Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 20 sur 23

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Eldorado

L’Amazonie

 

Ernesto fixait sans la voir la fantastique étendue qui s’étalait sous lui,

avec un mélange de curiosité et d’appréhension. À travers le hublot,

l’Amazonie se teintait d’un vert bleuté aux contours flous, comme si,

pudique, elle se dérobait aux regards invasifs. Une longue queue argentée

serpentait à travers, rompant l’immensité émeraude d’un éclat scintillant.

L’attention du jeune homme fut détournée par l’énonciation des consignes

de sécurité résonnant dans la cabine. L’atterrissage à Manaus était

imminent, et l’avion entamait sa plongée dans l’air épais qui formait

comme un dôme protecteur au-dessus de la plus vaste forêt tropicale au

monde. Ernesto emprunta la passerelle aérienne qui reliait l’appareil à

l’aéroport et s’étonna de la modernité incongrue du hall d’arrivée, qui jurait

avec les espaces sauvages qu’ils venaient de survoler : le Brésil poursuivait-

il donc son entreprise de modernisation extrême jusqu’à cette région

indomptée ? Au moment où il posa le pied à l’extérieur, il fut saisi par

l’humidité de l’atmosphère ; des perles de transpiration naquirent

automatiquement sur son front nu, et la chaleur ainsi accentuée le plongea

dans une torpeur passagère, enfermant son crâne dans un étau. On aurait dit

que l’asphalte renvoyait vers le haut ciel blanc les rayons d’un soleil

invisible, en effet de miroir. L’air, immobile, n’était troublé d’aucune brise.

Même les globes oculaires d’Ernesto lui parurent liquéfiés, et il cligna des

paupières pour chasser la sueur diffuse.

Il chercha impatiemment du regard l’employé de sa mère. Il avait été

convenu qu’Ernesto voyageât avec un guide jusqu’à la vallée de Javari,

mais ne l’ayant jamais rencontré, il espérait que lui saurait le retrouver. Les

quelques passagers de son vol finirent par se disperser et emprunter leur

véhicule, tandis qu’au loin il vit rouler un bus. Après une heure d’attente,

son sac à ses pieds et les mains en visière sur son front, il était littéralement

sur le point de suffoquer. Contrarié et abruti par la touffeur ambiante, il

plissa les yeux. Depuis le fond du parking s’avançait une silhouette, dont

les contours ondulants sous la chaleur se précisèrent quand il se dirigea vers

lui. C’était un homme manifestement originaire de la région, et qui était

vêtu d’une chemise et d’un pantalon, ce qu’Ernesto trouva ahurissant, lui-

même portant son tee-shirt le plus léger – dont plus une maille n’était sèche. Il vint se planter à quelques mètres d’Ernesto et brandit un panneau blanc.

Le jeune garçon se déplaça jusqu’à pouvoir lire ce qui y était inscrit : c’était

son nom, mais l’homme tenait sa pancarte à l’envers. À peine soulagé,

Ernesto se présenta, et sans un mot, l’Autochtone le conduisit à son pick-up

rouillé à bord duquel il s’installa.

La peau de son guide était décorée de tatouages, nota Ernesto en le

détaillant du coin de l’œil : des arabesques dépassaient de son col de

chemise et des lignes ondulées ornaient ses doigts noueux. L’encre se

fondait au hâle de l’Autochtone, et de longs cheveux brillants recouvraient

son cou. Il conduisait avec dextérité ; Ernesto s’agrippa à son siège tout en

essuyant machinalement ses paumes sur son short. Ils contournèrent l’opéra

tout juste rénové, un grandiose édifice de style Belle Époque chapeauté

d’un dôme vert et jaune aux allures byzantines auquel il resta insensible :

les magnats du caoutchouc avaient fait surgir de terre cet anachronique

symbole de leur opulence, qui offrait aux artistes s’y produisant de

mirobolants cachets. La chaussée fraîchement goudronnée les mena vers

une jetée où tanguaient quelques pirogues et un bateau plus grand, avec

deux étages et une coque en bois. L’Autochtone gara son pick-up et fit signe

à Ernesto de descendre. Le garçon ne fut pas surpris : sa mère lui avait

brièvement parlé de ce pays qu’elle-même ne connaissait que très peu, et

que les différents projets de routes transamazoniennes n’avaient jamais

réussi à coloniser, malgré les milliards de dollars injectés. En Amazonie, la

route était le fleuve.

Ils se dirigèrent vers un homme replet dont les sourcils étaient tellement

enfoncés que l’on ne distinguait pas ses yeux. Le jeune garçon pensa qu’il

devait s’agir là d’un mécanisme corporel visant à filtrer les rayons

implacables du soleil brûlant. L’Autochtone et celui qui semblait être le

capitaine du plus grand bateau discutèrent brièvement dans une langue

inconnue en le désignant du menton, puis l’Autochtone remit à Ernesto un

paquet de tissu grossier mais soigneusement plié avant d’embarquer sans

l’attendre et sans s’embarrasser de davantage d’explications. Énervé de ne

rien comprendre au déroulement de son trajet, Ernesto pressa le pas pour le

rattraper, mais une fois à bord, il dut se rendre à l’évidence : son guide

l’avait planté là. Il réalisa ensuite que la partie protégée du bateau était

remplie de toiles tendues qui s’entrecroisaient, laissant peu de place aux

voyageurs qui par conséquent flânaient sur le pont. Alors qu’il s’inquiétait de devoir dormir par terre, il prit soudain conscience du tissu que

l’Autochtone lui avait remis et le déplia : c’était un hamac d’un bleu usé,

mais qui lui sembla propre et solide. À peine soulagé, comme si cette

heureuse coïncidence cachait quelque chose de louche, Ernesto l’attacha

puis rejoignit les autres passagers à l’extérieur pour se dégourdir les jambes,

ses affaires pressées contre lui par peur qu’on ne les lui volât. Par réflexe, il

chercha spontanément la silhouette de Gina sans même s’en rendre compte.

Le bateau quitta la rive, glissant sur le fleuve qui se parait de reflets

mordorés pendant que le soleil descendait sur la canopée. Les berges

mangées de mangrove dévoilaient par moments de fins rubans de sable. De

légers nuages caressaient les cieux d’un rose pâle, et bientôt, les bruits de

circulation furent remplacés par un concert de pépiements. Une forme

grisée troubla l’espace d’un instant la surface de l’eau. Un voyageur à côté

d’Ernesto la pointa du doigt en s’exclamant en portugais :

– Un dauphin !

Dormir dans un hamac s’avéra étonnamment agréable. Le garçon en

oublia momentanément ses doutes, bercé par le roulis fluvial et enveloppé

dans l’épais tissu, pour sombrer dans un sommeil entrecoupé de cris

stridents qui ne semblaient perturber que lui. La température avait chuté,

mais la concentration humaine à l’intérieur garantissait un certain confort

thermique. Le bateau longeait une jungle impénétrable : Ernesto était

rassuré d’être à bonne distance des berges et des créatures mythologiques

qui les peuplaient, imaginant des singes aux dents pointues, des caïmans et

des fourmis géantes. Il lui faudrait cependant bien descendre de ce bateau,

pensait-il avec appréhension.

En effet, deux jours plus tard, alors que la chaleur s’était douillettement

réinstallée comme une invitée gênante et qu’un épais brouillard poisseux

recouvrait la forêt, on vint secouer Ernesto avec ardeur – ou bien était-ce le

jeune homme qui, ralenti par la canicule, était saisi d’une langueur telle que

chaque geste vif lui semblait brusque ? Ce fut son guide autochtone qui,

subitement réapparu, lui intima de rassembler ses affaires tandis que le

bateau se rapprochait d’une rive dégagée où était attachée une pirogue. Le

bois grinça dangereusement quand il s’assit dans ce nouveau véhicule, et

Ernesto écarquilla les yeux, se demandant une énième fois si tout cela était

bien prudent : Gina avait-elle planifié ce ballet ? L’Autochtone qui pagayait

devant lui et qui lui avait à peine accordé un regard était-il employé par sa mère, ou bien s’agissait-il d’un enlèvement pur et simple ? Après tout, le

nom d’Acampora commençait à gagner en popularité, Exame14 avait même

récemment consacré une page entière à Gina. Exigerait-on une rançon pour

sa libération, tout en menaçant Gina de le torturer si elle ne payait pas une

somme démesurée ? Alors que son guide émettait un sifflement régulier –

visant à éloigner les reptiles ? –, il imagina mille scénarios, tous plus

dramatiques les uns que les autres.

Ils remontèrent un bras du fleuve dont la couleur évoquait le café au lait,

et durent se baisser à plusieurs reprises pour ne pas se cogner contre les

troncs et les lianes qui s’emmêlaient au-dessus de leur tête. Le silence

pesant parut assourdissant au jeune homme habitué au bruit permanent des

nuits paulistes. L’Autochtone évitait avec une grande adresse les fougères

immenses qui effleuraient la surface de l’onde jaune et les racines

mousseuses qui s’y enfonçaient profondément. Il manœuvra sa pirogue

pendant plusieurs heures à travers une végétation dont il semblait à Ernesto

qu’elle refermait ses mâchoires sur eux. Il imagina les arbres se livrer un

combat féroce pour le moindre interstice de lumière, pour le plus petit accès

à la boue limoneuse, se contentant parfois de la seule humidité de

l’atmosphère. D’imposantes orchidées aux couleurs séductrices dardaient

leurs pétales vers lui. L’air avait un goût terreux de sous-bois, et des

senteurs fleuries surgissaient par moments, presque sucrées, entêtantes,

comme venant de fruits trop mûrs.

Ernesto voulut toucher l’eau sirupeuse d’un frôlement prudent, mais le

batelier aboya un ordre dans un dialecte inconnu : le jeune garçon se

recroquevilla, effaré par les innombrables dangers dont recelait cet

environnement étrange. L’Autochtone regarda vers le ciel en marmonnant ;

Ernesto se demanda comment il pouvait bien s’orienter dans ce dédale

aquatique, aux mille nuances de vert, alors qu’aucun rayon de soleil ne

parvenait à percer l’envahissante canopée. Il s’affola quelques instants, et

essaya pour la dixième fois d’interroger son guide sur la durée du voyage et

les menaces manifestement omniprésentes qui les encerclaient, mais ne

réussit qu’à faire tanguer leur frêle embarcation. L’Autochtone ne

comprenait manifestement pas un mot, et finit par l’invectiver de son

dialecte sifflant. Ernesto reprit ses esprits : il était inutile de paniquer, pour

l’instant la seule stratégie possible était de s’en remettre à son guide. Il

n’allait tout de même pas fuir à la nage dans cette eau trouble probablement infestée de piranhas ! Il inspira une longue bouffée d’air croupi. Cette

simple pensée fut comme un déblocage pour lui : dans une situation dont il

ne pouvait s’extirper, le plus sage restait d’attendre. S’inquiéter aurait pour

seule conséquence de nourrir sa peur sans pour autant changer quoi que ce

soit. L’esprit curieusement allégé, il se laissa glisser sur le dossier de son

siège.

Le ciel s’assombrissait, et Ernesto, déboussolé et harassé, avait renoncé à

élaborer les plus tragiques hypothèses, quand la pirogue acheva doucement

sa course devant un ponton de bois recouvert de mousse. Ils étaient

manifestement arrivés à l’endroit où ils passeraient la nuit – l’une des

multiples étapes d’un voyage de plusieurs jours, l’avait prévenu Gina. Sur

celui-ci, un homme blanc, très grand et uniquement vêtu d’un pagne et d’un

collier fait de perles et d’os, les attendait. Ses yeux, enfoncés dans son crâne

maigre, détaillaient avec curiosité le nouveau venu, tandis que ses longues

mains caressaient ses mâchoires surmontées de pommettes protubérantes.

Ses cheveux gris étaient coiffés en une fine tresse décorée de plumes qui

pendait dans son dos. Il était ardu de lui donner un âge : si les rides

sillonnaient sa peau aussi craquelée que du papier froissé, elles apportaient

une douce harmonie à ses traits déséquilibrés et marqués. Sa carrure sèche

et musclée ne montrait aucun signe de vieillissement, et dégageait un

charme canaille. Son visage taillé à la serpe et creusé par les années s’anima

quand il s’adressa en portugais à un Ernesto éberlué :

– Sois le bienvenu dans notre communauté, jeune Acampora.

Ils partagèrent un repas composé de manioc et d’une viande grillée très

savoureuse dont le goût évoquait des côtes de porc, qu’Ernesto dévora avec

un rare appétit. À la lueur dansante du feu, l’homme blanc lui expliqua qu’il

s’agissait d’un pécari et désigna le villageois qui l’avait tué : il se tenait à

l’écart et picorait le contenu d’un bol en terre cuite, car il se devait d’offrir

le fruit de sa chasse au reste de la tribu. Il lui faudrait attendre qu’un autre

chasseur lui fît don, à son tour, d’une part de son gibier. Ernesto, sans

comprendre ce qui pouvait bien motiver quelqu’un à travailler sans recevoir

la moindre compensation, demanda si le chef du village n’avait pas

également un droit de regard sur les ressources communes. À son grand

étonnement, l’homme blanc lui répondit qu’il n’y avait pas de chef et que si

traditionnellement, les femmes s’occupaient de la pêche et de la cueillette alors que les hommes partaient chasser, les décisions se prenaient par

consensus sans qu’aucun membre de la communauté fût délaissé.

Ils s’étaient installés dans l’aire centrale d’une maison collective qui

formait un cercle tout autour d’eux. Sous les toits tressés et inclinés étaient

tendus des couches et des hamacs, sans distinction entre les familles. La

proximité entre les Autochtones dans le dense cocon que la végétation

daignait leur accorder réconforta Ernesto – il lui semblait que dans leur dos,

la clairière s’étrécissait et les plantes regagnaient du terrain, profitant de

l’obscurité. D’abord mal à l’aise à l’idée de partager la soirée avec des

hommes et des femmes dont il ne comprenait pas un traître mot, et qui le

pointaient du doigt comme une bête curieuse, il se drapa dans une attitude

faussement nonchalante et concentra son attention sur son hôte.

Quelle chance il avait eue de tomber sur un lusophone ! Son hôte et lui

étaient les seuls Blancs de l’assemblée : les villageois à la peau cuivrée se

distinguaient aussi par leurs traits épatés, leurs yeux en amande avec la

paupière inférieure gonflée et leurs cheveux coiffés en une intrigante coupe

au bol. L’homme blanc lui raconta comment son peuple d’adoption était

intimement et intrinsèquement lié à la forêt ; les ancêtres de leurs ancêtres

habitaient ces terres, et ce depuis d’innombrables générations.

L’énonciation de ce simple fait expliquait la plupart des rites qui rythmaient

leur quotidien. Nulle frontière érigée, nul projet d’exploitation minière

n’avait de sens pour les Autochtones ; nulle politique gouvernementale,

nulle somme d’argent, nul bulldozer ne saurait les déloger. Plusieurs

villages avaient récemment été décimés par des maladies inconnues,

apportées par les bâtisseurs de routes et les chercheurs d’or. Ceux-ci

polluaient les rivières, pillaient le bois et les racines, écorchaient les arbres

pour les saigner de leur sève et perçaient le sol de tunnels aussi

efficacement qu’un poignard dans le ventre. Mais la forêt, vaste,

indomptable, intraitable, n’acceptait de laisser la vie qu’à de rares initiés.

– Tout de même, hasarda Ernesto… Vous vivez sans électricité, sans

magasins, sans réfrigérateurs…

L’homme blanc rit.

– Ah, cela doit te paraître bien inconfortable, n’est-ce pas ? Mais les

Autochtones n’ont pas l’usage de tout ceci. Nous chassons, nous pêchons,

nous utilisons la nature autour de nous pour subvenir à nos besoins. Le reste

ne serait que superflu. Regarde, fit-il en désignant deux jeunes filles qui se moquaient ouvertement d’Ernesto depuis plusieurs minutes, elles sont

intriguées par ton short en jean. Ici, nous cousons nos propres vêtements,

quand nous n’allons pas simplement nus. L’important est de ne prendre que

ce dont nous avons besoin, sans que l’équilibre biologique s’en trouve

affecté. C’est le maître mot : équilibre. C’est ainsi que nous est garantie la

protection de la forêt.

Il s’interrompit pour porter lentement à ses lèvres son verre en terre cuite.

– Par exemple, tu auras sûrement remarqué qu’il n’y a pas de moustiques

ici. C’est parce que le fleuve est acide. Cela n’affecte pas les poissons qui y

nagent et que nous mangeons ; mais les moustiques, qui transportent des

maladies, restent à l’écart de ces lieux. La nature est bien faite ! conclut-il

en riant de nouveau.

C’était déjà ça, persifla le garçon ; au moins, sa peau fragile n’aurait pas

à souffrir de piqûres. Il lui demanda comment il connaissait son nom. Il

l’avait interpellé en prononçant le mot « Acampora », il en était persuadé.

Et d’abord, quel était son nom, à lui ?

– Pour mon peuple, je suis Ago, car cela leur est plus facile à prononcer

que mon prénom d’origine. Autrefois, on m’appelait Agostino.

Le vieil homme se tut, sans fournir davantage d’explications. Alors que

l’ombre de Gina semblait planer sur l’adolescent citadin un peu empoté à

ses côtés, il ne décelait pas chez lui les traits de la dynamique jeune femme

qu’il n’avait qu’aperçue, mais dont le regard lui avait immédiatement fait

penser aux Amazones, ces farouches guerrières mythologiques. Agostino

s’était à de multiples reprises demandé si celles-ci avaient un quelconque

rapport avec l’Amazonie, son pays d’adoption, qui exigeait de ses tribus

une bravoure et une indépendance sans faille. Il n’était pas outre mesure

surpris de la présence d’un Acampora sur ses terres, car il avait rêvé de

Gina la veille et avait attendu tout le jour un signe de sa part. Elle lui avait

envoyé son fils, et Agostino était curieux de mieux le connaître. Que

souhaitait leur communiquer l’univers en orchestrant cette rencontre ? Ce

garçon presque adulte lui semblait par contre pétrifié par la stupéfaction et

prêt à sursauter au moindre bruit. Son inquiétude se traduisait par un flot

continu de questions :

– Et… Si je peux vous demander… Comment occupez-vous le temps,

sans journaux, sans télévision, sans cinéma ?

– Cela me rappelle de longues conversations avec un vieil ami, à

São Paulo, qui disait qu’un homme devait consacrer sa vie à s’enrichir de

connaissances. Mais, vois-tu, j’ai une autre opinion : je pense que c’est

l’expérience qui prime. Lire les aventures que d’autres ont menées ne fait

qu’ajouter un intermédiaire entre nous et le véritable savoir.

– De toute façon… Vous n’avez pas de livres, ici. Vous n’avez même pas

de vêtements ! laissa échapper Ernesto d’un ton qu’il aurait souhaité moins

méprisant, et néanmoins vexé des moqueries des jeunes Autochtones à

propos de sa tenue.

Ago le détailla comme s’il s’agissait d’une bête curieuse.

– Tu devrais plutôt te demander en quoi cela te gêne. Notre nudité n’a

rien d’indécent. Ce n’est pas une tare : Dieu nous a créés ainsi, mais les

méandres de l’histoire et des religions ont enfermé les hommes dans un

carcan de honte. Il y a autant de corps que d’êtres humains, et nul modèle,

nul étalon, qu’il conviendrait d’atteindre. Et en même temps, nos corps sont

tous si semblables : chacun abrite en son sein une beauté qui lui est propre.

Ernesto pensa à ses camarades de classe, à leur passion pour la mode et à

l’énergie destructrice que chacun consacrait à la standardisation de son

image. Tout cela était bien éloigné de leurs préoccupations !

– Cacher la nudité, conclut Ago, c’est cacher l’humanité.

Ernesto tendit son hamac à côté du feu pour se protéger de l’humidité

nocturne et contempla les étoiles au-dessus de sa tête. Il n’en avait jamais

vu autant : la lumière laiteuse que renvoyait la Voie lactée aurait suffi à

s’orienter en pleine nuit. Quelques lucioles luisirent en virevoltant près de

lui. Malgré la fatigue du voyage, tous ses sens étaient en éveil : alors que les

humains glissaient lentement vers un sommeil commun dans les vapeurs

odorantes du brasier, la flore amazonienne bruissait, comme piaffant

d’impatience et d’activité ; insectes et oiseaux nocturnes vaquaient à leurs

occupations. Ernesto sursauta au bruit d’un grincement de porte. Le

craquement se mua en rugissement menaçant qui lui glaça les os. Les yeux

écarquillés, il se pencha vers le hamac de son voisin :

– Ago... ? Il y a un fauve qui s’approche du village ! bégaya-t-il apeuré.

– C’est un singe hurleur. Pas d’inquiétude, ils ne s’attaquent pas aux

humains. Dors en paix.

Bien sûr, releva intérieurement Ernesto avec sarcasme, quoi de plus facile

que de s’assoupir quand on est cerné par une multitude de dangers, après tout ? Sa mère n’aurait jamais accepté d’être hébergée dans ces conditions.

Mais la lassitude de son voyage prit finalement le dessus et il sombra dans

un sommeil émaillé d’innombrables rêves.

Le lendemain, Ago l’emmena visiter le potager qu’il entretenait avec

l’aide d’une femme coiffée d’une couronne de plumes, « son atelier »,

comme il l’appela. Les plantes semblaient avoir une place prédominante

dans la vie de la tribu. La nature sauvage, qui intimidait tant Ernesto,

mettait sa puissance au service de qui savait percer ses secrets. Ago cueillit

un rameau aux feuilles ovales resserrées et expliqua à Ernesto que, broyées

et jetées dans le fleuve, ces feuilles, associées à huit autres espèces

différentes, diffusaient un poison qui étourdissait les poissons : ceux-ci

remontaient à la surface, et il était ainsi aisé de les ramasser à l’aide de

grands paniers tressés. D’autres possédaient des vertus curatives : telle

racine éveillait, telle plante endormait, une décoction de telle écorce

assainissait, purgeait ou protégeait. Ernesto, s’il voyait difficilement

comment une tisane pouvait guérir une maladie sérieuse comme un cancer,

était fasciné par le savoir d’Ago.

– La souffrance apparaît lorsqu’un décalage se crée entre l’homme et son

esprit, ou avec la nature, à moins que ce ne soit avec son peuple. Là

survient le mal.

– Ago… Je dois te parler du but de mon voyage.

Ernesto n’avait pas pu s’empêcher d’interrompre son guide. Tout cela

était fort intéressant, mais Gina l’avait investi d’une mission, et Ago ne

semblait pas se poser la moindre question sur ce qui l’avait conduit

jusqu’ici. Celui-ci prit un air rêveur teinté d’une once d’ironie.

– Voilà, je… Je suis chargé de me procurer de l’artisanat traditionnel

autochtone afin de le commercialiser à l’étranger, poursuivit-il d’un ton

sérieux.

– Oui, dit Ago, pas le moins du monde étonné.

– Je n’ai pas l’impression que l’artisanat est une spécialité de ta tribu,

exposa Ernesto avec une touche de condescendance, sans remarquer le

sourcil moqueur que son compagnon avait levé. Mais peut-être que des

objets comme la coiffe de plumes de cette dame… Ou bien cette vaisselle

de terre cuite que vous utilisez…

– Dis-moi, Ernesto, coupa Ago d’une voix douce, je t’ai raconté que

notre peuple est à la constante merci des orpailleurs et des industriels de toutes sortes ; crois-tu vraiment que nous souhaitions attirer davantage

d’attention sur nous ?

– Mais… cela vous permettrait d’avoir les moyens de vous défendre,

justement !

Ernesto, perplexe, n’osait pas délibérément dévisager son interlocuteur.

Ago oscillait du menton avec délicatesse.

– Je sais que ton cœur est au bon endroit. Tu veux bien agir. C’est

pourquoi, d’ici quelques jours, je t’indiquerai comment rejoindre un village

Matsés, en direction de la vallée de Javari. Tu ne repartiras pas les mains

vides : le peuple Matsés fabrique des lances et des bijoux de fibres de

palmier qu’on lui achète déjà au Pérou, ce qui incite les jeunes à ne pas fuir

vers la ville, car cela les condamnerait à une errance et une marginalisation

effroyables. Mais mon peuple, en effet, n’a rien à commercialiser ; nous

n’avons pas l’ambition de changer de vie, simplement de conserver nos

coutumes, et nous ne saurions que faire d’argent ou de publicité.

La moue renfrognée du garçon illustra son ennui et sa frustration : il allait

devoir continuer son voyage, affrontant on ne savait quel danger, avec le

risque de faillir à sa mission !

– Tu n’arrêtes pas de dire « nous »… Mais tu n’es qu’une pièce rapportée

ici, marmonna le jeune garçon, sous le coup de la déception.

– C’est vrai.

Ernesto regretta presque aussitôt son commentaire mesquin. Ago le

transperça du regard, avant de s’asseoir au pied d’un arbre et de faire signe

à Ernesto de l’imiter.

– Je suis arrivé il y a près de vingt ans dans ce village. Je n’étais qu’un

voyageur avide de sensations fortes, qui ne faisait pas grand cas de son

existence. « L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour

nous l’accoutumance… » Connais-tu Saint-John Perse ?

Ernesto dut bien admettre que non, mais cela ne troubla pas le discours

du vieil homme, dont la longue silhouette s’était repliée en position

accroupie.

– Je suis parti de São Paulo à l’arrière d’un camion. Je voulais être baigné

dans la nature tropicale. J’ai traversé des champs, des plantations à perte de

vue, des collines aplaties et des plaines asservies qui m’ont glacé les sangs :

je voulais l’exubérance, le foisonnement, l’exacerbation d’une végétation

sans entraves. Je voulais me confronter à la puissance effrayante des éléments. Et puis je suis arrivé aux confins de l’Amazonie. J’ai vu des

troncs si larges qu’il aurait fallu un village entier pour en faire le tour, des

nénuphars si grands que les animaux de la forêt les utilisaient comme

embarcation, des fleurs qui m’aveuglèrent de leurs couleurs flamboyantes et

des singes aussi gigantesques que des ours. J’ai erré longtemps dans la

jungle avant qu’un homme de la tribu ne me recueille, alors que la

malnutrition me guettait. Les Autochtones m’ont accepté immédiatement, et

soigné comme si j’étais l’un des leurs. Et puis, certains ont repéré le sillon

très marqué entre mon nez et ma bouche.

Ago caressa d’un ongle le creux en question.

– Ils ont dit que les dieux m’avaient intimé de ne pas révéler leurs

secrets, et que l’empreinte de leur doigt s’était imprimée sur mon visage. Ils

ont dit que j’étais voué à parler avec les esprits. Moi qui n’avais jamais

communiqué avec un autre que moi-même ! Mais peut-être est-ce cette

individualité qui m’a aidé à puiser en moi et à réaliser mon destin au sein de

cette tribu.

– Ago…

Ernesto posa finalement la question qui lui brûlait les lèvres.

– Quel est ton rôle exactement dans cette communauté ?

Il sourit.

– Je suis chaman, répondit-il.