Eldorado
III. Ernesto
Divergences
Ernesto, attiré par les éclats de voix qui résonnaient dans toute la rue,
hâta le pas. Aucun doute : sa mère était bien revenue de New York.
Combien de temps était-elle partie, cette fois ? Au moins deux mois,
compta-t-il en se concentrant. Comme d’habitude, elle avait dû tomber sur
un Simon affalé sur le canapé en cuir qu’elle leur avait offert et hypnotisé
par la télévision dernier cri qui lui faisait face.
– As-tu seulement bougé de ce canapé depuis mon départ ? … Oh,
bonjour, mon chéri ! s’interrompit distraitement Gina lorsque Ernesto posa
sa main sur son épaule, avant de reporter son attention sur son second fils.
Je ne sais pas, moi, essaie au moins de sortir dans le quartier, de t’activer,
de trouver un travail, tiens, pourquoi pas ?
– Maman… J’ai toute la vie devant moi pour faire ce genre de choses.
– À ton âge, je ne rêvais que de parcourir le monde, d’entrer à
l’université, de conduire une voiture, énuméra-t-elle, excédée, sur ses longs
doigts agités.
Ce n’était pas tout à fait exact : après avoir décroché son baccalauréat,
Gina s’était laissée flotter dans une lassitude molle qu’elle n’était parvenue
à surmonter que quelques mois plus tard. C’était à cette période-là qu’elle
avait commencé une relation épistolaire avec son père, mue par l’intuition
que cette tristesse inexpliquée qu’elle ressentait se résorberait ainsi.
Existait-il une malédiction qui s’abattait sur les membres de cette famille,
impactant une génération après l’autre ? Ou bien cette impuissance, cette
fatigue déprimée et temporaire plongeaient-elles leurs racines dans
l’histoire de Marco, et du choc qui l’avait arraché à son adolescence ?
Mais les souvenirs qui altéraient le roman d’une vie avaient tendance à
être occultés sans la moindre mauvaise foi.
– Toi, on dirait que tu n’as aucune ambition, même pas celle de te
redresser pour faire face à ta mère.
– À quoi bon, laissa échapper Simon.
Gina examina ses deux grands fils, qu’elle avait portés et élevés seule, de
l’air appliqué qui était le sien lorsqu’elle butait sur un obstacle. Elle pouvait
les différencier à l’odeur : la peau hâlée d’Ernesto sentait la chaleur et la
poussière, mais Simon dégageait un parfum presque morbide. Elle les avait prénommés d’après deux révolutionnaires sud-américains, deux héros
courageux et inflexibles – dans la plus pure tradition familiale, qui
consistait à affubler chaque enfant d’un nom contraire à son caractère. Elle
s’adoucit soudain.
– On dirait que vous avez peur, tous les deux, avança-t-elle
précautionneusement. Que vous imaginez forcément que tout ce que vous
entreprendriez risquerait de mal tourner. Simon… Ton grand-père t’a parlé
de quelque chose ?
– Maman, soupira Simon, toi qui parcours la planète, tu te rends bien
compte qu’elle est déchirée par les conflits. Les journaux télévisés nous
abreuvent de tueries, de l’Irak à la Yougoslavie, de l’Afghanistan à la Sierra
Leone… Vovô12 n’a pas besoin de me raconter ses réminiscences du front
libyen ou que sais-je, d’ailleurs tu sais bien qu’il ne parle jamais de la
guerre. Ce n’est pas moi qui suis peureux, c’est le monde qui est effrayant.
– Cela me désespère que tu utilises des arguments géopolitiques pour
expliquer ton flagrant manque d’ambition.
– Nous ne sommes pas tous obligés d’être à ton image.
Le sarcasme de Simon fit mouche, et Ernesto songea, avec une once de
respect, que lui-même n’aurait jamais osé ainsi clouer le bec à leur mère.
Cela faisait quelque temps que le moindre raisonnement émis par Simon
laissait celle-ci coite et contrariée. Gina avait, c’était vrai, souvent tendance
à mettre ses deux fils dans le même panier, tentant par tous les moyens de
les façonner selon ses désirs. La rébellion de Simon l’irritait au plus haut
point, en ce qu’elle soulignait l’indépendance du garçon vis-à-vis d’elle.
Ernesto, quant à lui, restait sous son entière emprise. Gina se morigéna
intérieurement de reproduire le schéma maternel ; elle était pourtant
suffisamment vigilante pour refréner cet instinct. Mais de voir ainsi son fils
presque adulte dans l’exacte position dans laquelle elle l’avait quitté
plusieurs semaines auparavant lui donnait envie de le secouer comme un
prunier. Elle qui gérait toute une entreprise d’une main de maître ne
parvenait pas à exercer le moindre contrôle sur son propre enfant, et cela
altérait la perfection impeccable de son environnement. Simon poursuivit :
– Tu me critiques pour mon manque d’ambition, dis-tu. Mais depuis
quand la constance est-elle une tare ? De nombreux philosophes visent à
atteindre cet état de béatitude, de satisfaction, qu’ils n’arrivent pas à toucher
du doigt, car ils ne tiennent pas en place.
– C’est insensé… Je ne comprends pas comment des jeunes de dix-
sept ans peuvent imaginer un avenir à Bela Vida.
– Vovô est bien resté, lui, intervint Ernesto pour attirer à lui l’attention de
sa mère.
– Votre grand-père, c’est différent ! Il a son association, lui, il a un
impact dans le quartier !
Gina avait rétorqué du tac au tac, mais Ernesto savait qu’elle trépignait
régulièrement face à un Marco stoïque qui refusait tout net de déménager
dans l’appartement trois-pièces que lui avait acheté sa fille à Higienópolis.
Il imagina son vovô, doux et naïf, essayant d’entrer dans un restaurant chic
ou dans une boutique de mode sous le regard dédaigneux des résidents
huppés peuplant ce faubourg de luxe, et il fut submergé par une bouffée
d’amour pour le vieil homme. Marco était devenu l’un des habitants les plus
anciens de Bela Vida, un pilier pour les familles qui y défilaient. C’est ainsi
qu’il accueillait les nouveaux arrivants, les déclassés, les immigrés, les
voyageurs et les rêveurs ; il les guidait à travers les méandres administratifs,
les aidait à trouver leur place dans la ruche, s’assurait que chacun
s’accommodât de ses voisins et veillât à l’entretien des sanitaires et à la
salubrité des quartos. Peu à peu, il s’était rapproché de la vieille
gestionnaire qui habitait au premier étage du sobrado et, à force de
sollicitations, avait décroché quelques petites victoires : l’aménagement
d’une cour intérieure en potager partagé, l’installation de barreaux aux
fenêtres ou même de toilettes individuelles dans certains appartements,
l’allègement des charges pour les chambrettes souterraines – comprendre et
convaincre les multiples intermédiaires de la ponction du loyer n’était
pourtant pas une mince affaire. En bref, Marco s’affirmait comme l’une des
figures emblématiques de Bela Vida, et chacun savait pouvoir miser sur son
soutien.
Ernesto eut à peine le temps d’intégrer la conversation que Gina quitta la
pièce comme une tornade : elle avait beaucoup à faire, lança-t-elle, avant
son prochain rendez-vous au centre-ville, pour lequel il lui faudrait
emprunter un bus et deux métros – les taxis ne pénétraient toujours pas à
Bela Vida, de peur d’être impliqués dans quelque règlement de compte
entre gangs. Son fils crut se souvenir qu’elle devait également préparer sa
visite à Brasília, ce qui ne semblait pas l’enchanter. La capitale brésilienne,
désertée les week-ends, était peu animée, si peu brésilienne que chaque déplacement là-bas se transformait en corvée qu’elle ne cessait de
repousser. Elle aimait alors à fredonner un vers de Caetano Veloso, qui lui
arrachait un rictus ironique : le chanteur, feignant de se pâmer face à
l’avant-gardisme de Brasília, s’étonnait ensuite comiquement que l’on ne
dît rien de la modernité de son costume qui valait bien celle de la cité surgie
de nulle part. Sa silhouette gracile disparaissait déjà dans les méandres du
ghetto quand Ernesto, dépassé par l’énergie maternelle, l’entendit
également clamer au loin quelque chose au sujet d’une visite à Alfredo.
Alfredo était devenu un monsieur distingué, professeur émérite à
l’université de São Paulo où il conduisait des travaux sociologiques portant
sur l’immigration européenne au Brésil. Après avoir finalisé sa maîtrise et
décroché une bourse, sa thèse, très remarquée, lui avait permis d’intégrer
une équipe d’enseignants-chercheurs venus du monde entier. À ses
soixante ans, il avait le premier déménagé du ghetto pour s’établir dans le
quartier de Luz, haut lieu artistique tout aussi mal famé que Bela Vida, mais
serti de vastes espaces verts où arbres tropicaux, sculptures modernes et
policiers patibulaires cohabitaient. Affranchi du ghetto, Alfredo revenait
cependant toutes les semaines à Bela Vida pour passer du temps avec
Vittorio et Marco, mais Gina était l’une des seules qui lui rendaient visite,
car il tenait toujours farouchement à son indépendance et à son intimité. Il
vivait avec un homme élégant au crâne dégarni, Jose, qu’elle aimait
beaucoup, et le couple se faisait une joie de traîner celle qui était devenue
leur protégée de galeries en cafés bohèmes, où l’accent italien qu’Alfredo
avait eu toutes les peines du monde à conserver lui conférait une aura
exotique très remarquée. Gina, pleine d’espoir et de l’assurance dont elle
était coutumière, avait tenté d’amener Simon chez Alfredo pour qu’il élargît
son horizon et prît conscience de toutes les activités que São Paulo pouvait
offrir. Alfredo, étudiant ce garçon grognon par-dessus ses lunettes carrées à
la dernière mode, comme il l’aurait fait d’un de ses sujets de recherche,
avait caressé sa barbe poivre et sel, et d’un léger sourire l’avait surnommé
Oblomov. Sa passion de longue date pour la littérature russe l’avait
évidemment poussé à associer le petit-fils de son ami d’enfance et le rêveur
paresseux imaginé par Gontcharov, condamné par son oisiveté à s’incruster
dans son divan.
Alfredo était l’un des seuls du quartier à être retourné en Italie depuis
toutes ces années ; il avait quitté ses biennales, ses musées et ses restaurants préférés l’espace d’un mois pour enterrer ses parents à Casalnuovo. Il
s’était assuré que sur leur tombe était gravé le nom d’Amato – avec la
particule. Ce citadin s’était pris d’horreur pour la campagne, avait ressenti
une sensation d’inconfort croissante, n’avait su que dire à ses frères et
sœurs devenus des étrangers, et sans tarder avait sauté dans le premier avion
pour rentrer au Brésil. Selon lui, Simon aurait été plus épanoui en
Campanie : les distractions étaient peu nombreuses, il aurait pu ainsi se
concentrer sur son être intérieur comme il clamait le souhaiter. Sa grand-
mère maternelle aurait sûrement été ravie de se consacrer à un petit-fils
qu’elle n’avait jamais rencontré.
Mais en dépit des invectives fréquentes de Gina, Ernesto constatait
qu’elle aussi, quand elle revenait de ses déplacements à travers le continent,
ressentait la fascination qu’exerçait le ghetto sur ses habitants : elle-même
aimait à se nicher sur le perron du sobrado où logeaient encore Marco et les
jumeaux, et faire le point avec ses enfants sur l’évolution de cette société en
huis clos. Ernesto pouvait déjà l’entendre comme s’il y était.
Elle s’exaspérerait, comme d’habitude, à l’écoute des ridicules histoires
de cœur de Vittorio qu’Ernesto se faisait un devoir de lui rapporter – à son
âge, quel frisson pouvait-il bien retirer en collectionnant les maîtresses ?
N’avait-il pas charmé toutes les femmes du quartier ? Mais peut-être était-
ce justement pour lui un moyen de conjurer la vieillesse, de ne penser ni au
passé ni au futur. La beauté autrefois troublante de Vittorio s’était altérée
sous le poids des années : il commençait à perdre ses dents, et les mèches
éparses de ses cheveux fins avaient pris une couleur gris sale. Son teint
sombre virait à l’olivâtre, et des poches alourdissaient ses yeux cernés de
noir, lui donnant l’air d’un clown qui aurait omis de se démaquiller après
une nuit d’excès. Si ses enfants et petits-enfants ensoleillaient sa vie, il avait
souvent dû se serrer la ceinture, comptant sur sa femme pour subvenir aux
besoins du ménage, bien qu’il cultivât encore son potager. Ces privations
l’avaient forcé à délaisser sa coquetterie naturelle, et il n’était plus aussi
bien apprêté qu’auparavant, portant jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière
d’élégants costumes usés jusqu’à la corde. Maria était devenue une harpie à
la jalousie dévastatrice et à l’obésité considérable, et si le couple avait
déménagé pour une masure à l’écart du sobrado de Marco, on entendait
leurs disputes à travers tout le quartier. Ernesto et Simon aimaient bien
rendre visite à ce vieil ami de leur père : il faisait pousser, avec une habileté presque magique, toutes sortes de plantes en plus des fruits de son jardin, et
recueillait les animaux errants du ghetto – au grand dam de Marco, pour qui
ces bestioles n’engendraient que crasse et maladie. Le carré de verdure
luxuriant que Vittorio entretenait apportait au quartier une bouffée d’air pur.
Quant à Marco, on lui avait connu quelques compagnes, mais Simon et
Ernesto se doutaient que leur grand-père finirait célibataire – tout comme
Gina. Ses fils la rassureraient une fois encore sur la santé et les conditions
de vie de leur vovô : les routards envahissaient maintenant Bela Vida pour
savourer ses pizzas et chiner dans ses brocantes, et ils constituaient une
clientèle de choix sur les marchés d’artisanat. De plus, cet intérêt nouveau
attirait l’attention des pouvoirs publics sur ce ghetto oublié. La rénovation
des façades des sobrados – « tant qu’on laisse les portes fermées pour qu’ils
ne se rendent pas compte du fourmillement à l’intérieur », argumentait
Marco avec un pragmatisme dénué de cynisme – ou l’entretien des espaces
communs s’imposaient comme une circonstance opportune pour attirer
davantage de touristes dans cette vitrine improvisée de São Paulo. À mesure
que l’implication de Marco dans la vie de Bela Vida croissait, ses
cauchemars s’atténuaient, et les gémissements nocturnes qui effrayaient les
enfants lorsqu’ils étaient petits s’étaient mués en grognements anodins.
Si d’aventure ils croisaient le chemin de Giorgio et de Flavia, sa fille
unique, Gina pincerait les joues de cette ravissante poupée, qui du haut de
ses dix ans montrait déjà les signes d’une impertinence jubilatoire. À la
grande gêne d’Ernesto, l’affriolant regard sombre du fils de Vittorio
caresserait sa mère sans qu’elle lui accordât davantage qu’un simple
hochement de tête, avant de se poser, insistant et indéfinissable, sur Simon
et lui. Giorgio et Gina étaient toujours troublés en la présence l’un de l’autre
et s’adressaient à peine la parole. Le garçon admettait qu’à quarante-
deux ans, sa mère pouvait encore plaire : sa vitalité, sa silhouette mince, ses
yeux expressifs et ses gestes fluides lui conféraient une jeunesse presque
adolescente. Il semblait presque qu’entre Giorgio et elle subsistaient un
désir latent, un lien invisible, l’ombre d’une passion avortée.
Elle accepterait avec un plaisir affiché l’invitation à dîner de Carmela et
Tiago, que l’absence d’enfants avait dévastés, et qui pour oublier leur
chagrin organisaient une foule de fêtes et de soirées, tout en sachant qu’elle
n’aurait pas le temps d’honorer sa promesse. Elle aurait peut-être des
nouvelles du père de Tiago, qui avait déménagé au Venezuela et qui rentrait tous les trois ans à Bela Vida pour mettre enceinte une jeune fille du
quartier, avant de fuir de nouveau. Puis, avec un mélange d’enthousiasme et
de réticence, Gina irait rendre visite à Giulia, dans la zone industrielle en
périphérie du quartier qui peu à peu se laissait manger par la favela voisine.
C’était un rituel auquel elle tenait, avait-elle avoué à ses enfants que cette
dame échevelée rebutait quelque peu. L’indigence de la fille cadette de
Vittorio ne faisait que croître depuis sa grossesse non désirée à quinze ans ;
et Maria, sa propre mère, refusait même de prononcer son nom. La grosse
femme irascible, qui perdait désormais de précieuses années à hurler sur
tout son entourage, n’avait jamais souhaité rencontrer sa petite-fille,
crachant par terre à la simple évocation de son existence – d’ailleurs, elle
méprisait également Gina, cette dévergondée dont les jumeaux ne
connaissaient pas leur père. Gina proposerait, malgré son agenda chargé et
ses réunions à rallonge, d’aider Giulia avec la petite Elena : c’était elle qui
avait choisi ce prénom – « un prénom de femme forte, qui prend sa vie en
main ! » avait-elle déclaré en se souvenant de sa colocataire grenobloise si
courageuse. Et, tout en berçant la fille de Giulia, elle se remémorerait la
verve de l’impertinente qui débattait avec le curé et illuminait le quartier de
son rire, et qui n’était plus qu’une fleur fanée. Elle rejoindrait enfin Ernesto
et Simon, abattue, faisant de son mieux pour ne pas absorber les peines et
les peurs de tous ses amis, tout en s’ébahissant de l’espérance dont ils
semblaient ne jamais se départir.
Et pourtant, quelle joie ils avaient connue lorsque les militaires avaient
été évincés, en dépit de leurs manigances électorales ! Quelle excitation
s’était emparée de Gina, Giorgio, Alfredo, Marco, Tiago, Giulia et de tout le
ghetto à la lecture du journal ! Ernesto, qui avait alors dix ans, se souvenait
du soulagement palpable qui planait dans un São Paulo libéré de la
dictature. Ç’avait été un jour heureux pour son frère et lui : Gina, rentrée
plus tôt que prévu à Bela Vida, les avait embarqués dans une masse hilare
qui défilait avec un formidable élan d’espoir. Les joues enflammées, elle ne
tarissait pas d’éloges envers le charismatique leader de grèves aux faux airs
du Che. Leur mère avait cru corps et âme en Lula, cet homme affable et
passionné en qui résidait le futur du Brésil. Elle rechignait pourtant à
accorder sa sympathie aux idéaux occidentaux et aux révoltes estudiantines,
rejetant avec une aversion particulière le progrès technique porté aux nues
dans les sociétés modernes. Pol Pot, que Sartre avait encensé, avait commis l’un des génocides les plus brutaux qui soient. L’URSS s’était opposée aux
combattants indépendantistes du Caucase. Partout, les rebelles se muaient
en dangereux dictateurs, les manifestations militantes en guerres civiles.
Gina, dès la plus tendre adolescence de ses fils, les avait mis en garde
contre la tendance à romantiser les conflits dont les racines s’enfonçaient
bien plus profondément qu’on ne pouvait jamais l’imaginer.
Ces derniers temps, cependant, une dissonance presque imperceptible se
faisait entendre. Les gamins des rues, dont Ernesto enviait la gouaille et
l’esprit rebelle, s’étaient tous affiliés à un gang quelconque. C’était le trafic
de passeports qui battait son plein en ce moment, à cause de l’explosion de
la demande : que vous soyez Noir, Blanc, ou de n’importe quelle couleur,
vous pouviez passer pour un Brésilien – même si les favelas étaient de plus
en plus peuplées d’Afro-Brésiliens, tandis que les descendants des
Européens entamaient doucement leur migration vers des quartiers plus
chics. La toile étendue du réseau ferré de São Paulo semblait contribuer à
l’éparpillement de la criminalité jusqu’aux banlieues les plus éloignées.
Dans les ghettos, les rares parcs qui n’avaient pas été rasés pour bâtir de
énièmes agrandissements de maisons de tôle étaient jonchés de seringues.
Les rythmes de bossa-nova s’étaient accélérés. Vingt-quatre heures sur
vingt-quatre, la musique de rue retentissait à travers un São Paulo qui ne
dormait jamais, et où les hordes de sans-abri remplaçaient dès la nuit
tombée les jeunes loups ambitieux qui arpentaient le trottoir. Les MC, avec
leurs enceintes imposantes et leur énergie furieuse, s’affrontaient pour
remporter le titre de maître du hip-hop, s’emparant de leur héritage funk et
soul pour enflammer la place Roosevelt. Une tension palpable régnait dans
le quartier, un déséquilibre, un gouffre entre riches et pauvres, une faille
dans le miracle de la croissance brésilienne ; et il paraissait prudent de ne
pas mettre le feu aux poudres, car la moindre étincelle pourrait faire tout
exploser.