Eldorado
Années d’insouciance
Marco et Alfredo s’étaient rencontrés sur les bancs de l’école : le doux
rêveur et l’élève appliqué ne s’étaient plus quittés depuis lors, jusqu’à ce
jour funeste de 1940. Alfredo, déjà bien en chair à cette époque-là, avait
conservé les traits de l’enfance à sa grande indifférence : c’était un garçon
d’esprit. Sous ses cheveux gominés séparés par une raie nette se nichait un
cerveau érudit, avide de connaissance ; grâce à son aide, le petit Marco
avait pu réussir ses examens de justesse. Alfredo avait grandi entouré
d’ouvrages de la collection « La Scala d’Oro », des manuels éducatifs
destinés aux écoliers, tandis que chez la plupart de ses camarades on ne
trouvait aucun livre – les parents ayant eux-mêmes quitté la primaire au
bout d’un ou deux ans. Il dévorait tous les écrits que contenait la petite
bibliothèque de l’école municipale, depuis le recueil de poésie jusqu’aux
recettes de cuisine. Il ne savait vaquer à ses occupations sans avoir de quoi
lire, et souvent sa mère le grondait gentiment lorsqu’il passait le balai, un
fascicule à la main, ses lunettes à triple foyer en équilibre sur son nez
rebondi, répandant la poussière aux quatre coins de la pièce d’un air
étourdi. Ses parents, originaires de la ville, tenaient l’instruction comme
bien suprême qui sauverait les masses d’une destinée abrutissante et qui
redonnerait à la campagne cette beauté romantique et immobile que
d’assourdissants défilés et d’intrusifs saluts romains ternissaient depuis
quelques années. Ils étaient férus de littérature russe, et se pâmaient à la
lecture d’un roman de Dostoïevski ou de Gogol. Alfredo était leur fils aîné,
et ils faisaient en sorte que ses résultats scolaires soient à la hauteur de leurs
ambitions : pour accomplir ce noble dessein, le garçon, chaque semaine,
devait se munir d’un sachet de sucre destiné à l’instituteur, courtoisie de
toute la famille Damato. Cette bizarrerie lui avait valu quelques coups à la
sortie de l’école de la part de ses camarades, qui moquaient également la
sensibilité et la douceur que ses joues pleines et sa silhouette ronde, loin de
dénoter un caractère particulièrement gourmand, révélaient. Mais l’amitié
d’Alfredo donnait à Marco l’impression d’être le détenteur d’un précieux
secret.
C’était l’année de leurs huit ans que Vittorio avait redoublé et rejoint leur
classe. Comme Marco, que ce nouveau copain avait d’abord effrayé puis captivé, il n’avait ni frère ni sœur, alors que les autres enfants étaient tous
issus de fratries nombreuses. Les résultats de cet enfant au teint sombre et à
la beauté déjà troublante étaient médiocres, au grand dam de ses parents,
qui ne parvenaient pourtant pas à rester en colère face à l’unique fils que la
vie leur avait accordé. La famille Tosi irradiait le bonheur, et quiconque
croisait le chemin du couple se couvant du regard que formaient les Tosi
s’en trouvait allégé et joyeux. Les premières années de la Grande Guerre, le
père et la mère de Mme Tosi, alors demoiselle, avaient caché un jeune fugitif
napolitain dans leur poulailler. L’arrière-pays campanien étant resté
relativement épargné et ses habitants ayant chacun un bout de jardin dans
lequel poussaient quelques légumes, ils bénéficiaient d’un sort enviable par
rapport aux citadins menacés par la famine. Chaque jour donc, la fille Tosi
allait chercher les œufs, et en profitait pour apporter au fugitif dissimulé
sous la paille une assiette de potage, un peu de vin et, l’été, une pêche
juteuse. Il en était ainsi allé pendant quatre ans. La guerre finie, la fille Tosi
et le fugitif avaient convolé en justes noces et donné naissance, après
six ans de mariage, à un enfant beau comme le soleil. Le fugitif, qui avait
développé une certaine méfiance des autorités, avait adopté le nom de
famille de sa femme adorée. Chose rare à Casalnuovo, Vittorio avait grandi
dans un foyer harmonieux, sans subir le moindre châtiment corporel.
Marco, malgré l’affection qu’il portait à son ami, ne pouvait parfois
s’empêcher d’éprouver un pincement amer de jalousie lorsque, après une
bêtise, il le retrouvait fringant et impertinent, quand lui-même souffrait du
souvenir cuisant des coups de canne paternels. Mais les trois garçons étaient
devenus inséparables et leurs facéties déclenchaient souvent le rire de
corbeau de la nonna, toujours ébahie par les trouvailles de ces trois
trublions.
L’adolescence les avait cueillis sans qu’ils s’en soient rendu compte.
– Hé, Rita ! Dis, tu ne viendrais pas faire un tour avec nous ce soir ?
La belle aux yeux en amande avait coulé un regard plein de promesses à
Vittorio avant de se raviser et de continuer son chemin en roulant des
hanches, accompagnée de ses camarades qui ricanaient.
– Vittorio, laisse tomber… Elle est avec Sergio Gallone, avait murmuré
Marco.
Les bravades de Vittorio le plongeaient toujours dans la plus grande
gêne.
– En effet, avait ajouté Alfredo. Je les ai vus dans sa voiture, l’autre jour.
Il conviendrait que tu redescendes sur terre, mon cher.
Alfredo adoptait un ton docte dès qu’il s’agissait de calmer les ardeurs
séductrices de son ami. Il était de toute façon insensible aux charmes de
Rita ou des filles de leur âge, qui évoquaient dans son esprit cartésien des
oies gloussantes. Certes, Rita, avec sa peau lisse, ses joues ovales et ses
longs cils bruns, était, en toute objectivité, dotée de tous les attributs qui
plaisaient aux hommes. Ses amies et elles faisaient partie des Jeunes
Italiennes, association où leur étaient inculquées des valeurs telles que le
dévouement à la vie familiale, l’instinct maternel et l’admiration des faits
guerriers. Les exercices quotidiens de gymnastique avaient délié leurs
membres et rosi leurs pommettes, et leurs corps musclés respiraient la santé.
Cependant, Alfredo était saisi d’un malaise indéfinissable à la vue de ces
filles uniformes, et la beauté unique des « anges du foyer » en devenir, ces
madones glaciales, le laissait de marbre.
D’un air nonchalant, Vittorio s’était désintéressé de Rita l’espace d’un
instant pour jeter un regard moqueur à Alfredo. Il l’aimait comme un frère,
mais ne pouvait s’empêcher de le trouver par moments trop condescendant.
C’était comme s’il planait au-dessus des basses considérations de ses amis,
comme s’il était trop bien pour eux. Alors que Marco et Alfredo affichaient
encore des traits enfantins, lui avait grandi d’un coup l’année précédente et
paraissait plus âgé qu’il ne l’était. Les filles étaient un sujet récurrent dans
leurs conversations, malgré les réticences introverties d’Alfredo. Vittorio
avait conclu, s’adressant cette fois-ci à un Marco rougissant de timidité :
– De toute façon, je préfère les vraies femmes, pas les fillettes dans son
genre.
Du haut de ses quinze ans, Vittorio était peu à peu en train de réaliser
qu’il plaisait en effet tout autant aux adolescentes qu’à leurs mères. Celles-
ci battaient des cils lorsqu’elles croisaient le chemin de ce beau garçon
coquet et toujours bien apprêté, au sourire éclatant de blancheur, aux
mèches d’un noir de jais tombant sur des yeux qu’on eût crus maquillés de
noir. Quelques jours plus tôt, la sienne l’avait mandé d’aller porter quelque
course chez une cousine de vingt ans son aînée. Il était entré sans frapper et,
au détour d’une porte, avait entr’aperçu la ligne d’un mollet dénudé, une
jarretelle délicatement posée sur la rondeur de la cuisse, la combinaison
enlaçant une silhouette encore ferme et s’évasant juste après le bas des reins, une bretelle caressant la douceur de l’épaule, une dentelle épousant
des courbes généreuses. Si la dame, n’ayant pas remarqué l’intrusion, était
restée dos à la porte, un affriolant grain de beauté, au renflement délicieux,
avait regardé l’adolescent droit dans les yeux. L’émoi qu’il avait ressenti
alors l’avait tenu éveillé et enchanté des nuits durant. Dans ses fantasmes, il
tendait la main pour effleurer le grain de peau, glisser sous le tissu, sentir la
chaleur palpitante du corps… Il avait tu cette expérience à Marco et
Alfredo, ne sachant que faire de cette soudaine fièvre qui s’était emparée de
lui, et la seule manière qu’il avait d’exprimer son trouble était de lancer des
commentaires bravaches qui, s’ils trompaient son entourage, ne dupaient
pas ses deux camarades.
Les trois jeunes garçons, qui n’étaient pas encore des hommes, avaient
poursuivi leur conversation ponctuée de rires : c’était un beau matin
dominical, ceux qui n’étaient pas à la messe savouraient leur café sur la
terrasse baignée de soleil du bistrot, la vie était douce. La rue principale de
Casalnuovo, qui en semaine devenait de plus en plus souvent le théâtre de
défilés d’une solennité presque grotesque, bruissait de jeux et de babillages
enfantins. L’harmonie de ce tableau avait été momentanément rompue par
la course effrénée d’une forme qui avait déboulé de derrière l’église et
traversé la place à toute allure, bousculant Alfonso, le fils de Mario le
maçon, et manquant de le faire tomber sur les fesses. Le fugitif avait
bifurqué devant le bistrot et s’était perdu dans le dédale des ruelles.
Quelques secondes plus tard, on avait vu les frères Gallone et le petit Gino,
qui depuis quelques années s’était acoquiné aux deux brutes par, devinait
Marco, souci de protection, surgir du même endroit et scruter les alentours
d’un air alerte. L’un des Gallone – ils étaient si semblables et prévisibles
dans leur attitude que nul ne parvenait à les distinguer – s’était penché vers
Gino pour lui murmurer un ordre puis avait tourné les talons. Alfonso,
hilare et effaré, s’était retourné vers les trois spectateurs en leur lançant :
– Agostino s’est encore fourré dans un sale pétrin, on dirait !
Alfredo avait acquiescé silencieusement tout en saluant le garçon qui,
remis sur pied, avait continué son chemin d’un pas léger. Marco appréciait
beaucoup Alfonso pour sa générosité et son éternelle bonne humeur, que
l’accident n’avait pas réussi à entamer.
– C’était lui ? On aurait dit qu’il avait le diable aux trousses, je l’ai à
peine reconnu, avait remarqué avec légèreté Vittorio.
– J’ai entendu dire qu’il faisait partie de la Camorra, avait chuchoté
Marco, dont l’imagination galopante parait la mafia napolitaine d’atours
romanesques.
– Qu’est-ce que tu racontes, Acampora ?
Les trois amis s’étaient retournés comme un seul homme ; Alfredo
intrigué, Vittorio provocateur et Marco apeuré. Derrière eux, les mains sur
les hanches comme s’il s’apprêtait à en découdre, se tenait Sergio Milo, le
fils du propriétaire du bistrot. Vittorio, railleur, avait soutenu son regard.
– Ce n’est pas un secret ! Tout le monde sait qu’il a participé au braquage
de la villa Ricci le mois dernier…
– Et puis, il y a ces rumeurs de jeux clandestins…
– Des rumeurs ! avait coupé Sergio, dont les veines du cou avaient enflé
de façon disproportionnée. La Camorra n’est plus qu’un mythe ! Et ses
membres sont tous sous les verrous à l’heure qu’il est. Le Duce a fait le
ménage !
Marco, que l’assertion de Sergio avait fait sursauter, s’était tourné vers
Vittorio. Avec force grimaces, celui-ci avait récité d’une voix de fausset les
litanies martelées dans leur enfance et qui n’avaient aucune résonance dans
leur esprit :
– « Au nom de Dieu et de l’Italie, je jure d’exécuter les ordres du Duce et
de servir de toutes mes forces, et si nécessaire de mon sang, la cause de la
révolution fasciste3 ! »
Alfredo, qui n’avait pipé mot jusqu’ici, avait émis un bref grognement
qui ne laissait aucune suspicion quant à son avis sur le commentaire de
Sergio.
– Quel bon fils de la louve tu fais ! Mes félicitations.
Sergio l’avait dévisagé avec colère. Son père avait beaucoup souffert des
nombreuses incursions de la mafia napolitaine qui, une dizaine d’années
plus tôt, ponctionnait de façon irrégulière une taxe fictive dans les caisses
du bar Milo. Terrorisé, il en était presque devenu paranoïaque et dissimulait
ses économies dans divers lieux connus de lui seul. Il se méfiait de tous et
de tout, sursautait dès qu’un client posait trop brusquement son verre sur la
table, interrogeait ses fils sur leurs fréquentations et harcelait sa femme sur
ses activités quotidiennes. Celle-ci, excédée, avait fini par faire ses valises.
Les visites des hommes en costume s’étaient espacées depuis quelques
mois, et le gouvernement se targuait d’avoir éliminé toutes organisations mafieuses d’Italie. Marco, malgré ses plaisanteries et la légère antipathie
que le garçon de bar lui inspirait, compatissait à la détresse de Sergio.
Celui-ci avait poursuivi, menaçant Alfredo de son torchon à la propreté
douteuse :
– Tu peux te moquer, prendre tes grands airs intellectuels, Damato. Il
n’empêche, le Duce nous a rendu notre fierté, et je n’ai pas honte de dire
que je me range sous son drapeau. Qu’êtes-vous, bande de bouseux, sans la
Grande Italie ? Des paysans, des fils de fermiers, dans un trou perdu au fin
fond d’une région dont personne n’a rien à foutre ! Alors que notre peuple a
autrefois régné sur toute la Méditerranée, que notre civilisation a rayonné
jusqu’en Arabie !
– On la connaît par cœur, ta rhétorique éculée…
– Ce n’est pas qu’un discours théorique, justement. La politique
d’expansion territoriale du Duce, par exemple, est la solution logique à tous
les problèmes de population excédentaire. Surtout dans ce village où chaque
famille pond une douzaine d’enfants ! L’annexion de l’Éthiopie va vous
permettre d’aller jouer les paysans sur des territoires fertiles, au lieu de vous
briser le dos sur ce sol caillouteux ! Tout cela s’inscrit dans une évolution
historique ra-tio-nnelle.
Vittorio, dont l’œil s’était allumé à l’évocation des exploits d’Agostino,
perdait tout intérêt dès qu’une conversation prenait un tour politique. Il
avait négligemment lancé :
– Et ton ego, il est rationnel ?
Les trois amis s’étaient esclaffés devant un Sergio désabusé, qui avait
préféré serrer les poings et s’en retourner à ses affaires.
– Lorsque l’on connaît sa tante, il fallait s’y attendre… avait énoncé
Alfredo d’un air pensif.
– La tante à Sergio ?
– Mais non, voyons : la tante d’Agostino !
Agostino Esposito4 était orphelin de père et de mère et avait été
bringuebalé toute son enfance d’une cousine à l’autre, atterrissant
finalement chez une tante lointaine qui s’était révélée être une véritable
mégère. Dans ce village où il était illusoire de vouloir protéger son intimité,
chacun savait ce qu’il se passait derrière les portes closes qui résonnaient de
hurlements et de bruits de coups. Agostino arrivait parfois à l’école avec un
uniforme déchiré, un coquard ourlant son œil vif et enfoncé, un pied bizarrement tordu. Même son visage taillé à la serpe et son menton en
galoche semblaient forgés par les épreuves dès son plus jeune âge. Un
matin, il n’était plus du tout venu : sa tante disait qu’il était allé se fourrer
dans les bois, se perdre dans la montagne peut-être, elle ne pouvait tout de
même pas suivre ce gamin intenable jour et nuit ! Marco et Alfredo,
intimidés par son caractère tête brûlée, n’avaient jamais osé lui adresser la
parole, mais il exerçait une étrange fascination sur Vittorio. Ce dernier, que
les élucubrations politiques de plus en plus fréquentes ennuyaient au plus
haut point, avait de nouveau changé de sujet :
– Que vas-tu faire l’année prochaine, Marco ?
C’était devenu leur interrogation de prédilection au fur et à mesure que
l’année s’écoulait. Quand était arrivé le mois de mai, ils ne parlaient plus
que de ça. Marco, d’abord bousculé par ces nouvelles réflexions, bottait
généralement en touche. L’organisation du travail et des loisirs avait été
complètement repensée par le régime de Mussolini, et de nombreux
observateurs européens se rendaient régulièrement en Italie pour étudier ce
système novateur, qui apparaissait comme une réponse à la crise de
civilisation et aux dysfonctionnements économiques auxquels faisaient face
les nations libérales. Le corporatisme fasciste intégrait les masses
laborieuses à sa formidable expansion par l’avènement d’un État prolétaire
dans lequel patrons et ouvriers seraient solidaires. Marco savait qu’il
n’aurait pas à choisir son avenir : il y aurait un travail pour lui, tout comme
il y avait des loisirs variés à sa disposition, dans le ferme encadrement du
Parti. La plupart des parents de leurs camarades étaient d’ailleurs
intimement convaincus du bien-fondé de cette nouvelle société, où la
discipline, valeur maîtresse, jugulerait ces sales mômes qui juraient et
commettaient les quatre cents coups dès que l’on avait le dos tourné. Si cet
état de fait lui procurait une certaine sérénité, il songeait parfois que la vie
devait probablement comporter davantage de chemins que ceux qui leur
étaient imposés.
– Il faut déjà que je passe mon examen de fin d’année, avait-il répondu
avec un haussement d’épaules. J’ai pas la moyenne dans plusieurs matières.
Et t’as bien vu mes notes en latin…
– Que nous perdions notre temps avec cette langue morte m’a toujours
horripilé. Tout cela pour flatter notre fierté nationale, avait rétorqué
Alfredo, avec une moue impérieuse.
– C’est facile à dire pour toi, t’as que des 9 ou des 10 !
Les joues rondes d’Alfredo s’étaient teintées d’un rose délicat. D’une
timidité maladive en primaire, il s’était épanoui au collège, étanchant sans
crainte sa soif de connaissance. Les camarades qui avant piétinaient ses
lunettes et lui lançaient des boules de papier trempées dans l’encre avaient
pour la plupart quitté l’école ; les autres avaient acquis une sorte de retenue
respectueuse, une conscience aiguë de l’écart intellectuel qui les séparait de
ce garçon, peut-être le seul à pouvoir échapper au destin implacable de la
misère rurale. Alfredo ne s’exprimait jamais en dialecte, lui préférant un
italien châtié qui ajoutait à son charisme quand, depuis l’estrade, il résolvait
un problème inscrit sur le tableau ou présentait un exposé. Il irait loin, plus
loin qu’eux tous.
– Mon père est d’accord pour m’envoyer au lycée. Mais cela nécessitera
plusieurs arrangements. Je devrai probablement loger la semaine chez mes
cousins de Salerne.
Marco avait senti une mélancolie inexpliquée grandir dans son cœur
encore enfantin. La plupart de leurs camarades devraient quitter l’école,
choisir d’entrer en apprentissage pour succéder à leurs parents, voire pour
échapper à la mauvaise influence du professeur du collège que l’on disait
bolchevique – on l’avait vu comploter avec M. Damato, dont il partageait
les idéaux antifascistes. Son ami Alfredo avait des horizons plus lointains.
Lui-même serait probablement amené à reprendre la ferme familiale qui,
depuis la mort de son père, tombait lentement en décrépitude. Cela ne
l’enchantait guère.
– Et toi, Vittorio ? avait-il demandé pour chasser ces sombres pensées.
– Mes parents n’envisagent même pas de m’inscrire au lycée ! avait
rigolé Vittorio.
Les époux Tosi, bien que pétris d’adoration pour leur unique rejeton, ne
savaient ni lire ni écrire et voyaient l’avenir comme un doux cocon où tous
trois prendraient soin les uns des autres sans jamais se quitter.
– En as-tu seulement exprimé le désir ? avait interrogé Alfredo d’un ton
moqueur.
– Le désir, le désir… Quel bien grand mot ! Je désire manger à ma faim,
être autorisé à boire de l’alcool chez Milo, devenir riche, séduire les filles,
profiter de la vie, quoi !
L’œil de Vittorio s’était allumé alors qu’il esquissait un petit pas de
danse, pendant qu’Alfredo s’employait à lui démontrer que les plaisirs
décrits ne duraient qu’un temps tandis qu’une éducation suivie lui
permettrait de s’accomplir pleinement et lui ouvrirait les portes de la
connaissance.
– Je préférerais ouvrir les portes de la chambre de la belle Rita !
Tous trois avaient éclaté de rire, insouciants, et étaient inéluctablement
revenus à leur second sujet favori : les filles. Mais la conversation avait
tourné court, les adolescents n’ayant qu’une expérience limitée à quelques
baisers et des tentatives de séduction maladroites. Vittorio se réjouissait de
vivre dans un si petit village, où l’école se devait d’être mixte et où
plusieurs classes étaient mélangées par manque d’enseignants. Pourtant, on
ne lui avait jamais connu de bonne amie, en dépit des fanfaronnades de ce
beau garçon au regard envoûtant. Il recevait de nombreuses lettres et des
déclarations enflammées, mais aucune de leurs camarades ne semblait
trouver grâce à ses yeux. Marco l’avait par contre récemment surpris à
rougir violemment lorsque l’élégante Mme Damato, dont le port noble jurait
avec l’aspect rustre des autres mères, interpellait son fils de sa voix grave.
Quant à Alfredo, il considérait les filles avec un dédain certain : il les voyait
comme des greluches avec qui il n’était pas possible d’avoir le moindre
échange sérieux, ou bien comme des statues de glace embrigadées par une
quelconque association – à tout âge, les enfants faisaient partie d’une
association, quelle qu’elle soit, bien qu’il fût ardu de précisément les
différencier. Marco, à son habitude, se contentait de sa place : ni érudit ni
épicurien, il écoutait le dernier ayant pris la parole et s’accordait à celui-là.
Avide de consensus, il réalisait parfois que son empathie et sa tolérance
dénotaient un manque de passion, même s’il n’était pas dépourvu de
caractère. Il ne savait tout simplement pas où se dirigerait sa vie, et ne
souhaitait rien tant que pouvoir figer ces instants précieux passés en
compagnie de ses amis. Soudain, il avait senti un léger frémissement dans
l’air : Vittorio et Alfredo s’étaient tournés vers lui, attendant manifestement
une réaction de sa part.
– Alors, Marco ? T’as pas répondu à la question. Où est-ce que tu seras,
l’année prochaine ?
– C’est vrai, jamais tu ne nous parles de tes ambitions personnelles…
Sais-tu que tu n’es pas enchaîné à la ferme de tes parents ? avait suggéré
Alfredo.
Embarrassé, Marco s’était perdu dans un bredouillement indistinct. Il
souffrait d’une affliction bien particulière : il était incapable de se projeter.
Si son imagination l’emportait souvent dans des pays exotiques où des
oiseaux au plumage flamboyant chantaient les louanges des arbres et du
vent, ses pas effectuaient toujours le même trajet. La poésie de ses rêveries
n’avait d’égal que l’inertie et le manque d’initiative dont il faisait preuve.
Cela ne lui causait guère de souci ; il se cantonnait à sa posture de
spectateur, laissant défiler sa jeunesse d’un air désintéressé, dans l’espoir
qu’un beau jour, il verrait la mer. Ah ! Quel moment merveilleux ce serait !
Comme le doux bruissement des vagues le bercerait alors, et comme son
regard se perdrait dans l’immensité bleutée ! Depuis qu’il avait feuilleté ce
livre d’images dans la petite bibliothèque de l’école, il ne rêvait plus que de
cela : sentir les embruns salés flotter depuis l’écume légère jusqu’à sa peau,
s’aveugler du scintillement de la houle, fendre les flots à bord d’une
embarcation et caresser la surface de l’océan.
Malheureusement, si peu de chose rapprochait un adolescent de
Campanie des hautes sphères du pouvoir, Marco partageait avec Mussolini
un certain attrait du large. Il était outrageusement évident qu’un pays ne
saurait être libre qu’à la condition d’avoir un accès privilégié aux voies de
navigation. Le Duce avait par conséquent décrété que la Méditerranée était
une prison dont les barreaux avaient un nom – Corse, Tunisie, Chypre –, et
les gardiens également – Gibraltar, Suez, Malte. C’était le destin de l’Italie
fasciste de s’épandre jusqu’en Atlantique et dans l’océan Indien. Pour servir
ces nobles desseins, elle devait se pourvoir d’un allié de taille. Le
22 mai 1939, l’Italie et l’Allemagne d’Hitler avaient signé le Pacte d’acier.
Le 10 juin 1940, le pays avait déclaré la guerre à la Grande-Bretagne et à
une France moribonde. Le 15, Marco avait été appelé sous les drapeaux.