Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 17 sur 23

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Eldorado

III. Ernesto

Divergences

 

Ernesto, attiré par les éclats de voix qui résonnaient dans toute la rue,

hâta le pas. Aucun doute : sa mère était bien revenue de New York.

Combien de temps était-elle partie, cette fois ? Au moins deux mois,

compta-t-il en se concentrant. Comme d’habitude, elle avait dû tomber sur

un Simon affalé sur le canapé en cuir qu’elle leur avait offert et hypnotisé

par la télévision dernier cri qui lui faisait face.

– As-tu seulement bougé de ce canapé depuis mon départ ? … Oh,

bonjour, mon chéri ! s’interrompit distraitement Gina lorsque Ernesto posa

sa main sur son épaule, avant de reporter son attention sur son second fils.

Je ne sais pas, moi, essaie au moins de sortir dans le quartier, de t’activer,

de trouver un travail, tiens, pourquoi pas ?

– Maman… J’ai toute la vie devant moi pour faire ce genre de choses.

– À ton âge, je ne rêvais que de parcourir le monde, d’entrer à

l’université, de conduire une voiture, énuméra-t-elle, excédée, sur ses longs

doigts agités.

Ce n’était pas tout à fait exact : après avoir décroché son baccalauréat,

Gina s’était laissée flotter dans une lassitude molle qu’elle n’était parvenue

à surmonter que quelques mois plus tard. C’était à cette période-là qu’elle

avait commencé une relation épistolaire avec son père, mue par l’intuition

que cette tristesse inexpliquée qu’elle ressentait se résorberait ainsi.

Existait-il une malédiction qui s’abattait sur les membres de cette famille,

impactant une génération après l’autre ? Ou bien cette impuissance, cette

fatigue déprimée et temporaire plongeaient-elles leurs racines dans

l’histoire de Marco, et du choc qui l’avait arraché à son adolescence ?

Mais les souvenirs qui altéraient le roman d’une vie avaient tendance à

être occultés sans la moindre mauvaise foi.

– Toi, on dirait que tu n’as aucune ambition, même pas celle de te

redresser pour faire face à ta mère.

– À quoi bon, laissa échapper Simon.

Gina examina ses deux grands fils, qu’elle avait portés et élevés seule, de

l’air appliqué qui était le sien lorsqu’elle butait sur un obstacle. Elle pouvait

les différencier à l’odeur : la peau hâlée d’Ernesto sentait la chaleur et la

poussière, mais Simon dégageait un parfum presque morbide. Elle les avait prénommés d’après deux révolutionnaires sud-américains, deux héros

courageux et inflexibles – dans la plus pure tradition familiale, qui

consistait à affubler chaque enfant d’un nom contraire à son caractère. Elle

s’adoucit soudain.

– On dirait que vous avez peur, tous les deux, avança-t-elle

précautionneusement. Que vous imaginez forcément que tout ce que vous

entreprendriez risquerait de mal tourner. Simon… Ton grand-père t’a parlé

de quelque chose ?

– Maman, soupira Simon, toi qui parcours la planète, tu te rends bien

compte qu’elle est déchirée par les conflits. Les journaux télévisés nous

abreuvent de tueries, de l’Irak à la Yougoslavie, de l’Afghanistan à la Sierra

Leone… Vovô12 n’a pas besoin de me raconter ses réminiscences du front

libyen ou que sais-je, d’ailleurs tu sais bien qu’il ne parle jamais de la

guerre. Ce n’est pas moi qui suis peureux, c’est le monde qui est effrayant.

– Cela me désespère que tu utilises des arguments géopolitiques pour

expliquer ton flagrant manque d’ambition.

– Nous ne sommes pas tous obligés d’être à ton image.

Le sarcasme de Simon fit mouche, et Ernesto songea, avec une once de

respect, que lui-même n’aurait jamais osé ainsi clouer le bec à leur mère.

Cela faisait quelque temps que le moindre raisonnement émis par Simon

laissait celle-ci coite et contrariée. Gina avait, c’était vrai, souvent tendance

à mettre ses deux fils dans le même panier, tentant par tous les moyens de

les façonner selon ses désirs. La rébellion de Simon l’irritait au plus haut

point, en ce qu’elle soulignait l’indépendance du garçon vis-à-vis d’elle.

Ernesto, quant à lui, restait sous son entière emprise. Gina se morigéna

intérieurement de reproduire le schéma maternel ; elle était pourtant

suffisamment vigilante pour refréner cet instinct. Mais de voir ainsi son fils

presque adulte dans l’exacte position dans laquelle elle l’avait quitté

plusieurs semaines auparavant lui donnait envie de le secouer comme un

prunier. Elle qui gérait toute une entreprise d’une main de maître ne

parvenait pas à exercer le moindre contrôle sur son propre enfant, et cela

altérait la perfection impeccable de son environnement. Simon poursuivit :

– Tu me critiques pour mon manque d’ambition, dis-tu. Mais depuis

quand la constance est-elle une tare ? De nombreux philosophes visent à

atteindre cet état de béatitude, de satisfaction, qu’ils n’arrivent pas à toucher

du doigt, car ils ne tiennent pas en place.

– C’est insensé… Je ne comprends pas comment des jeunes de dix-

sept ans peuvent imaginer un avenir à Bela Vida.

– Vovô est bien resté, lui, intervint Ernesto pour attirer à lui l’attention de

sa mère.

– Votre grand-père, c’est différent ! Il a son association, lui, il a un

impact dans le quartier !

Gina avait rétorqué du tac au tac, mais Ernesto savait qu’elle trépignait

régulièrement face à un Marco stoïque qui refusait tout net de déménager

dans l’appartement trois-pièces que lui avait acheté sa fille à Higienópolis.

Il imagina son vovô, doux et naïf, essayant d’entrer dans un restaurant chic

ou dans une boutique de mode sous le regard dédaigneux des résidents

huppés peuplant ce faubourg de luxe, et il fut submergé par une bouffée

d’amour pour le vieil homme. Marco était devenu l’un des habitants les plus

anciens de Bela Vida, un pilier pour les familles qui y défilaient. C’est ainsi

qu’il accueillait les nouveaux arrivants, les déclassés, les immigrés, les

voyageurs et les rêveurs ; il les guidait à travers les méandres administratifs,

les aidait à trouver leur place dans la ruche, s’assurait que chacun

s’accommodât de ses voisins et veillât à l’entretien des sanitaires et à la

salubrité des quartos. Peu à peu, il s’était rapproché de la vieille

gestionnaire qui habitait au premier étage du sobrado et, à force de

sollicitations, avait décroché quelques petites victoires : l’aménagement

d’une cour intérieure en potager partagé, l’installation de barreaux aux

fenêtres ou même de toilettes individuelles dans certains appartements,

l’allègement des charges pour les chambrettes souterraines – comprendre et

convaincre les multiples intermédiaires de la ponction du loyer n’était

pourtant pas une mince affaire. En bref, Marco s’affirmait comme l’une des

figures emblématiques de Bela Vida, et chacun savait pouvoir miser sur son

soutien.

Ernesto eut à peine le temps d’intégrer la conversation que Gina quitta la

pièce comme une tornade : elle avait beaucoup à faire, lança-t-elle, avant

son prochain rendez-vous au centre-ville, pour lequel il lui faudrait

emprunter un bus et deux métros – les taxis ne pénétraient toujours pas à

Bela Vida, de peur d’être impliqués dans quelque règlement de compte

entre gangs. Son fils crut se souvenir qu’elle devait également préparer sa

visite à Brasília, ce qui ne semblait pas l’enchanter. La capitale brésilienne,

désertée les week-ends, était peu animée, si peu brésilienne que chaque déplacement là-bas se transformait en corvée qu’elle ne cessait de

repousser. Elle aimait alors à fredonner un vers de Caetano Veloso, qui lui

arrachait un rictus ironique : le chanteur, feignant de se pâmer face à

l’avant-gardisme de Brasília, s’étonnait ensuite comiquement que l’on ne

dît rien de la modernité de son costume qui valait bien celle de la cité surgie

de nulle part. Sa silhouette gracile disparaissait déjà dans les méandres du

ghetto quand Ernesto, dépassé par l’énergie maternelle, l’entendit

également clamer au loin quelque chose au sujet d’une visite à Alfredo.

Alfredo était devenu un monsieur distingué, professeur émérite à

l’université de São Paulo où il conduisait des travaux sociologiques portant

sur l’immigration européenne au Brésil. Après avoir finalisé sa maîtrise et

décroché une bourse, sa thèse, très remarquée, lui avait permis d’intégrer

une équipe d’enseignants-chercheurs venus du monde entier. À ses

soixante ans, il avait le premier déménagé du ghetto pour s’établir dans le

quartier de Luz, haut lieu artistique tout aussi mal famé que Bela Vida, mais

serti de vastes espaces verts où arbres tropicaux, sculptures modernes et

policiers patibulaires cohabitaient. Affranchi du ghetto, Alfredo revenait

cependant toutes les semaines à Bela Vida pour passer du temps avec

Vittorio et Marco, mais Gina était l’une des seules qui lui rendaient visite,

car il tenait toujours farouchement à son indépendance et à son intimité. Il

vivait avec un homme élégant au crâne dégarni, Jose, qu’elle aimait

beaucoup, et le couple se faisait une joie de traîner celle qui était devenue

leur protégée de galeries en cafés bohèmes, où l’accent italien qu’Alfredo

avait eu toutes les peines du monde à conserver lui conférait une aura

exotique très remarquée. Gina, pleine d’espoir et de l’assurance dont elle

était coutumière, avait tenté d’amener Simon chez Alfredo pour qu’il élargît

son horizon et prît conscience de toutes les activités que São Paulo pouvait

offrir. Alfredo, étudiant ce garçon grognon par-dessus ses lunettes carrées à

la dernière mode, comme il l’aurait fait d’un de ses sujets de recherche,

avait caressé sa barbe poivre et sel, et d’un léger sourire l’avait surnommé

Oblomov. Sa passion de longue date pour la littérature russe l’avait

évidemment poussé à associer le petit-fils de son ami d’enfance et le rêveur

paresseux imaginé par Gontcharov, condamné par son oisiveté à s’incruster

dans son divan.

Alfredo était l’un des seuls du quartier à être retourné en Italie depuis

toutes ces années ; il avait quitté ses biennales, ses musées et ses restaurants préférés l’espace d’un mois pour enterrer ses parents à Casalnuovo. Il

s’était assuré que sur leur tombe était gravé le nom d’Amato – avec la

particule. Ce citadin s’était pris d’horreur pour la campagne, avait ressenti

une sensation d’inconfort croissante, n’avait su que dire à ses frères et

sœurs devenus des étrangers, et sans tarder avait sauté dans le premier avion

pour rentrer au Brésil. Selon lui, Simon aurait été plus épanoui en

Campanie : les distractions étaient peu nombreuses, il aurait pu ainsi se

concentrer sur son être intérieur comme il clamait le souhaiter. Sa grand-

mère maternelle aurait sûrement été ravie de se consacrer à un petit-fils

qu’elle n’avait jamais rencontré.

Mais en dépit des invectives fréquentes de Gina, Ernesto constatait

qu’elle aussi, quand elle revenait de ses déplacements à travers le continent,

ressentait la fascination qu’exerçait le ghetto sur ses habitants : elle-même

aimait à se nicher sur le perron du sobrado où logeaient encore Marco et les

jumeaux, et faire le point avec ses enfants sur l’évolution de cette société en

huis clos. Ernesto pouvait déjà l’entendre comme s’il y était.

Elle s’exaspérerait, comme d’habitude, à l’écoute des ridicules histoires

de cœur de Vittorio qu’Ernesto se faisait un devoir de lui rapporter – à son

âge, quel frisson pouvait-il bien retirer en collectionnant les maîtresses ?

N’avait-il pas charmé toutes les femmes du quartier ? Mais peut-être était-

ce justement pour lui un moyen de conjurer la vieillesse, de ne penser ni au

passé ni au futur. La beauté autrefois troublante de Vittorio s’était altérée

sous le poids des années : il commençait à perdre ses dents, et les mèches

éparses de ses cheveux fins avaient pris une couleur gris sale. Son teint

sombre virait à l’olivâtre, et des poches alourdissaient ses yeux cernés de

noir, lui donnant l’air d’un clown qui aurait omis de se démaquiller après

une nuit d’excès. Si ses enfants et petits-enfants ensoleillaient sa vie, il avait

souvent dû se serrer la ceinture, comptant sur sa femme pour subvenir aux

besoins du ménage, bien qu’il cultivât encore son potager. Ces privations

l’avaient forcé à délaisser sa coquetterie naturelle, et il n’était plus aussi

bien apprêté qu’auparavant, portant jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière

d’élégants costumes usés jusqu’à la corde. Maria était devenue une harpie à

la jalousie dévastatrice et à l’obésité considérable, et si le couple avait

déménagé pour une masure à l’écart du sobrado de Marco, on entendait

leurs disputes à travers tout le quartier. Ernesto et Simon aimaient bien

rendre visite à ce vieil ami de leur père : il faisait pousser, avec une habileté presque magique, toutes sortes de plantes en plus des fruits de son jardin, et

recueillait les animaux errants du ghetto – au grand dam de Marco, pour qui

ces bestioles n’engendraient que crasse et maladie. Le carré de verdure

luxuriant que Vittorio entretenait apportait au quartier une bouffée d’air pur.

Quant à Marco, on lui avait connu quelques compagnes, mais Simon et

Ernesto se doutaient que leur grand-père finirait célibataire – tout comme

Gina. Ses fils la rassureraient une fois encore sur la santé et les conditions

de vie de leur vovô : les routards envahissaient maintenant Bela Vida pour

savourer ses pizzas et chiner dans ses brocantes, et ils constituaient une

clientèle de choix sur les marchés d’artisanat. De plus, cet intérêt nouveau

attirait l’attention des pouvoirs publics sur ce ghetto oublié. La rénovation

des façades des sobrados – « tant qu’on laisse les portes fermées pour qu’ils

ne se rendent pas compte du fourmillement à l’intérieur », argumentait

Marco avec un pragmatisme dénué de cynisme – ou l’entretien des espaces

communs s’imposaient comme une circonstance opportune pour attirer

davantage de touristes dans cette vitrine improvisée de São Paulo. À mesure

que l’implication de Marco dans la vie de Bela Vida croissait, ses

cauchemars s’atténuaient, et les gémissements nocturnes qui effrayaient les

enfants lorsqu’ils étaient petits s’étaient mués en grognements anodins.

Si d’aventure ils croisaient le chemin de Giorgio et de Flavia, sa fille

unique, Gina pincerait les joues de cette ravissante poupée, qui du haut de

ses dix ans montrait déjà les signes d’une impertinence jubilatoire. À la

grande gêne d’Ernesto, l’affriolant regard sombre du fils de Vittorio

caresserait sa mère sans qu’elle lui accordât davantage qu’un simple

hochement de tête, avant de se poser, insistant et indéfinissable, sur Simon

et lui. Giorgio et Gina étaient toujours troublés en la présence l’un de l’autre

et s’adressaient à peine la parole. Le garçon admettait qu’à quarante-

deux ans, sa mère pouvait encore plaire : sa vitalité, sa silhouette mince, ses

yeux expressifs et ses gestes fluides lui conféraient une jeunesse presque

adolescente. Il semblait presque qu’entre Giorgio et elle subsistaient un

désir latent, un lien invisible, l’ombre d’une passion avortée.

Elle accepterait avec un plaisir affiché l’invitation à dîner de Carmela et

Tiago, que l’absence d’enfants avait dévastés, et qui pour oublier leur

chagrin organisaient une foule de fêtes et de soirées, tout en sachant qu’elle

n’aurait pas le temps d’honorer sa promesse. Elle aurait peut-être des

nouvelles du père de Tiago, qui avait déménagé au Venezuela et qui rentrait tous les trois ans à Bela Vida pour mettre enceinte une jeune fille du

quartier, avant de fuir de nouveau. Puis, avec un mélange d’enthousiasme et

de réticence, Gina irait rendre visite à Giulia, dans la zone industrielle en

périphérie du quartier qui peu à peu se laissait manger par la favela voisine.

C’était un rituel auquel elle tenait, avait-elle avoué à ses enfants que cette

dame échevelée rebutait quelque peu. L’indigence de la fille cadette de

Vittorio ne faisait que croître depuis sa grossesse non désirée à quinze ans ;

et Maria, sa propre mère, refusait même de prononcer son nom. La grosse

femme irascible, qui perdait désormais de précieuses années à hurler sur

tout son entourage, n’avait jamais souhaité rencontrer sa petite-fille,

crachant par terre à la simple évocation de son existence – d’ailleurs, elle

méprisait également Gina, cette dévergondée dont les jumeaux ne

connaissaient pas leur père. Gina proposerait, malgré son agenda chargé et

ses réunions à rallonge, d’aider Giulia avec la petite Elena : c’était elle qui

avait choisi ce prénom – « un prénom de femme forte, qui prend sa vie en

main ! » avait-elle déclaré en se souvenant de sa colocataire grenobloise si

courageuse. Et, tout en berçant la fille de Giulia, elle se remémorerait la

verve de l’impertinente qui débattait avec le curé et illuminait le quartier de

son rire, et qui n’était plus qu’une fleur fanée. Elle rejoindrait enfin Ernesto

et Simon, abattue, faisant de son mieux pour ne pas absorber les peines et

les peurs de tous ses amis, tout en s’ébahissant de l’espérance dont ils

semblaient ne jamais se départir.

Et pourtant, quelle joie ils avaient connue lorsque les militaires avaient

été évincés, en dépit de leurs manigances électorales ! Quelle excitation

s’était emparée de Gina, Giorgio, Alfredo, Marco, Tiago, Giulia et de tout le

ghetto à la lecture du journal ! Ernesto, qui avait alors dix ans, se souvenait

du soulagement palpable qui planait dans un São Paulo libéré de la

dictature. Ç’avait été un jour heureux pour son frère et lui : Gina, rentrée

plus tôt que prévu à Bela Vida, les avait embarqués dans une masse hilare

qui défilait avec un formidable élan d’espoir. Les joues enflammées, elle ne

tarissait pas d’éloges envers le charismatique leader de grèves aux faux airs

du Che. Leur mère avait cru corps et âme en Lula, cet homme affable et

passionné en qui résidait le futur du Brésil. Elle rechignait pourtant à

accorder sa sympathie aux idéaux occidentaux et aux révoltes estudiantines,

rejetant avec une aversion particulière le progrès technique porté aux nues

dans les sociétés modernes. Pol Pot, que Sartre avait encensé, avait commis l’un des génocides les plus brutaux qui soient. L’URSS s’était opposée aux

combattants indépendantistes du Caucase. Partout, les rebelles se muaient

en dangereux dictateurs, les manifestations militantes en guerres civiles.

Gina, dès la plus tendre adolescence de ses fils, les avait mis en garde

contre la tendance à romantiser les conflits dont les racines s’enfonçaient

bien plus profondément qu’on ne pouvait jamais l’imaginer.

Ces derniers temps, cependant, une dissonance presque imperceptible se

faisait entendre. Les gamins des rues, dont Ernesto enviait la gouaille et

l’esprit rebelle, s’étaient tous affiliés à un gang quelconque. C’était le trafic

de passeports qui battait son plein en ce moment, à cause de l’explosion de

la demande : que vous soyez Noir, Blanc, ou de n’importe quelle couleur,

vous pouviez passer pour un Brésilien – même si les favelas étaient de plus

en plus peuplées d’Afro-Brésiliens, tandis que les descendants des

Européens entamaient doucement leur migration vers des quartiers plus

chics. La toile étendue du réseau ferré de São Paulo semblait contribuer à

l’éparpillement de la criminalité jusqu’aux banlieues les plus éloignées.

Dans les ghettos, les rares parcs qui n’avaient pas été rasés pour bâtir de

énièmes agrandissements de maisons de tôle étaient jonchés de seringues.

Les rythmes de bossa-nova s’étaient accélérés. Vingt-quatre heures sur

vingt-quatre, la musique de rue retentissait à travers un São Paulo qui ne

dormait jamais, et où les hordes de sans-abri remplaçaient dès la nuit

tombée les jeunes loups ambitieux qui arpentaient le trottoir. Les MC, avec

leurs enceintes imposantes et leur énergie furieuse, s’affrontaient pour

remporter le titre de maître du hip-hop, s’emparant de leur héritage funk et

soul pour enflammer la place Roosevelt. Une tension palpable régnait dans

le quartier, un déséquilibre, un gouffre entre riches et pauvres, une faille

dans le miracle de la croissance brésilienne ; et il paraissait prudent de ne

pas mettre le feu aux poudres, car la moindre étincelle pourrait faire tout

exploser.