Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 8 sur 23

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Eldorado

Nouveau départ

 

Marco s’éveilla en sursaut : les yeux écarquillés, essayant de percer la

noirceur qui l’entourait, il mit quelques instants à s’échapper de son

cauchemar et à reprendre pied. Ses premières nuits passées dans le ghetto

l’avaient pourtant habitué aux mêmes rêves angoissants que ceux qui

ponctuaient ses insomnies lorsqu’il était revenu de la guerre – des songes

sombres, dépeignant des charognes pourrissantes mangées par de la

vermine. Glacé, il se réveillait, prêt à se précipiter vers la moindre source

d’eau pour se laver des pieds à la tête d’une crasse inexistante. Mais il ne

vivait plus dans la maison de son enfance, en Campanie. Ici, il n’y avait pas

de sanitaires ni d’eau courante, il fallait se soulager dans les latrines

communes, éloignées des habitations – pas assez loin, cependant, pour

échapper aux relents odorants charriés par le vent d’est. Ici, il n’y avait ni

combats ni tueries : il était en sécurité.

Il posa ses pieds sur la terre battue encore fraîche, et le contact rugueux,

sauvage, le surprit comme toujours. Les différents insectes et rongeurs qui

pullulaient à la saison humide, traînant avec eux des maladies inconnues et

anciennes, étaient en ce moment tenus à l’écart des maisons et se

contentaient de harceler les badauds. Et ceux-ci étaient nombreux ! Si à

Casalnuovo, on franchissait le seuil de chez soi pour un but bien précis, à

Bela Vida il n’était pas rare de voir flâner enfants délaissés, adolescents

désœuvrés, grand-mères glanant çà et là objets inusités et maris jetés à la

porte, dans une grande informalité et une grande promiscuité. Tout comme

les fils à linge et les câbles s’enchevêtraient, l’espace public et l’espace

privé se fondaient en un lieu unique et commun à tous. Quelle que soit

l’heure du jour ou de la nuit, les rues étaient toujours fréquentées.

Tout à fait alerte à présent, Marco enfila ses chaussures et sortit sur le

perron dans l’aube déjà chaude. Ses yeux d’ambre, imperceptiblement

plissés, balayèrent les environs d’un regard perçant tandis qu’il étirait ses

bras costauds vers le ciel en étouffant un bâillement. Par praticité, il s’était

dès le lendemain de son arrivée coupé les cheveux ras afin qu’aucune

mèche n’obstruât sa vue pendant l’ouvrage – et pour éviter d’attraper des

poux. Il ajusta son sac sur ses épaules encore larges et se dirigea vers la

place du marché le cœur léger. Lorsque Alfredo s’était mis en tête de lui enseigner le portugais pour qu’il pût prétendre à un emploi correct, il lui

avait appris, non sans malice, que le quartier de Bela Vida était parfois

appelé « Bexiga », mot qui signifiait vérole ou vessie. Et c’était vrai qu’en

fin de journée, une fois que les trattorias, les commerces familiaux et les

gargotes aux couleurs vert et rouge avaient baissé leurs rideaux, il devenait

ardu de se frayer un chemin parmi les détritus. Mais cette agitation

fourmillante et rassurante lui plaisait.

Marco et Agostino avaient d’abord logé chez Alfredo, qui vivait seul. Ils

avaient dû se partager un espace exigu, les deux nouveaux dormant à même

le sol tandis que leur ami, qui n’avait pas de lit, occupait une paillasse de

toile tissée. Vittorio, sa femme Maria et son petit garçon Giorgio habitaient

tous les trois une chambre située un peu plus loin dans l’enfilade de pièces

qui s’étalaient le long de l’immense corridor. Depuis l’extérieur, on n’aurait

pas pensé que la façade salie par les pluies dissimulait un pareil dédale de

couloirs, d’appartements à vocation multiple – chambre à coucher, salon,

cuisine –, de cours intérieures et d’escaliers plongeant dans les abysses des

logements souterrains. Ces maisons s’appelaient des sobrados. Tels des

arbres enfonçant leurs racines profondément dans un sol envahi et trop

fréquenté, les sobrados abritaient des dizaines de familles qui en utilisaient

le moindre recoin, et qui essayaient dans la mesure du possible de garder

propre leur espace personnel, leur quarto, afin qu’il ne virât pas au taudis.

La sociabilité exubérante au sein de ces pensions était inévitable : dès que

l’un de ses voisins se disputait avec sa compagne, perdait son emploi ou

accueillait un ami, la ruche entière en était informée par l’extrême porosité

des murs – ou même des draps tendus qui faisaient office de paravents entre

deux appartements.

La femme de Vittorio, Maria, était une Romaine plantureuse, qui faisait

plus que ses trente-trois ans, avec ses paupières tombantes, ses seins lourds

et ses mollets charnus. Elle avait migré depuis sa campagne de Vénétie à

l’âge adolescent ; elle avait raconté à un Marco encore sous le choc que les

trois premiers mois ayant suivi son installation au Brésil, elle pleurait toutes

les nuits dans le secret de son lit pour s’endormir. Vittorio et elle s’étaient

mariés lorsqu’elle avait appris sa grossesse, presque immédiatement après

l’arrivée de Vittorio à São Paulo. L’enfant était né prématuré, mais affichait

une santé florissante : ses yeux rieurs et ses mèches brillantes gommaient

tous les doutes qu’un malveillant aurait pu avoir sur sa paternité. Vittorio et Maria l’avaient nommé Giorgio, d’après le père de Vittorio qu’il ne

rencontrerait probablement jamais. Lorsqu’il jouait avec son fils, le visage

du bel Italien se transformait : sans son masque de coquetterie et de

séduction, Marco le reconnaissait à peine.

Bela Vida n’était que l’un des premiers ghettos qui bourgeonneraient

bientôt autour de São Paulo : la cité semblait déborder d’habitants, les

vomir, faillant à sa promesse d’accueil. Ici vivaient les exilés, les paysans

brésiliens sans emploi et les migrants étrangers en quête de prospérité,

parmi lesquels Marco avait été immédiatement absorbé malgré lui, mais

aussi les marginaux, les rejetés, les citadins originaires de São Paulo qui

n’avaient plus les moyens de loger dans la ville. Alors, sur les collines

environnantes, qui s’articulaient comme pour faire un berceau aux

Paulistes, champignonnaient des cabanes de bric et de broc, anarchiquement

bâties au gré des installations. Aux frêles masures de bois succédaient des

blocs de béton, les plus précaires s’abritant encore à l’aide de plaques de

tôle ondulée que le vent faisait clinquer. Dès que la famille s’agrandissait,

on accolait un cube en parpaings à la construction existante. Et quand le ciel

s’alourdissait, que les pluies diluviennes s’annonçaient, que les rivières

sortaient de leur lit et que les marécages enflaient, on priait pour que le

terrain glissant n’emportât pas les maigres possessions des riverains, même

si l’eau nettoyait aussi les multiples déchets qui jonchaient les rues.

Les Italiens s’étaient établis un peu partout, leur avait appris Alfredo, lui-

même dépassé par l’ampleur de la migration. À l’est, Brás, Mooca, Pari ou

Belém-Belénzinho regroupaient la plus grande partie du parc industriel :

c’est là que les cheminots se rendaient pour trouver du travail, bien qu’il

existât de nouveaux dépôts ferroviaires dans le nord. Bom Retiro, Barra

Funda, Lapa ou encore Água Branca regorgeaient d’usines plus petites,

principalement des vitreries. Le chemin de fer et l’Avenida Paulista

marquaient la distinction entre le centre des affaires et les ghettos ouvriers.

Il était d’ailleurs saisissant de traverser ces frontières, et en quelques pas

d’entrer dans un monde si différent du sien. Au-delà de ces derniers, il n’y

avait plus que terrains vagues et immenses propriétés agricoles. Et partout,

le textile restait le secteur de prédilection : jour et nuit, des travailleurs

voûtés s’engouffraient dans des entrepôts à taille inhumaine, respiraient les

vapeurs des teintures, poussaient de lourds rouleaux de tissu et s’arc-

boutaient sur les machines à coudre. L’usine avalait les ouvriers, les aspirant dès l’aube et ne les recrachant qu’au bout d’une quinzaine

d’heures.

Marco salua avec respect les quelques ouvriers afro-brésiliens qui

croisèrent son chemin alors qu’il se dirigeait vers l’église. Ceux-là étaient

toujours les premiers à hanter les rues, charriant des carrioles à bras

débordant de sacs de café ou, pour les plus chanceux, poussant devant eux

de lourds rouleaux de tissu avec une détermination remarquable. Autour de

lui, les chantiers prenaient vie, et les maçons napolitains se mettaient eux

aussi en mouvement, se saisissant qui d’une masse, qui d’une pioche, pour

façonner la ville à leur image : Marco eut l’impression, comme tous les

matins, de rejoindre une chorégraphie dont chaque danseur, en esquissant

quelques pas, concourait à la création et à l’osmose. L’un d’eux, un ouvrier

à la peau tannée, apostropha Marco avec entrain. Il reconnut l’un des

membres de l’amicale bouliste, celui qui avait battu Vittorio à plate couture

quelques jours auparavant, et le salua cordialement, un sourire aux lèvres au

souvenir de l’air déconfit de son ami. Un attelage le dépassa, manquant de

le renverser : un gamin noir vêtu seulement d’un short miteux, perché sur

les sacs de jute, le toisa d’un œil fanfaron. Peu à peu, le pouls de la ville

s’accélérait, mettait en branle toute la population. Au bout de la ruelle

interminable qui reliait sa maison à la place du marché, bordée de masures

vétustes et d’absurdes colonnades – vestiges d’un rêve urbaniste déchu –, se

dressait, fier et solennel, un escalier qui étalait ses larges marches jusqu’au

ciel. Porté par l’énergie foisonnant tout autour de lui, Marco l’emprunta,

imprégné de la majesté de la construction : il lui semblait qu’à chaque

marche franchie, il gagnait en assurance et en panache. Un sentiment

d’appartenance ne cessait de croître en lui : c’était comme si l’escalier

faisait office de tremplin, sur lequel il s’appuyait, prenant l’élan nécessaire

au déroulement de sa journée. C’était devenu un rituel quotidien, auquel il

accordait toute sa concentration. Marco passa ensuite devant Notre-Dame

d’Achiropita, en se signant face à la sainte patronne de la petite Italie.

L’édifice, qui évoquait les grandioses façades romaines, resplendissait d’un

blanc poli dans la nuit qui s’effaçait.

Devant, sur les pavés, les étals dissimulés par les charrettes et les cageots

se remplissaient déjà de produits. Légumes et fruits débordaient des

planches de bois juchées sur des tréteaux branlants. De l’autre côté, de

grandes nappes étaient déroulées pour exposer vaisselle fêlée et bibelots. Les pêcheurs affluaient, avec au bras des paniers d’osier où s’entassaient

poissons et crevettes embaumant l’air de leur odeur fraîche ; les ménagères

brésiliennes s’arracheraient jusqu’aux moindres restes pour concocter la

moqueca, ce ragoût relevé que les palais italiens trouvaient trop épicé.

Bouquets de persil et de coriandre au goût savonneux tranchaient avec

l’acidité des piments de toutes les couleurs et de toutes les tailles qui

s’amoncelaient sur les stands voisins. Tout au bout, les mamas portugaises

installaient leurs marmites, équeutaient les poivrons, plumaient les poulets

sous l’œil effrayé de leurs congénères à la patte attachée d’un fil, hachaient

les tomates avec une efficacité redoutable et jetaient le tout dans l’huile

frémissante. De l’autre côté du marché, comme s’il s’agissait d’un duel

entre gastronomies, d’énormes femmes pétrissaient et trituraient avec

obstination la pâte jusqu’à l’obtention de tendres tagliatelles ou de gnocchis

rondouillards, et les premiers fumets d’échalotes rissolées et de sauces

mijotées se faisaient sentir, affriolant les sens de Marco. Un brouhaha

persistant planait sur le marché comme un essaim de mouches, dans

l’agitation des préparatifs et l’attente des premiers clients, qu’on alpaguerait

avec force cris et rires.

Devant une telle abondance, Marco ne put s’empêcher d’entendre la

complainte de son estomac vide. Il fallait se rendre à l’évidence : c’était le

règne de la débrouille. Chaque migrant ne pouvait compter que sur la

solidité de ses épaules, la force de ses bras, la puissance de ses mains. On

achetait une pomme à la fois, et l’on mangeait les pépins et la queue. Ils

devaient souvent se contenter d’un oignon par jour. Vittorio et Alfredo, à

leur arrivée, avaient commencé par chercher un travail au sein des fazendas,

les fermes qui s’étalaient sur toute la région et qui avaient la réputation de

donner leur chance aux étrangers, leur avait expliqué Alfredo. Il s’était

avéré que les propriétaires terriens, habitués à une main-d’œuvre issue de

l’esclavage, souhaitaient conserver leurs anciennes méthodes avec les

immigrés italiens ; ceux-ci avaient donc rapidement déchanté et fui les

fermes. Ne restaient que les Afro-Brésiliens qui, dépourvus de formation et

de culture entrepreneuriale, ne parvenaient pas à s’insérer en ville : la

concurrence agressive des Européens était rude, d’autant plus que ceux-ci

se serraient les coudes. La migration des Européens, avait précisé Alfredo,

avait été encouragée par les élites brésiliennes dans le but de « blanchir le

pays » grâce à d’habiles quotas. Les deux amis, pour survivre, avaient proposé leurs services aux maraîchers qui recherchaient de la main-d’œuvre

pour transporter leur marchandise depuis les petites propriétés agricoles

périurbaines jusqu’aux marchés de la cité. Le labeur était éreintant, mais ils

n’avaient guère le choix. Quand Marco et Agostino les avaient rejoints,

donc, Alfredo leur avait trouvé un emploi sur le marché de Bela Vida : ils

pouvaient ainsi récupérer les invendus, et cela leur avait permis de subvenir

à leurs besoins, en attente de mieux.

Quand Marco avait reconnu Vittorio et compris l’état d’indigence dans

lequel ses amis vivotaient, il avait senti son esprit tanguer comme un radeau

lors d’une mer d’orage. La stupéfaction initiale de les avoir retrouvés dans

un tel dénuement, en dépit des promesses contenues dans la lettre qu’ils lui

avaient envoyée, avait cédé à une colère sans bornes – bien que sa réaction

n’eût pas la violence de celle d’Agostino, furieux et déstabilisé, car ayant

perdu la maîtrise de sa destinée. Les deux voyageurs, dont les maigres

économies avaient été absorbées dans leur intégralité par le trajet en bateau,

se voyaient acculés dans un ghetto pauvre et sale à mille lieues de leur pays

natal.

– Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit quelle était votre véritable

situation dans votre lettre ? demandait-il inlassablement, encore sonné par

l’impression d’avoir été floué par ses meilleurs amis, mais dévoré par

l’envie que ceux-ci démentent ce point précis.

– Marco, nous ne t’avons pas réellement menti. Les exemples de fortunes

italiennes dont j’ai mentionné la réussite existent bel et bien, avait tenté

d’expliquer Alfredo, masquant difficilement le tremblement de sa voix par

une grammaire comme toujours impeccable.

Sans hésiter à couper son ami, Vittorio, lui, avouait sans ambages avoir

déguisé la vérité.

– Marco, franchement, qu’est-ce qui nous attendait, comme vie, au

village ? On s’en fout, de la misère, non, après tout ce qu’on en a chié avec

cette putain de guerre ! Nous, avec Alfredo, on en a vu d’autres, et je suis

sûr que toi aussi. Et puis, l’important, c’est qu’on soit ensemble !

– J’ai, comme toi, perdu plusieurs années au fond d’une geôle, dans la

solitude la plus totale : quoi de plus désirable que de rejoindre un clan, une

fratrie ? avait bredouillé Alfredo d’une voix de moins en moins assurée.

– Et puis surtout, c’est pas parce qu’on galère maintenant qu’on ne va pas

pouvoir s’enrichir un jour ou l’autre ! avait renchéri Vittorio.

Alfredo s’était finalement effondré, incapable de surmonter le regard

accusateur de son ami.

– Marco, j’implore humblement ton pardon. Nous n’aurions pas dû

décider à ta place, t’induire en erreur de cette façon, ni te forcer la main. Tu

dois comprendre que nous avons rédigé cette fameuse lettre quelques jours

après notre arrivée, encore aveuglés par nos espoirs de richesse et

d’ascension sociale. Et nous nous sentions comme investis d’une mission,

celle d’attirer toute l’Italie à Bela Vida, dans un élan que nous pensions

altruiste, mais qui, je le vois bien aujourd’hui, était uniquement motivé par

la peur. Inciter le plus d’Italiens possible à emprunter le même chemin que

nous validait, en quelque sorte, notre choix.

Marco, en constatant que les épaules d’Alfredo se secouaient de sanglots,

en avait eu le cœur gonflé ; il avait fini par tomber dans les bras de son ami.

– Et si tu veux repartir en Italie, sache que nous ferons tout ce qui est en

notre pouvoir pour t’aider à rassembler les fonds nécessaires, avait ajouté

Alfredo d’un air digne, tandis que la grimace de Vittorio exprimait un net

désaccord sur ce dernier point.

Il avait fallu quelques jours d’hébétude et de rogne avant qu’une

transformation ne s’effectuât dans le cœur de Marco. Alors qu’il aurait été,

sinon légitime, du moins compréhensible qu’il se laissât aller à une forme

d’abattement, le jeune homme s’était mis à la tâche sans rechigner, tirant

des carrioles chargées de denrées, portant d’énormes sacs et bricolant des

essieux pour déplacer plus aisément les lourdes cagettes depuis les vergers

en périphérie jusqu’aux étals du marché. Voilà une terre et une existence qui

ne demandaient qu’à être conquises, s’était-il convaincu, soutenu par ses

amis qui l’observaient d’un œil admiratif. Lui qui avait combattu sur de

lointains continents, vu la mort de près, trimé dans des camps de travail,

échappé à une vie immobile et sans aspérités, traversé des océans, n’avait

finalement que faire de richesses et de confort : il n’était pas question de

baisser les bras maintenant. Instinctivement, il avait eu le sentiment

singulier d’être à sa place, de se trouver là où il le devait, dès le moment où

il avait mis le pied sur le bateau à Naples. Il en avait assez de subir, de

rester passif : le temps était venu de prendre son destin en main. Il lui

semblait parfois que le brouillard qui l’avait enveloppé à la fin de la guerre,

cette brume anesthésiante qui s’interposait entre chaque être et lui, l’avait amputé d’une certaine forme de sensibilité – ce qui expliquait qu’il

n’envisageait pas un instant de s’apitoyer sur son sort.

Bien décidé à ne pas se laisser abattre par la résignation, Marco s’était

donc retroussé les manches, investi d’un courage dont il ne s’était pas cru

capable. Les expériences qu’il s’apprêtait à vivre lui faisaient peur et

l’excitaient : tout était source d’apprentissage. Il se découvrait des réactions

insoupçonnées. En vouloir à ses amis lui aurait été insupportable et

contraire à l’inclination de son cœur, tant était grande sa joie de les

retrouver. Agostino, par contre, avait accusé le coup : grillé auprès de la

Camorra, il ne pouvait faire marche arrière et avait ressenti leur arrivée à

Bela Vida comme une trahison de la part de Marco. Il rechignait à l’effort,

et ne comptait pas trimer sur les marchés plus que nécessaire. Petit, il fuyait

l’école pour se perdre dans les champs, et puis il avait abandonné les

banlieues de Naples pour les hauteurs des Alpes. Il avait développé une

attirance pour les grands espaces, les plaines inexplorées, les lieux

intouchés ; et l’industrialisation galopante de São Paulo l’opprimait aussi

sûrement que les barreaux d’une prison.

Sans s’en rendre réellement compte, Marco avait peu à peu délaissé la

compagnie du sauvage Agostino pour se consacrer pleinement à Alfredo et

Vittorio, qu’il considérait à présent comme sa famille. Les trois amis

avaient tant de discussions à rattraper et à partager qu’il n’était pas rare de

les voir tard sur le perron de leur sobrado, emportés par les débats de leur

jeunesse. Marco retirait de ces instants un sentiment de sécurité tel qu’il en

avait connu avant la guerre ; il se surprenait même parfois à envisager

l’avenir avec une sérénité optimiste. Si Vittorio s’était manifestement fondu

dans la société brésilienne comme un poisson dans l’eau, et sous les regards

coulants de ses voisines attendries, Alfredo, l’intellectuel, restait en retrait

de ce monde d’ouvriers, tout en se plongeant dans les quelques livres qui

circulaient dans le ghetto. Enchanté d’apprendre la passion que portait

Agostino aux poèmes de Saint-John Perse, il s’était agrippé à ce nouvel

interlocuteur, auquel il s’était fait un devoir de faire découvrir la littérature

russe – avec un succès mitigé : le grand escogriffe avait montré un certain

intérêt pour Pouchkine et Tioutchev, mais les descriptions des vastes

étendues neigeuses et des épopées tsaristes l’avaient empli d’une sensation

de vide et d’effroi. Hermétique aux mouvements de l’âme russe, il avait

rendu sans un mot ses ouvrages à Alfredo.

Enfants comme adultes du voisinage surnommaient Alfredo « Prof »,

taisant devant lui les sobriquets plus colorés et les plaisanteries plus grasses

– fort conscients qu’il avait fallu moins de six mois au jeune Italien

rondouillard pour maîtriser leur langue. Alfredo commençait à se faire une

place en rédigeant des courriers, en corrigeant des lettres et en décryptant

les missives administratives des migrants embourbés dans leurs démarches

kafkaïennes, ce qui lui assurait un complément de revenus – le marché leur

permettant tout juste de se nourrir au quotidien. Il vivait seul, et seul il était

resté pendant toutes ces années passées au Brésil. On ne lui avait jamais

connu la moindre amourette, bien que certaines dames aient manifesté à son

égard de tendres inclinations, motivées par son air doux dans cet

environnement où la virilité agressive était pourtant érigée au rang de

séduction ultime, ou bien par son érudition qui leur faisait entr’apercevoir

un avenir en dehors du ghetto. On avait associé son insensibilité aux

battements de cils langoureux des jeunes filles à un sentiment de

supériorité, du fait de son éducation, puis on en avait simplement déduit

qu’il s’agissait d’un inverti. Marco n’avait cure de ces rumeurs : ce qu’il

observait, c’était qu’Alfredo était resté le même, avec son humour spirituel

et sa répartie décapante, et il ne l’en aimait que plus. Il avait néanmoins

gagné en humilité, tout comme Vittorio : il riait même de ses parents et de

leur orgueil démesuré, qui les avait menés à changer jusqu’à leur nom.

– Le grand problème de l’Europe, exposait-il, c’est la culture du sacrifice

que l’on nous impose à travers les mythes qui jalonnent notre civilisation.

Pensez à l’Iliade, l’Odyssée… Qu’ont-ils en commun ? Le conflit, la

conquête, l’occupation des territoires et l’anéantissement de ceux qui les

peuplent y sont portés aux nues.

– Je me souviens des récits de l’Empire romain dont on nous bassinait à

l’école… remarquait Marco, captivé comme toujours par la conversation de

son ami.

– Exactement ! Alexandre le Grand, César, toutes ces figures

emblématiques…

– Bah, d’un autre côté, on n’allait pas nous enseigner l’histoire des

bonnes femmes qui restaient à la cité en attendant leur mari… On se serait

vite ennuyés, commentait Vittorio, incrédule.

– Et pourtant, nous avons tant de philosophes et d’hommes de science qui

mériteraient que l’on s’y attarde davantage ! Mais les épopées font appel à nos pulsions, c’est pourquoi nous éprouvons un plaisir coupable à nous en

bercer.

– Mais nos pulsions sont naturelles, non ? Regarde Vittorio, qui a mis

Maria enceinte à la minute où il a posé les yeux sur elle, se moquait

affectueusement Marco, alors que l’intéressé lui administrait un coup de

poing sur l’épaule dans un geste exagérément offusqué.

Alfredo riait, mais poursuivait son fil rouge.

– C’est là que l’on se trompe ! Nos pulsions font certes partie de notre

nature, mais nous sommes des animaux sociaux, notre but est sinon

d’annihiler, du moins de mettre à l’arrière-plan ce qui nous rapproche de la

bête. Or, depuis des générations, nous sommes bercés par des histoires

guerrières qui s’ancrent dans notre inconscient collectif !

Marco se délectait de ces échanges, auxquels il réfléchissait longtemps

après. Si ses nuits restaient malgré tout hantées de cauchemars, il savourait

chaque minute de ses journées. Et il avait le sourire aux lèvres au moment

de décharger les sacs de fruits, de les disperser sur les étals, de les agencer

afin que les plus appétissants soient positionnés sur le dessus, puis de

deviser avec les premiers clients. Il prenait plaisir à ces gestes simples,

réalisait-il avec étonnement. Il trouvait une certaine grâce aux instants où

les grand-mères édentées paraissaient sur le point de s’écharper pour le

dernier kilogramme de navets, où les enfants envoyés par leurs mères

négociaient jusqu’aux cabas qui contiendraient leurs victuailles. Il se sentait

à l’aise au cœur de ces marchés grouillants de monde où les fragiles

présentoirs faisaient un pied de nez à l’urbanisation galopante de la

banlieue.

Et sa nouvelle vie, loin de susciter en lui un quelconque sentiment de

honte ou de regret, lui causait par sa pauvreté et sa simplicité même des

bouffées de jouissance telles qu’il n’en avait jamais connu, telles qu’il se

félicitait constamment d’avoir troqué la morbidité d’un village endormi et

assommé par la chaleur contre un ghetto misérable où la joie jaillissait de

toute part.

À quelques blocs, les usines crachaient de noires fumées.

Devant Marco, un jeune homme distingué fermait les yeux en respirant le

parfum envoûtant d’une aubergine lustrée.

À Casalnuovo, Rita, les traits figés, relisait inlassablement la lettre de

Marco, usant le papier entre ses doigts fins au fur et à mesure que les mois s’écoulaient. Ses longs cils se baissaient, de la façon pudique qu’elle avait

de battre des paupières, tandis que de sa main droite, elle caressait

délicatement la bosse qui s’était formée sous sa robe.