du tabernacle de l’église de Saint-

Pierre-de-Chartreuse par un exemplaire de La Cause du peuple, bloquer les

routes comme poisson d’avril, ou bien arracher le drapeau flottant sur le

monument aux morts de Porte de France, tout cela était bien joli et bon

enfant, mais c’était l’action directe qui prévalait, qui faisait bouger les

lignes et les lois, elle s’en persuadait peu à peu.

Paris Match avait titré, deux ans plus tôt, « Le campus de la peur »,

dépeignant une université exsangue prise en otage par des groupuscules

extrémistes qui perpétraient attentats et vandalisme. Le journaliste avait

comparé les militants grenoblois à un « troupeau de moutons conduits par

des loups, avec l’ordure promue civilisation ». Mais Michel avait raison : la

vraie violence était la violence d’État, celle qui depuis l’aube des temps

mettait à genoux les pauvres et protégeait les riches. Alors, quand Michel

appela au soutien des grévistes de Neyrpic, l’un des bastions du capitalisme

de la ville qui employait des milliers d’ouvriers et qui défrayait

fréquemment la chronique par ses conflits sociaux, elle se leva, avec tous

les autres, et, électrisée, applaudit.