Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 13 sur 23

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Eldorado

La fuite

 

Tout en s’agrippant à sa ceinture de sécurité, Gina se dévissa le cou pour

observer le sol parisien s’éloigner à travers le hublot. Les agrégats blancs et

gris de l’aéroport rétrécirent, et elle crut deviner au loin la tour Eiffel

nimbée d’une brume, comme avant l’orage. Un mélange d’exaltation et

d’appréhension lui parcourut l’échine et lui fit oublier l’espace de quelques

instants son angoisse latente. La climatisation presque glaçante de la cabine

se substitua à l’atmosphère étouffante de la fin de l’été. À Paris et à

Grenoble, la chaleur n’avait pas faibli et les deux villes étaient accablées de

la même façon par le soleil laiteux. La jeune Italienne adressa un regard de

noyée à l’hôtesse de l’air au sourire enjoué, qui, jetant une œillade experte à

ses papiers disposés sur la tablette devant elle, répéta sa question en anglais

avant de s’intéresser au passager suivant. Gina frotta ses paupières ourlées

de cernes noirâtres : elle avait à peine dormi ces derniers jours. La fatigue

l’empêchait de réaliser qu’elle venait de quitter le territoire français, qu’elle

laissait peu à peu le Vieux Continent derrière elle, qu’une nouvelle vie

l’attendait. Elle ne parvenait pas à ressentir du soulagement, juste un vide et

une lassitude immenses.

Elle avait écrit en toute hâte à Marco pour lui donner l’horaire de son vol,

bien qu’elle ne fût pas sûre que sa lettre arrivât avant elle, ni même que ses

camarades l’aient postée à temps : tout s’était passé si vite. Quelques jours à

peine s’étaient écoulés, pendant lesquels elle s’était terrée dans la cave sans

fenêtres, rongée par la panique et le remord, Manu et Lenu lui apportant à

tour de rôle des bouteilles d’eau et des sandwichs, jusqu’au moment où

Manu était venu la chercher avec sa propre Fiat 500. Ils avaient roulé toute

la nuit, la petite radio allumée sur les genoux de Gina, qui la serrait, les

jointures de ses doigts blanchies. Ils n’avaient croisé aucun véhicule de

police. Puis, dans la lueur blême de l’aurore, la voiture qui avait transporté

Gina depuis l’Italie quelques années auparavant s’était arrêtée, essoufflée

par un tel trajet, et Manu s’était tourné vers la jeune fille dont le visage était

resté inexpressif tandis qu’il lui tendait un ticket cartonné.

– Tu as bien tes papiers ?

Elle avait opiné du chef, les yeux écarquillés, commençant peu à peu à

réaliser ce qu’il lui arrivait. Une voix fluette s’était fait entendre, comme si elle sortait d’une autre bouche que la sienne :

– Tu as vu, ils n’en ont pas parlé à la radio, pourtant j’ai été attentive, j’ai

écouté toute la nuit…

– Gina, j’étais là. J’ai bien vu ce qu’il s’était passé. Honnêtement, tu as

de la chance qu’on n’ait croisé aucune voiture de flic en quittant le campus :

je suis sûr qu’ils ont ton signalement.

En espérant une nouvelle fois faire disparaître les images ancrées dans sa

rétine – tout ce sang… –, elle l’avait fixé d’un air à la fois suppliant et

accusateur jusqu’à ce qu’il baissât les yeux. Manu était un brave garçon,

mais Gina n’avait ressenti aucune compassion envers lui. Elle ne ressentait

plus rien.

– Crois-moi, c’est la meilleure solution…

La foule s’était dispersée après l’explosion, et aucune assemblée générale

n’avait été convoquée pour donner suite à la manifestation, comme cela en

était l’usage. Le but de l’AG était pourtant primordial pour assurer une

continuité dans l’action directe. Les étudiants se sentaient ainsi investis

d’une noble mission, porteurs d’un projet commun et parties de quelque

chose de plus grand qu’eux tous réunis. C’était de cette manière que l’on

fédérait le peuple, avait l’habitude d’expliquer Michel de sa voix profonde

et envoûtante. Mais tout avait basculé, rien n’était plus comme avant, et

d’ailleurs, on était sans nouvelles de Michel.

Elle avait regardé sa petite voiture à la couleur indéfinissable s’éloigner

d’elle dans un cahotement pathétique. En pénétrant dans l’aéroport d’Orly,

elle avait songé qu’elle n’avait jamais été aussi près de Paris, et qu’elle ne

visiterait probablement jamais la capitale. Il y avait dans l’existence tant

d’occasions ratées, de chemins à choisir, tant d’options et de rendez-vous

manqués. La vie semblait parfois se résumer uniquement à ceci : le bon acte

au bon moment, l’instant stratégique où tout basculait, l’effet papillon, la

causalité de chaque mouvement et ce qu’il en résultait. Son pas avait

résonné sur le carrelage scintillant lorsqu’elle avait traversé le grand hall

aseptisé jusqu’au comptoir d’enregistrement, où elle avait tendu, sans un

mot, le billet d’avion qu’avait acheté Manu avec la caisse d’urgence – du

moins, c’était ce qu’il lui avait dit : « On se remboursera en partie avec

l’argent de ta voiture, et on te renverra l’autre partie. » L’employée de la

compagnie brésilienne, dont la féminité était poussée à l’extrême, lui avait rendu ses papiers d’un geste gracieux, ses longs ongles recouverts d’un

vernis rouge vif.

Elle s’était demandé presque distraitement à quoi ressemblerait le second

aéroport qui était en construction au nord de Paris, et dont l’ouverture était

prévue pour l’année suivante. Les journaux rédigeaient de dithyrambiques

articles sur ce qui serait le plus important aéroport d’Europe, son

architecture futuriste, ses magasins de souvenirs, son chariot à bagages

automatique et ses boutiques de luxe : il s’agirait d’une véritable vitrine de

l’élégance et de l’efficacité à la française. En se rendant à sa porte

d’embarquement d’un pas machinal, la jeune fille s’était fait la réflexion

que celui-ci était déjà bien assez imposant. Les avions alignés derrière les

vitres et les voiturettes qui fourmillaient sur le tarmac évoquaient chez elle

les pompes à électrons du roman d’Asimov oublié au campus, intitulé Les

Dieux eux-mêmes. Elle ne saurait jamais, avait-elle songé, si les humains et

les paraêtres étaient parvenus à communiquer efficacement et à élaborer un

plan pour éviter que l’univers ne basculât. Cette pensée lui avait soudain

paru insupportable.

Si le décollage l’avait tétanisée, Gina ne tenait maintenant plus en place :

il lui fallait une occupation, de quoi détourner son attention et dompter ses

pensées. Sa cuisse droite tressautait sans qu’elle pût empêcher ce

mouvement involontaire. Elle voulut faire quelques pas, mais l’hôtesse

décidément trop enjouée lui enjoignit de sa voix mielleuse de regagner son

siège, afin de ne pas risquer de se cogner ou de déranger les autres

passagers. Son voisin de cabine, un homme d’affaires à la moustache

soigneusement cirée, avait tiré le rideau orange qui occultait à présent le

hublot. Il fumait cigarette sur cigarette, et les vapeurs du tabac abrutirent

Gina plus efficacement que le bourdonnement incessant des moteurs. Elle

fixa le dos du fauteuil face à elle : il était recouvert d’un tissu crème dont la

couleur avait probablement été sélectionnée pour susciter chez les passagers

un sentiment de confort et d’apaisement. Sans réussir à relâcher ses muscles

crispés, elle sombra dans une léthargie entrecoupée de rêves et de visions

violentes.

Lui revinrent les slogans entonnés au petit matin, quand ses amis et elle

avaient marché d’un pas décidé vers l’usine ; l’assurance qui les portait, le

fantastique espoir à l’idée que cette fois-ci, les rapports de force

s’inverseraient ; l’excitation presque sexuelle qui l’avait fait vibrer au moment où elle avait appuyé sur la télécommande ; le pouvoir dont elle

s’était sentie dotée ; le sentiment d’une toute-puissance au service de la

justice, de triomphe du bien contre le mal. Et puis un bruit sans pareil avait

retenti, qui avait entraîné chez elle un acouphène frémissant, alors qu’elle

s’était postée à plusieurs dizaines de mètres de l’explosif. Une odeur de

porc fumé avait envahi la cour dans laquelle les ouvriers et les étudiants

s’apprêtaient à charger les CRS. Et puis des corps avaient été propulsés

dans des flaques d’un liquide sombre, des hommes et des femmes avaient

rampé à quatre pattes, se traînant le plus loin possible de la déflagration

avec l’énergie du désespoir. Un policier avait boitillé presque jusqu’à la

cachette de Gina avant de s’effondrer : l’une de ses jambes paraissait

raccourcie, et elle avait constaté horrifiée qu’il n’avait plus de pied droit.

Tout près, une jeune fille avait reçu un bout de verre qui s’était planté dans

son visage, et elle tentait de fuir d’un pas de course hésitant sans voir où

elle se dirigeait. À l’odeur de cochon s’était ajoutée une senteur capiteuse et

étouffante, charriée par une fumée blanche épaisse dont les particules

avaient pénétré dans ses narines et sous ses paupières. Par-dessus le

sifflement de son acouphène, Gina avait entendu une plainte s’élevant

crescendo de la foule, un hurlement unique et inhumain, glaçant ; et ce cri

bestial hantait ses nuits depuis. Elle ouvrit brusquement les yeux, le cœur

broyé par la panique et la respiration haletante. Elle essaya d’avaler de

l’oxygène sans que ses poumons semblent pouvoir en emmagasiner

davantage, jusqu’à ce que son voisin éteignît sa cigarette et lui assenât

plusieurs tapes dans le dos, d’un air préoccupé.

– Nous sommes sur le point d’atterrir, mademoiselle : ne vous inquiétez

pas, tout le monde a peur de l’avion, mais les pilotes et le personnel de bord

reçoivent une formation d’élite, et la technologie est extrêmement avancée.

Les accidents sont devenus quasi impossibles !

Que lui répondre ? Qu’elle aurait souhaité que l’appareil s’écrasât, pour

réduire à néant la main qui empoignait et broyait l’intérieur de sa poitrine et

qu’enfin elle sombrât dans l’inconscience ? Que ses oreilles ne soient plus

envahies par le son de la terreur pure qu’émettaient seulement les blessés de

guerre ou les civils bombardés ? Ou bien que l’avion ne fût pas un moyen

de transport dans l’espace, mais dans le temps, afin que les êtres humains

mutilés par sa faute retrouvent l’usage de leurs membres, et que le sang

coulé ne fût plus qu’une vision, une chimère ? Elle remercia d’un souffle l’homme d’affaires qui resserra sa cravate d’un air suffisant et légèrement

condescendant. S’il savait qu’il était assis à côté d’une meurtrière, se dit-

elle. S’ils savaient, tous. Il lui fallut près d’une heure pour reprendre ses

esprits : elle prit mentalement note que ses crises d’angoisse s’intensifiaient

au fil des jours, d’une façon presque clinique. Cette plainte atroce, surtout,

résonnait encore à ses oreilles depuis l’intérieur de son crâne. Elle remarqua

à peine que l’appareil s’était posé et que les passagers en étaient sortis. Un

steward finit par la déloger de son siège en l’inondant d’une logorrhée

incompréhensible. Chancelante, elle récupéra sa valise, la dernière à

bringuebaler sur le tapis geignard, avant de partir à la recherche de l’autocar

qui l’emmènerait à São Paulo. Ensuite, eh bien, elle aviserait ! Elle avait

noté l’adresse où vivait son père, elle trouverait bien quelqu’un pour lui

indiquer le chemin.

Le trajet reliant Rio à São Paulo fut presque aussi long que le vol. Le bus

or et blanc se mit en marche dans un fracassant rugissement, comptant sur

ses couleurs éclatantes pour se frayer un passage parmi la jungle de

véhicules qui envahissaient la chaussée. Le chauffeur mâchonnait on ne

savait quoi tout en manipulant le volant comme il aurait joué des coudes

dans une foule compacte, en slalomant entre taxis rutilants et deux-roues

métalliques, et à grand renfort de Klaxon.

– Ils ne sont pas au point pour ce qui est des suspensions, ici, marmonna

Gina après avoir été propulsée de son siège une troisième fois, manquant de

peu de se cogner la tête contre le bas plafond.

Comment un tas de ferraille pareil pourrait-il couvrir une telle distance ?

Cela relevait du miracle. Elle fit presque aussitôt taire son début

d’exaspération : pour ce que le progrès technique lui avait apporté…

La touffeur ambiante lui parut bien différente de la chaleur estivale

parisienne : moins écrasante, plus riche, presque fruitée. Elle s’estompait

quand le bus se mettait en branle, et l’air qui entrait par les fenêtres ouvertes

avait un goût de sel. Sur la chaussée, citadins aux chaussures vernies et

paysans nu-pieds se mêlaient dans un tourbillon effervescent. Gina

remarqua des groupes de touristes tentant désespérément de se protéger du

soleil qui dardait ses intolérables rayons sur leurs lunettes noires et leurs

appareils photo. Le conducteur pila pour céder le passage à des dames

élégantes et des messieurs sensuels aux mouvements félins, avant de faire

couiner le moteur en redémarrant, projetant les passagers sur le dossier miteux de leur siège. Afin d’occulter ses sombres pensées et l’écho de ce cri

qui la hantait, Gina étudia ses compagnons de route à la dérobée. À même

le sol dans le couloir étroit, était accroupie une jeune femme râblée dont

l’ample jupe repliée faisait office de fauteuil. Ses genoux enserraient

fermement une cage grillagée dans laquelle pépiaient des poulets

rachitiques au plumage tacheté de boue. La place à côté de Gina était

vacante, mais de l’autre côté du couloir s’entassait sur deux sièges une

famille de cinq : deux femmes d’un âge différent, vraisemblablement une

mère et sa fille, avaient calé sur leurs cuisses un bébé aux yeux étonnés et

deux enfants qui alternèrent rires et pleurs pendant toute la durée du trajet.

Derrière elle, un homme vêtu d’une chemise froissée et d’un chapeau

devisait avec un garçon à la moustache naissante et au teint foncé. Leur

langage était sautillant, ondulant, et les syllabes chuintaient dans un rythme

irrégulier. Tous dégageaient une tranquillité stable et forte, une assurance

optimiste, alors qu’elle-même était tendue et aux aguets. Au fond du bus,

enfin, un groupe de jeunes femmes aux larges lunettes de soleil bavardait et

riait tandis qu’un magazine de mode passait de main en main. Les gens lui

semblaient plus petits qu’en Europe, bien qu’en meilleure santé, et la

carrure massive des hommes tranchait avec l’aspect longiligne et la mine

lasse des étudiants grenoblois.

Le bus réalisa une embardée pour emprunter une route dont les virages

en épingle à cheveux n’annonçaient rien qui vaille à Gina. De l’autre côté

du couloir, la plus jeune femme sortit de son panier tressé une boîte en

métal, qu’elle ouvrit. Une senteur fumée et épicée se diffusa dans

l’habitacle quand la boîte passa de main en main et que les deux enfants

piochèrent du bout des doigts les aliments qu’elle contenait. La grand-mère,

lorsqu’elle eut la boîte entre les mains, la tendit à Gina dans un geste aussi

spontané qu’imprévu : l’Italienne, dont le premier réflexe fut de refuser la

nourriture qui lui était proposée, se figea à la vue du mélange de haricots

rouges et de riz. Elle se sentit chanceler : la mixture lui évoquait un magma

de sang noir et bouillonnant. Extraordinairement, aucune miette ne fut

renversée malgré la route sinueuse que le conducteur semblait se faire un

devoir de prendre à pleine vitesse, mâchoires serrées comme s’il se livrait à

un combat contre l’asphalte. Alors que Gina s’agrippait au rebord de la

fenêtre, un panorama grandiose se dévoila sous ses yeux grands ouverts. La

baie enlaçait l’océan d’une myriade d’îlots, qui évoquaient la cime de montagnes englouties. De longs rubans de sable blanc ourlaient ces pans de

terre recouverts d’une verdure luxuriante, au sein de laquelle s’encastrait un

amas de tours, de dômes et de clochers. Le contraste entre la végétation

tropicale, cette masse épaisse de plantes au nom inconnu lovées les unes

contre les autres, et l’éclat métallique du verre et de l’acier du centre-ville

était saisissant. Au loin, le bleu cobalt de la mer se fondait avec l’azur du

ciel en une ligne floue. Gina cligna des yeux pour appréhender le spectre de

couleurs voluptueuses qui s’étalaient à travers la vitre. Et soudain, une

forme blanche imposante, majestueuse, baissa le regard sur elle. Le Christ

Rédempteur ne la pointa pas du doigt : il lui ouvrit les bras, aveugle à ses

péchés, comme s’il l’accueillait sur cette nouvelle terre et dans une vie

future, sans jugement, sans préjugé. Elle qui avait toujours été, depuis

l’adolescence, une anticléricale convaincue, fut saisie d’une bouffée de

gratitude si fulgurante qu’elle en eut les larmes aux yeux.

Ils roulèrent pendant au moins deux heures sans que la ville semblât

prendre fin ; aux immeubles modernes succédèrent des maisons coloniales

de pierres et de chaux, des églises aux façades ornementées, puis des

bâtisses de deux étages aux couleurs brique et pastel reliées entre elles par

un amas de câbles électriques enchevêtrés. Le bus pénétra alors dans une

épaisse forêt dont le relief entravait la vue. Chaque fois qu’ils dépassaient

l’une des innombrables chapelles sans fenêtres qui émaillaient le bord de la

route, l’ensemble des passagers se signait en marmottant une prière. Les

quelques trouées dans la végétation offraient un aperçu des plages

idylliques qu’ils longeaient. Gina occulta momentanément la raison qui

l’avait amenée dans ce pays, et ses ongles se désincrustèrent de la paume de

ses mains où ils s’étaient plantés : elle était subjuguée par la forme ciselée

des feuilles et des lianes, la brise iodée qui lui fouettait le visage, la fine

bruine créée par les grains de sable et de poussière et la terre noire et

cabossée sur laquelle ils roulaient. Alors que ses voisins somnolaient, elle

garda ses yeux écarquillés pour glaner le moindre détail du paysage

défilant.

Une brusque pluie s’abattit sur São Paulo alors que le bus pénétrait dans

la ville. Le bruit assourdissant de l’eau sur la tôle et les bourrasques

s’engouffrant dans l’habitacle donnèrent un aspect cataclysmique à ce

phénomène météorologique banal. La vue s’en trouva obstruée, et Gina ne

parvint pas à dessiner les contours de sa destination tant tout était devenu flou et grisé. De nouveau, la circulation se densifia, s’organisa sur six voies

dans une danse frénétique. Malgré le temps, les rues se peuplèrent, et la

masse de piétons accentua la sensation de concentration de la ville : tous se

tassaient sous le moindre abri de fortune. On s’interpellait à travers la

chaussée, pointant du doigt des arcades, des porches, des recoins où se

cacher de la fureur céleste, dans une joyeuse agitation. Il n’y avait presque

plus d’arbres maintenant, et d’indéfinis arômes douceâtres avaient remplacé

l’odeur de sel.

Elle descendit au terminus, dans la gare routière grouillante où elle

manqua de se faire emporter par la foule. Un maelstrom de véhicules à

deux, trois ou quatre roues cernait les arrêts de bus qui déversaient leur flot

de voyageurs. Des chauffeurs de taxi à la peau café ou caramel

apostrophaient les passagers, qui tous paraissaient avoir en tête une

destination précise où se rendre, et vers laquelle ils se dirigeaient d’un pas

décidé, sans l’ombre d’une hésitation. Un homme roux aux joues pâles mais

rebondies constellées de taches de son hurla au téléphone dans une cabine

flambant neuve. Une bande de garçons bousculèrent Gina, manquant de la

faire trébucher dans les ruisseaux qu’avait engendrés la pluie torrentielle

qui dégoulinait des trottoirs. La jeune fille, complètement dépassée, se força

à garder son calme malgré sa respiration qui s’emballait de nouveau comme

un petit animal. En prenant soin de rester sous la zone couverte, elle

traversa d’un pas hagard le gigantesque hall et alla se poster sous la grosse

horloge où plusieurs voyageurs semblaient attendre leurs proches. En

scrutant les silhouettes qui s’activaient devant elle, l’ampleur de sa quête lui

apparut et l’abasourdit : comment faire pour retrouver son père, qu’elle

n’avait jamais vu de sa vie, et dont elle n’était pas sûre qu’il eût reçu son

message, dans une telle cohue ? Prise d’un léger affolement qui menaçait de

se muer en épouvante au fil des minutes, elle commença à appeler le nom

de Marco à haute voix et à interroger des passants déroutés par le flot de

paroles incompréhensible de cette étrangère.

Ses forces commençaient à l’abandonner lorsque quelqu’un lui toucha

l’épaule : elle se retourna et fit face à un homme qui lui arrivait au menton,

et qui s’adressa à elle dans un italien approximatif. Elle devait rejoindre un

dénommé Marco Acampora, n’est-ce pas ? Oui, il savait où il était,

Marco Acampora, un Italien, de cette taille-là, plutôt musclé, l’air honnête

et les bras travailleurs. Elle était l’une de ses parentes ? Justement, il cherchait sa fille d’environ vingt ans qui débarquait tout droit de Rio, mais

qui – à son avis – ne parlait pas un mot de portugais. Mais où Gina pourrait-

elle le retrouver ? Eh bien, à l’arrêt où arrivaient les cars en provenance de

Rio, bien sûr ! Où d’autre aurait-il bien pu l’attendre ? Éperdue de

reconnaissance, l’espoir au ventre, la jeune Italienne saisit la main de

l’employé de la gare entre les siennes : pouvait-il le guider vers ce

Marco Acampora ? L’homme lui enjoignit avec calme de le suivre, sans

paraître le moins du monde conscient du rôle primordial qu’il était en train

de jouer pour Gina et Marco. Après tout, il ne faisait que son travail, et puis

cet Italien, il finissait par le connaître : le brave homme errait dans le hall

depuis la veille en appelant le nom de Gina à tue-tête.

Elle le vit avant qu’il ne la vît. Les années ne semblaient pas avoir

d’emprise sur cet homme qui venait de célébrer ses cinquante ans, mais qui

n’apparaissait qu’aujourd’hui devant elle. La carrure moyenne et musclée

qu’il avait conservée s’alignait avec son air tranquille, ses bras ballants, son

cheveu court, l’expression douce qui habitait ses traits encore jeunes, et

surtout ses yeux bons, des yeux dorés auxquels elle accorda immédiatement

une confiance inconditionnelle. Ses vêtements élimés semblaient trop

serrés, et il ne portait pas de chaussures, mais il était rasé de près, et une

casquette neuve couvrait son crâne. Elle n’aurait jamais deviné qu’il était

Italien et non Brésilien. De lui émanait quelque chose de… digne. Voilà,

c’était cela. Il croisa son regard, et son visage s’éclaira, sa bouche

s’entrebâilla. Cette dame élégante, cette aventurière élancée qui avait

traversé le globe pour se retrouver à cet instant devant lui, était-ce donc

bien sa fille ? En scrutant ses traits, il essaya de s’imaginer l’évolution

année après année de ces grands yeux effarés, ces membres déliés et ce long

cou gracile. Une fêlure dans son sourire et quelque chose de contracté dans

sa posture démentaient une attitude qu’elle souhaitait assurée. Une gêne les

saisit, et leurs premiers échanges s’en tinrent aux banalités d’usage.

– Où est ta voiture ? demanda Gina tout de go, encore étourdie par son

périple.

– Il faut que nous empruntions un bus, éluda Marco de sa voix grave.

Elle allait droit au but, elle semblait savoir ce qu’elle voulait, pensa-t-il,

et une bouffée d’orgueil l’envahit. Ils firent la queue au guichet pour acheter

les billets, et durent attendre une bonne heure dans un silence embarrassé.

– Et si nous faisions du stop ?

Marco la regarda comme s’il se trouvait face à une extraterrestre.

– Trop dangereux, souffla-t-il. Et puis, personne ne se rend à Bela Vida

en voiture. Là, on va prendre un bus : c’est pour cela que je suis venu te

chercher. Je reste avec toi, on prend les transports en commun, c’est plus

sûr.

Gina s’assit par terre devant l’arrêt en soupirant. Ce père adoptait déjà un

rôle bien sérieux. Qu’est-ce qu’il croyait, qu’elle était trop fragile pour se

débrouiller ? Décidément, où qu’elle se rendît, elle tombait sur des hommes

condescendants, se dit-elle agacée.

Pendant le trajet, ils ne pipèrent mot. Gina finit par s’endormir, la tête

naturellement posée sur l’épaule musclée de son tout nouveau père.

L’accablement et la fatigue qui étiraient ses traits disparurent pour laisser

place à l’expression innocente, enfantine, qu’apporte seul le sommeil

profond. Marco profita de cette trêve pour détailler de la tête aux pieds cette

fille qu’il avait tant imaginée. Il remarqua, ému, les cheveux fins qui

s’échappaient de son chignon lâche, une mousse brune qui faisait comme

un duvet d’ange. Avec sa frêle allure, son torse maigre, ses pommettes

tendues et son front bombé, elle ne ressemblait ni à Rita ni à lui.

Depuis qu’il avait reçu la toute première lettre de Gina, Marco avait

imaginé ce moment. En cajolant la petite Giulia, la benjamine de Vittorio,

dont la frimousse le faisait fondre, il s’imaginait bercer Gina ; en consolant

Enzo, son grand frère, et en baisant ses genoux écorchés après une chute, il

se projetait aux côtés de sa fille, partageant ses jeux d’enfants. Quelques

mois plus tôt, une chipie du voisinage, élevée par deux Italiens

farouchement attachés à leur langue maternelle, avait raconté à un Marco

plein de sollicitude, tout en reniflant bruyamment, que les plus grands

s’étaient moqués d’elle pour une erreur qui lui échappait. Marco finit par

comprendre la subtilité : sa mère lui avait donné comme mission de

s’agripper à la borsetta, le porte-monnaie italien… alors que ce terme

désignait en argot portugais un endroit précis de l’anatomie masculine, ce

qui expliquait les railleries des gamins brésiliens. Il avait chatouillé la

fillette jusqu’à ce que sa grimace larmoyante se transformât en éclat de rire,

auquel il s’était joint de bon cœur.

La pensée qu’un enfant, une partie de lui, respirait, s’esclaffait et se

promenait de l’autre côté de l’océan le plongeait dans une rêverie

émerveillée. Il lui avait tant tardé de rencontrer cette Gina, dont l’image était restée jusqu’alors floue dans son esprit, mais qu’il avait toujours

imaginée vive et pétillante, un peu comme Giulia avec quelques années de

plus. Et la voilà qui, enfin, avait franchi les milliers de kilomètres qui les

séparaient de la même manière dont elle aurait sauté au-dessus d’une flaque

d’eau, l’air de rien. J’espère que Rita n’en aura pas fait une seconde version

d’elle-même, une poupée reproduite à l’identique, songeait-il par moments,

bien que les quelques lettres de sa fille dénotent un sacré caractère.

Inconsciemment, il redoutait surtout que les visions et les cauchemars qui le

tourmentaient sporadiquement, s’ils se raréfiaient, l’aient rendu trop

instable pour se lier à qui que ce soit. Son âme était encore en cours de

reconstruction – serait-il possible qu’un jour elle redevînt intacte ?

Ils roulèrent sur de larges avenues où sur les terre-pleins centraux, des

piliers en forme de T soutenaient l’autoroute surélevée que les Paulistes

surnommaient « le grand ver » et à l’ombre de laquelle fourmillaient les

innombrables véhicules. Cela faisait longtemps que Marco n’avait pas

franchi l’Avenida Paulista, qui depuis une dizaine d’années se verticalisait

dans des proportions gigantesques. Sampa8 donnait l’impression de

s’organiser sur plusieurs niveaux reliés par des ponts et des tunnels. Entre

les immenses immeubles cubiques étaient coincés des parkings où se

tassaient des voitures de toutes formes et de toutes couleurs, de vastes

espaces privés surveillés par de patibulaires gardiens et quelques friches

foncières qui n’avaient pas encore trouvé preneur. À la vue des imposants

écriteaux publicitaires vantant les mérites de marques d’alcool et de lave-

linge, Marco se remémora, ahuri, son arrivée vingt ans plus tôt : les tours

modernes abritant banques et bureaux avaient remplacé les demeures

coloniales des barons du café, et les concessionnaires aux vitrines

scintillantes narguaient les piétons et les usagers du bus. La démesure

verticale tentait de rattraper l’étendue horizontale de la ville, dans une

course sans fin. Mais la ségrégation entre centre d’affaires et cités

ouvrières, entre riches lotissements et favelas, dessinait plus que jamais ses

frontières radicales.

Gina était encore endormie quand le bus s’arrêta à Bela Vida : il la porta

dans ses bras jusqu’à chez lui, tout troublé de cette nouvelle intimité et

prenant soin de ne pas la réveiller, sous les yeux émerveillés des habitants

du quartier amassés autour d’eux pour les escorter.