Eldorado
Vers l’inconnu
Agostino, juché sur le pont, balança le dernier sac de la cargaison à son
collègue. Son travail achevé, il sauta à pieds joints sur la planche de bois
branlante qui reliait le bateau au quai avant de rejoindre les autres dockers.
Le port, malgré l’heure matinale, grouillait d’activité. Des tonneaux
s’entassaient, attendant d’être chargés dans un tracteur qui transitait entre
Naples et l’arrière-pays ; des mécaniciens effectuaient les réparations
nécessaires aux lourds navires qui, tels des monstres marins recouverts
d’algues et usés par l’érosion ou l’âge, avaient été extirpés des profondeurs
le temps d’une remise à neuf ; et partout s’agitaient commis en recherche
d’emploi, militaires désœuvrés, voyageurs égarés, amoureux déçus,
aristocrates déchus et prostituées éplorées.
Car la cité amalfitaine poussait de plus en plus de filles à vendre leur
corps aux soldats malgaches, marocains et indiens qui, d’un œil libidineux,
passaient la main sous leurs jupes pour vérifier la marchandise. Des
bourgeoises, des femmes de la haute société et des intellectuelles étaient
jetées dans les rues, fardées et amaigries, dans l’espoir d’obtenir quelques
dollars pour nourrir leur famille. Les militaires américains, tout
particulièrement, avaient accueilli avec une joie sadique cet afflux de
prostituées de tous âges et de toutes classes sociales, tout en condamnant la
« réputation maléfique et répugnante » de cette Sodome aux charmes
indéniables. Une passe coûtait une ration C, quelques conserves, une
broutille, de quoi combler les besoins virils inhérents à l’accomplissement
de la tâche qui leur incombait. Inévitablement, les maladies vénériennes se
répandaient comme une traînée de poudre dans l’armée des Alliés. Dans les
hautes sphères, on envisageait sérieusement de traiter les malheureuses
femmes, tenues pour responsables de ces épidémies de syphilis et de
gonorrhée, en tant que « saboteuses de l’effort de guerre », sans que
quiconque réalisât l’absurdité de la mesure. La distribution de préservatifs,
véritable incitation à la débauche, n’était jamais évoquée.
Agostino dépassa de sa silhouette dégingandée un groupe de militaires au
rire gras qui venaient manifestement de se livrer aux joies de l’occupation.
Alors que les dockers, leur travail achevé, se rassemblaient pour partager un
café dilué et les soucis qui les accablaient, lui préférait la solitude. Il glissa une cigarette entre ses dents et l’alluma en la protégeant du vent. L’espace
d’un instant, la lueur éclaira ses yeux vifs enfoncés dans son crâne, ses
pommettes hautes et géométriques et son menton en galoche. Sa lèvre
supérieure et son nez étaient reliés par un sillon profond ; le Boss aimait à
rapprocher cette particularité physique à son caractère taiseux, « comme si
un ange, en posant son doigt sur ta bouche, t’avait dès la naissance interdit
de proférer le moindre son ». Les angles aigus de ses traits cubiques
s’étaient accentués en grandissant, lui conférant un air décidé et bravache. Il
n’était pas beau, à proprement parler, mais lorsque son visage s’animait, il
se dotait d’un charme dévastateur.
Il expirait la fumée d’un souffle fin quand il distingua derrière un
amoncellement de conteneurs une ombre qui semblait l’observer. Était-ce le
Boss qui le faisait suivre, afin de s’assurer de sa loyauté ? Sceptique, il
résolut d’affronter directement l’homme en filature et se dirigea d’un pas
rapide vers lui. Il le coinça alors que l’autre reculait, hésitant.
– C’est le Boss qui t’envoie ? Va falloir que tu révises tes techniques
d’espionnage, tu vaux pas un clou !
– … Agostino ? Tu ne me reconnais pas ?
Marco, transi de froid dans la brise humide de l’aube, ne parvenait pas à
décroiser les bras. Balbutiant, il tenta de raviver ses souvenirs, ce qui
nécessita un certain temps : Agostino n’avait conservé que de fugaces
images de son enfance, et encore moins de l’école qu’il n’avait fréquentée
qu’épisodiquement. Il se questionnait parfois sur cette propension qu’avait
son cerveau à effacer son vécu, de la même façon que l’on aurait fait
disparaître des traces de pas pour échapper à ses ennemis. Il finit par
remettre le garçon, sans pour autant exprimer davantage qu’une froide
cordialité à son égard. Mais il n’avait rien à faire, en cette aube maussade, à
part attendre le soir et son rendez-vous avec son contact français.
Circonspect, il ne congédia donc pas immédiatement Marco.
Les deux hommes errèrent le long des quais. Marco, rassuré, parlait,
Agostino écoutait. Ce n’était pourtant pas le fort de ce dernier : tête brûlée,
nihiliste et sans aucune attache, il suivait sa propre éthique individualiste.
Jugement, moralité étaient pour lui des valeurs vides de sens ; il ne
correspondait pas au type empathique, au bon copain avec lequel on pouvait
partager ses peurs et ses espoirs. Mais en tendant l’oreille à l’histoire de
Marco, dont la voix prenait de l’assurance au fil de leurs pas, Agostino fut titillé par un sentiment qu’il connaissait bien : l’appel du large. Il avait
ressenti ce pincement à plusieurs reprises : lorsqu’il avait, à ses seize ans,
rencontré des garçons napolitains, plus âgés, avec lesquels il avait commis
divers vols à l’étalage et deux braquages de villas ; son intégration dans le
formidable réseau de banditisme qui s’était tissé au moment de la
République de Salò, avec l’aide des résistants du Sud ; l’adoubement du
Boss, et son acceptation définitive au sein de la Camorra, la mafia
napolitaine qui renaissait de ses cendres, plus puissante que jamais et prête
à recouvrir de son ombre la cité du soleil.
Agostino s’identifia au désir de Marco, s’horrifia à la simple pensée de
s’installer dans ce village peuplé de femmes aigries et d’hommes abrutis par
la boisson, se passionna pour l’histoire de ces deux camarades qui avaient
fui la médiocrité – bien qu’il n’eût pas plus de souvenirs d’eux que de
Marco –, mais se demanda rapidement pour quelle raison ce dernier avait
pris la peine, en cette matinée brumeuse, d’avoir fait tout le chemin depuis
Casalnuovo jusqu’à ce port glauque et oublié de Dieu.
– Eh bien…
Marco tournait autour du pot.
– Depuis que nous sommes jeunes, il y a des rumeurs sur toi, selon
lesquelles tu aurais des connaissances, disons, utiles… Tu t’es toujours
débrouillé, tu as manifestement déjà voyagé, or moi je n’ai pas la moindre
idée de la façon d’exécuter mon plan.
– Tes amis t’ont bien envoyé un prospectus avec les horaires des bateaux,
non ?
– Le billet est hors de prix ! s’exclama Marco avec désolation. De plus,
les bateaux sont pris d’assaut, il faut un contact pour avoir une chance
d’embarquer, je ne saurais même pas à qui m’adresser pour entamer les
démarches. J’imagine qu’eux ont vendu tout ce qu’ils possédaient pour
accomplir la traversée.
– Tu as de l’argent ?
Marco hésita.
– Pas beaucoup. Je pense que je peux rassembler quelque chose,
emprunter auprès d’un copain du front.
– Combien ?
Surmontant ses réticences, Marco le lui dit. Agostino fronça les sourcils,
ce qui donna à son visage un air grave et réfléchi. Après quelques instants, il acquiesça d’un signe bref et tourna les talons, laissant son compagnon les
bras ballants sans plus d’explications.
Agostino se fraya un chemin dans les décombres qui jonchaient les rues
napolitaines, les mains nouées dans le dos. La ville était plongée dans le
chaos le plus total depuis les bombardements des Alliés et les destructions
engendrées par la débâcle des Allemands. On manquait de vivres, les gens
étaient affamés et sans ressources ; le marché noir connaissait un essor sans
précédent. Lui-même supervisait actuellement un petit trafic de cigarettes,
après s’être initié dans les Alpes en 1940.
C’était l’attrait de l’aventure plutôt que l’avidité qui l’animait, ce qui le
faisait passer pour un excentrique aux yeux de ses compères. Les clans de la
Camorra se différenciaient en cela de ceux de la Cosa Nostra, leurs
perpétuels rivaux : il n’était pas question d’honneur à Naples, uniquement
de profit. Le retour de Lucky Luciano d’Amérique, où il n’avait purgé que
neuf années de prison sur une peine de trente ans, avait facilité les relations
entre les services secrets états-uniens et les mafiosi des deux côtés de
l’Atlantique. Les Alliés, après s’être cramponnés au gouvernement italien,
avaient évincé les politiciens s’apparentant de près ou de loin au
communisme ou au fascisme pour finalement nommer à la plupart des
municipalités des hommes d’État certes modérés, mais hautement
corruptibles, ce qui avait permis à plusieurs entreprises mafieuses de
remporter différents marchés d’urbanification et de construction. La
Camorra s’établissait et connaissait une expansion phénoménale, s’intégrant
dans les circuits économiques et politiques de tout le pays. Il n’y avait plus
aucun défi, aucune transgression, dans cette violence institutionnalisée qui
rappelait les heures sombres du fascisme, et l’appât du gain ne suffisait pas
à faire vibrer le cœur téméraire d’Agostino.
Ce garçon à l’air perdu dont il oubliait déjà le nom venait de lui fournir
une occasion en or de mettre les voiles. Et quelles voiles ! Un autre
continent, la traversée d’un océan, enfin, le grand frisson ! La peur que cette
expédition pût comporter une part de danger ne l’effleura même pas ; cela
contribua certainement à sa décision. Mais il y avait autre chose : si
Agostino pouvait à l’avance sentir sur sa peau le soleil réparateur, entendre
le pépiement des oiseaux tropicaux et respirer le parfum entêtant de fleurs
exotiques, c’était à cause de Saint-John Perse. Agostino s’était procuré le
dernier numéro de La Nouvelle Revue française grâce à son contact français qui, séduit et intrigué par cet esprit rebelle, lui avait enseigné la langue de
Molière et l’amour de la poésie. Les Éloges, que le magazine venait de
republier, l’avaient transporté.
Palmes…! Alors
une mer plus crédule et hantée d’invisibles départs,
étagée comme un ciel au-dessus des vergers,
se gorgeait de fruits d’or, de poissons violets et d’oiseaux.
Alors, des parfums plus affables, frayant aux cimes les plus fastes,
ébruitaient ce souffle d’un autre âge,
et par le seul artifice du cannelier au jardin de mon père – ô feintes !
glorieux d’écailles et d’armures un monde trouble délirait.
Oh ! Quelle lumière baignait ces lignes, et comme le texte en était
nimbé ! Comme le soleil jouait avec la peau des jeunes filles qui luisait
dans le « blanc royaume » ! Et que de verdure, de vigueur et de vie ! Et la
lecture d’un seul de ces vers pouvait lui agrandir l’âme. Il laissait alors son
imagination vagabonder et l’emmener là où la terre était « plus sourde, et le
ciel plus profond », où les « fleurs d’aube bleue » dansaient jusqu’au matin,
à l’ombre des arbres « las d’un obscur dessein ». Des édens aux palmiers
ciselés, à la jungle lourde de fruits que l’on cueillait en tendant la main,
l’attendaient quelque part ; et le sens de l’existence résidait selon lui
d’abord en l’aventure, mais ultimement en l’harmonie, et même en la fusion
entre l’homme et la nature.
Ce compagnon serait fort utile à sa fuite, se persuada Marco sur le
chemin du retour malgré les incertitudes dont il ne parvenait pas tout à fait à
se débarrasser : ses relations, sa débrouillardise, son goût pour les intrigues
et les langues rassuraient le cœur inquiet du jeune vétéran face à l’énormité
de ce qu’il se préparait à accomplir. Agostino l’accompagnerait-il ? Marco
l’espérait, mais craignait également que son attrait pour le risque ne révélât
une piètre considération pour sa propre existence. Le but restait tout de
même d’arriver vivant à bon port ! Une question le taraudait : comment un
homme au visage si expressif pouvait-il bien gagner sa croûte en rusant et
en trompant, alors que chaque mouvement de son âme était directement
transposé sur son front ?
À partir de là, tout alla très vite. Marco revit Alfonso qui accepta de lui
prêter de l’argent presque immédiatement et sans y attacher la moindre
importance, comme si avec ses jambes il avait perdu tout sens des réalités.
Sa mère, qui ne le laissait jamais longtemps seul, surgit au moment où
Marco s’apprêtait à prendre congé pour exiger d’un sifflement mesquin un
intérêt de dix pour cent. Il fallut signer un papier officialisant l’affaire, ce
qui plongea Alfonso dans un embarras tel que les larmes lui montèrent aux
yeux. S’il sentit la morsure brûlante de la culpabilité, Marco n’en montra
rien ; il avait déjà perdu de précieuses années dans ce village mortifère.
Alors que l’apathie l’avait guidé la majeure partie de sa vie, sa récente prise
de conscience le menait à écouter ses tripes plutôt que son cerveau. Le
sursaut existentiel qui l’avait ébranlé à la lecture de la lettre s’était avéré
douloureux mais fécond. Il lui semblait finalement comprendre le monde,
dépouillé de toute croyance, de toute idéologie, dans sa réalité nue.
Le jour vint, enfin. Marco, trépignant d’impatience et la peur au ventre,
embrassa la vieille, qui en profita pour lui assener un coup de journal sur la
tête avant d’aller danser sur le perron, sautillante et légère comme une
plume. Il rassembla ses maigres possessions et partit de la ferme. Il avait
abandonné Rita aux premières heures de l’aube, sans faire un seul bruit,
l’espérait-il ; il s’était faufilé sur la pointe des pieds à travers le salon et la
charcuterie envahie de mouches, après avoir griffonné d’une écriture hâtive
une lettre pour la jeune fille. Marco sauta dans la carriole du marchand qui
avait accepté de l’emmener avec lui jusqu’à Naples, cela sans même
accorder un dernier regard à sa campagne, qu’il quittait cette fois pour de
bon. Il se sentait léger comme un oiseau, et relégua au fond de son esprit
l’once de remords qui le taraudait : il ne manquerait à personne, ici. Se jeter
à corps perdu dans l’action – et peut-être dans la gueule du loup – lui faisait
tourner la tête.
Il retrouva Agostino à l’endroit convenu : ils devaient embarquer avec
l’équipage, qu’Agostino avait soudoyé pour que leur soient laissées deux
couchettes sur le bateau reliant Naples à São Paulo. Attentif, Marco ne
perdait pas une miette de la ronde tourbillonnante. On discernait sans peine
les différentes strates sociales qui allaient partager le même bateau, depuis
les cabines privées les plus luxueuses aux paillasses étalées au fond des
cales infestées de rats, toutes également soumises aux aléas de la traversée.
Il y avait là du beau monde : des industriels, mus par l’appât du gain et avides de découvrir des terres à dompter ; des hommes d’affaires attirés par
de nouveaux marchés et de nouveaux besoins à créer ; des politiciens à
l’ambition démesurée, pressés de rassembler sous leur aile des adeptes de
leur idéologie ; des missionnaires assurés de débarquer en terrain conquis,
mais poussés à propager la parole de Dieu à travers tout le continent sud-
américain ; des notables bedonnants et dédaigneux voulant européaniser
tous ces sauvages ; des agriculteurs qui suffoquaient sous le joug des grands
propriétaires et de l’aridité du climat ; des biologistes chargés de lourds
bagages renfermant des ouvrages traitant de plantes exotiques et d’animaux
merveilleux et rêvant d’apporter leur pierre à l’édifice de la science ; et de
pauvres gens sans qualifications qui avaient tout vendu dans l’espoir de
trouver un sens à leur vie de l’autre côté de l’océan, à la force de leurs bras
et de leur sueur.
On arrivait de Calabre, des Abruzzes, du Latium pour ceux qui avaient
manqué l’embarquement depuis Gênes, et d’ailleurs en Europe : Marco
bouscula un garçon immense coiffé d’une casquette et au teint maladif, qui
l’apostropha dans une langue chuintante, le laissant ahuri et confondu. La
foule était composée principalement d’hommes seuls ou bien de familles
entières. Tous avaient cette impatience fébrile, cette peur agréable au
ventre, cette étincelle qui brillait au fond de leur œil. Tous étaient
convaincus de trouver au Brésil ce à quoi ils n’auraient pas accédé chez
eux, sans être sensibles au paradoxe : alors que l’on transposait exactement
les mêmes individus d’un endroit à un autre, on imaginait créer une société
nouvelle à partir des mêmes ingrédients. Certains avaient le clair désir de
conserver leur situation, mais sous des cieux inconnus, tandis que d’autres
aspiraient à une ardoise vierge.
Marco s’employa tant bien que mal à ne pas perdre de vue Agostino, qui
savait manifestement vers quelle direction aller, louvoyant dans la marée
humaine et tournant fréquemment vers lui sa face aux joues maigres,
ponctuée de tics nerveux, pour vérifier qu’il suivait bien. Soudain surgit
devant leurs yeux un véritable mur d’acier, pointant l’angle aigu de sa proue
vers l’avenir avec arrogance. Il était pourvu de deux mâts, qu’une infinité
de câbles et de cordages reliaient au pont. De petits hublots perçaient les
étages supérieurs du bâtiment, et une épaisse fumée noirâtre s’échappait des
cheminées à l’arrière. Le paquebot sur lequel ils allaient subsister pendant les prochaines semaines attendait, imposant, ses minuscules passagers,
défiant de ses centaines de milliers de tonnes la surface mouvante de la mer.
L’excitation et l’appréhension du départ s’évanouirent soudain, lorsque
Marco, arrivé au bord du quai et sur le point d’embarquer, l’aperçut. Le
blanc argenté de sa peau se confondait avec les bas nuages qui effleuraient
l’horizon. Elle était poinçonnée de mille frissons sous la bruine matinale. À
la vue de la mer, il sut instantanément qu’il avait fait le bon choix. Il se
sentait exactement où il était censé être. Une sensation fugace d’harmonie,
d’ordre, le traversa. L’inexorable attrait qu’elle exerçait sur lui ne s’était pas
démenti ; et, dès qu’il posa le pied sur le bateau, le clapotis berçant lui
apporta une sérénité qu’il n’avait jamais ressentie ailleurs que sur l’eau.
On largua les amarres, et l’aventure se para soudain d’une réalité
effrayante. La traversée fut éprouvante, la promiscuité étouffante,
l’ambiance au sein de l’équipage qui acceptait leur présence à bord à grand-
peine extrêmement codifiée. Ils dormaient dans d’exiguës chambres situées
sur les ponts inférieurs de la proue, avec les graisseurs, les soutiers et les
mécaniciens. Ils avaient eu de la chance : ils prenaient la place de deux
ouvriers qui s’étaient perdus dans la boisson et le jeu dans les bouges de
Naples, et qui avaient abandonné leur poste. À côté de la salle des turbines,
dont le bourdonnement incessant accompagnait leur sommeil, ils étaient
assurés de ne pas croiser le commandement. Coiffeurs, stewards et
cuisiniers logeaient un peu plus haut, plus proches de la clientèle, dans des
cabines à la salubrité douteuse, tandis que les officiers, les matelots et le
second capitaine étaient les mieux lotis, à l’avant du bateau. Au fil des
semaines, la nourriture se gâta, et les maladies commencèrent à proliférer.
Agostino hurlait dans son sommeil :
Mon front sous des mains jaunes,
mon front, te souvient-il des nocturnes sueurs ?
du minuit vain de fièvre et d’un goût de citerne ?
Il effrayait les petits mousses, âgés d’à peine une dizaine d’années, avec
ses yeux révulsés et ses déclamations en français, langue que nul ne
comprenait à bord. Marco, qui en avait vu d’autres, endura avec calme les
trois semaines que dura la traversée, taisant son impatience, échappant à
l’ennui qui rôdait en écoutant ce que la houle qui fouettait le paquebot lui contait, faute d’avoir accès à l’extérieur. Il ne participa pas aux jeux
organisés par leurs compagnons dans une tentative désespérée de se
distraire et de ne pas sombrer dans la religiosité la plus fanatique. Il prit
soin d’Agostino comme d’un frère, baignant son visage brûlant d’un linge
humide quand la fièvre le saisissait et veillant à son sommeil. Patient, il
attendait son heure avec sérénité.
Et puis, un beau matin, le ressac des vagues se fit moins brutal. On put se
redresser, se mettre debout, sans trébucher ni devoir se cramponner à ses
compagnons ou aux aspérités du plafond. Agostino, qui avait beaucoup
souffert du mal de mer en plus de ses délires, dormait profondément. Et tout
doucement, l’atmosphère à bord changea. Les ouvriers commencèrent à
s’agiter d’un bout à l’autre du paquebot. Bientôt, ce fut comme une ruche
vrombissant au fin fond des entrailles du bâtiment flottant, prête à exploser,
tandis que sur le pont, les passagers s’agglutinaient pour essayer d’être les
premiers à distinguer on ne sait quoi au loin. Les deux clandestins furent
secoués et sortis du lit : il était temps d’accoster, de jeter l’ancre, et l’on
avait bien besoin de bras supplémentaires. Survolté, Marco fut affecté à la
salle des turbines où il manœuvra avec entrain de lourds gouvernails aux
côtés d’ouvriers en sueur, mais jubilants à l’idée d’enfin entrevoir leur
destination. Un frémissement d’excitation crépitait dans l’air : le paquebot
arrivait au port de São Paulo.