Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 21 sur 23

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Eldorado

Libération

 

Hommes et femmes s’étaient rassemblés autour du feu. Certains étaient

allongés, d’autres accroupis, dans une attitude qui évoquait le

recueillement, la concentration, voire l’abandon total à une force

supérieure. Ago présidait : bien qu’il fût assis à l’intérieur du cercle comme

eux tous, sa coiffe de plumes et les multiples colliers qui habillaient son

torse maigre désignaient clairement son statut de chaman. Une pipe était

posée sur ses genoux cagneux. Il exhala une fumée blanchâtre dans chacun

des récipients disposés devant lui, avant de remplir à l’aide d’une cuiller en

bois des tasses de terre cuite avec un breuvage infusé de la couleur du

fleuve où macéraient des morceaux de plantes. La liane dont elles étaient

issues servait à relier le monde des vivants et celui des morts, et on

l’utiliserait pour atteindre les esprits. Tout en accomplissant ces gestes

répétés à travers les âges, il psalmodiait des chants rituels qu’Ernesto trouva

envoûtants. La cérémonie pouvait débuter.

Ernesto, dont la curiosité commençait à supplanter l’angoisse, séjournait

depuis près d’une semaine dans la tribu – dépendant de son guide tatoué qui

s’était de nouveau évaporé, et sans qui il n’était pas question de poursuivre

le voyage. Ago avait tenté de lui raconter les mystères dont regorgeait la

forêt. Lui-même avait au fil des années pris conscience que l’Amazonie,

source de vie, fournissait à la planète entière l’air dont elle avait besoin et

définissait le climat dont elle dépendait. Il convenait d’être à l’écoute de la

végétation exubérante qui les entourait : chaque plante était un professeur

chevronné, dont le but était d’enseigner aux plus attentifs la clef des

énigmes de la nature. Car leur environnement regorgeait de ressources que

les êtres humains pouvaient utiliser pour sublimer leurs capacités de

divination et étendre leur esprit. Leur devoir, dans un monde étouffé par la

pollution et la déforestation, était de conserver la relation symbiotique qui

existait entre l’homme et le vivant. La décoction qu’Ago avait concoctée,

par exemple, s’appelait hoasca, natem, caapi, ayahuasca ou yagé ; la liane

broyée au fond du pot symbolisait la puissance masculine, et les feuilles qui

flottaient à sa surface la lumière féminine.

Vêtu de ses attributs de chaman, Ago faisait une forte impression sur

Ernesto. L’aura qu’il dégageait était-elle due à la valeur que lui avait reconnue son peuple d’adoption, à la place qu’il lui avait immédiatement

accordée au sein de la communauté ? L’ancien chaman de la tribu, quand

l’échalas italien s’était présenté à lui, l’avait harcelé de questions afin

d’évaluer si ce nouvel arrivant était tout à fait digne de lui succéder ; il

approchait les cent ans et ne pourrait pas officier bien davantage. L’Italien

avait dû expliquer qu’en tant qu’orphelin, il ne savait pas si ses ancêtres

avaient des dons de chamanisme. Au fond de son cœur, il les avait toujours

imaginés en criminels, en fugitifs, en bandits de grand chemin ; mais peut-

être son père avait été un peu rebouteux, ou bien coupait le feu, et peut-être

sa mère avait été un peu sorcière… Qui aurait pu le dire ? Un chaman, de

toute façon, ne pouvait se proclamer tel : c’était sa tribu qui devait le

reconnaître.

Ago distribua, les yeux mi-clos, les tasses remplies du liquide jaune à

l’assistance. Ernesto huma l’infusion d’un air circonspect. Sa voisine fit de

même, et ses pupilles roulèrent comme si ce simple fumet la bouleversait.

L’ingestion de ce breuvage leur permettrait d’appréhender un lieu au-delà

du monde phénoménal, de transcender leurs sens pour atteindre la sphère

que peuplaient les âmes des êtres morts, lui avait expliqué Ago. Le chaman

blanc se servit alors le contenu d’un bol et, renversant sa tête décorée de

bijoux de plumes et de perles, but l’intégralité de la mixture. Sa présence au

sein du grand voyage était requise : il était guide à travers les univers, qui

saurait parler aux êtres, aux herbes et aux animaux. Il avait expliqué à

Ernesto qu’il consommait l’ayahuasca régulièrement, dès qu’un conflit

entre les puissances œuvrant dans le monde invisible devait être résolu.

Quand, un mois plus tôt, une femme de la tribu avait accouché, il avait dû

livrer par esprit une bataille contre Muu, la force responsable de la

formation du fœtus, pour la convaincre de libérer le bébé de sa mère. La

délivrance s’était opérée sans même qu’il eût touché le corps – le jeune

garçon, d’abord attentif, avait émis quelques doutes à cette conclusion.

Ernesto et les membres de la tribu avaient suivi un régime strict avant la

cérémonie, afin de préparer leurs enveloppes physiques à accueillir

l’ayahuasca. Viande, alcool et excitants divers leur avaient été prohibés,

tout comme l’utilisation de produits chimiques – cette recommandation

s’adressait tout particulièrement à Ernesto – et les relations charnelles. Il

leur avait fallu se contenter d’une maigre pitance composée de riz et de

quelques légumes pendant plusieurs jours, puis s’astreindre à un jeûne total. C’était donc affamé et assoiffé qu’Ernesto engloutit avidement le contenu

de sa tasse : que risquait-il, après tout, à ingurgiter une tisane ? Il manqua

de s’étouffer : le goût, âcre, était très fort, et la consistance de la décoction

presque huileuse. Il eut l’impression que le liquide tapissait sa bouche et ses

dents, et la muqueuse de ses gencives s’imprégna de son aigreur.

Les incantations du chaman blanc s’accélérèrent, sans qu’Ernesto n’y

comprît rien ; il savait simplement que chaque chant avait une fonction

précise et les guiderait à la rencontre de l’esprit de la liane. Après quelques

minutes, le rythme s’intensifia et la voix d’Ago se répandit dans

l’atmosphère, faisant vibrer le vent. Ernesto sentit son ventre gargouiller, et

lutta contre un haut-le-cœur. Une vague de fièvre le submergea. À ses côtés,

l’une des Autochtones vomit dans sa tasse, sans que cela vînt troubler la

méditation commune. On l’avait prévenu que la liane se frayait un chemin

vers les entrailles au risque de causer déjections et régurgitations : son but

était d’évacuer les poisons, les infections et les pensées toxiques avant de

révéler l’étendue de ses pouvoirs. Ernesto fut soulevé par le dégoût que lui

inspira la matérialité de son système digestif. Son cœur battait à la

chamade, et son crâne était pris dans un étau, comme si son esprit rechignait

à débloquer ses secrets, songea-t-il, comme si son corps érigeait une énième

barrière pour défendre son inconscient. Combien de minutes – ou

d’heures – s’étaient écoulées depuis le premier chant ? L’espace et le temps

lui parurent soudain distordus. Il se demanda comment il avait pu se laisser

convaincre par un vieil original imbu de ses propres pouvoirs d’ingérer une

potion qui au mieux le rendrait malade, au pire l’empoisonnerait. Il maudit

dans sa barbe Ago, sa mère, son grand-père et la diaspora italienne dans son

intégralité.

Il remarqua alors l’appel assourdissant du piauhau, bien que le soleil ait à

peine franchi la ligne d’horizon : le tapage caractéristique de ce petit oiseau

se faisait généralement entendre en pleine nuit. La magie dansante des

premières lucioles vertes du soir s’ajouta au tremblement des bougies qui

les entouraient. Quelques insectes longilignes, beaux et impressionnants à la

fois, vinrent caresser ses jambes. Les motifs géométriques du tapis sur

lequel il était assis se parèrent de mille teintes : des rayures, des pois et des

spirales multicolores se dessinèrent au sol. Ernesto cligna des yeux : tout

rentra dans l’ordre un instant. Et puis ce furent des vagues ondulantes

vertes, jaunes et roses ; un calque représentant des perroquets et des singes vint se superposer à ce qu’il voyait. La pupille des oiseaux reflétait

l’univers entier : Ernesto s’y plongea, médusé, avant d’être distrait par la

courbe du dos d’un paresseux dont les bras s’allongeaient à l’infini, dans un

tourbillon ponctué de taches de pigment pur. Il contempla un boa s’enrouler

autour du torse du chaman blanc, d’abord admiratif, puis effrayé ; puis il se

rappela qu’Ago l’avait prévenu de l’intensité des hallucinations qui

défileraient devant ses yeux. Il se demanda si ses voisins voyaient la même

chose que lui.

Les sons se parèrent d’un kaléidoscope de couleurs. Chaque objet autour

de lui devint accessible à ses cinq sens : les brins d’herbe qui chatouillaient

ses doigts émirent une mélopée chuchotée, et sans même les regarder

Ernesto goûta sur ses papilles leur texture moelleuse. Le rouge des plumes

sur la tête d’Agostino vrilla devant ses pupilles, avant de se décomposer en

formes géométriques rebondissantes. Il sentit le contact de son corps avec la

terre sur laquelle il était assis, le ciel dont le dôme étoilé le protégeait, le

feu, l’eau et le bois tout autour de lui. Des orchidées, ainsi que ces fleurs

dont les pétales formaient des lèvres écarlates, s’invitèrent dans son champ

de vision, renvoyant à Ernesto son regard, créant un lien indéfectible entre

elles et lui. Il vit alors cette nature qui lui avait paru si menaçante dénuée de

danger, et constituée de la même substance que lui… Les feuilles des

grands arbres qui dominaient le village murmuraient entre elles les secrets

de la forêt. La sève qui coulait dans leurs veines était son sang, les racines

qui creusaient l’humus étaient ses souvenirs, et les branchages qui

ondulaient dans la brise vespérale ses aspirations. Tant de chemins

s’ouvraient devant lui ! Une boule de feu cogna contre ses tempes comme si

elle voulait s’échapper avant de se diffuser en pure énergie dans tout son

corps. Illuminé, mais plus conscient que jamais, il réalisa soudain que la

nature et les êtres étaient composés du même fluide vital. Peut-être était-ce

ce qu’on appelait le divin. Il eut la brève impression d’avoir touché là une

vérité fondamentale, un savoir ancien, mythologique et oublié.

Le chaman blanc, emporté par la musique de sa voix, oscillait de la tête,

les paupières mi-closes. Guidant son peuple, il fit résonner un nouveau

chant, en continuité avec le précédent, mais bien plus sonore. Le médecin

de l’âme avait du coffre, et une tessiture que nul n’aurait pu soupçonner. La

mélodie devint comme une torche à travers l’épaisse nuit qui les cajolait.

L’arc-en-ciel qui entourait Ernesto s’étiola : il était temps de franchir l’étape suivante, de voir au-delà de la lave incandescente et nourrissante qui coulait

dans ses veines pour creuser davantage et accéder au centre de la Terre.

Ago, de sa voix profonde, lui signifiait sa présence à ses côtés, et qu’il

resterait là jusqu’à ce qu’ensemble ils rejoignent le lieu où se réfugiaient les

âmes quand mouraient les corps, dans l’inconscient collectif, la mémoire du

monde, la genèse et l’achèvement de l’humanité.

Les considérations métaphysiques d’Ernesto se transformèrent en voyage

introspectif. Ses émotions lui parurent remodelées, et plusieurs épisodes de

sa vie lui revinrent en tête, comme s’il se trouvait face à un écran de

cinéma ; des souvenirs qu’il pensait évaporés s’agencèrent devant ses yeux

en le plaçant en observateur extérieur, de telle sorte qu’il put adopter un

nouveau regard sur les événements qu’il avait vécus. Il perça à jour le

manque de confiance de ses camarades du lycée : ils lui apparurent comme

les enfants trop vite grandis qu’ils étaient, leur caractère altéré par la virilité

exacerbée de leurs pères. N’avait-il jamais remarqué qu’au-delà de leurs

airs de matamores, les frêles êtres qui gravitaient autour de lui aspiraient à

la simplicité de l’amour partagé plutôt qu’au poids éreintant d’une

masculinité toxique ? Toutes les personnes de son entourage perdirent leurs

oripeaux. La discorde permanente entre son frère et sa mère lui sembla tout

à coup futile : peu importait leurs philosophies de vie. Chacun avait en

commun bien davantage.

Ernesto sentit alors des gouttes de sueur perler au bout de ses doigts :

elles se transformèrent en billes qui fusèrent depuis ses mains écartées et

posées sur ses cuisses. Il frémit à l’idée qu’il ne contrôlait plus aucune de

ses pensées. Ses plus obscurs sentiments, ses désirs les plus enfouis furent

mis à nu, dépecés, décortiqués, jusqu’aux recoins cachés de son psychisme

où ils étaient ancrés. Il se força à lâcher prise : il lui fallait admettre que le

psychotrope avait le dessus sur son cerveau, mais qu’il lui permettrait de

s’exprimer pleinement avant de s’évanouir. Détaché du carcan corporel et

sensoriel, son esprit lui sembla capable de fantastiques prouesses, comme

de lire dans les intentions et les comportements passés de ses proches, dans

un état de conscience suprême. Il inspira : autour de lui planait l’odeur que

dégageait Simon depuis qu’il avait décidé de ne plus quitter son canapé. Les

effluves de pourriture l’entouraient, et ce fumet, qu’il sentait bel et bien, le

convainquit que malgré l’attrait du confort, la véritable réalisation de soi

s’accomplissait en empruntant d’autres chemins. Simon, le deuxième né : Ernesto avait-il occupé trop de place dans le ventre de sa mère, de sorte que

ce bébé qui l’avait suivi n’était en réalité qu’une version déliquescente de

lui-même ? Ou bien Simon représentait-il le miroir des peurs d’Ernesto, la

projection de tout ce qu’il redoutait de devenir à force de végéter ? Il

s’avoua être rebuté par son frère jumeau, et se rendit compte qu’il voyait en

Simon tous les traits de caractère qu’il essayait de taire en lui-même.

À un sentiment de culpabilité croissante vint s’ajouter, à sa plus grande

confusion, une érection visible qui s’étendit jusqu’à la lune blafarde. Il

n’avait jamais su maîtriser ce genre de pulsions. Ainsi muni, il fut envahi

d’une émotion qui lui était familière : l’impression de déranger, la volonté

de rester à l’extérieur de toute décision, le refus de s’engager dans quoi que

ce soit. Il revécut des hontes d’écolier, des occasions manquées, des

effacements, et cette angoisse sourde qui le tétanisait et s’invitait dans tous

ses projets. Ernesto concentra son regard sur le sol et y plongea ses ongles :

les sillons de poussière s’arrangèrent pour former le visage de Gina serti

d’ailes gigantesques, la transformant en déesse mythologique. Gina qui

matait son entourage et intimidait le nourrisson qu’il avait été ; Gina, qui

pliait ses pairs à sa volonté, et qui se battait jusqu’à l’épuisement quand

ceux-ci lui résistaient ; mais aussi, Gina, qui s’investissait entièrement et

infiniment pour qu’enfin, on se souvînt de son bref passage sur Terre, tandis

que Marco planait au-dessus d’elle, auréolé de plumes bleutées.

Il essaya de lui parler, mais un mur de verre s’était créé entre lui et la

figure d’argile : en touchant la surface transparente, Ernesto fit voler la vitre

en éclats de diamant et se retrouva propulsé au sein d’un labyrinthe semé

d’obstacles. Il chercha à se cacher en longeant les parois du dédale, mais il

ne parvenait pas à contourner les monticules qui lui barraient la route. À

bien y regarder, ces monticules n’étaient pas vraiment des obstacles, mais

les silhouettes de ses proches, et aussi d’autres personnes qu’il connaissait à

peine : Giorgio Tosi – que fichait-il donc dans son inconscient ? –, Marco,

et puis un homme buriné au bras d’une très belle femme. Pourquoi s’en

écartait-il ? En s’armant de courage, il se redressa et marcha d’un pas fier le

long des allées, enlaçant les êtres qui croisaient son chemin.

Les joues d’Ernesto étaient baignées de larmes. Le passé de Gina et de

Marco était exposé devant lui comme sur un étal de camelot. Il lui sembla

atteindre un niveau de clarté, une compréhension purifiée de ses

refoulements, de son refus à prendre des initiatives, comme si les différentes zones de son cerveau s’étaient engagées dans une conversation.

Son ego s’étiolait, et son moi se fondait dans l’esprit de sa famille. Il

ressentit l’anxiété qui sommeillait en Gina depuis sa fuite, et s’identifia au

traumatisme de Marco qui, après l’avoir poussé à traverser l’océan, le

contraignait à l’inertie. Tous le conjuraient de ne pas laisser la violence,

cette violence meurtrière et destructrice qu’ils avaient connue à l’âge

d’Ernesto, et dont eux n’avaient pas réussi à échapper, façonner son

existence. Le labyrinthe devint alors une spirale, puis un serpent qui se

mordait la queue en une ronde infinie. Qu’était-ce que la réalité ? Que

faisions-nous du don de vie ?

Il aperçut un noyer. Il grimpa pour se positionner à califourchon sur l’une

des branches neuves de l’arbrisseau, qui se mit à pousser, projetant son

feuillage vers le soleil. Le premier réflexe d’Ernesto l’incita à redescendre,

mais il préféra finalement admirer la sphère incandescente se rapprocher de

lui. Puis tout devint noir.

Bien après que l’univers avait repris sa forme initiale, et que le prisme de

couleur s’était atténué, Ernesto était resté un long moment sans voix.

Autour de lui, les Autochtones partageaient leur expérience, détaillant leur

voyage en dedans. Certains étaient allés très loin sur le chemin entre vie et

mort, comme lors d’un rêve profond ; d’autres avaient exploré le monde

spirituel et transcendé leurs illusions. Ernesto n’avait pas l’impression de

revenir d’une réalité parallèle, mais plutôt d’un périple en sa propre

conscience. Il ne savait comment interpréter les visions qu’il avait eues.

Ago vint s’asseoir près de lui tandis que les autres regagnaient leurs

couches. De sa voix éraillée d’avoir tant chanté, il apaisa ses incertitudes :

le serpent de ses visions, symbole de la connaissance injustement diabolisé,

s’était exprimé en Ernesto à travers des indices qu’il appartenait à lui seul

d’accepter ou non. L’ayahuasca ne lui avait rien imposé, s’étant contenté de

résoudre l’énigme qu’Ernesto lui avait implicitement soumise. Son esprit

était doté d’une grande puissance, lui assura Ago : les éclatantes sensations

olfactives et auditives, les images extatiques qu’il avait vues puisaient leur

force en ses capacités propres.

– Tu n’as pas cédé au gouffre qui aspire parfois les plus faibles. Tu as

atteint la lucidité extrême, ce en quoi je te félicite.

– Est-ce que tu fais ça régulièrement ? Je ne sais pas si je parviendrais à

garder les pieds sur terre… bégaya Ernesto.

– Au contraire, sourit Ago. Le voyage intérieur t’apporte la connaissance

de toi-même et de tes pairs. Lorsque j’ai traversé l’océan entre l’Italie et le

Brésil, j’étais avide de nouveaux horizons, de nouveaux amis, je voulais

amasser des richesses et conquérir le monde. Mais m’immerger au sein de

ma tribu, ça, ce fut la véritable aventure. Aujourd’hui, je ne voyage plus que

par l’esprit.

– Un peu comme mon frère jumeau… Il dit qu’une personne renferme un

univers entier, une accumulation d’expériences, d’histoires et de conflits, et

qu’il est plus intéressant de découvrir ce monde-là plutôt que le monde

physique.

– Je comprends ce qu’il veut dire, répondit Ago en le fixant de son œil

inquisiteur. Mais cet univers comporte parfois un tourbillon de sensations et

d’images que l’on nous a transmises et imposées sans qu’on le demande.

Ainsi, un fœtus peut intégrer des fureurs, des passions, des ardeurs et des

regrets qui n’appartiennent cependant qu’à la femme dont il occupe le

ventre, et qu’elle a elle-même hérités de ses ancêtres.

– Simon a toujours eu une sensibilité particulière. C’est peut-être cela qui

l’immobilise. Il arrive régulièrement que nous pensions la même chose au

même moment. Un peu comme si nous étions une seule personne.

– Pourtant vous ne l’êtes pas, énonça simplement Ago. Tout comme tu

n’es pas ta mère ni ton grand-père. Nous sommes faits du même fluide,

nous sommes dotés d’une force identique, mais sommes tous différents. Tu

es un être unique, Ernesto, un être entier.

Ernesto quitta le village le lendemain, en direction des territoires Matsés,

en compagnie de son guide taiseux et tatoué qui avait réapparu comme par

enchantement. En s’enfonçant aux confins de l’Amazonie, il réalisa que la

peur, qui était sa compagne depuis tant d’années, avait été remplacée par

une sérénité confiante. C’était comme s’il venait d’apprendre à la fois

l’existence d’une plaie ouverte en lui, et la formule de l’onguent qui lui

permettrait de cicatriser. Il n’était plus disloqué ni tiraillé entre ses racines

et ses désirs : l’univers s’équilibrait enfin. Il accueillit son guide d’une tape

amicale dans le dos, avant de se glisser dans sa pirogue, le sourire aux

lèvres.

Leur périple s’allongea, et chaque village qu’Ernesto visita était autant de

marches qu’il franchit vers la connaissance de lui-même. Son horizon

s’élargit considérablement au cours des mois suivants. Il avait écarté les angoisses liées à son manque d’ambition, et ne s’inquiétait plus de ne pas

savoir ce dont son avenir serait fait. N’était-ce pas là le sel et le moteur de

l’existence ? Il voyait à présent son destin comme une grande page blanche

sur laquelle il lui appartenait d’inventer et de rédiger le roman de sa vie.

Cette page était certes reliée à un livre énorme dont les chapitres antérieurs

relataient le récit de ses origines, et sur lesquels étaient inscrits de lourds

secrets à l’encre indélébile. Mais lui seul détenait un pouvoir dont l’ampleur

le grisait : manipuler l’intrigue, introduire de nouveaux personnages,

cheminer jusqu’à de mystérieuses et vierges destinations et raconter

d’alléchants rebondissements. Si les aventures des autres personnages lui

échappaient, et qu’il n’était pas question de déchirer les pages précédentes,

la sienne restait à découvrir. Cette pensée ne l’effrayait plus, et l’inspirait

même au plus haut point. Il se sentait enfin prêt à relever le défi de

l’existence.

Bien sûr, les traumatismes de ses aïeux étaient inscrits, qu’il le voulût ou

non, dans ses gènes et son âme. Peut-être Marco et Gina avaient-ils placé en

les deux jumeaux de déraisonnables espoirs, comptant sur eux pour démêler

l’écheveau de leurs névroses, réparer leurs lâchetés, absoudre leurs

violences et excuser leurs fuites. L’angoisse et l’incertitude, lorsqu’elles

s’ancraient en nous, se distillaient auprès de nos descendants et infusaient

tout notre arbre généalogique, imprégnant des générations d’enfants et de

petits-enfants. Ernesto, tout comme Simon à sa manière, avait d’abord tenté

de se détacher de l’influence parentale, sans réaliser que quelque chose tapi

au fond de son esprit l’en empêchait. Il lui avait un moment semblé qu’en

s’arrachant à Bela Vida et à sa famille, il s’affranchirait de leurs démons ;

mais l’ombre de sa mère l’avait suivi jusqu’à sa rencontre avec Ago, sans

qu’il fût parvenu à s’en débarrasser. Alors qu’il ne s’agissait pas de se

couper de ses racines, mais bien de prendre conscience du lien indéfectible

qui l’unissait à Gina, Marco, et bien d’autres avant eux ! Le voyage intime

induit par l’ayahuasca, qu’il consomma à plusieurs reprises par la suite,

l’aida à digérer et accepter le lourd passé de ses parents, et lui donna la

plume et l’encre qui lui serviraient à continuer l’écriture de son livre. Et

lorsqu’un trouble s’invitait en lui, il savait désormais par quel prisme

l’analyser et l’accepter. Pérégrinations intérieures et extérieures se

complétaient, comme pour enfin dénouer l’histoire.

Il poursuivit donc son cheminement en Amazonie, d’abord accompagné

de son guide autochtone, et puis seul ou au gré des rencontres, cédant à

l’attrait de l’inconnu. Sans aucun regret à l’idée de laisser ses maigres

possessions derrière lui, sans aucune volonté d’en amasser de nouvelles, il

ne s’enrichissait plus que de découvertes. Ce que ses parents lui avaient

transmis ne lui apparaissait plus comme un poids, une prison, comme une

colonisation de son être, mais comme un héritage qu’il accueillait avec

sincérité – et d’ailleurs, ne prenait-il pas le même chemin que Marco, qui à

son âge avait changé de continent pour atteindre son Eldorado ?

Il arpenta les confins du Brésil jusqu’à la frontière péruvienne sans avoir

en tête le moindre plan ni la moindre conscience des mois qui s’écoulaient.

Empli de fierté et de courage, il s’agrippait à sa pagaie et se propulsait tout

en douceur dans les eaux fertiles des fleuves enserrés de racines et de

lianes. Il se complaisait seul et s’épanouissait en compagnie. Son cœur

éclatait de bonheur lorsqu’il réalisait que là était sa place. La forêt ne

cessait de l’émerveiller, de le surprendre, de remettre en question ses

certitudes et d’éclairer sa route. Il était libre.

Et puis, un beau soir, alors que le crépuscule roussissait le ciel et

qu’Ernesto remontait avec lenteur un ruisseau aux remous noirs, il fut mû

par une intuition qui éveilla tous ses sens. En contournant le marais, il

s’enfonça plus profondément dans la jungle, gardant en tête les indications

prodiguées par les Autochtones qui l’avaient accueilli les nuits précédentes.

Après avoir tiré sa pirogue sur l’une des rives herbeuses, il leva les yeux.

Devant lui se tenait une jeune fille dont le visage tatoué l’observait sans la

moindre surprise. Son haut front et ses larges tempes respiraient

l’intelligence, et l’on avait envie d’embrasser le délicieux renflement de ses

paupières inférieures, bombées tels des fruits mûrs, qui lui conféraient une

aura insouciante et confiante. Ses yeux étaient des lacs profonds dans

lesquels Ernesto s’imagina nager. Le soleil s’adoucit, les baignant d’une

chaleur caressante et créatrice. Et le pouls de l’Amazonie s’arrêta soudain,

les félins se tapirent derrière les fougères, les singes interrompirent leurs

jeux, les oiseaux retinrent leur souffle, les demoiselles suspendirent leur

vol, les arbres se figèrent et la promesse d’un univers entier s’ouvrit sous

leurs pieds.

Les lacs s’agrandirent, et le garçon ne souhaita soudain rien tant que

s’immerger en eux. Quelque chose de farouche dans le regard de la jeune fille le retint : elle n’était pas une apparition éthérée, mais bien un être

tangible, avec sa propre histoire et son propre livre, qu’il lui appartenait de

partager ou non. Se fondre en l’autre, n’était-ce pas risquer de s’oublier ?

Alors, par les mots qu’il prononça, il se livra le premier, entièrement. Ces

mots simples le mirent à nu, et, en expliquant sa lignée, en traduisant sa

personnalité, offrirent à la jeune fille la clef de son identité. Ces mots

sincères, affirmés d’une voix fière et sereine, portaient en eux un

aboutissement, une assomption, une libération. Ces mots, comme un secret

à la valeur inestimable, percèrent la canopée et les baignèrent d’un halo de

lumière.

– Bonjour, dit-il. Je suis Ernesto Acampora.