Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 6 sur 23

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Eldorado

Vers l’inconnu

 

Agostino, juché sur le pont, balança le dernier sac de la cargaison à son

collègue. Son travail achevé, il sauta à pieds joints sur la planche de bois

branlante qui reliait le bateau au quai avant de rejoindre les autres dockers.

Le port, malgré l’heure matinale, grouillait d’activité. Des tonneaux

s’entassaient, attendant d’être chargés dans un tracteur qui transitait entre

Naples et l’arrière-pays ; des mécaniciens effectuaient les réparations

nécessaires aux lourds navires qui, tels des monstres marins recouverts

d’algues et usés par l’érosion ou l’âge, avaient été extirpés des profondeurs

le temps d’une remise à neuf ; et partout s’agitaient commis en recherche

d’emploi, militaires désœuvrés, voyageurs égarés, amoureux déçus,

aristocrates déchus et prostituées éplorées.

Car la cité amalfitaine poussait de plus en plus de filles à vendre leur

corps aux soldats malgaches, marocains et indiens qui, d’un œil libidineux,

passaient la main sous leurs jupes pour vérifier la marchandise. Des

bourgeoises, des femmes de la haute société et des intellectuelles étaient

jetées dans les rues, fardées et amaigries, dans l’espoir d’obtenir quelques

dollars pour nourrir leur famille. Les militaires américains, tout

particulièrement, avaient accueilli avec une joie sadique cet afflux de

prostituées de tous âges et de toutes classes sociales, tout en condamnant la

« réputation maléfique et répugnante » de cette Sodome aux charmes

indéniables. Une passe coûtait une ration C, quelques conserves, une

broutille, de quoi combler les besoins virils inhérents à l’accomplissement

de la tâche qui leur incombait. Inévitablement, les maladies vénériennes se

répandaient comme une traînée de poudre dans l’armée des Alliés. Dans les

hautes sphères, on envisageait sérieusement de traiter les malheureuses

femmes, tenues pour responsables de ces épidémies de syphilis et de

gonorrhée, en tant que « saboteuses de l’effort de guerre », sans que

quiconque réalisât l’absurdité de la mesure. La distribution de préservatifs,

véritable incitation à la débauche, n’était jamais évoquée.

Agostino dépassa de sa silhouette dégingandée un groupe de militaires au

rire gras qui venaient manifestement de se livrer aux joies de l’occupation.

Alors que les dockers, leur travail achevé, se rassemblaient pour partager un

café dilué et les soucis qui les accablaient, lui préférait la solitude. Il glissa une cigarette entre ses dents et l’alluma en la protégeant du vent. L’espace

d’un instant, la lueur éclaira ses yeux vifs enfoncés dans son crâne, ses

pommettes hautes et géométriques et son menton en galoche. Sa lèvre

supérieure et son nez étaient reliés par un sillon profond ; le Boss aimait à

rapprocher cette particularité physique à son caractère taiseux, « comme si

un ange, en posant son doigt sur ta bouche, t’avait dès la naissance interdit

de proférer le moindre son ». Les angles aigus de ses traits cubiques

s’étaient accentués en grandissant, lui conférant un air décidé et bravache. Il

n’était pas beau, à proprement parler, mais lorsque son visage s’animait, il

se dotait d’un charme dévastateur.

Il expirait la fumée d’un souffle fin quand il distingua derrière un

amoncellement de conteneurs une ombre qui semblait l’observer. Était-ce le

Boss qui le faisait suivre, afin de s’assurer de sa loyauté ? Sceptique, il

résolut d’affronter directement l’homme en filature et se dirigea d’un pas

rapide vers lui. Il le coinça alors que l’autre reculait, hésitant.

– C’est le Boss qui t’envoie ? Va falloir que tu révises tes techniques

d’espionnage, tu vaux pas un clou !

– … Agostino ? Tu ne me reconnais pas ?

Marco, transi de froid dans la brise humide de l’aube, ne parvenait pas à

décroiser les bras. Balbutiant, il tenta de raviver ses souvenirs, ce qui

nécessita un certain temps : Agostino n’avait conservé que de fugaces

images de son enfance, et encore moins de l’école qu’il n’avait fréquentée

qu’épisodiquement. Il se questionnait parfois sur cette propension qu’avait

son cerveau à effacer son vécu, de la même façon que l’on aurait fait

disparaître des traces de pas pour échapper à ses ennemis. Il finit par

remettre le garçon, sans pour autant exprimer davantage qu’une froide

cordialité à son égard. Mais il n’avait rien à faire, en cette aube maussade, à

part attendre le soir et son rendez-vous avec son contact français.

Circonspect, il ne congédia donc pas immédiatement Marco.

Les deux hommes errèrent le long des quais. Marco, rassuré, parlait,

Agostino écoutait. Ce n’était pourtant pas le fort de ce dernier : tête brûlée,

nihiliste et sans aucune attache, il suivait sa propre éthique individualiste.

Jugement, moralité étaient pour lui des valeurs vides de sens ; il ne

correspondait pas au type empathique, au bon copain avec lequel on pouvait

partager ses peurs et ses espoirs. Mais en tendant l’oreille à l’histoire de

Marco, dont la voix prenait de l’assurance au fil de leurs pas, Agostino fut titillé par un sentiment qu’il connaissait bien : l’appel du large. Il avait

ressenti ce pincement à plusieurs reprises : lorsqu’il avait, à ses seize ans,

rencontré des garçons napolitains, plus âgés, avec lesquels il avait commis

divers vols à l’étalage et deux braquages de villas ; son intégration dans le

formidable réseau de banditisme qui s’était tissé au moment de la

République de Salò, avec l’aide des résistants du Sud ; l’adoubement du

Boss, et son acceptation définitive au sein de la Camorra, la mafia

napolitaine qui renaissait de ses cendres, plus puissante que jamais et prête

à recouvrir de son ombre la cité du soleil.

Agostino s’identifia au désir de Marco, s’horrifia à la simple pensée de

s’installer dans ce village peuplé de femmes aigries et d’hommes abrutis par

la boisson, se passionna pour l’histoire de ces deux camarades qui avaient

fui la médiocrité – bien qu’il n’eût pas plus de souvenirs d’eux que de

Marco –, mais se demanda rapidement pour quelle raison ce dernier avait

pris la peine, en cette matinée brumeuse, d’avoir fait tout le chemin depuis

Casalnuovo jusqu’à ce port glauque et oublié de Dieu.

– Eh bien…

Marco tournait autour du pot.

– Depuis que nous sommes jeunes, il y a des rumeurs sur toi, selon

lesquelles tu aurais des connaissances, disons, utiles… Tu t’es toujours

débrouillé, tu as manifestement déjà voyagé, or moi je n’ai pas la moindre

idée de la façon d’exécuter mon plan.

– Tes amis t’ont bien envoyé un prospectus avec les horaires des bateaux,

non ?

– Le billet est hors de prix ! s’exclama Marco avec désolation. De plus,

les bateaux sont pris d’assaut, il faut un contact pour avoir une chance

d’embarquer, je ne saurais même pas à qui m’adresser pour entamer les

démarches. J’imagine qu’eux ont vendu tout ce qu’ils possédaient pour

accomplir la traversée.

– Tu as de l’argent ?

Marco hésita.

– Pas beaucoup. Je pense que je peux rassembler quelque chose,

emprunter auprès d’un copain du front.

– Combien ?

Surmontant ses réticences, Marco le lui dit. Agostino fronça les sourcils,

ce qui donna à son visage un air grave et réfléchi. Après quelques instants, il acquiesça d’un signe bref et tourna les talons, laissant son compagnon les

bras ballants sans plus d’explications.

Agostino se fraya un chemin dans les décombres qui jonchaient les rues

napolitaines, les mains nouées dans le dos. La ville était plongée dans le

chaos le plus total depuis les bombardements des Alliés et les destructions

engendrées par la débâcle des Allemands. On manquait de vivres, les gens

étaient affamés et sans ressources ; le marché noir connaissait un essor sans

précédent. Lui-même supervisait actuellement un petit trafic de cigarettes,

après s’être initié dans les Alpes en 1940.

C’était l’attrait de l’aventure plutôt que l’avidité qui l’animait, ce qui le

faisait passer pour un excentrique aux yeux de ses compères. Les clans de la

Camorra se différenciaient en cela de ceux de la Cosa Nostra, leurs

perpétuels rivaux : il n’était pas question d’honneur à Naples, uniquement

de profit. Le retour de Lucky Luciano d’Amérique, où il n’avait purgé que

neuf années de prison sur une peine de trente ans, avait facilité les relations

entre les services secrets états-uniens et les mafiosi des deux côtés de

l’Atlantique. Les Alliés, après s’être cramponnés au gouvernement italien,

avaient évincé les politiciens s’apparentant de près ou de loin au

communisme ou au fascisme pour finalement nommer à la plupart des

municipalités des hommes d’État certes modérés, mais hautement

corruptibles, ce qui avait permis à plusieurs entreprises mafieuses de

remporter différents marchés d’urbanification et de construction. La

Camorra s’établissait et connaissait une expansion phénoménale, s’intégrant

dans les circuits économiques et politiques de tout le pays. Il n’y avait plus

aucun défi, aucune transgression, dans cette violence institutionnalisée qui

rappelait les heures sombres du fascisme, et l’appât du gain ne suffisait pas

à faire vibrer le cœur téméraire d’Agostino.

Ce garçon à l’air perdu dont il oubliait déjà le nom venait de lui fournir

une occasion en or de mettre les voiles. Et quelles voiles ! Un autre

continent, la traversée d’un océan, enfin, le grand frisson ! La peur que cette

expédition pût comporter une part de danger ne l’effleura même pas ; cela

contribua certainement à sa décision. Mais il y avait autre chose : si

Agostino pouvait à l’avance sentir sur sa peau le soleil réparateur, entendre

le pépiement des oiseaux tropicaux et respirer le parfum entêtant de fleurs

exotiques, c’était à cause de Saint-John Perse. Agostino s’était procuré le

dernier numéro de La Nouvelle Revue française grâce à son contact français qui, séduit et intrigué par cet esprit rebelle, lui avait enseigné la langue de

Molière et l’amour de la poésie. Les Éloges, que le magazine venait de

republier, l’avaient transporté.

 

Palmes…! Alors

une mer plus crédule et hantée d’invisibles départs,

étagée comme un ciel au-dessus des vergers,

se gorgeait de fruits d’or, de poissons violets et d’oiseaux.

Alors, des parfums plus affables, frayant aux cimes les plus fastes,

ébruitaient ce souffle d’un autre âge,

et par le seul artifice du cannelier au jardin de mon père – ô feintes !

glorieux d’écailles et d’armures un monde trouble délirait.

Oh ! Quelle lumière baignait ces lignes, et comme le texte en était

nimbé ! Comme le soleil jouait avec la peau des jeunes filles qui luisait

dans le « blanc royaume » ! Et que de verdure, de vigueur et de vie ! Et la

lecture d’un seul de ces vers pouvait lui agrandir l’âme. Il laissait alors son

imagination vagabonder et l’emmener là où la terre était « plus sourde, et le

ciel plus profond », où les « fleurs d’aube bleue » dansaient jusqu’au matin,

à l’ombre des arbres « las d’un obscur dessein ». Des édens aux palmiers

ciselés, à la jungle lourde de fruits que l’on cueillait en tendant la main,

l’attendaient quelque part ; et le sens de l’existence résidait selon lui

d’abord en l’aventure, mais ultimement en l’harmonie, et même en la fusion

entre l’homme et la nature.

Ce compagnon serait fort utile à sa fuite, se persuada Marco sur le

chemin du retour malgré les incertitudes dont il ne parvenait pas tout à fait à

se débarrasser : ses relations, sa débrouillardise, son goût pour les intrigues

et les langues rassuraient le cœur inquiet du jeune vétéran face à l’énormité

de ce qu’il se préparait à accomplir. Agostino l’accompagnerait-il ? Marco

l’espérait, mais craignait également que son attrait pour le risque ne révélât

une piètre considération pour sa propre existence. Le but restait tout de

même d’arriver vivant à bon port ! Une question le taraudait : comment un

homme au visage si expressif pouvait-il bien gagner sa croûte en rusant et

en trompant, alors que chaque mouvement de son âme était directement

transposé sur son front ?

À partir de là, tout alla très vite. Marco revit Alfonso qui accepta de lui

prêter de l’argent presque immédiatement et sans y attacher la moindre

importance, comme si avec ses jambes il avait perdu tout sens des réalités.

Sa mère, qui ne le laissait jamais longtemps seul, surgit au moment où

Marco s’apprêtait à prendre congé pour exiger d’un sifflement mesquin un

intérêt de dix pour cent. Il fallut signer un papier officialisant l’affaire, ce

qui plongea Alfonso dans un embarras tel que les larmes lui montèrent aux

yeux. S’il sentit la morsure brûlante de la culpabilité, Marco n’en montra

rien ; il avait déjà perdu de précieuses années dans ce village mortifère.

Alors que l’apathie l’avait guidé la majeure partie de sa vie, sa récente prise

de conscience le menait à écouter ses tripes plutôt que son cerveau. Le

sursaut existentiel qui l’avait ébranlé à la lecture de la lettre s’était avéré

douloureux mais fécond. Il lui semblait finalement comprendre le monde,

dépouillé de toute croyance, de toute idéologie, dans sa réalité nue.

Le jour vint, enfin. Marco, trépignant d’impatience et la peur au ventre,

embrassa la vieille, qui en profita pour lui assener un coup de journal sur la

tête avant d’aller danser sur le perron, sautillante et légère comme une

plume. Il rassembla ses maigres possessions et partit de la ferme. Il avait

abandonné Rita aux premières heures de l’aube, sans faire un seul bruit,

l’espérait-il ; il s’était faufilé sur la pointe des pieds à travers le salon et la

charcuterie envahie de mouches, après avoir griffonné d’une écriture hâtive

une lettre pour la jeune fille. Marco sauta dans la carriole du marchand qui

avait accepté de l’emmener avec lui jusqu’à Naples, cela sans même

accorder un dernier regard à sa campagne, qu’il quittait cette fois pour de

bon. Il se sentait léger comme un oiseau, et relégua au fond de son esprit

l’once de remords qui le taraudait : il ne manquerait à personne, ici. Se jeter

à corps perdu dans l’action – et peut-être dans la gueule du loup – lui faisait

tourner la tête.

Il retrouva Agostino à l’endroit convenu : ils devaient embarquer avec

l’équipage, qu’Agostino avait soudoyé pour que leur soient laissées deux

couchettes sur le bateau reliant Naples à São Paulo. Attentif, Marco ne

perdait pas une miette de la ronde tourbillonnante. On discernait sans peine

les différentes strates sociales qui allaient partager le même bateau, depuis

les cabines privées les plus luxueuses aux paillasses étalées au fond des

cales infestées de rats, toutes également soumises aux aléas de la traversée.

Il y avait là du beau monde : des industriels, mus par l’appât du gain et avides de découvrir des terres à dompter ; des hommes d’affaires attirés par

de nouveaux marchés et de nouveaux besoins à créer ; des politiciens à

l’ambition démesurée, pressés de rassembler sous leur aile des adeptes de

leur idéologie ; des missionnaires assurés de débarquer en terrain conquis,

mais poussés à propager la parole de Dieu à travers tout le continent sud-

américain ; des notables bedonnants et dédaigneux voulant européaniser

tous ces sauvages ; des agriculteurs qui suffoquaient sous le joug des grands

propriétaires et de l’aridité du climat ; des biologistes chargés de lourds

bagages renfermant des ouvrages traitant de plantes exotiques et d’animaux

merveilleux et rêvant d’apporter leur pierre à l’édifice de la science ; et de

pauvres gens sans qualifications qui avaient tout vendu dans l’espoir de

trouver un sens à leur vie de l’autre côté de l’océan, à la force de leurs bras

et de leur sueur.

On arrivait de Calabre, des Abruzzes, du Latium pour ceux qui avaient

manqué l’embarquement depuis Gênes, et d’ailleurs en Europe : Marco

bouscula un garçon immense coiffé d’une casquette et au teint maladif, qui

l’apostropha dans une langue chuintante, le laissant ahuri et confondu. La

foule était composée principalement d’hommes seuls ou bien de familles

entières. Tous avaient cette impatience fébrile, cette peur agréable au

ventre, cette étincelle qui brillait au fond de leur œil. Tous étaient

convaincus de trouver au Brésil ce à quoi ils n’auraient pas accédé chez

eux, sans être sensibles au paradoxe : alors que l’on transposait exactement

les mêmes individus d’un endroit à un autre, on imaginait créer une société

nouvelle à partir des mêmes ingrédients. Certains avaient le clair désir de

conserver leur situation, mais sous des cieux inconnus, tandis que d’autres

aspiraient à une ardoise vierge.

Marco s’employa tant bien que mal à ne pas perdre de vue Agostino, qui

savait manifestement vers quelle direction aller, louvoyant dans la marée

humaine et tournant fréquemment vers lui sa face aux joues maigres,

ponctuée de tics nerveux, pour vérifier qu’il suivait bien. Soudain surgit

devant leurs yeux un véritable mur d’acier, pointant l’angle aigu de sa proue

vers l’avenir avec arrogance. Il était pourvu de deux mâts, qu’une infinité

de câbles et de cordages reliaient au pont. De petits hublots perçaient les

étages supérieurs du bâtiment, et une épaisse fumée noirâtre s’échappait des

cheminées à l’arrière. Le paquebot sur lequel ils allaient subsister pendant les prochaines semaines attendait, imposant, ses minuscules passagers,

défiant de ses centaines de milliers de tonnes la surface mouvante de la mer.

L’excitation et l’appréhension du départ s’évanouirent soudain, lorsque

Marco, arrivé au bord du quai et sur le point d’embarquer, l’aperçut. Le

blanc argenté de sa peau se confondait avec les bas nuages qui effleuraient

l’horizon. Elle était poinçonnée de mille frissons sous la bruine matinale. À

la vue de la mer, il sut instantanément qu’il avait fait le bon choix. Il se

sentait exactement où il était censé être. Une sensation fugace d’harmonie,

d’ordre, le traversa. L’inexorable attrait qu’elle exerçait sur lui ne s’était pas

démenti ; et, dès qu’il posa le pied sur le bateau, le clapotis berçant lui

apporta une sérénité qu’il n’avait jamais ressentie ailleurs que sur l’eau.

On largua les amarres, et l’aventure se para soudain d’une réalité

effrayante. La traversée fut éprouvante, la promiscuité étouffante,

l’ambiance au sein de l’équipage qui acceptait leur présence à bord à grand-

peine extrêmement codifiée. Ils dormaient dans d’exiguës chambres situées

sur les ponts inférieurs de la proue, avec les graisseurs, les soutiers et les

mécaniciens. Ils avaient eu de la chance : ils prenaient la place de deux

ouvriers qui s’étaient perdus dans la boisson et le jeu dans les bouges de

Naples, et qui avaient abandonné leur poste. À côté de la salle des turbines,

dont le bourdonnement incessant accompagnait leur sommeil, ils étaient

assurés de ne pas croiser le commandement. Coiffeurs, stewards et

cuisiniers logeaient un peu plus haut, plus proches de la clientèle, dans des

cabines à la salubrité douteuse, tandis que les officiers, les matelots et le

second capitaine étaient les mieux lotis, à l’avant du bateau. Au fil des

semaines, la nourriture se gâta, et les maladies commencèrent à proliférer.

Agostino hurlait dans son sommeil :

 

Mon front sous des mains jaunes,

mon front, te souvient-il des nocturnes sueurs ?

du minuit vain de fièvre et d’un goût de citerne ?

Il effrayait les petits mousses, âgés d’à peine une dizaine d’années, avec

ses yeux révulsés et ses déclamations en français, langue que nul ne

comprenait à bord. Marco, qui en avait vu d’autres, endura avec calme les

trois semaines que dura la traversée, taisant son impatience, échappant à

l’ennui qui rôdait en écoutant ce que la houle qui fouettait le paquebot lui contait, faute d’avoir accès à l’extérieur. Il ne participa pas aux jeux

organisés par leurs compagnons dans une tentative désespérée de se

distraire et de ne pas sombrer dans la religiosité la plus fanatique. Il prit

soin d’Agostino comme d’un frère, baignant son visage brûlant d’un linge

humide quand la fièvre le saisissait et veillant à son sommeil. Patient, il

attendait son heure avec sérénité.

Et puis, un beau matin, le ressac des vagues se fit moins brutal. On put se

redresser, se mettre debout, sans trébucher ni devoir se cramponner à ses

compagnons ou aux aspérités du plafond. Agostino, qui avait beaucoup

souffert du mal de mer en plus de ses délires, dormait profondément. Et tout

doucement, l’atmosphère à bord changea. Les ouvriers commencèrent à

s’agiter d’un bout à l’autre du paquebot. Bientôt, ce fut comme une ruche

vrombissant au fin fond des entrailles du bâtiment flottant, prête à exploser,

tandis que sur le pont, les passagers s’agglutinaient pour essayer d’être les

premiers à distinguer on ne sait quoi au loin. Les deux clandestins furent

secoués et sortis du lit : il était temps d’accoster, de jeter l’ancre, et l’on

avait bien besoin de bras supplémentaires. Survolté, Marco fut affecté à la

salle des turbines où il manœuvra avec entrain de lourds gouvernails aux

côtés d’ouvriers en sueur, mais jubilants à l’idée d’enfin entrevoir leur

destination. Un frémissement d’excitation crépitait dans l’air : le paquebot

arrivait au port de São Paulo.