Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 14 sur 23

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Eldorado

Premiers pas à São Paulo

 

La jeune Italienne dormit pendant plus de quatorze heures. Elle émergea

de la paillasse que Marco avait étalée pour elle à même le béton, qui avait

remplacé la terre battue, avec l’impression que son corps entier souffrait de

courbatures. Après s’être frotté les yeux de ses poings, elle savoura le rayon

de soleil qui entrait par la porte pour lui caresser les pieds. Elle balaya la

chambre minuscule et minimaliste du regard : elle était d’une propreté

immaculée, rangée et vide, excepté pour les deux nattes, chacune alignée le

long d’un mur, une malle où étaient soigneusement pliés quelques

vêtements d’homme, une table, un tabouret et un reste de riz dans une jarre

en terre cuite. Il n’y avait que la porte d’entrée ; pas de fenêtres, pas de

cuisine ni de salon – l’exploration de sa maison ne lui prendrait pas

beaucoup de temps. Elle se demanda où se trouvait la salle de bains, avant

de se morigéner : elle et ses habitudes de bourgeoise ! Marco – elle n’avait

pas encore le réflexe de l’appeler son père – devait être parti au travail. Elle

bondit dans ses vêtements de la veille et franchit le seuil de l’appartement,

curieuse de découvrir son nouvel environnement.

Le quartier était bien différent du centre-ville qu’elle avait entr’aperçu à

travers les vitres du bus. La pièce dans laquelle elle avait dormi faisait

partie d’une grande maison qui ressemblait plutôt à un squat, avec bien plus

d’occupants qu’elle n’était initialement destinée à en accueillir. Se sentant

toute petite, Gina sortit du sobrado et commença prudemment son

exploration de la rue. Des grilles rouillées fermaient l’accès aux demeures

les plus habitables, tandis que d’autres masures semblaient ouvertes aux

quatre vents. Il n’était pas rare qu’un promeneur interrompît sa course pour

échanger quelques mots avec un vieil homme qui se balançait sur sa chaise

ou une ménagère qui passait le balai sur son perron au carrelage pastel. On

tendait des toiles au-dessus des trottoirs afin de se protéger de l’agression

du soleil : marchands ambulants étalaient leurs colifichets à même le sol,

dont la poussière montait jusqu’aux genoux, brocanteurs transportaient des

meubles que l’on cédait pour une bouchée de pain, vendeurs à la sauvette

proposaient des billets de loterie à prix réduit – illusion tenace de la

possibilité d’un avenir riant, qui permettait aux pauvres d’accepter plus

facilement leur condition, commenta Gina in petto.

Sous le ciel jaune pâle, on criait, s’invectivait, s’interpellait, dans une

boulimie de mouvement : cette fièvre d’activité, couplée avec une humidité

lourde bien que la température ne fût pas trop élevée, lui donna soudain le

vertige. Elle se réfugia, craintive, dans l’ombre d’un cul-de-sac où les murs

pourpres étaient décorés d’une fresque désignant l’établissement sous

l’intitulé de « Bela Vida futebol e samba club », souligné d’une phrase que

Gina comprit et qui la fit hocher de la tête : « L’union fait la force. »

Derrière, elle crut voir d’immenses terrains de football, qui apportaient de

l’espace dans ce quartier quelque peu oppressant. Une porte s’ouvrit

violemment, et un groupe de garçons manqua de la renverser en sortant du

local à toute allure : elle se plaqua contre une paroi ornée de faïence bleue,

le souffle coupé. Éperdue, elle s’égara en voulant rentrer, et il lui sembla

que la foule se densifiait au fur et à mesure que les heures s’écoulaient. Elle

ne reconnaissait plus aucune des ruelles qui sinuaient dans les entrailles du

quartier, et son pas rapide se mua en trottinement nerveux. Quand elle

parvint finalement à rejoindre le sobrado, les odeurs épicées du soir

commençaient à monter dans la touffeur du crépuscule. Marco était déjà sur

le seuil, essayant sans grand succès de dissimuler l’inquiétude qui le

taraudait, et le soulagement les envahit tous deux lorsque leurs regards se

retrouvèrent. Dorénavant, il l’accompagnerait partout, annonça-t-il

d’emblée – il n’était pas question qu’elle explorât le ghetto sans chaperon.

Gina et Marco parcoururent donc ensemble les moindres recoins de

Bela Vida les semaines qui suivirent son arrivée. Elle s’était imaginé le

quartier autrement, bien plus misérable, presque une favela. Les lettres de

son père avaient décrit à Gina des pluies diluviennes emportant voitures et

ponts, ne laissant que désolation derrière elles, des pannes d’électricité, des

poubelles débordantes jamais ramassées, des assistants sociaux absents et

une police trop présente – elle se hérissa imperceptiblement à l’évocation de

ce point précis. Il était vrai qu’au détour des ruelles de Bela Vida cuisaient

sous le soleil de midi des cartons remplis de déchets et des sacs d’ordures

ménagères. Il n’y avait ni école maternelle ni crèche, et les enfants de moins

de six ans riaient et couraient à travers le ghetto.

Mais ce n’était pas une favela, et Marco insista sur ce point : les solides

maisons de ciment de Bela Vida avaient été construites par des maçons et

des architectes, même si le quartier périclitait en raison du désintérêt des

pouvoirs publics, tandis que les favelados édifiaient eux-mêmes leurs habitations. Celles-ci s’entassaient, prenaient appui les unes sur les autres

en un tissu dense et serré de tôle et de toile que Gina ne parvenait pas

réellement à concevoir, mangeant le moindre espace vert et la moindre

route, ce qui finissait par devenir problématique : la circulation en voiture

était impossible dans une favela, et les pompiers, la police ou les services de

sécurité voyaient leur accès barré. Les favelados devaient parfois marcher

des heures pour gagner le réseau de bus et rejoindre le centre-ville au prix

d’embouteillages monstrueux, alors que les habitants de Bela Vida

n’avaient qu’à traverser l’Avenida Paulista pour atteindre les rues à

six voies qui desservaient tout São Paulo.

Cela expliquait, disait Marco, pourquoi ceux-ci n’étaient jamais

désœuvrés : la plupart s’étaient installés ici pour une durée temporaire et

pour se rapprocher du centre-ville à faible coût. Le quartier était à mi-

chemin entre les bidonvilles et le centre-ville : c’était un ghetto hybride,

mouvant. Depuis le labyrinthe de cours intérieures qui serpentait dans les

sobrados, la vue sur les gratte-ciel était bouchée par des pans de toits de

tuiles et des murets nus, et les immeubles imposants étendaient leur ombre

sur les pauvres jardins en toute impunité. Leur profondeur verticale et

horizontale évoquait pour Gina les tunnels de taupes, faisant de Bela Vida

une ville basse écrasée par l’aura d’une ville haute si lointaine et si proche,

comme dans un roman de science-fiction. Le premier étage d’un sobrado

était la partie la mieux entretenue, lui apprit Marco. Dans le leur, c’était une

femme d’une soixantaine d’années, maillon d’une longue chaîne

d’intermédiaires, de gestionnaires et de tenanciers dans le quartier, qui y

logeait en échange d’un loyer réduit. La riche propriétaire qui vit au-dessus

de la masse qu’elle exploite, pensa Gina avec indignation, pourquoi ne suis-

je pas surprise ? Mais tout compte fait, les gens n’avaient pas l’air plus

malheureux que dans les campagnes autour de Naples. Elle se gardait bien

d’exprimer son point de vue, retenue par une pudeur qu’elle ne s’expliquait

pas tout à fait.

Marco prenait son rôle très au sérieux, et ne tarissait pas d’informations

sur l’histoire de sa ville d’adoption, enchanté de ces moments durant

lesquels il se familiarisait avec sa fille, buvait ses rares paroles et la

mangeait des yeux. Elle ne le quittait plus, et ainsi ils s’apprivoisaient peu à

peu, avides de se connaître. La semaine suivante, Marco fut missionné pour

une livraison de fruits et décida d’emmener Gina. Ils traversèrent le nouveau quartier qui se construisait en périphérie, le ghetto de leur ghetto.

L’endroit évoquait presque un lotissement français. L’effet de perspective

des toits de tuiles parfaitement alignés donnait le tournis. Toutes les

maisonnettes étaient reproduites à l’identique, et nul jardin, nul lampadaire,

nulle école et nul bureau ne venait interrompre cette accumulation ordonnée

de logements microscopiques. C’était comme si l’on avait dupliqué à

l’infini la plus petite cabane imaginable et que l’on avait déposé avec

précaution la maquette sur un terrain vague stérile et nu.

Alors qu’ils rebroussaient chemin, ils croisèrent dans une allée de terre

battue cinq garçons à la mine belliqueuse qui marchaient en quinconce.

Gina entr’aperçut un objet qui déformait le pantalon moulant de l’un d’eux :

une légère brise vint soulever un pan de la chemise que le garçon portait

ouverte sur son torse maigre, dévoilant la poignée d’un pistolet engoncé

dans sa ceinture. Fronçant le sourcil, la jeune fille se tourna vers son père.

Marco interrompit alors son flot de paroles et se figea, pétrifié par l’aura

des voyous ; son regard se vida, ses paupières s’agrandirent, et ce fut

comme s’il revivait un épisode enfoui dans les tréfonds de sa mémoire, et

que devant lui se jouait un film invisible aux autres. Sa main agrippa celle

de Gina, qui protesta contre la force insoupçonnée de la poigne paternelle.

Les muscles de son bras étaient contractés, comme face à un danger

imminent. Les garçons étaient déjà loin quand il cligna des yeux et reprit sa

conversation avec sa fille médusée comme si de rien n’était. L’apparition de

ces gangs de voyous semblait constituer un phénomène nouveau, tout

comme ces coups de feu qui retentissaient parfois la nuit – Gina, lorsqu’elle

ne dormait pas, entendait des gémissements monter de la paillasse voisine à

la sienne et transpercer les murs du sobrado, trouvant écho à travers le

ghetto. Et cette plainte qui ricochait de quarto en quarto et la prenait aux

tripes racontait le désespoir face à la violence du monde, le traumatisme

d’avoir côtoyé la mort de près, la proximité de folie qui les guettait tous, ces

naufragés, ces survivants, ces déracinés.

Marco emmena ensuite sa fille au-delà de l’Avenida Paulista pour lui

faire découvrir le centre-ville, qu’elle n’avait pas eu l’occasion

d’appréhender depuis la vitre du bus à son arrivée. Il lui exposa qu’au

départ, São Paulo était délimitée par le triangle formé par trois fleuves.

Mais la marée humaine qui déferlait chaque minute sur Sampa l’avait fait

déborder il y a bien longtemps. L’océan urbain s’expliquait mathématiquement : la population de São Paulo doublait tous les dix ans !

Quelques Allemands au teint blême, derniers migrants en date, erraient sans

but comme des fantômes.

– On voit aussi de plus en plus de gens du Nordeste qui fuient leur terre

désertique et leurs champs de manioc brûlés… Alors que les Européens

quittent leur continent, les Brésiliens, qui vivent dans un si grand pays, se

contentent de changer de ville pour changer de vie. Et l’on ne compte plus

le nombre de projets vertigineux de l’État pour urbaniser les campagnes.

Lorsqu’ils traversèrent la frontière délimitant le centre-ville des quartiers

populaires, le sentiment d’ébullition que Gina avait ressenti dès Rio

ressurgit : elle ne sut plus où donner de la tête. Çà et là, des câbles

électriques d’où pendaient les feux de signalisation s’enchevêtraient aux

branches des quelques arbres au tronc tortueux, largement supplantés par

les bâtisses sinusoïdales gris et ocre au pied desquelles Gina se sentit

insignifiante. Les formes effilées aux angles arrondis des immeubles

tranchaient avec les palaces carrés des derniers oligarques du café, dans une

impression de vaste fouillis. Un garçon d’une douzaine d’années juché sur

un escabeau agençait les lettres rouge vif annonçant le nom du prochain

music-hall sur la devanture d’un théâtre, gêné dans sa tâche par deux

immenses panneaux, l’un représentant un cowboy chantant dans un

microphone et l’autre un grand moustachu allongé sur son cheval, dont il

tenait la bride d’un pied négligent. L’abondance de messages étourdissait,

entre les caractéristiques du lieu – air conditionné ! –, les pseudonymes des

acteurs – Terence Hill, Bud Spencer, Harry Carey Jr… – et les précisions

temporelles – aujourd’hui ! bientôt ! Des slogans publicitaires de mille

couleurs recouvraient les façades des hôtels et les stores des boutiques. Ils

peinaient à dissimuler les affiches proclamant un sévère rappel à l’ordre, qui

tempéra l’ébahissement de Gina : « Le Brésil : aimez-le ou quittez-le. »

C’était comme si la ville avait trop de choses à dire. D’ailleurs, le bruit était

assourdissant, et le brouhaha des conversations fusionnait avec la musique

de rue et les Klaxons. Marco semblait à son aise parmi tous ces badauds, et

l’épisode auquel Gina avait assisté lorsqu’ils avaient croisé le garçon armé

ne se reproduisit plus.

En arrivant dans le vieux centre, les majestueuses avenues cédèrent la

place à un lacis de ruelles piétonnes bordées de monuments à l’architecture

byzantine et biscornue, qui paraissaient être tout juste sortis de terre. Rien à voir avec l’Italie, engluée dans le passé avec son prétentieux patrimoine

historique, nota Gina, appréciatrice. Elle suivit Marco, qui se dirigea vers le

nord jusqu’à se planter devant une immense construction avec fierté, poings

juchés sur les hanches :

– Nous sommes au pied du premier gratte-ciel de São Paulo ! Tu ne

devineras jamais qui l’a fait bâtir… Un ingénieur italien !

L’intimidante São Paulo était difficile à appréhender : si

l’Avenida Paulista et ses longues avenues parallèles constituaient un repère

efficace dans cet imbroglio, le centre-ville était composé d’une

accumulation de quadrillages accolés, fruit d’un développement effréné et

non maîtrisé. Père et fille dépassèrent des hommes en costard-cravate et de

riches dames en robe de soie à l’allure empressée. Devant des restaurants

grecs, arméniens, japonais, hongrois ou coréens affichant des prix

exorbitants, des infirmes mendiaient leur ration de riz quotidienne. Marco,

que ce melting-pot semblait ravir, lui montra le marché municipal, ses

vitraux et ses épices venues du monde entier ; ils échangèrent quelques

signes avec les vendeurs juifs et slaves qui leur firent goûter des confiseries

dégoulinantes de miel.

Il lui expliqua que les Paulistes s’estimaient d’acharnés et fiers

travailleurs tirant le Brésil derrière eux comme l’aurait fait une locomotive.

Une fois passé le premier choc visuel, lui-même avait été séduit par

l’immensité de la ville, qu’il considérait comme à la fois exaltante et

rassurante : si l’on ne trouvait pas d’emploi ni de logement, si l’on se

disputait avec son voisin ou essuyait le moindre outrage, il suffisait d’aller

chercher fortune dans un quartier autre et de cueillir les occasions qui ne

manqueraient pas de fleurir ailleurs. Décontenancée face à cet amas de

nouveautés qu’elle ne parvenait pas encore à analyser sous le prisme de ses

croyances, Gina se rendit compte qu’elle était davantage indignée par les

contrastes du centre-ville que par la pauvreté dans le ghetto. Elle manipulait

ses souvenirs avec précaution – elle tenait à faire bonne figure auprès de

son père, il n’était pas question de subir une crise d’angoisse comme celle

qui l’avait submergée dans l’avion ! La simple vision des silhouettes

fantomatiques de militaires aux lunettes noires qui hantaient le moindre

carrefour la faisait suffoquer : dès qu’elle apercevait l’une de ces ombres

reproduites à l’identique, elle se sentait aspirée de l’intérieur, comme si sa

chair s’évadait et que ne subsistait que sa peau flottant sur un vide abyssal. Ils faisaient un fier tandem, ironisa-t-elle en son for intérieur, s’armant de

courage pour surmonter son effroi : la fugitive effarouchée et le vétéran

traumatisé. Elle s’autorisa à laisser dériver ses pensées vers les ouvriers

pour lesquels elle s’était battue à Grenoble. Leurs conditions de vie

l’avaient révoltée alors, car leur avenir était bouché et sans grand espoir ;

mais dans l’industrieuse São Paulo, un kaléidoscope de chemins s’offrait à

tous, et la ville semblait capable du meilleur et du pire. Satisfaite du

contrôle qu’elle exerçait sur ses émotions, elle se détendit peu à peu.

Dans la rue, le brouhaha ambiant forçait les gens à hausser la voix pour

couvrir le bruit des moteurs. Gina regarda un très bel homme aux cheveux

ondulés et à la peau tannée reluquer les montres en vitrine d’un horloger : il

avait l’air de sortir tout droit d’un western. Non loin, un jeune Noir polissait

sa voiture de course jusqu’à ce qu’elle scintillât au soleil. Tous portaient des

pantalons de couleur vive ou bien des jeans, et les Brésiliennes étaient

perchées sur des talons hauts. Ils dépassèrent un groupe de femmes aux

jupes bariolées et coiffées de curieux chapeaux hauts de forme desquels de

longues tresses noires s’échappaient. Le long du trottoir, ils s’arrêtèrent

pour admirer les dessins au fusain qu’une artiste blonde exposait. Intriguée

par les deux Italiens, celle-ci entama avec eux une discussion animée au

cours de laquelle Marco joua le rôle d’interprète avec brio, bien que son

accent portugais laissât à désirer.

Non loin, des artisans exhibaient de délicates poupées d’argile aux

silhouettes élancées et aux membres déliés. Instinctivement, père et fille

ralentirent le pas pour détailler ces adorables sculptures : elles

représentaient des femmes vêtues de robes et coiffées de foulards qui leur

faisaient comme une tiare. L’artiste avait orné leurs atours d’oiseaux de

paradis, de fleurs tropicales aux pétales bleus et orange et de symboles

étranges, disposés selon des règles manifestement très précises : il s’agissait

de l’habit traditionnel de Caruaru, d’où il était originaire, expliqua-t-il à une

Gina subjuguée par les couleurs vives des statuettes. Leurs lèvres étaient

peintes d’un rouge éclatant, et l’on ne pouvait qu’admirer la finesse de leurs

traits. Toute la richesse du pays se résumait ici. Soudain, Gina fut prise

d’une envie folle de tout absorber, de tout comprendre ; ces rues, ces codes

finiraient par être siens, mais il fallait d’abord qu’elle fît une chose :

apprendre à parler le portugais.

– Ouais ? C’est à quel sujet ?

– Bonjour, monsieur Esposito, s’exclama Gina d’une voix qu’elle voulut

assurée.

Il n’était pas question qu’elle se laissât intimider par un homme, malgré

les réticences qu’avait eues Marco à lui indiquer l’adresse d’Agostino – une

bicoque en périphérie de Bela Vida, à la lisière des favelas et dont le toit

gouttait. Mue par un instinct qu’elle s’expliquait difficilement, et bien

qu’elle ne parvînt pas à appréhender la relation qu’entretenaient les deux

anciens compagnons de voyage naguère si proches, elle avait frappé à sa

porte avec aplomb.

Elle avait fait la connaissance de Vittorio, un bellâtre dont les yeux

cernés de noirs et dégoulinants d’onctuosité avaient fait naître chez elle un

fort sentiment de dégoût. Sa femme toisait avec sévérité la moindre jeune

fille qui paraissait s’intéresser de trop près à lui, en véritable chien de garde

aux canines menaçantes. Leurs enfants, par contre, l’avaient accueillie avec

bienveillance et curiosité. Les deux aînés, Giorgio et Carmela, avaient son

âge, quant aux deux cadets, Enzo et Giulia, ils avaient respectivement dix-

sept et onze ans. Vittorio s’était en effet rapidement retrouvé à devoir

nourrir deux bouches supplémentaires, puis trois, puis quatre ; il avait par

conséquent planté un potager sur les quelques mètres de terrain dont

disposait la famille de Maria et avait développé des qualités de fermier

probablement, bien qu’il s’en défendît, héritées de ses parents. Les mots

doux susurrés aux jolies Brésiliennes s’étaient mués en paroles

d’encouragement prodiguées à la terre afin que poussent légumes et baies.

Elle s’était découvert davantage d’atomes crochus avec Alfredo, bien

qu’il fût aussi vieux que son père. Selon lui, le dénuement que

connaissaient les quartiers les plus pauvres au Brésil, et notamment les

favelas, différait de la misère européenne en ceci qu’il concernait également

la sphère culturelle. Si quelques cliniques s’étaient installées dans les

alentours de Bela Vida et s’il devenait plus facile avec les années de trouver

un docteur acceptant d’y venir faire ses visites, les écoliers devaient

marcher plusieurs kilomètres avant d’aller s’entasser dans une salle de

classe bondée. Les quelques initiatives éducatives qui s’étaient

courageusement lancées ici avaient rapidement périclité, par manque de

moyens publics ou à cause de la délinquance.

– Pourtant, la jeunesse brésilienne a quelque chose à dire ! Surtout en ces

temps troublés. La contestation gronde, et se traduit par une vitalité artistique foisonnante, sur les campus, mais aussi dans les ghettos. Mais la

dernière fois qu’une petite salle de cinéma d’art et d’essai a ouvert à

Bela Vida, expliquait-il à une Gina dont la curiosité était piquée, les gangs

s’en sont servis comme stockage pour leur dope…

Alfredo, alors que son ami Vittorio s’employait à peupler le quartier de

versions miniatures de lui-même, avait surpris tout le monde en annonçant

un matin qu’il avait décroché une bourse pour s’inscrire à l’université de

São Paulo. Il comptait suivre un programme axé sur la sociologie et

l’ethnologie :

– Il s’agit d’étudier ce qui façonne les rapports sociaux, les mœurs et les

inégalités communautaires sous le prisme de la ségrégation urbaine et

ethnique, en analysant à la fois les politiques gouvernementales et les

discriminations liées au logement, expliquait-il en portugais à un public

médusé, qui le regardait avec des yeux ronds.

Lui qui n’avait pas pu finir le lycée en Italie n’était pas peu fier d’avoir

dompté les obstacles bureaucratiques et la barrière de la langue. Avec

l’impression émue de perpétuer l’héritage familial, il avait donc suivi des

cours à la faculté, entouré d’étrangers ayant bénéficié de la même bourse. Il

avait révisé avec application ses notes jusqu’à tard dans la nuit, à la lueur

d’une bougie : les quartos jouissaient d’astucieux branchements aux usines

non loin, mais l’électricité détournée n’était disponible qu’en journée.

Alfredo avait troqué son existence sobre et sans écart pour une frénésie

d’étude et de culture. Ses hobbies consistaient, lorsqu’il préparait sa

maîtrise, à fréquenter théâtres expérimentaux et expositions artistiques avec

ses amis de l’université ; aujourd’hui encore, il aimait assister aux concerts

qui se tenaient au marché municipal les soirs de fin de semaine, en

grignotant des sandwichs à la mortadelle. Curieusement, il semblait à Gina

que le mode de vie d’Alfredo ressemblait grandement à celui d’un étudiant,

malgré ses cinquante ans bien sonnés, et l’homme lui apparaissait comme

bien plus épicurien que Vittorio, qui pourtant se posait comme tel.

– C’est mon plaisir coupable ! Si ma chère mère me voyait manger de la

mortadelle sur le pouce… Je t’emmènerai la prochaine fois. C’est stimulant

de voir comme le multiculturalisme mène à de telles créations !

Elle avait ainsi fait connaissance avec les deux amis pour qui son père

avait traversé un océan. Ne restait plus qu’Agostino, le compagnon de

route. Elle ne savait rien de lui, simplement qu’il ne s’était jamais tout à fait adapté au rythme harassant du travail manuel dont Marco avait retiré une

certaine forme de sérénité. Agostino, lui expliquait son père, était un être

solitaire qui, quand le tumulte du quotidien le poussait dans ses

retranchements, se réfugiait dans les dernières publications de Saint-

John Perse qu’il se procurait on ne savait comment. Il aimait à convoquer

son poète favori tout particulièrement les nuits de mousson, lorsque les

rideaux de pluie étaient tirés devant leurs fenêtres de fortune :

 

L’autre soir il tonnait, […] j’écoutais […], et l’amour,

en tous lieux, remontait vers ses sources…

Gina remarqua, alors qu’il la détaillait, qu’il cachait justement un livre

dans son dos. D’un air méfiant, Agostino scrutait cette brindille de femme

qui lui faisait face, cet oisillon aux cheveux d’un noir de jais et au regard

pétillant qu’il ne quittait pas des yeux.

– Je m’appelle Gina, je suis…

– La fille de Marco, oui. J’aurais pu le deviner seul.

Gina se troubla : leur lien de parenté n’était apparu évident pour personne

depuis qu’elle était arrivée dans le ghetto. Marco et elle se ressemblaient si

peu qu’à Casalnuovo, plusieurs mauvaises langues avaient remis en

question sa filiation, bien que Rita se fût empressée d’apposer le nom

d’Acampora à son prénom dès sa naissance comme on aurait marqué une

vache du sceau de son propriétaire. Agostino, dont la maigreur et la haute

stature évoquaient un roseau ondulant au vent, la dévisageait d’un œil

perçant qui lui sembla traverser son âme. Tentant tant bien que mal de

dissiper son malaise, elle commença à laborieusement lui expliquer ce

qu’elle voulait de lui.

– Malgré tout le respect que je dois à ton père, je ne pense pas pouvoir

faire quoi que ce soit pour toi, jeune fille, la coupa Agostino en détachant

les syllabes, dans un italien hésitant – était-ce possible qu’il eût oublié sa

langue natale ?

– C’est-à-dire que… Alfredo m’a assuré que vous étiez l’un de ceux qui

parlaient le mieux le portugais. Je voulais donc vous demander si vous

seriez disposé à me donner des leçons.

La logique aurait exigé, en réalité, qu’elle s’adressât en premier lieu à

Alfredo, qui alternait entre italien et portugais avec l’aisance d’un poisson

dans l’eau, mais le quotidien de ce dernier, entre études, événements culturels et diverses fréquentations qu’il gardait pour la plupart secrètes,

s’avérait bien trop rempli pour y ajouter des cours de portugais. En outre,

aveugle au malaise paniqué qu’il provoquait ainsi chez elle, il s’était

rapidement mis à interroger Gina au sujet des revendications sociales en

vigueur parmi les étudiants et les ouvriers français : la jeune fille avait

probablement assisté à des assemblées, des débats, des manifestations lors

de son cursus universitaire, non ? Quel était son avis sur la situation

sociétale et les luttes militantes actuelles ? Poussée dans ses retranchements,

incapable de renchérir à la moindre de ces questions, Gina n’avait d’autre

choix que de botter en touche. Parfois, elle ne se reconnaissait plus :

l’évocation de sujets politiques la plongeait dans une paralysie sidérée. Et

puis, il y avait autre chose qui motivait Gina à faire appel à Agostino :

intriguée et attirée par ce personnage énigmatique, elle était curieuse d’en

percer les mystères et avait concocté cette excuse pour enfin lui rendre

visite. Étrangement, elle devinait chez lui une fêlure similaire à celle qui

fendillait son âme depuis l’accident.

Avant même d’avoir fini de formuler sa requête, elle sut qu’il refuserait.

Malgré cela, Agostino, dont la tête était restée dans l’entrebâillement, ouvrit

lentement la porte tout en continuant de fixer Gina de ses yeux sombres. En

essayant d’échapper à son regard, elle aperçut dans l’obscurité de sa

chambrette une valise à demi remplie de maigres possessions.

– J’en suis malheureusement dans l’incapacité.

– Vous partez en voyage ? interrogea Gina distraitement.

– Vois-tu… Les Italiens affluent à São Paulo depuis le début du siècle. Tu

rencontreras des gens dans le bidonville, dont les parents, les grands-

parents, ont débarqué il y a cinquante ans, avec pour toute richesse deux

revolvers cachés dans un pot de graisse. Et la criminalité, ici… C’est une

question de bon sens, on peut vivre avec, il suffit de suivre quelques règles

basiques, comme de ne pas se promener seul sans but dans le ghetto alors

que le jour tombe.

Gina rougit, se sentant ridicule – ce curieux personnage, apparemment

omniscient, l’avait-il remarquée errer, à son arrivée, dans le dédale des

ruelles de Bela Vida ?

– Et puis, les Italiens ont décidé que le Brésil n’était pas si intéressant,

finalement. Nous avons recréé une petite Italie ici, et ce n’est pas très

différent de chez nous. Alors les Italiens se rendent maintenant au Paraguay, en Argentine, car un parent leur a dit que c’était là-bas que tout se passait,

ou qu’une fortune les attendait, que sais-je.

– L’Eldorado n’est plus le même qu’avant, glissa Gina.

Agostino acquiesça, et son regard se fit plus perçant encore.

– Chacun se forge ses contes personnels – tout en prenant soin de bien

conserver ses biens et ses propriétés en Italie, là où se trouve leur foyer, là

où ils sont nés et où on les enterrera.

– Vous voulez dire que personne ne parvient à se détacher de son pays

natal ?

– Peut-être que ces gens-là n’ont pas vraiment de raison de quitter leurs

terres. Mais peu importe : c’est de nouveau l’excitation du départ, les

préparatifs et la grande traversée, poursuivit Agostino sans l’entendre. Et

pour quoi ? Pour retrouver la même misère, la même urbanisation

galopante, les mêmes usines qui crachent les mêmes fumées. On veut

toujours plus, mais l’homme, dans tous les territoires qu’il colonise, bâtit

les mêmes choses et détruit ce qui faisait la richesse du lieu de ses

fantasmes. Il entretient son insatisfaction ainsi.

– Monsieur Esposito ?

Il tourna la tête vers elle, surpris de la voir encore ici, et ses pupilles

furent de nouveau habitées.

– Gina… Dis au revoir à ton père pour moi. Qu’il sache qu’il sera le

bienvenu s’il cherche à me rejoindre, ainsi que tous ses descendants.

– Mais… où allez-vous ? demanda-t-elle, soucieuse et déroutée d’être

ainsi congédiée.

Elle se retrouva, sans voix, sur le seuil de la maison de tôle et de ciment

ravagée par les vents. Hébétée, elle revint sur ses pas tout en essayant de

décortiquer ce qu’elle venait d’entendre. Décidément, cet Agostino était

bien plus difficile à cerner que les autres amis de Marco.

– Alors ça y est… Il va vraiment y aller, il va le faire !

Le beau visage de Marco exprimait un mélange d’empathie et

d’admiration.

– Je ne comprends pas… D’abord, il me sort un couplet sur l’absurdité de

voyager et d’espérer mieux, ensuite il prépare sa valise pour lui-même fuir

le quartier ?

– Tu dois réaliser quelque chose : Agostino, en Italie, faisait partie de la

Camorra. Il n’a jamais eu d’attaches, il lui est difficile de se fixer quelque part, et il a toujours fait preuve d’un certain… nihilisme. Mais tout au fond

de lui, il n’est pas dénué de rêves.

– Mais alors, tu sais où il se rend comme ça ?

– Je me souviens qu’il me racontait, pendant la traversée en bateau, que

petit, il fuyait les coups en allant se cacher dans la campagne. Mais l’aspect

artificiel et dévitalisé des champs cultivés avait fini par le rebuter. Plus

grand, il a parcouru les Alpes, dans des recoins jamais foulés par l’homme.

Agostino a toujours été en quête de pureté, d’authenticité. Il a toujours

cherché à dialoguer avec la nature.

– Tu ne réponds pas vraiment à ma question…

Marco adressa à sa fille, à qui il était déjà si lié, un sourire lumineux.

– En Amazonie !

Il lui expliqua tout – tout ce qu’il avait cru comprendre de la personnalité

complexe de son ami, après les années et les épreuves qu’ils avaient

partagées. Il lui expliqua Saint-John Perse, la nature vierge, les émotions

suscitées par l’exploration, le saut dans l’inconnu, les racines qu’il fallait

parfois couper pour que puissent se développer les branches. Il lui expliqua

avoir décelé dans l’œil de son compagnon de voyage, lors de ses dernières

visites, cette étincelle qui le singularisait. Marco n’avait jamais imaginé

Agostino se contenter d’un quotidien dans le ghetto, et depuis peu, il

observait chez lui une absence, une tendance à la rêverie, qui tranchaient

avec son caractère tendu vers l’avenir, toujours exalté par la possibilité de

nouvelles aventures. C’était comme si, du fait de sa haute taille, les pensées

d’Agostino vagabondaient parmi les nuages bien au-dessus de la foule.

Agostino se préparait déjà pour la prochaine étape de son existence, Marco

en était persuadé.

Gina ne put s’empêcher de relever que son père semblait affecté par la

décision d’Agostino :

– C’est vrai, chacun de nous deux fut un moment la famille de l’autre. Et

puis, j’ai retrouvé Alfredo et Vittorio, j’ai essayé de m’intégrer dans ce

nouveau pays, de construire une vie. Je crois qu’Agostino n’a pas encore

trouvé l’endroit où il pouvait réellement poser sa valise, conclut Marco,

philosophe.

Gina voulut changer de sujet, préoccupée par une larme qu’elle voyait

poindre dans l’œil de son père.

– Il ne faut pas que je te distraie ! Qu’étais-tu en train de faire ?

demanda-t-elle avec un entrain légèrement exagéré, en désignant le petit

paquet que Marco entourait de ses deux mains comme un oiseau qu’il aurait

recueilli.

– C’est le café que j’envoie à ta grand-mère tous les mois ! C’est mon

patron qui m’en donne un peu, il le récupère du surplus de la fazenda dans

laquelle il fait des livraisons. C’est le meilleur café au monde, renchérit-il

sans remarquer la mine moqueuse de sa fille.

– C’est moi qui le préparais pour mamie à Casalnuovo…

– Tu as donc dû le goûter plusieurs fois !

– Je crois que si tu n’en envoyais pas, il ne manquerait à personne.

Et, devant l’expression interdite de son père, elle précisa :

– Il est imbuvable, ton café !

Et elle partit d’un grand éclat de rire, si communicatif que Marco se

laissa lui aussi gagner par l’hilarité.