Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 2 sur 23

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Eldorado

Années d’insouciance

 

Marco et Alfredo s’étaient rencontrés sur les bancs de l’école : le doux

rêveur et l’élève appliqué ne s’étaient plus quittés depuis lors, jusqu’à ce

jour funeste de 1940. Alfredo, déjà bien en chair à cette époque-là, avait

conservé les traits de l’enfance à sa grande indifférence : c’était un garçon

d’esprit. Sous ses cheveux gominés séparés par une raie nette se nichait un

cerveau érudit, avide de connaissance ; grâce à son aide, le petit Marco

avait pu réussir ses examens de justesse. Alfredo avait grandi entouré

d’ouvrages de la collection « La Scala d’Oro », des manuels éducatifs

destinés aux écoliers, tandis que chez la plupart de ses camarades on ne

trouvait aucun livre – les parents ayant eux-mêmes quitté la primaire au

bout d’un ou deux ans. Il dévorait tous les écrits que contenait la petite

bibliothèque de l’école municipale, depuis le recueil de poésie jusqu’aux

recettes de cuisine. Il ne savait vaquer à ses occupations sans avoir de quoi

lire, et souvent sa mère le grondait gentiment lorsqu’il passait le balai, un

fascicule à la main, ses lunettes à triple foyer en équilibre sur son nez

rebondi, répandant la poussière aux quatre coins de la pièce d’un air

étourdi. Ses parents, originaires de la ville, tenaient l’instruction comme

bien suprême qui sauverait les masses d’une destinée abrutissante et qui

redonnerait à la campagne cette beauté romantique et immobile que

d’assourdissants défilés et d’intrusifs saluts romains ternissaient depuis

quelques années. Ils étaient férus de littérature russe, et se pâmaient à la

lecture d’un roman de Dostoïevski ou de Gogol. Alfredo était leur fils aîné,

et ils faisaient en sorte que ses résultats scolaires soient à la hauteur de leurs

ambitions : pour accomplir ce noble dessein, le garçon, chaque semaine,

devait se munir d’un sachet de sucre destiné à l’instituteur, courtoisie de

toute la famille Damato. Cette bizarrerie lui avait valu quelques coups à la

sortie de l’école de la part de ses camarades, qui moquaient également la

sensibilité et la douceur que ses joues pleines et sa silhouette ronde, loin de

dénoter un caractère particulièrement gourmand, révélaient. Mais l’amitié

d’Alfredo donnait à Marco l’impression d’être le détenteur d’un précieux

secret.

C’était l’année de leurs huit ans que Vittorio avait redoublé et rejoint leur

classe. Comme Marco, que ce nouveau copain avait d’abord effrayé puis captivé, il n’avait ni frère ni sœur, alors que les autres enfants étaient tous

issus de fratries nombreuses. Les résultats de cet enfant au teint sombre et à

la beauté déjà troublante étaient médiocres, au grand dam de ses parents,

qui ne parvenaient pourtant pas à rester en colère face à l’unique fils que la

vie leur avait accordé. La famille Tosi irradiait le bonheur, et quiconque

croisait le chemin du couple se couvant du regard que formaient les Tosi

s’en trouvait allégé et joyeux. Les premières années de la Grande Guerre, le

père et la mère de Mme Tosi, alors demoiselle, avaient caché un jeune fugitif

napolitain dans leur poulailler. L’arrière-pays campanien étant resté

relativement épargné et ses habitants ayant chacun un bout de jardin dans

lequel poussaient quelques légumes, ils bénéficiaient d’un sort enviable par

rapport aux citadins menacés par la famine. Chaque jour donc, la fille Tosi

allait chercher les œufs, et en profitait pour apporter au fugitif dissimulé

sous la paille une assiette de potage, un peu de vin et, l’été, une pêche

juteuse. Il en était ainsi allé pendant quatre ans. La guerre finie, la fille Tosi

et le fugitif avaient convolé en justes noces et donné naissance, après

six ans de mariage, à un enfant beau comme le soleil. Le fugitif, qui avait

développé une certaine méfiance des autorités, avait adopté le nom de

famille de sa femme adorée. Chose rare à Casalnuovo, Vittorio avait grandi

dans un foyer harmonieux, sans subir le moindre châtiment corporel.

Marco, malgré l’affection qu’il portait à son ami, ne pouvait parfois

s’empêcher d’éprouver un pincement amer de jalousie lorsque, après une

bêtise, il le retrouvait fringant et impertinent, quand lui-même souffrait du

souvenir cuisant des coups de canne paternels. Mais les trois garçons étaient

devenus inséparables et leurs facéties déclenchaient souvent le rire de

corbeau de la nonna, toujours ébahie par les trouvailles de ces trois

trublions.

L’adolescence les avait cueillis sans qu’ils s’en soient rendu compte.

– Hé, Rita ! Dis, tu ne viendrais pas faire un tour avec nous ce soir ?

La belle aux yeux en amande avait coulé un regard plein de promesses à

Vittorio avant de se raviser et de continuer son chemin en roulant des

hanches, accompagnée de ses camarades qui ricanaient.

– Vittorio, laisse tomber… Elle est avec Sergio Gallone, avait murmuré

Marco.

Les bravades de Vittorio le plongeaient toujours dans la plus grande

gêne.

– En effet, avait ajouté Alfredo. Je les ai vus dans sa voiture, l’autre jour.

Il conviendrait que tu redescendes sur terre, mon cher.

Alfredo adoptait un ton docte dès qu’il s’agissait de calmer les ardeurs

séductrices de son ami. Il était de toute façon insensible aux charmes de

Rita ou des filles de leur âge, qui évoquaient dans son esprit cartésien des

oies gloussantes. Certes, Rita, avec sa peau lisse, ses joues ovales et ses

longs cils bruns, était, en toute objectivité, dotée de tous les attributs qui

plaisaient aux hommes. Ses amies et elles faisaient partie des Jeunes

Italiennes, association où leur étaient inculquées des valeurs telles que le

dévouement à la vie familiale, l’instinct maternel et l’admiration des faits

guerriers. Les exercices quotidiens de gymnastique avaient délié leurs

membres et rosi leurs pommettes, et leurs corps musclés respiraient la santé.

Cependant, Alfredo était saisi d’un malaise indéfinissable à la vue de ces

filles uniformes, et la beauté unique des « anges du foyer » en devenir, ces

madones glaciales, le laissait de marbre.

D’un air nonchalant, Vittorio s’était désintéressé de Rita l’espace d’un

instant pour jeter un regard moqueur à Alfredo. Il l’aimait comme un frère,

mais ne pouvait s’empêcher de le trouver par moments trop condescendant.

C’était comme s’il planait au-dessus des basses considérations de ses amis,

comme s’il était trop bien pour eux. Alors que Marco et Alfredo affichaient

encore des traits enfantins, lui avait grandi d’un coup l’année précédente et

paraissait plus âgé qu’il ne l’était. Les filles étaient un sujet récurrent dans

leurs conversations, malgré les réticences introverties d’Alfredo. Vittorio

avait conclu, s’adressant cette fois-ci à un Marco rougissant de timidité :

– De toute façon, je préfère les vraies femmes, pas les fillettes dans son

genre.

Du haut de ses quinze ans, Vittorio était peu à peu en train de réaliser

qu’il plaisait en effet tout autant aux adolescentes qu’à leurs mères. Celles-

ci battaient des cils lorsqu’elles croisaient le chemin de ce beau garçon

coquet et toujours bien apprêté, au sourire éclatant de blancheur, aux

mèches d’un noir de jais tombant sur des yeux qu’on eût crus maquillés de

noir. Quelques jours plus tôt, la sienne l’avait mandé d’aller porter quelque

course chez une cousine de vingt ans son aînée. Il était entré sans frapper et,

au détour d’une porte, avait entr’aperçu la ligne d’un mollet dénudé, une

jarretelle délicatement posée sur la rondeur de la cuisse, la combinaison

enlaçant une silhouette encore ferme et s’évasant juste après le bas des reins, une bretelle caressant la douceur de l’épaule, une dentelle épousant

des courbes généreuses. Si la dame, n’ayant pas remarqué l’intrusion, était

restée dos à la porte, un affriolant grain de beauté, au renflement délicieux,

avait regardé l’adolescent droit dans les yeux. L’émoi qu’il avait ressenti

alors l’avait tenu éveillé et enchanté des nuits durant. Dans ses fantasmes, il

tendait la main pour effleurer le grain de peau, glisser sous le tissu, sentir la

chaleur palpitante du corps… Il avait tu cette expérience à Marco et

Alfredo, ne sachant que faire de cette soudaine fièvre qui s’était emparée de

lui, et la seule manière qu’il avait d’exprimer son trouble était de lancer des

commentaires bravaches qui, s’ils trompaient son entourage, ne dupaient

pas ses deux camarades.

Les trois jeunes garçons, qui n’étaient pas encore des hommes, avaient

poursuivi leur conversation ponctuée de rires : c’était un beau matin

dominical, ceux qui n’étaient pas à la messe savouraient leur café sur la

terrasse baignée de soleil du bistrot, la vie était douce. La rue principale de

Casalnuovo, qui en semaine devenait de plus en plus souvent le théâtre de

défilés d’une solennité presque grotesque, bruissait de jeux et de babillages

enfantins. L’harmonie de ce tableau avait été momentanément rompue par

la course effrénée d’une forme qui avait déboulé de derrière l’église et

traversé la place à toute allure, bousculant Alfonso, le fils de Mario le

maçon, et manquant de le faire tomber sur les fesses. Le fugitif avait

bifurqué devant le bistrot et s’était perdu dans le dédale des ruelles.

Quelques secondes plus tard, on avait vu les frères Gallone et le petit Gino,

qui depuis quelques années s’était acoquiné aux deux brutes par, devinait

Marco, souci de protection, surgir du même endroit et scruter les alentours

d’un air alerte. L’un des Gallone – ils étaient si semblables et prévisibles

dans leur attitude que nul ne parvenait à les distinguer – s’était penché vers

Gino pour lui murmurer un ordre puis avait tourné les talons. Alfonso,

hilare et effaré, s’était retourné vers les trois spectateurs en leur lançant :

– Agostino s’est encore fourré dans un sale pétrin, on dirait !

Alfredo avait acquiescé silencieusement tout en saluant le garçon qui,

remis sur pied, avait continué son chemin d’un pas léger. Marco appréciait

beaucoup Alfonso pour sa générosité et son éternelle bonne humeur, que

l’accident n’avait pas réussi à entamer.

– C’était lui ? On aurait dit qu’il avait le diable aux trousses, je l’ai à

peine reconnu, avait remarqué avec légèreté Vittorio.

– J’ai entendu dire qu’il faisait partie de la Camorra, avait chuchoté

Marco, dont l’imagination galopante parait la mafia napolitaine d’atours

romanesques.

– Qu’est-ce que tu racontes, Acampora ?

Les trois amis s’étaient retournés comme un seul homme ; Alfredo

intrigué, Vittorio provocateur et Marco apeuré. Derrière eux, les mains sur

les hanches comme s’il s’apprêtait à en découdre, se tenait Sergio Milo, le

fils du propriétaire du bistrot. Vittorio, railleur, avait soutenu son regard.

– Ce n’est pas un secret ! Tout le monde sait qu’il a participé au braquage

de la villa Ricci le mois dernier…

– Et puis, il y a ces rumeurs de jeux clandestins…

– Des rumeurs ! avait coupé Sergio, dont les veines du cou avaient enflé

de façon disproportionnée. La Camorra n’est plus qu’un mythe ! Et ses

membres sont tous sous les verrous à l’heure qu’il est. Le Duce a fait le

ménage !

Marco, que l’assertion de Sergio avait fait sursauter, s’était tourné vers

Vittorio. Avec force grimaces, celui-ci avait récité d’une voix de fausset les

litanies martelées dans leur enfance et qui n’avaient aucune résonance dans

leur esprit :

– « Au nom de Dieu et de l’Italie, je jure d’exécuter les ordres du Duce et

de servir de toutes mes forces, et si nécessaire de mon sang, la cause de la

révolution fasciste3 ! »

Alfredo, qui n’avait pipé mot jusqu’ici, avait émis un bref grognement

qui ne laissait aucune suspicion quant à son avis sur le commentaire de

Sergio.

– Quel bon fils de la louve tu fais ! Mes félicitations.

Sergio l’avait dévisagé avec colère. Son père avait beaucoup souffert des

nombreuses incursions de la mafia napolitaine qui, une dizaine d’années

plus tôt, ponctionnait de façon irrégulière une taxe fictive dans les caisses

du bar Milo. Terrorisé, il en était presque devenu paranoïaque et dissimulait

ses économies dans divers lieux connus de lui seul. Il se méfiait de tous et

de tout, sursautait dès qu’un client posait trop brusquement son verre sur la

table, interrogeait ses fils sur leurs fréquentations et harcelait sa femme sur

ses activités quotidiennes. Celle-ci, excédée, avait fini par faire ses valises.

Les visites des hommes en costume s’étaient espacées depuis quelques

mois, et le gouvernement se targuait d’avoir éliminé toutes organisations mafieuses d’Italie. Marco, malgré ses plaisanteries et la légère antipathie

que le garçon de bar lui inspirait, compatissait à la détresse de Sergio.

Celui-ci avait poursuivi, menaçant Alfredo de son torchon à la propreté

douteuse :

– Tu peux te moquer, prendre tes grands airs intellectuels, Damato. Il

n’empêche, le Duce nous a rendu notre fierté, et je n’ai pas honte de dire

que je me range sous son drapeau. Qu’êtes-vous, bande de bouseux, sans la

Grande Italie ? Des paysans, des fils de fermiers, dans un trou perdu au fin

fond d’une région dont personne n’a rien à foutre ! Alors que notre peuple a

autrefois régné sur toute la Méditerranée, que notre civilisation a rayonné

jusqu’en Arabie !

– On la connaît par cœur, ta rhétorique éculée…

– Ce n’est pas qu’un discours théorique, justement. La politique

d’expansion territoriale du Duce, par exemple, est la solution logique à tous

les problèmes de population excédentaire. Surtout dans ce village où chaque

famille pond une douzaine d’enfants ! L’annexion de l’Éthiopie va vous

permettre d’aller jouer les paysans sur des territoires fertiles, au lieu de vous

briser le dos sur ce sol caillouteux ! Tout cela s’inscrit dans une évolution

historique ra-tio-nnelle.

Vittorio, dont l’œil s’était allumé à l’évocation des exploits d’Agostino,

perdait tout intérêt dès qu’une conversation prenait un tour politique. Il

avait négligemment lancé :

– Et ton ego, il est rationnel ?

Les trois amis s’étaient esclaffés devant un Sergio désabusé, qui avait

préféré serrer les poings et s’en retourner à ses affaires.

– Lorsque l’on connaît sa tante, il fallait s’y attendre… avait énoncé

Alfredo d’un air pensif.

– La tante à Sergio ?

– Mais non, voyons : la tante d’Agostino !

Agostino Esposito4 était orphelin de père et de mère et avait été

bringuebalé toute son enfance d’une cousine à l’autre, atterrissant

finalement chez une tante lointaine qui s’était révélée être une véritable

mégère. Dans ce village où il était illusoire de vouloir protéger son intimité,

chacun savait ce qu’il se passait derrière les portes closes qui résonnaient de

hurlements et de bruits de coups. Agostino arrivait parfois à l’école avec un

uniforme déchiré, un coquard ourlant son œil vif et enfoncé, un pied bizarrement tordu. Même son visage taillé à la serpe et son menton en

galoche semblaient forgés par les épreuves dès son plus jeune âge. Un

matin, il n’était plus du tout venu : sa tante disait qu’il était allé se fourrer

dans les bois, se perdre dans la montagne peut-être, elle ne pouvait tout de

même pas suivre ce gamin intenable jour et nuit ! Marco et Alfredo,

intimidés par son caractère tête brûlée, n’avaient jamais osé lui adresser la

parole, mais il exerçait une étrange fascination sur Vittorio. Ce dernier, que

les élucubrations politiques de plus en plus fréquentes ennuyaient au plus

haut point, avait de nouveau changé de sujet :

– Que vas-tu faire l’année prochaine, Marco ?

C’était devenu leur interrogation de prédilection au fur et à mesure que

l’année s’écoulait. Quand était arrivé le mois de mai, ils ne parlaient plus

que de ça. Marco, d’abord bousculé par ces nouvelles réflexions, bottait

généralement en touche. L’organisation du travail et des loisirs avait été

complètement repensée par le régime de Mussolini, et de nombreux

observateurs européens se rendaient régulièrement en Italie pour étudier ce

système novateur, qui apparaissait comme une réponse à la crise de

civilisation et aux dysfonctionnements économiques auxquels faisaient face

les nations libérales. Le corporatisme fasciste intégrait les masses

laborieuses à sa formidable expansion par l’avènement d’un État prolétaire

dans lequel patrons et ouvriers seraient solidaires. Marco savait qu’il

n’aurait pas à choisir son avenir : il y aurait un travail pour lui, tout comme

il y avait des loisirs variés à sa disposition, dans le ferme encadrement du

Parti. La plupart des parents de leurs camarades étaient d’ailleurs

intimement convaincus du bien-fondé de cette nouvelle société, où la

discipline, valeur maîtresse, jugulerait ces sales mômes qui juraient et

commettaient les quatre cents coups dès que l’on avait le dos tourné. Si cet

état de fait lui procurait une certaine sérénité, il songeait parfois que la vie

devait probablement comporter davantage de chemins que ceux qui leur

étaient imposés.

– Il faut déjà que je passe mon examen de fin d’année, avait-il répondu

avec un haussement d’épaules. J’ai pas la moyenne dans plusieurs matières.

Et t’as bien vu mes notes en latin…

– Que nous perdions notre temps avec cette langue morte m’a toujours

horripilé. Tout cela pour flatter notre fierté nationale, avait rétorqué

Alfredo, avec une moue impérieuse.

– C’est facile à dire pour toi, t’as que des 9 ou des 10 !

Les joues rondes d’Alfredo s’étaient teintées d’un rose délicat. D’une

timidité maladive en primaire, il s’était épanoui au collège, étanchant sans

crainte sa soif de connaissance. Les camarades qui avant piétinaient ses

lunettes et lui lançaient des boules de papier trempées dans l’encre avaient

pour la plupart quitté l’école ; les autres avaient acquis une sorte de retenue

respectueuse, une conscience aiguë de l’écart intellectuel qui les séparait de

ce garçon, peut-être le seul à pouvoir échapper au destin implacable de la

misère rurale. Alfredo ne s’exprimait jamais en dialecte, lui préférant un

italien châtié qui ajoutait à son charisme quand, depuis l’estrade, il résolvait

un problème inscrit sur le tableau ou présentait un exposé. Il irait loin, plus

loin qu’eux tous.

– Mon père est d’accord pour m’envoyer au lycée. Mais cela nécessitera

plusieurs arrangements. Je devrai probablement loger la semaine chez mes

cousins de Salerne.

Marco avait senti une mélancolie inexpliquée grandir dans son cœur

encore enfantin. La plupart de leurs camarades devraient quitter l’école,

choisir d’entrer en apprentissage pour succéder à leurs parents, voire pour

échapper à la mauvaise influence du professeur du collège que l’on disait

bolchevique – on l’avait vu comploter avec M. Damato, dont il partageait

les idéaux antifascistes. Son ami Alfredo avait des horizons plus lointains.

Lui-même serait probablement amené à reprendre la ferme familiale qui,

depuis la mort de son père, tombait lentement en décrépitude. Cela ne

l’enchantait guère.

– Et toi, Vittorio ? avait-il demandé pour chasser ces sombres pensées.

– Mes parents n’envisagent même pas de m’inscrire au lycée ! avait

rigolé Vittorio.

Les époux Tosi, bien que pétris d’adoration pour leur unique rejeton, ne

savaient ni lire ni écrire et voyaient l’avenir comme un doux cocon où tous

trois prendraient soin les uns des autres sans jamais se quitter.

– En as-tu seulement exprimé le désir ? avait interrogé Alfredo d’un ton

moqueur.

– Le désir, le désir… Quel bien grand mot ! Je désire manger à ma faim,

être autorisé à boire de l’alcool chez Milo, devenir riche, séduire les filles,

profiter de la vie, quoi !

L’œil de Vittorio s’était allumé alors qu’il esquissait un petit pas de

danse, pendant qu’Alfredo s’employait à lui démontrer que les plaisirs

décrits ne duraient qu’un temps tandis qu’une éducation suivie lui

permettrait de s’accomplir pleinement et lui ouvrirait les portes de la

connaissance.

– Je préférerais ouvrir les portes de la chambre de la belle Rita !

Tous trois avaient éclaté de rire, insouciants, et étaient inéluctablement

revenus à leur second sujet favori : les filles. Mais la conversation avait

tourné court, les adolescents n’ayant qu’une expérience limitée à quelques

baisers et des tentatives de séduction maladroites. Vittorio se réjouissait de

vivre dans un si petit village, où l’école se devait d’être mixte et où

plusieurs classes étaient mélangées par manque d’enseignants. Pourtant, on

ne lui avait jamais connu de bonne amie, en dépit des fanfaronnades de ce

beau garçon au regard envoûtant. Il recevait de nombreuses lettres et des

déclarations enflammées, mais aucune de leurs camarades ne semblait

trouver grâce à ses yeux. Marco l’avait par contre récemment surpris à

rougir violemment lorsque l’élégante Mme Damato, dont le port noble jurait

avec l’aspect rustre des autres mères, interpellait son fils de sa voix grave.

Quant à Alfredo, il considérait les filles avec un dédain certain : il les voyait

comme des greluches avec qui il n’était pas possible d’avoir le moindre

échange sérieux, ou bien comme des statues de glace embrigadées par une

quelconque association – à tout âge, les enfants faisaient partie d’une

association, quelle qu’elle soit, bien qu’il fût ardu de précisément les

différencier. Marco, à son habitude, se contentait de sa place : ni érudit ni

épicurien, il écoutait le dernier ayant pris la parole et s’accordait à celui-là.

Avide de consensus, il réalisait parfois que son empathie et sa tolérance

dénotaient un manque de passion, même s’il n’était pas dépourvu de

caractère. Il ne savait tout simplement pas où se dirigerait sa vie, et ne

souhaitait rien tant que pouvoir figer ces instants précieux passés en

compagnie de ses amis. Soudain, il avait senti un léger frémissement dans

l’air : Vittorio et Alfredo s’étaient tournés vers lui, attendant manifestement

une réaction de sa part.

– Alors, Marco ? T’as pas répondu à la question. Où est-ce que tu seras,

l’année prochaine ?

– C’est vrai, jamais tu ne nous parles de tes ambitions personnelles…

Sais-tu que tu n’es pas enchaîné à la ferme de tes parents ? avait suggéré

Alfredo.

Embarrassé, Marco s’était perdu dans un bredouillement indistinct. Il

souffrait d’une affliction bien particulière : il était incapable de se projeter.

Si son imagination l’emportait souvent dans des pays exotiques où des

oiseaux au plumage flamboyant chantaient les louanges des arbres et du

vent, ses pas effectuaient toujours le même trajet. La poésie de ses rêveries

n’avait d’égal que l’inertie et le manque d’initiative dont il faisait preuve.

Cela ne lui causait guère de souci ; il se cantonnait à sa posture de

spectateur, laissant défiler sa jeunesse d’un air désintéressé, dans l’espoir

qu’un beau jour, il verrait la mer. Ah ! Quel moment merveilleux ce serait !

Comme le doux bruissement des vagues le bercerait alors, et comme son

regard se perdrait dans l’immensité bleutée ! Depuis qu’il avait feuilleté ce

livre d’images dans la petite bibliothèque de l’école, il ne rêvait plus que de

cela : sentir les embruns salés flotter depuis l’écume légère jusqu’à sa peau,

s’aveugler du scintillement de la houle, fendre les flots à bord d’une

embarcation et caresser la surface de l’océan.

Malheureusement, si peu de chose rapprochait un adolescent de

Campanie des hautes sphères du pouvoir, Marco partageait avec Mussolini

un certain attrait du large. Il était outrageusement évident qu’un pays ne

saurait être libre qu’à la condition d’avoir un accès privilégié aux voies de

navigation. Le Duce avait par conséquent décrété que la Méditerranée était

une prison dont les barreaux avaient un nom – Corse, Tunisie, Chypre –, et

les gardiens également – Gibraltar, Suez, Malte. C’était le destin de l’Italie

fasciste de s’épandre jusqu’en Atlantique et dans l’océan Indien. Pour servir

ces nobles desseins, elle devait se pourvoir d’un allié de taille. Le

22 mai 1939, l’Italie et l’Allemagne d’Hitler avaient signé le Pacte d’acier.

Le 10 juin 1940, le pays avait déclaré la guerre à la Grande-Bretagne et à

une France moribonde. Le 15, Marco avait été appelé sous les drapeaux.