Eldorado
Libération
Hommes et femmes s’étaient rassemblés autour du feu. Certains étaient
allongés, d’autres accroupis, dans une attitude qui évoquait le
recueillement, la concentration, voire l’abandon total à une force
supérieure. Ago présidait : bien qu’il fût assis à l’intérieur du cercle comme
eux tous, sa coiffe de plumes et les multiples colliers qui habillaient son
torse maigre désignaient clairement son statut de chaman. Une pipe était
posée sur ses genoux cagneux. Il exhala une fumée blanchâtre dans chacun
des récipients disposés devant lui, avant de remplir à l’aide d’une cuiller en
bois des tasses de terre cuite avec un breuvage infusé de la couleur du
fleuve où macéraient des morceaux de plantes. La liane dont elles étaient
issues servait à relier le monde des vivants et celui des morts, et on
l’utiliserait pour atteindre les esprits. Tout en accomplissant ces gestes
répétés à travers les âges, il psalmodiait des chants rituels qu’Ernesto trouva
envoûtants. La cérémonie pouvait débuter.
Ernesto, dont la curiosité commençait à supplanter l’angoisse, séjournait
depuis près d’une semaine dans la tribu – dépendant de son guide tatoué qui
s’était de nouveau évaporé, et sans qui il n’était pas question de poursuivre
le voyage. Ago avait tenté de lui raconter les mystères dont regorgeait la
forêt. Lui-même avait au fil des années pris conscience que l’Amazonie,
source de vie, fournissait à la planète entière l’air dont elle avait besoin et
définissait le climat dont elle dépendait. Il convenait d’être à l’écoute de la
végétation exubérante qui les entourait : chaque plante était un professeur
chevronné, dont le but était d’enseigner aux plus attentifs la clef des
énigmes de la nature. Car leur environnement regorgeait de ressources que
les êtres humains pouvaient utiliser pour sublimer leurs capacités de
divination et étendre leur esprit. Leur devoir, dans un monde étouffé par la
pollution et la déforestation, était de conserver la relation symbiotique qui
existait entre l’homme et le vivant. La décoction qu’Ago avait concoctée,
par exemple, s’appelait hoasca, natem, caapi, ayahuasca ou yagé ; la liane
broyée au fond du pot symbolisait la puissance masculine, et les feuilles qui
flottaient à sa surface la lumière féminine.
Vêtu de ses attributs de chaman, Ago faisait une forte impression sur
Ernesto. L’aura qu’il dégageait était-elle due à la valeur que lui avait reconnue son peuple d’adoption, à la place qu’il lui avait immédiatement
accordée au sein de la communauté ? L’ancien chaman de la tribu, quand
l’échalas italien s’était présenté à lui, l’avait harcelé de questions afin
d’évaluer si ce nouvel arrivant était tout à fait digne de lui succéder ; il
approchait les cent ans et ne pourrait pas officier bien davantage. L’Italien
avait dû expliquer qu’en tant qu’orphelin, il ne savait pas si ses ancêtres
avaient des dons de chamanisme. Au fond de son cœur, il les avait toujours
imaginés en criminels, en fugitifs, en bandits de grand chemin ; mais peut-
être son père avait été un peu rebouteux, ou bien coupait le feu, et peut-être
sa mère avait été un peu sorcière… Qui aurait pu le dire ? Un chaman, de
toute façon, ne pouvait se proclamer tel : c’était sa tribu qui devait le
reconnaître.
Ago distribua, les yeux mi-clos, les tasses remplies du liquide jaune à
l’assistance. Ernesto huma l’infusion d’un air circonspect. Sa voisine fit de
même, et ses pupilles roulèrent comme si ce simple fumet la bouleversait.
L’ingestion de ce breuvage leur permettrait d’appréhender un lieu au-delà
du monde phénoménal, de transcender leurs sens pour atteindre la sphère
que peuplaient les âmes des êtres morts, lui avait expliqué Ago. Le chaman
blanc se servit alors le contenu d’un bol et, renversant sa tête décorée de
bijoux de plumes et de perles, but l’intégralité de la mixture. Sa présence au
sein du grand voyage était requise : il était guide à travers les univers, qui
saurait parler aux êtres, aux herbes et aux animaux. Il avait expliqué à
Ernesto qu’il consommait l’ayahuasca régulièrement, dès qu’un conflit
entre les puissances œuvrant dans le monde invisible devait être résolu.
Quand, un mois plus tôt, une femme de la tribu avait accouché, il avait dû
livrer par esprit une bataille contre Muu, la force responsable de la
formation du fœtus, pour la convaincre de libérer le bébé de sa mère. La
délivrance s’était opérée sans même qu’il eût touché le corps – le jeune
garçon, d’abord attentif, avait émis quelques doutes à cette conclusion.
Ernesto et les membres de la tribu avaient suivi un régime strict avant la
cérémonie, afin de préparer leurs enveloppes physiques à accueillir
l’ayahuasca. Viande, alcool et excitants divers leur avaient été prohibés,
tout comme l’utilisation de produits chimiques – cette recommandation
s’adressait tout particulièrement à Ernesto – et les relations charnelles. Il
leur avait fallu se contenter d’une maigre pitance composée de riz et de
quelques légumes pendant plusieurs jours, puis s’astreindre à un jeûne total. C’était donc affamé et assoiffé qu’Ernesto engloutit avidement le contenu
de sa tasse : que risquait-il, après tout, à ingurgiter une tisane ? Il manqua
de s’étouffer : le goût, âcre, était très fort, et la consistance de la décoction
presque huileuse. Il eut l’impression que le liquide tapissait sa bouche et ses
dents, et la muqueuse de ses gencives s’imprégna de son aigreur.
Les incantations du chaman blanc s’accélérèrent, sans qu’Ernesto n’y
comprît rien ; il savait simplement que chaque chant avait une fonction
précise et les guiderait à la rencontre de l’esprit de la liane. Après quelques
minutes, le rythme s’intensifia et la voix d’Ago se répandit dans
l’atmosphère, faisant vibrer le vent. Ernesto sentit son ventre gargouiller, et
lutta contre un haut-le-cœur. Une vague de fièvre le submergea. À ses côtés,
l’une des Autochtones vomit dans sa tasse, sans que cela vînt troubler la
méditation commune. On l’avait prévenu que la liane se frayait un chemin
vers les entrailles au risque de causer déjections et régurgitations : son but
était d’évacuer les poisons, les infections et les pensées toxiques avant de
révéler l’étendue de ses pouvoirs. Ernesto fut soulevé par le dégoût que lui
inspira la matérialité de son système digestif. Son cœur battait à la
chamade, et son crâne était pris dans un étau, comme si son esprit rechignait
à débloquer ses secrets, songea-t-il, comme si son corps érigeait une énième
barrière pour défendre son inconscient. Combien de minutes – ou
d’heures – s’étaient écoulées depuis le premier chant ? L’espace et le temps
lui parurent soudain distordus. Il se demanda comment il avait pu se laisser
convaincre par un vieil original imbu de ses propres pouvoirs d’ingérer une
potion qui au mieux le rendrait malade, au pire l’empoisonnerait. Il maudit
dans sa barbe Ago, sa mère, son grand-père et la diaspora italienne dans son
intégralité.
Il remarqua alors l’appel assourdissant du piauhau, bien que le soleil ait à
peine franchi la ligne d’horizon : le tapage caractéristique de ce petit oiseau
se faisait généralement entendre en pleine nuit. La magie dansante des
premières lucioles vertes du soir s’ajouta au tremblement des bougies qui
les entouraient. Quelques insectes longilignes, beaux et impressionnants à la
fois, vinrent caresser ses jambes. Les motifs géométriques du tapis sur
lequel il était assis se parèrent de mille teintes : des rayures, des pois et des
spirales multicolores se dessinèrent au sol. Ernesto cligna des yeux : tout
rentra dans l’ordre un instant. Et puis ce furent des vagues ondulantes
vertes, jaunes et roses ; un calque représentant des perroquets et des singes vint se superposer à ce qu’il voyait. La pupille des oiseaux reflétait
l’univers entier : Ernesto s’y plongea, médusé, avant d’être distrait par la
courbe du dos d’un paresseux dont les bras s’allongeaient à l’infini, dans un
tourbillon ponctué de taches de pigment pur. Il contempla un boa s’enrouler
autour du torse du chaman blanc, d’abord admiratif, puis effrayé ; puis il se
rappela qu’Ago l’avait prévenu de l’intensité des hallucinations qui
défileraient devant ses yeux. Il se demanda si ses voisins voyaient la même
chose que lui.
Les sons se parèrent d’un kaléidoscope de couleurs. Chaque objet autour
de lui devint accessible à ses cinq sens : les brins d’herbe qui chatouillaient
ses doigts émirent une mélopée chuchotée, et sans même les regarder
Ernesto goûta sur ses papilles leur texture moelleuse. Le rouge des plumes
sur la tête d’Agostino vrilla devant ses pupilles, avant de se décomposer en
formes géométriques rebondissantes. Il sentit le contact de son corps avec la
terre sur laquelle il était assis, le ciel dont le dôme étoilé le protégeait, le
feu, l’eau et le bois tout autour de lui. Des orchidées, ainsi que ces fleurs
dont les pétales formaient des lèvres écarlates, s’invitèrent dans son champ
de vision, renvoyant à Ernesto son regard, créant un lien indéfectible entre
elles et lui. Il vit alors cette nature qui lui avait paru si menaçante dénuée de
danger, et constituée de la même substance que lui… Les feuilles des
grands arbres qui dominaient le village murmuraient entre elles les secrets
de la forêt. La sève qui coulait dans leurs veines était son sang, les racines
qui creusaient l’humus étaient ses souvenirs, et les branchages qui
ondulaient dans la brise vespérale ses aspirations. Tant de chemins
s’ouvraient devant lui ! Une boule de feu cogna contre ses tempes comme si
elle voulait s’échapper avant de se diffuser en pure énergie dans tout son
corps. Illuminé, mais plus conscient que jamais, il réalisa soudain que la
nature et les êtres étaient composés du même fluide vital. Peut-être était-ce
ce qu’on appelait le divin. Il eut la brève impression d’avoir touché là une
vérité fondamentale, un savoir ancien, mythologique et oublié.
Le chaman blanc, emporté par la musique de sa voix, oscillait de la tête,
les paupières mi-closes. Guidant son peuple, il fit résonner un nouveau
chant, en continuité avec le précédent, mais bien plus sonore. Le médecin
de l’âme avait du coffre, et une tessiture que nul n’aurait pu soupçonner. La
mélodie devint comme une torche à travers l’épaisse nuit qui les cajolait.
L’arc-en-ciel qui entourait Ernesto s’étiola : il était temps de franchir l’étape suivante, de voir au-delà de la lave incandescente et nourrissante qui coulait
dans ses veines pour creuser davantage et accéder au centre de la Terre.
Ago, de sa voix profonde, lui signifiait sa présence à ses côtés, et qu’il
resterait là jusqu’à ce qu’ensemble ils rejoignent le lieu où se réfugiaient les
âmes quand mouraient les corps, dans l’inconscient collectif, la mémoire du
monde, la genèse et l’achèvement de l’humanité.
Les considérations métaphysiques d’Ernesto se transformèrent en voyage
introspectif. Ses émotions lui parurent remodelées, et plusieurs épisodes de
sa vie lui revinrent en tête, comme s’il se trouvait face à un écran de
cinéma ; des souvenirs qu’il pensait évaporés s’agencèrent devant ses yeux
en le plaçant en observateur extérieur, de telle sorte qu’il put adopter un
nouveau regard sur les événements qu’il avait vécus. Il perça à jour le
manque de confiance de ses camarades du lycée : ils lui apparurent comme
les enfants trop vite grandis qu’ils étaient, leur caractère altéré par la virilité
exacerbée de leurs pères. N’avait-il jamais remarqué qu’au-delà de leurs
airs de matamores, les frêles êtres qui gravitaient autour de lui aspiraient à
la simplicité de l’amour partagé plutôt qu’au poids éreintant d’une
masculinité toxique ? Toutes les personnes de son entourage perdirent leurs
oripeaux. La discorde permanente entre son frère et sa mère lui sembla tout
à coup futile : peu importait leurs philosophies de vie. Chacun avait en
commun bien davantage.
Ernesto sentit alors des gouttes de sueur perler au bout de ses doigts :
elles se transformèrent en billes qui fusèrent depuis ses mains écartées et
posées sur ses cuisses. Il frémit à l’idée qu’il ne contrôlait plus aucune de
ses pensées. Ses plus obscurs sentiments, ses désirs les plus enfouis furent
mis à nu, dépecés, décortiqués, jusqu’aux recoins cachés de son psychisme
où ils étaient ancrés. Il se força à lâcher prise : il lui fallait admettre que le
psychotrope avait le dessus sur son cerveau, mais qu’il lui permettrait de
s’exprimer pleinement avant de s’évanouir. Détaché du carcan corporel et
sensoriel, son esprit lui sembla capable de fantastiques prouesses, comme
de lire dans les intentions et les comportements passés de ses proches, dans
un état de conscience suprême. Il inspira : autour de lui planait l’odeur que
dégageait Simon depuis qu’il avait décidé de ne plus quitter son canapé. Les
effluves de pourriture l’entouraient, et ce fumet, qu’il sentait bel et bien, le
convainquit que malgré l’attrait du confort, la véritable réalisation de soi
s’accomplissait en empruntant d’autres chemins. Simon, le deuxième né : Ernesto avait-il occupé trop de place dans le ventre de sa mère, de sorte que
ce bébé qui l’avait suivi n’était en réalité qu’une version déliquescente de
lui-même ? Ou bien Simon représentait-il le miroir des peurs d’Ernesto, la
projection de tout ce qu’il redoutait de devenir à force de végéter ? Il
s’avoua être rebuté par son frère jumeau, et se rendit compte qu’il voyait en
Simon tous les traits de caractère qu’il essayait de taire en lui-même.
À un sentiment de culpabilité croissante vint s’ajouter, à sa plus grande
confusion, une érection visible qui s’étendit jusqu’à la lune blafarde. Il
n’avait jamais su maîtriser ce genre de pulsions. Ainsi muni, il fut envahi
d’une émotion qui lui était familière : l’impression de déranger, la volonté
de rester à l’extérieur de toute décision, le refus de s’engager dans quoi que
ce soit. Il revécut des hontes d’écolier, des occasions manquées, des
effacements, et cette angoisse sourde qui le tétanisait et s’invitait dans tous
ses projets. Ernesto concentra son regard sur le sol et y plongea ses ongles :
les sillons de poussière s’arrangèrent pour former le visage de Gina serti
d’ailes gigantesques, la transformant en déesse mythologique. Gina qui
matait son entourage et intimidait le nourrisson qu’il avait été ; Gina, qui
pliait ses pairs à sa volonté, et qui se battait jusqu’à l’épuisement quand
ceux-ci lui résistaient ; mais aussi, Gina, qui s’investissait entièrement et
infiniment pour qu’enfin, on se souvînt de son bref passage sur Terre, tandis
que Marco planait au-dessus d’elle, auréolé de plumes bleutées.
Il essaya de lui parler, mais un mur de verre s’était créé entre lui et la
figure d’argile : en touchant la surface transparente, Ernesto fit voler la vitre
en éclats de diamant et se retrouva propulsé au sein d’un labyrinthe semé
d’obstacles. Il chercha à se cacher en longeant les parois du dédale, mais il
ne parvenait pas à contourner les monticules qui lui barraient la route. À
bien y regarder, ces monticules n’étaient pas vraiment des obstacles, mais
les silhouettes de ses proches, et aussi d’autres personnes qu’il connaissait à
peine : Giorgio Tosi – que fichait-il donc dans son inconscient ? –, Marco,
et puis un homme buriné au bras d’une très belle femme. Pourquoi s’en
écartait-il ? En s’armant de courage, il se redressa et marcha d’un pas fier le
long des allées, enlaçant les êtres qui croisaient son chemin.
Les joues d’Ernesto étaient baignées de larmes. Le passé de Gina et de
Marco était exposé devant lui comme sur un étal de camelot. Il lui sembla
atteindre un niveau de clarté, une compréhension purifiée de ses
refoulements, de son refus à prendre des initiatives, comme si les différentes zones de son cerveau s’étaient engagées dans une conversation.
Son ego s’étiolait, et son moi se fondait dans l’esprit de sa famille. Il
ressentit l’anxiété qui sommeillait en Gina depuis sa fuite, et s’identifia au
traumatisme de Marco qui, après l’avoir poussé à traverser l’océan, le
contraignait à l’inertie. Tous le conjuraient de ne pas laisser la violence,
cette violence meurtrière et destructrice qu’ils avaient connue à l’âge
d’Ernesto, et dont eux n’avaient pas réussi à échapper, façonner son
existence. Le labyrinthe devint alors une spirale, puis un serpent qui se
mordait la queue en une ronde infinie. Qu’était-ce que la réalité ? Que
faisions-nous du don de vie ?
Il aperçut un noyer. Il grimpa pour se positionner à califourchon sur l’une
des branches neuves de l’arbrisseau, qui se mit à pousser, projetant son
feuillage vers le soleil. Le premier réflexe d’Ernesto l’incita à redescendre,
mais il préféra finalement admirer la sphère incandescente se rapprocher de
lui. Puis tout devint noir.
Bien après que l’univers avait repris sa forme initiale, et que le prisme de
couleur s’était atténué, Ernesto était resté un long moment sans voix.
Autour de lui, les Autochtones partageaient leur expérience, détaillant leur
voyage en dedans. Certains étaient allés très loin sur le chemin entre vie et
mort, comme lors d’un rêve profond ; d’autres avaient exploré le monde
spirituel et transcendé leurs illusions. Ernesto n’avait pas l’impression de
revenir d’une réalité parallèle, mais plutôt d’un périple en sa propre
conscience. Il ne savait comment interpréter les visions qu’il avait eues.
Ago vint s’asseoir près de lui tandis que les autres regagnaient leurs
couches. De sa voix éraillée d’avoir tant chanté, il apaisa ses incertitudes :
le serpent de ses visions, symbole de la connaissance injustement diabolisé,
s’était exprimé en Ernesto à travers des indices qu’il appartenait à lui seul
d’accepter ou non. L’ayahuasca ne lui avait rien imposé, s’étant contenté de
résoudre l’énigme qu’Ernesto lui avait implicitement soumise. Son esprit
était doté d’une grande puissance, lui assura Ago : les éclatantes sensations
olfactives et auditives, les images extatiques qu’il avait vues puisaient leur
force en ses capacités propres.
– Tu n’as pas cédé au gouffre qui aspire parfois les plus faibles. Tu as
atteint la lucidité extrême, ce en quoi je te félicite.
– Est-ce que tu fais ça régulièrement ? Je ne sais pas si je parviendrais à
garder les pieds sur terre… bégaya Ernesto.
– Au contraire, sourit Ago. Le voyage intérieur t’apporte la connaissance
de toi-même et de tes pairs. Lorsque j’ai traversé l’océan entre l’Italie et le
Brésil, j’étais avide de nouveaux horizons, de nouveaux amis, je voulais
amasser des richesses et conquérir le monde. Mais m’immerger au sein de
ma tribu, ça, ce fut la véritable aventure. Aujourd’hui, je ne voyage plus que
par l’esprit.
– Un peu comme mon frère jumeau… Il dit qu’une personne renferme un
univers entier, une accumulation d’expériences, d’histoires et de conflits, et
qu’il est plus intéressant de découvrir ce monde-là plutôt que le monde
physique.
– Je comprends ce qu’il veut dire, répondit Ago en le fixant de son œil
inquisiteur. Mais cet univers comporte parfois un tourbillon de sensations et
d’images que l’on nous a transmises et imposées sans qu’on le demande.
Ainsi, un fœtus peut intégrer des fureurs, des passions, des ardeurs et des
regrets qui n’appartiennent cependant qu’à la femme dont il occupe le
ventre, et qu’elle a elle-même hérités de ses ancêtres.
– Simon a toujours eu une sensibilité particulière. C’est peut-être cela qui
l’immobilise. Il arrive régulièrement que nous pensions la même chose au
même moment. Un peu comme si nous étions une seule personne.
– Pourtant vous ne l’êtes pas, énonça simplement Ago. Tout comme tu
n’es pas ta mère ni ton grand-père. Nous sommes faits du même fluide,
nous sommes dotés d’une force identique, mais sommes tous différents. Tu
es un être unique, Ernesto, un être entier.
Ernesto quitta le village le lendemain, en direction des territoires Matsés,
en compagnie de son guide taiseux et tatoué qui avait réapparu comme par
enchantement. En s’enfonçant aux confins de l’Amazonie, il réalisa que la
peur, qui était sa compagne depuis tant d’années, avait été remplacée par
une sérénité confiante. C’était comme s’il venait d’apprendre à la fois
l’existence d’une plaie ouverte en lui, et la formule de l’onguent qui lui
permettrait de cicatriser. Il n’était plus disloqué ni tiraillé entre ses racines
et ses désirs : l’univers s’équilibrait enfin. Il accueillit son guide d’une tape
amicale dans le dos, avant de se glisser dans sa pirogue, le sourire aux
lèvres.
Leur périple s’allongea, et chaque village qu’Ernesto visita était autant de
marches qu’il franchit vers la connaissance de lui-même. Son horizon
s’élargit considérablement au cours des mois suivants. Il avait écarté les angoisses liées à son manque d’ambition, et ne s’inquiétait plus de ne pas
savoir ce dont son avenir serait fait. N’était-ce pas là le sel et le moteur de
l’existence ? Il voyait à présent son destin comme une grande page blanche
sur laquelle il lui appartenait d’inventer et de rédiger le roman de sa vie.
Cette page était certes reliée à un livre énorme dont les chapitres antérieurs
relataient le récit de ses origines, et sur lesquels étaient inscrits de lourds
secrets à l’encre indélébile. Mais lui seul détenait un pouvoir dont l’ampleur
le grisait : manipuler l’intrigue, introduire de nouveaux personnages,
cheminer jusqu’à de mystérieuses et vierges destinations et raconter
d’alléchants rebondissements. Si les aventures des autres personnages lui
échappaient, et qu’il n’était pas question de déchirer les pages précédentes,
la sienne restait à découvrir. Cette pensée ne l’effrayait plus, et l’inspirait
même au plus haut point. Il se sentait enfin prêt à relever le défi de
l’existence.
Bien sûr, les traumatismes de ses aïeux étaient inscrits, qu’il le voulût ou
non, dans ses gènes et son âme. Peut-être Marco et Gina avaient-ils placé en
les deux jumeaux de déraisonnables espoirs, comptant sur eux pour démêler
l’écheveau de leurs névroses, réparer leurs lâchetés, absoudre leurs
violences et excuser leurs fuites. L’angoisse et l’incertitude, lorsqu’elles
s’ancraient en nous, se distillaient auprès de nos descendants et infusaient
tout notre arbre généalogique, imprégnant des générations d’enfants et de
petits-enfants. Ernesto, tout comme Simon à sa manière, avait d’abord tenté
de se détacher de l’influence parentale, sans réaliser que quelque chose tapi
au fond de son esprit l’en empêchait. Il lui avait un moment semblé qu’en
s’arrachant à Bela Vida et à sa famille, il s’affranchirait de leurs démons ;
mais l’ombre de sa mère l’avait suivi jusqu’à sa rencontre avec Ago, sans
qu’il fût parvenu à s’en débarrasser. Alors qu’il ne s’agissait pas de se
couper de ses racines, mais bien de prendre conscience du lien indéfectible
qui l’unissait à Gina, Marco, et bien d’autres avant eux ! Le voyage intime
induit par l’ayahuasca, qu’il consomma à plusieurs reprises par la suite,
l’aida à digérer et accepter le lourd passé de ses parents, et lui donna la
plume et l’encre qui lui serviraient à continuer l’écriture de son livre. Et
lorsqu’un trouble s’invitait en lui, il savait désormais par quel prisme
l’analyser et l’accepter. Pérégrinations intérieures et extérieures se
complétaient, comme pour enfin dénouer l’histoire.
Il poursuivit donc son cheminement en Amazonie, d’abord accompagné
de son guide autochtone, et puis seul ou au gré des rencontres, cédant à
l’attrait de l’inconnu. Sans aucun regret à l’idée de laisser ses maigres
possessions derrière lui, sans aucune volonté d’en amasser de nouvelles, il
ne s’enrichissait plus que de découvertes. Ce que ses parents lui avaient
transmis ne lui apparaissait plus comme un poids, une prison, comme une
colonisation de son être, mais comme un héritage qu’il accueillait avec
sincérité – et d’ailleurs, ne prenait-il pas le même chemin que Marco, qui à
son âge avait changé de continent pour atteindre son Eldorado ?
Il arpenta les confins du Brésil jusqu’à la frontière péruvienne sans avoir
en tête le moindre plan ni la moindre conscience des mois qui s’écoulaient.
Empli de fierté et de courage, il s’agrippait à sa pagaie et se propulsait tout
en douceur dans les eaux fertiles des fleuves enserrés de racines et de
lianes. Il se complaisait seul et s’épanouissait en compagnie. Son cœur
éclatait de bonheur lorsqu’il réalisait que là était sa place. La forêt ne
cessait de l’émerveiller, de le surprendre, de remettre en question ses
certitudes et d’éclairer sa route. Il était libre.
Et puis, un beau soir, alors que le crépuscule roussissait le ciel et
qu’Ernesto remontait avec lenteur un ruisseau aux remous noirs, il fut mû
par une intuition qui éveilla tous ses sens. En contournant le marais, il
s’enfonça plus profondément dans la jungle, gardant en tête les indications
prodiguées par les Autochtones qui l’avaient accueilli les nuits précédentes.
Après avoir tiré sa pirogue sur l’une des rives herbeuses, il leva les yeux.
Devant lui se tenait une jeune fille dont le visage tatoué l’observait sans la
moindre surprise. Son haut front et ses larges tempes respiraient
l’intelligence, et l’on avait envie d’embrasser le délicieux renflement de ses
paupières inférieures, bombées tels des fruits mûrs, qui lui conféraient une
aura insouciante et confiante. Ses yeux étaient des lacs profonds dans
lesquels Ernesto s’imagina nager. Le soleil s’adoucit, les baignant d’une
chaleur caressante et créatrice. Et le pouls de l’Amazonie s’arrêta soudain,
les félins se tapirent derrière les fougères, les singes interrompirent leurs
jeux, les oiseaux retinrent leur souffle, les demoiselles suspendirent leur
vol, les arbres se figèrent et la promesse d’un univers entier s’ouvrit sous
leurs pieds.
Les lacs s’agrandirent, et le garçon ne souhaita soudain rien tant que
s’immerger en eux. Quelque chose de farouche dans le regard de la jeune fille le retint : elle n’était pas une apparition éthérée, mais bien un être
tangible, avec sa propre histoire et son propre livre, qu’il lui appartenait de
partager ou non. Se fondre en l’autre, n’était-ce pas risquer de s’oublier ?
Alors, par les mots qu’il prononça, il se livra le premier, entièrement. Ces
mots simples le mirent à nu, et, en expliquant sa lignée, en traduisant sa
personnalité, offrirent à la jeune fille la clef de son identité. Ces mots
sincères, affirmés d’une voix fière et sereine, portaient en eux un
aboutissement, une assomption, une libération. Ces mots, comme un secret
à la valeur inestimable, percèrent la canopée et les baignèrent d’un halo de
lumière.
– Bonjour, dit-il. Je suis Ernesto Acampora.