Eldorado
Soudain le chaos
Tout cela s’était déroulé dans la plus grande confusion : en va-t-il
autrement des guerres absurdes qui déchirent les nations ? Alors que
Mussolini, se voulant César, étouffé par ses ambitions démesurées,
imaginait déjà l’Afrique et le Moyen-Orient envahis par d’innombrables
cohortes et légions d’hommes nouveaux chassant l’usurpateur anglais,
c’était une chair à canon fébrile qui avait rejoint le front, équipée de fusils
archaïques et menée par des généraux réticents.
Vittorio avait été appelé lors de la deuxième vague de mobilisation, au
printemps, tout comme la plupart de leurs camarades ; ses yeux joueurs
s’étaient agrandis, puis vidés de toute l’assurance taquine qui faisait leur
renommée. À l’aube de son départ, sa mère avait poussé un hurlement qui
avait déchiré le cœur de tous ceux qui avaient pu l’entendre. Ses traits
s’étaient figés en une grimace hideuse et elle s’était affaissée, brisée, dans
les bras de son mari, dont les joues rugueuses étaient humides de larmes. Ils
étaient restés ainsi tout le jour et une partie de la nuit, effondrés, sans
parvenir à puiser en l’autre un peu de force pour tenir, jusqu’à ce qu’une
voisine charitable vînt les relever pour les reconduire chez eux. On ne les
avait plus vus : devant la maison des Tosi aux volets désormais
hermétiquement clos, les plants de tomates s’étaient asséchés et les choux
avaient jauni.
Marco, qui était plus jeune d’un an, n’avait pas tardé à suivre les pas de
son ami. Son indolence enjouée s’était muée en préoccupation subite pour
sa mère qui l’avait regardé partir de son œil vide. Il s’était demandé avec
angoisse comment, sans lui, elle parviendrait à gérer la ferme où ils
trimaient depuis des années sans réussir à extraire du sol aride autre chose
que des feuilles de tabac aussi minces que du papier. Placide, elle n’avait
pas semblé concernée par toute cette agitation : il n’y avait pas eu d’adieux
déchirants, et Marco s’était éclipsé sans bruit après l’avoir embrassée,
incapable de se projeter dans son propre avenir tant il était inquiet pour la
vieille femme.
Alfredo, ayant quitté prématurément le lycée où il était sur le point de
passer son examen, s’était retrouvé seul au village. La réputation de la
famille Damato, ouvertement antifasciste, n’avait pas œuvré en sa faveur. Pendant quelques semaines la rumeur avait couru : les Damato avaient des
relations, ils connaissaient du monde, ou du moins on l’imaginait, après tout
ils étaient si instruits, ils venaient de la grande ville, et puis le fils étudiait à
Salerne maintenant, peut-être avait-il bénéficié d’un passe-droit par ses
fréquentations – l’établissement miteux dans lequel il avait été envoyé était
décrit comme un haut lieu de diplomatie où se nouaient des intrigues
nationales. Et les racontars allaient bon train : n’était-il pas injuste que leurs
enfants aillent se faire tuer pour la patrie, sauf ce binoclard rondouillard qui
se pensait au-dessus de tous ? La situation n’avait guère duré : l’un de ces
jours de septembre où l’air crépitait encore de chaleur, alors que père et fils
se réfugiaient à l’ombre d’un auvent, on avait vu les carabiniers entrer dans
Casalnuovo et se précipiter sur le jeune homme au visage enfantin et
parfaitement coiffé. D’un coup de matraque assené sur la nuque, ils avaient
fait choir ses lunettes sur le sol, comme un écho des brutalités d’écoliers.
Celui qui semblait être le chef, et que l’on reconnaissait à ses yeux
exorbités et sa mâchoire crispée, avait aboyé l’ordre de lui passer les
menottes et de l’embarquer, sous le regard de son père tétanisé.
On avait appris l’explication bien plus tard. Alfredo avait bien sûr été
appelé sous les drapeaux fascistes en même temps que Marco, Alfonso et
les autres, mais la convocation n’était jamais parvenue jusqu’à lui. Où donc
avait-elle disparu ? Comment était-il possible que seule cette missive ne fût
pas arrivée à destination ? L’avait-on adressée au lycée de Salerne, qui
l’avait égarée au milieu de toute sa paperasse ? La réponse s’était révélée
bien plus alambiquée. Il s’était avéré que M. Damato, féru de généalogie,
s’était penché sur les racines familiales et, en remontant au fil des
générations, avait découvert ceci : ses aïeux avaient fait partie de la haute
société italienne au siècle dernier, tutoyant le roi et frayant avec les grands
de la cour. De plus amples recherches avaient mené les Damato à la
conclusion suivante : ils étaient bel et bien issus d’une lignée aristocratique,
telle que décrite dans les romans de Pouchkine, avec les bals de Saint-
Pétersbourg où virevoltaient beautés slaves et élégants gentilshommes sous
des lustres aux mille reflets, les salons rassemblant érudits et poètes,
l’émulation intellectuelle intense d’une philosophie éclairée et brillante,
ouverte sur le monde et les hommes. Voilà pourquoi ils s’étaient toujours
sentis si déconnectés du quotidien fruste et banal de Casalnuovo ! Émus et
tout pénétrés de leur importance nouvelle, les parents d’Alfredo avaient voulu affiner, polir, corriger ce qu’ils pensaient être une bévue, et même une
injustice, de la déliquescente administration du pays : leur nom. La vérité
devait être rétablie, afin que leur rang fût affiché clairement aux yeux de
tous ; ils avaient entamé les démarches pour ajouter une particule à ce
Damato si grossier, si… plébéien. Désormais, ils se nommaient les
d’Amato. S’était ensuivi un cafouillage qui avait duré plusieurs mois, le
temps que la nouvelle de ce changement parvînt à toutes les oreilles
concernées. Le pauvre facteur, qui couvrait une bonne partie de la région et
par conséquent ne passait qu’une fois par semaine à Casalnuovo, avait donc
égaré plus d’une lettre à l’attention de ces gens qui modifiaient leur nom de
la même manière qu’on déménageait – chose qui le plongeait également
dans la plus grande confusion. Mais si le courrier perdu n’avait eu
jusqu’alors qu’une importance anecdotique, une lettre, en n’arrivant pas à
destination, avait bouleversé la vie des d’Amato : c’était la lettre
d’engagement d’Alfredo. Puisque ce dernier ne s’était pas présenté, pensant
ne pas y avoir été invité, il avait été considéré comme déserteur et interné
en tant que tel, sans que quiconque dans le village s’interposât entre les
forces de l’ordre et le garçon éploré.
Marco apprendrait tout cela des années plus tard avec ébahissement. Il
avait rejoint à pied l’une des multiples divisions dont le nombre croissait de
manière exponentielle – en corrélation avec l’ego du Duce, disaient
quelques rares détracteurs –, la mobilisation hâtive n’ayant pas permis la
mise en place de moyens de transport appropriés aux troupes. Harassé,
assommé, il avait été distraitement formé par des militaires à peine plus
âgés que lui, puis propulsé à la frontière libyenne, avec pour seule certitude
celle de n’être pas suffisamment préparé. Tout n’était que chaos : la moiteur
collait leurs uniformes élimés à leurs torses amaigris, la fumée dégagée par
les armes vétustes datant de la dernière guerre floutait les lignes et des
vertiges étourdissaient leurs esprits en sous-nutrition. La soupe délayée
qu’on leur servait le soir ne faisait qu’empirer les gargouillements de leurs
intestins moribonds. Et ce n’étaient que pétarades, poussière et
piétinements. Chaque jour, chaque nuit se ressemblait et finissait par se
fondre en un vaste désordre invraisemblable, dans lequel des êtres humains
sensibles se métamorphosaient en coquilles vides aux gestes machinaux. Il
ne convenait pas de s’attacher à des camarades qui se renouvelaient dans un
roulement constant : entouré d’Africains et d’Arabes en plus des Italiens, Marco ne distinguait plus les traits de ces visages anonymes sur lesquels
s’accumulait une crasse noire. Parfois, les soldats étaient saisis par
l’absurdité totale dans laquelle ils baignaient, lorsque, en face d’eux, ils
apercevaient un regard égaré, une course effrénée, une grimace terrifiée ; et
ils se reconnaissaient en eux, en ces pauvres bougres contre lesquels ils
tiraient, catapultés d’un côté de la frontière de la même façon qu’eux
avaient été placés de l’autre côté, par un hasard facétieux.
Il avait participé au siège de Tobrouk. Il n’avait aucune idée de la durée
de l’opération ni de l’endroit exact où il se trouvait quand les Anglais
l’avaient fait prisonnier – presque à son soulagement, puisque cela signifiait
qu’il échapperait dorénavant aux combats. Rampant dans la touffeur de l’air
vicié, il appuyait mécaniquement sur la détente dans la brume qui lui faisait
face, supposant qu’il visait les troupes ennemies sans vraiment en avoir la
certitude, puis tout était devenu noir comme l’enfer – comme si son esprit
avait disjoncté. Il avait entendu quelque temps après que la Libye avait été
pacifiée avec succès. Il avait alors perdu près de dix kilos, et était dans un
état d’extrême fatigue ; il avait tout de même eu un sursaut moqueur et
désabusé en apprenant la nouvelle.
En 1942, l’expansion italienne avait banni toutes les frontières : un
régime autoritaire avait été instauré en Espagne, en Yougoslavie, en Grèce
et dans les Balkans, et le rayonnement de l’Axe avait touché de sa grâce une
grande partie de l’Afrique du Nord, naguère aux mains de la Grande-
Bretagne. Mais Mussolini avait subi de lourdes pertes humaines lors de la
campagne égyptienne : Marco était venu grossir les rangs des quelques
dizaines de milliers de prisonniers de guerre, sans compter la masse de
cadavres qu’il avait enjambée en essayant de ne pas y réfléchir. Les
Britanniques avaient l’intention avouée de profiter de cette main-d’œuvre
bienvenue qui, bien que proche du trépas, leur serait utile pour appuyer
leurs tentatives d’asservissement des peuples colonisés à travers le monde,
et qui avait en plus le bon goût d’être gratuite.
Avait alors commencé une longue errance sur les flots, à bord de rafiots
où les conditions de vie étaient tout aussi épouvantables que sur terre, bien
que d’un genre encore différent. L’horreur revêtait de nouveaux habits. Les
prisonniers étaient entassés dans la cale, ballottés d’un port à l’autre, sans
qu’ils n’aient jamais su où ils se trouvaient ni même si c’était le jour ou la
nuit. Le sel irritait leurs plaies suppurantes, des fièvres les gagnaient et nombreux étaient ceux dont les réminiscences du champ de bataille avaient
raison de la santé mentale. Les cris déchirants des militaires en plein délire
perçaient l’obscurité humide. Tous étaient souillés de leurs vomissures et de
leurs déjections, dont la putréfaction charriait des odeurs inhumaines. Le
balancement incessant achevait de les rendre fous. Alors que le Duce se
rengorgeait en vantant l’écrasante supériorité romaine sur les peuples
primitifs, des soldats de vingt ans voyaient leur vie se déliter peu à peu.
Leurs corps lâchaient, leurs esprits aussi, et ce n’était qu’une question de
temps avant que leurs âmes se corrompent définitivement.
Marco avait trouvé la force de s’enfouir tout au fond de lui-même, loin
de l’injustice et de l’horreur qui éprouvaient tous les soldats. Quand la
douleur, le désespoir et la vacuité le terrassaient, il se frayait un chemin
jusque sur le pont pour regarder la mer. Leur première rencontre avait eu
lieu à son départ de Naples : c’était comme si on lui avait pressé la cage
thoracique, comme si l’on extrayait d’un citron mûr le jus qui y macérait
aveuglément. Il avait pris une longue inspiration et s’était empli les
poumons d’un air si piquant, si frais, qu’il avait eu l’impression de naître de
nouveau. Il lui avait semblé ne jamais en avoir respiré de si pur. Sur le pont,
il contemplait, sans parvenir à en cerner le dessin, les variations bleutées
graciles et délicates, pailletées d’étincelles. Des milliers de particules de sel
et d’eau se posaient subtilement sur les parois de son nez, comme un
surplus de larmes qui se fondaient en lui afin que pût s’exprimer l’ampleur
de son émoi. Il se sentait irrémédiablement attiré par cette fantastique
masse, dont les mystérieuses profondeurs portaient en elles les promesses
d’ailleurs et avec laquelle il voulait faire corps. Il ne se lassait pas d’admirer
les mouvements d’humeur de l’océan, tantôt d’un gris mat, tantôt revêtant
une robe d’émeraude translucide qui dévoilait ses secrets.
Les brefs instants qu’il parvenait ainsi à dérober l’avaient maintenu en
vie, et lui avaient permis de survoler ce marasme où la folie et la
déliquescence des hommes le menaçaient. Les soirs de tempête, quand le
teint de ses compagnons d’infortune virait au vert, lui imaginait enchanté
l’énergie des assauts des vagues, et comment après avoir ramassé ses
forces, la mer affrontait le bateau pour s’éparpiller ensuite en myriades de
gouttelettes qui se rassembleraient de nouveau, espérant que le prochain
coup porté serait fatal. C’était comme si chacune de ces variations respirait
en chœur, dégageant une paix et une harmonie telles qu’il n’en avait jamais observé ailleurs. Il lui semblait alors qu’elle était de son côté, et son âme
s’évadait bien loin de la misère et de la maladie.
Parfois – qui saurait dire après combien de jours, après combien
d’horribles nuits ? –, on les débarquait dans une colonie. L’odeur changeait,
l’air aussi ; autrement, il y faisait toujours chaud, et si les prisonniers étaient
soulagés d’être enfin à l’air libre et sur le plancher des vaches, le labeur
éreintant qui les attendait ne leur laissait guère le temps d’étudier le
paysage. Il fallait construire des bâtiments, ou bien sarcler des champs, ou
encore creuser les tombes, et puis marcher ou s’entasser dans des wagons
pour aller construire, sarcler et creuser un peu plus loin. Des déserts
d’Arabie à la touffeur du Zoulouland, les cahutes qui accueillaient leurs
carcasses affaiblies étaient précaires, pour la simple raison que c’étaient eux
qui étaient chargés de les édifier et qu’ils avaient, pour la plupart, à peine
assez d’énergie pour laper le contenu de leur assiette. L’effarement s’était
mué en lassitude infinie. Dans l’une des colonies, plusieurs cas de lèpre
avaient été détectés : on avait tenté d’isoler tant bien que mal les malades,
sans que leur fût prodigué le moindre soin. Marco avait assisté à une scène
qui était restée gravée dans son esprit : il devait alors se trouver aux Indes,
car un maharaja pansu à la moustache luisante de graisse avait reçu sous les
yeux des troupes britanniques un montant d’or à hauteur de son poids – qui
était considérable. Le contraste entre le nawab et les cadavres ambulants
qu’étaient devenus ses compagnons et lui était tel que les repères de Marco,
peinant à croire qu’il s’agissait de membres de la même espèce, s’étaient
brouillés. Il fallait néanmoins admettre que certains prisonniers avaient tant
perdu pied qu’ils étaient presque en rupture avec leur humanité.
Plus loin, plus tard : les fièvres le harcelaient. Étaient-ils arrivés à
Ceylan ? La nourriture était meilleure, plus variée : on leur donnait des
fruits au goût exotique et ses codétenus italiens faisaient des pâtes, en
souvenir d’un foyer qu’ils pleuraient en silence le soir venu. Aveuglé par la
fatigue, il lui avait néanmoins semblé entendre des nouvelles de la guerre :
les Alliés auraient bouté les forces nazies hors l’Italie du Sud, apportant leur
protection et leur mansuétude à toute la partie méridionale du pays. La
Sicile avait été envahie, ou libérée, on ne savait plus trop, par un stratagème
ingénieux : on avait dissimulé de fausses lettres dans l’uniforme d’un
officier anglais. Ces lettres évoquaient un débarquement en Sardaigne afin
de tromper les Allemands, qui avaient déplacé ainsi toutes leurs troupes, laissant le champ libre aux astucieux Alliés. Ceux-ci s’en étaient frotté les
mains. Les Quatre journées de Naples avaient vu un peuple napolitain
galvanisé se soulever pour mettre en déroute les armées hitlériennes,
pourtant confortablement installées chez ces accueillants voisins
méditerranéens, avant même que n’arrivent les renforts. Mussolini avait
capitulé devant la révolte, et la Campanie natale de Marco avait donc rejoint
le côté anglais.
Marco avait voulu hurler, paralysé par son impuissance, et prouver à ses
bourreaux au regard flegmatique – le pire étant qu’ils ne paraissaient pas
foncièrement mauvais, simplement abrutis d’ordres – qu’ils étaient tous à
présent dans le même camp. Il convenait de libérer les prisonniers italiens,
leurs camarades, leurs frères. Mais il ne parvenait pas à articuler un mot,
noyé de sueur et grimaçant de douleur, terrassé par la maladie. Des délires,
des flashes lui apparaissaient avec une violence aussi brutale que lunatique.
Lui revenait en mémoire l’air docte d’Alfredo lui racontant un roman qui
l’avait conquis, dans lequel de jeunes aristocrates élaboraient des stratégies
militaires comme ils l’auraient fait d’intrigues de cour, et partaient
fanfarons se faire massacrer dans toute la beauté et la bêtise de
l’inconscience5. D’autres souvenirs avaient ressurgi des tréfonds de son
cerveau, certains apaisants, d’autres embarrassants, dans un tourbillon
incongru. C’était comme si son esprit, n’ayant plus la force d’affronter la
souffrance, se détournait du monde extérieur pour plonger dans son
intériorité et poursuivre ainsi son errance. Cela faisait si longtemps qu’il
n’avait pas vu la mer.
Il s’était rétabli peu avant la traversée qui le ramenait dans la tourbe du
Royaume-Uni. Avec la fièvre et la douleur l’avaient également quitté, du
moins lui semblait-il, son attachement à la vie et sa confiance en
l’humanité. Il regagnait une Europe dévastée, ayant sombré dans la plus
grande confusion. Le Reich aux yeux plus gros que le ventre s’était rendu
maître de tant de kilomètres de frontières qu’il manquait d’hommes pour les
contrôler. Alors qu’à l’est les Russes reprenaient du terrain, la résistance
communiste de Tito grondait dans une Yougoslavie consciencieusement
pillée par les nazis. Les soixante-seize divisions italiennes occupant les
Balkans étaient en déroute. En Grèce, les troupes se retournaient contre
leurs anciens camarades allemands, ce qui aboutissait à de si féroces
massacres qu’un observateur aguerri aurait été bien en peine de distinguer un vaincu d’un vainqueur. Les pays africains passaient d’une main à l’autre
de la même manière qu’on aurait redistribué un jeu de cartes avant une
partie. Les armées italiennes disparates, parsemées en grains de sable dans
tout le continent noir sans jamais avoir le dessus, s’étaient dissoutes comme
de la neige en été, chassées d’Égypte par Montgomery, du Maghreb par
Eisenhower, et tout simplement abandonnées à leur propre sort au Soudan
et en Érythrée.
La destitution de Mussolini commanditée par Victor-Emmanuel III, le
« petit roi », quelques mois plus tôt, avait précipité le pays dans le chaos. À
la guerre entre nations s’était ajoutée une guerre civile sans queue ni tête,
lors de laquelle s’étaient fondées d’éphémères républiques régionales
immédiatement reconquises par les forces nazies quelques semaines après
leur création. Au Nord avait été établie une république fantoche reprise en
main par un Mussolini rapidement libéré par Hitler et terriblement déprimé
par tous ces aléas. Or, il avait fallu se rendre à l’évidence : les derniers
fascistes avaient implanté leurs quartiers sur un territoire déjà occupé par
une farouche milice résistante dont la composition hétéroclite ne manquait
pas de surprendre. Ainsi, militaires, nationalistes, communistes,
catholiques, juifs et autres socialistes, en accord sur rien, mais rassemblés
par leur haine du fascisme, avaient uni leurs forces jusqu’à ce qu’un Duce
en pleins préparatifs de fuite vers la Suisse fût arrêté, exécuté et pendu par
les pieds devant une station-service. Rome avait été déclarée ville ouverte,
la Ligne gothique enfin franchie et le Nord libéré du joug nazi.
C’était un jeune homme déjà usé, exsangue et amaigri qui était revenu à
Casalnuovo. Quelques années avaient suffi pour lui ôter son innocence, son
appétit de vivre et sa candeur. La guerre avait fauché chez lui toute curiosité
de l’après, et il s’observait, extérieur à lui-même, cheminant sans but, sans
rêve, sans imagination. L’évolution de la situation géopolitique et ses
revirements glissaient sur lui comme sur une surface imperméable ; à
l’écoute – à la radio, dans les rues – des nouvelles du front, des alliances
nouées et dénouées, des frontières mouvantes et des victoires diverses, la
sidération l’envahissait, l’empêchant de s’identifier à quelque patrie ou
quelque peuple que ce soit. Son esprit, comme empoissé dans une épaisse
toile d’araignée, ne parvenait pas à analyser ces informations, et sa volonté
flanchait dès qu’il s’agissait de tenter de comprendre comment, d’une
dispute puérile entre Sergio Milo et Alfredo, avaient germé des exterminations dont on n’arrivait pas encore à cerner l’ampleur. De la
même manière qu’il avait survécu à son errance de prisonnier en
concentrant toute son attention sur la mer et en se rendant sourd aux
gémissements de ses codétenus, son cerveau exerçait de nouveau une
dissociation qu’il estimait salutaire, mais qui laissait le jeune vétéran vide,
creusé de l’intérieur et comme anesthésié. Il n’avait pas trente ans.
En le voyant franchir le portail rouillé qui menait à la ferme, la mère de
Marco sortit sur le perron, un sourcil levé, son visage ne s’animant pas
davantage que ce terrible jour, six ans plus tôt, où son fils unique avait
marché vers l’absurde atrocité qui avait déchiré les hommes. Leurs regards
se croisèrent, elle ouvrit les bras, il vint doucement s’y réfugier, comme un
chaton écorché. Il ne voulait qu’une chose : quitter cette cuirasse
encombrante dont il s’était paré pour se blinder, enfin ressentir quelque
chose de beau, de positif, de frais et de poétique ; s’abriter dans le silence et
le calme ; et s’endormir, dormir, dormir aussi longtemps que possible. Peut-
être ne jamais se réveiller. Il s’effondra dans le giron de celle qui l’avait mis
au monde.