Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 19 sur 23

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Eldorado

Un garçon en décalage

 

Ernesto s’adossa contre le mur alors que leur mère venait de quitter leur

petit studio, sans savoir quoi penser de cet échange mouvementé. Dès que

le garçon conversait avec son frère, il remarquait que celui-ci érigeait peu à

peu son attitude au rang de principe. Pour Simon, le stress et le mouvement

permanents dont faisait preuve Gina étaient vains : lui se contentait de son

confort, sans éprouver le moindre besoin d’affronter le monde extérieur. Il

n’était attiré ni par la richesse, ni par le déferlement de distractions offert

par Sampa, ni par une présence affectueuse à ses côtés. Il allait même plus

loin, en opposant à qui l’enjoignait à rencontrer de nouvelles personnes que

la confrontation avec d’autres êtres humains n’aboutirait qu’à la

compromission de sa vraie nature. En devisant avec ses voisins, en trouvant

un travail, en partageant un repas, en contant fleurette à une jeune fille, on

cédait à tout un ensemble de conventions sociales qui petit à petit effritaient

son tempérament. À un Ernesto qui lui parlait, timide, d’une récente petite

amie, il rétorquait :

– Tu sais toi-même que tu vas rapidement te lasser d’elle. Tout le plaisir à

la conquérir, tu l’as déjà consommé. Qu’est-ce qu’il reste ? L’ennui.

Il fallait admettre que Simon, bien qu’engoncé dans de grandes idées

moralisatrices, avait raison. Peu après, la vague excitation qu’Ernesto avait

ressentie à fréquenter la jeune fille en question s’étiolait immanquablement,

et il devenait bien plus exaltant de jeter son dévolu sur une autre moins

accessible – ses tièdes tentatives n’aboutissant pourtant jamais à de grandes

histoires romanesques. Jusque-là, Ernesto se trouvait tantôt attendri, tantôt

agacé par la rhétorique bien rodée de son alter ego, et souvent tiraillé entre

Simon et Gina ; mais depuis peu, son incompréhension grandissait en

constatant l’imperméabilité de son frère jumeau aux railleries des lycéens.

Lui-même, en dehors du cercle privé, préférait mettre le plus de distance

possible entre eux deux, paralysé par une honte qu’il s’avouait à peine.

Ils étaient nés à quelques secondes d’écart, mais leur ressemblance

tendait à s’atténuer au fil des années. Si les cheveux châtains ébouriffés

d’Ernesto se paraient de reflets blondissant sous le soleil, Simon disciplinait

ses mèches souples et presque brunes en les coiffant sur le côté. Tous deux

étaient pourvus de sourcils très clairs : cela accentuait le regard d’Ernesto, tandis que Simon paraissait juste hébété par tout ce qui se déroulait autour

de lui. L’iris des deux garçons était d’un noir profond, et l’on ne percevait

presque pas la partie blanche de leur œil : des yeux liquides, commentait

leur mère d’une voix absente qui ne lui ressemblait guère, comme si cette

caractéristique lui rappelait des souvenirs enfouis. Ils étaient tous deux

dotés d’un nez épaté ; mais la lèvre inférieure de Simon, légèrement

avancée, lui donnait un air belliqueux, alors que ce même détail soulignait

le charme boudeur d’Ernesto. Les frères étaient de taille moyenne, mais de

corpulences différentes : les muscles d’Ernesto laissaient deviner une

silhouette déjà adulte, quand le corps de Simon, à force d’avachissement,

semblait presque informe.

Alors que Simon replongeait dans sa léthargie, Ernesto franchit le seuil

de l’appartement qu’il partageait avec lui et erra un moment, désœuvré,

dans les ruelles entrelacées du quartier, son pas traînant sur les dalles de

béton. Un nuage de poussière enveloppait Bela Vida depuis plusieurs

semaines, sous un soleil éblouissant, mais lointain, forçant les badauds à

cligner constamment des paupières. Ernesto achèverait le lycée d’ici

trois mois, après une scolarité médiocre et sans passion, et ne s’était inscrit

dans aucune université – au grand dam de Gina, qui ne semblait pas

comprendre une telle indifférence. Ses professeurs lui avaient bien proposé

une panoplie de voies, aux débouchés multiples : il n’y avait pas de place

pour tout le monde au Brésil, et bien des étudiants restaient sur le carreau

faute d’objectif clair ou d’agilité intellectuelle. Mais rien ne suscitait chez

lui la moindre envie. Parfois, il entendait parler d’un secteur de métier qui

éveillait sa curiosité l’espace d’un instant, et puis il n’osait pas s’informer

davantage, préférant laisser mariner l’idée dans son esprit jusqu’à ce qu’elle

perdît complètement sa saveur – à moins qu’elle ne finît par lui paraître

insensée. Le moindre de ses désirs subissait le même traitement.

Sa mère avait accusé Simon d’avoir peur de tout ; elle avait visé juste,

mais aurait dû s’adresser aux deux jumeaux. Ernesto ne savait pas s’il en

était ainsi depuis son enfance ; il lui semblait que, petits, Simon et lui

bravaient tous les interdits, arpentaient le ghetto et se hasardaient dans les

favelas, se lançaient les paris les plus invraisemblables et n’éprouvaient

jamais de lassitude. Gina tenait à ce qu’ils grandissent en devenant

dégourdis et autonomes ; lors des absences fréquentes de sa fille, Marco se

laissait bien souvent amadouer par ces deux diables toujours en quête d’aventure et baissait sa garde, se rappelant avec émotion ses bêtises de

môme. Puis Simon s’était enfoncé dans une lente indolence, se calfeutrant

d’abord en esprit, puis physiquement. Il émettait des jugements dégoûtés

sur le quartier, crachant sur les travailleurs et la précarité qui leur collait à la

peau, déclinant toute occasion d’apprentissage et critiquant aussi vertement

l’ambition de sa mère que la gentillesse de son grand-père. Marco avait pris

la chose avec philosophie, sans se vexer du rejet systématique de son petit-

fils, mais Gina, peut-être sous l’emprise de la culpabilité, avait d’abord

considéré le comportement de Simon avec mépris, comme la simple

expression d’une rébellion adolescente. Tous deux s’étaient tant concentrés

sur la façon dont Simon s’enfonçait dans un discours morbide et fataliste,

son pragmatisme extrême qui lui faisait voir la mort de face et l’accepter

sans se débattre, qu’ils s’étaient détournés d’Ernesto. Pourtant, si celui-ci

affichait au premier abord un caractère avenant, il ressentait une forte gêne

face à l’évolution de son double à la fois si proche et de plus en plus distant,

et il s’embourbait lentement dans une sourde anxiété.

– Hé, Neto !

Il se retourna et reconnut Guilherme et Javier, les cousins de Flavia. Les

deux frères n’avaient qu’un an d’écart, mais ne se ressemblaient guère : la

peau de Guilherme, d’un ton café au lait, contrastait avec les joues criblées

de taches de son de Javier. Tous deux se dirigeaient vers le stade : à la vue

du ballon de football défraîchi que Guilherme tenait sous son bras, Ernesto

ne put retenir un mouvement de recul.

– Tu viens avec nous ? On va jouer contre les gars de Jardim ! Et regarde

qui on amène comme pom-pom girl, ajouta Javier avec un clin d’œil

appuyé.

Il désigna une jeune fille de leur âge qui les précédait, et qui se retourna

timidement. Elle était vêtue d’une minijupe et d’un sweatshirt aux manches

lâches. Ses longs cheveux, lisses à leur racine, ondulaient vers les pointes,

et sa lèvre supérieure était retroussée sur deux incisives blanches, ce

qu’Ernesto trouva ravissant. Il lui adressa un demi-sourire timoré : Gala

était dans la même classe que lui, et il avait déjà échangé avec elle quelques

frôlements, quelques regards, sans que presque aucun mot fût prononcé –

 c’était généralement ainsi que le charme se brisait. Il hésita, puis déclina

l’invitation d’une moue qu’il voulut dédaigneuse. Il n’avait aucune envie de

courir et de risquer de tomber devant Gala. Et s’il se ridiculisait ? Et si l’équipe le laissait à l’écart ? S’il recevait le ballon en pleine tête et se

blessait, devenant la risée de ses camarades ? C’était plus fort que lui : il ne

pouvait s’empêcher d’imaginer les pires scénarios dès lors qu’on lui

demandait de prendre une décision. Le stade de Bela Vida ayant été rasé par

d’avides promoteurs immobiliers, il faudrait probablement marcher

plusieurs kilomètres avant d’atteindre le prochain terrain vague ; de quoi

parleraient-ils ? Ernesto avait remarqué que son indifférence affichée lui

conférait une aura de popularité, et il se confortait dans cette posture, bien

que cela ne lui apportât aucune satisfaction.

En regardant avec un certain regret ses camarades partir, il se demanda

où il pourrait trouver de l’herbe pour passer le temps. Ces derniers temps, il

plongeait volontiers dans la douce léthargie qu’induisait la marijuana, dont

les effluves faisaient taire les grandiloquents verbiages du quartier et en

enrayaient l’agitation carriériste. Sa déconnexion des préoccupations

propres à son âge ne lui paraissait alors plus aussi pesante. Les pensées

qu’il ruminait s’étiolaient sans jamais vraiment s’évaporer, et son esprit

baignait l’espace d’un instant dans une brume apaisante. Mais les dealers

qui employaient une bonne partie des jeunes désœuvrés de Bela Vida

avaient compris que c’était la cocaïne qui trouverait preneur chez les golden

boys de l’autre côté de l’Avenida Paulista, et par conséquent avaient

délaissé l’héroïne – mauvais payeurs – et la marijuana – faibles rendements.

En plus de la difficulté à se procurer de l’herbe, la porosité entre le centre-

ville et le ghetto se décelait grâce à divers indices, comme les vêtements

standardisés des adolescents de Bela Vida qui tentaient d’imiter les minets

paulistes. Les chemises satinées, encore tendance quelques années

auparavant, avaient cédé la place aux tee-shirts floqués de logos divers, et il

était de bon ton d’arborer dans sa garde-robe plusieurs paires de sneakers.

La plupart des jeunes filles de la classe d’Ernesto voulaient travailler dans

la mode. Et tous, garçons et filles, voulaient quitter le ghetto.

Bien sûr, Ernesto savait que la plupart d’entre eux ne parviendraient pas à

s’extirper de ce quartier que tous, à travers les âges, avaient considéré

comme une étape, un tremplin. L’Avenida Paulista restait une frontière

presque impossible à traverser, plus imposante que s’il s’était agi d’un mur

protégé de barbelés. L’occupation spontanée de Bela Vida était devenue

pérenne : la plupart des sobrados étaient raccordés en eau et en électricité, il

y avait de l’éclairage public, des boîtes postales, le téléphone – São Paulo avait presque ravalé son excroissance cancéreuse, réintégré Bela Vida

comme faisant partie de son corps. Ernesto considéra ses camarades avec le

fatalisme d’un vieil homme : ils traqueraient la fortune au centre-ville, mais

finiraient par récurer les toilettes des gratte-ciel ou se faire embaucher

comme videurs pour une boîte de nuit huppée. Certains accepteraient des

horaires contraignants, une précarité institutionnalisée, d’autres

tremperaient dans diverses magouilles, trahiraient leurs amis, oublieraient

leurs principes ; chacun pour soi, l’individualisme érigé en maître, tout

plutôt que de rester dans le ghetto.

Heureusement, et cette pensée mit du baume au cœur d’Ernesto, tous

n’avaient pas la même vision ; et il décida d’aller saluer son grand-père,

dont l’association était située non loin. Rasséréné à l’idée d’échapper

momentanément à ses ruminations, il suivit le tracé anarchique d’un

imbroglio de câbles, qui le mena jusqu’à un carrefour bordé d’immeubles

pimpants aux volets colorés, qu’accentuaient les néons d’une trattoria et les

nappes à carreaux d’une cantine italienne. Derrière un arbre feuillu, sous le

porche d’une discrète maison aux tons pastel et aux briques apparentes, se

tenait Marco, assis sur une chaise pliante. Il peinait à rester trop longtemps

debout désormais, et paraissait voûté, même sur son fauteuil. Son visage

s’éclaira lorsqu’il aperçut son petit-fils, et ses yeux d’ambre enfouis sous un

fouillis de rides pétillèrent. Les visites de ses petits-fils l’emplissaient de

joie. Les deux hommes partagèrent un café et discutèrent un moment du

nouveau graffiti monumental qu’avaient peint d’inconnus artistes la nuit

précédente sur la façade en face. Il s’agissait d’une femme d’allure

asiatique aux paupières bleues et à la longue chevelure couverte d’une

avalanche de lettres, que chacun était invité à assembler au gré de ses

croyances. Marco pensait – un peu ingénument, selon Ernesto – que le

graffiti sublimait la devanture décrépie, malgré les réprobations des anciens

qui voyaient là une dégradation supplémentaire de leur quartier ; le garçon

acquiesça, tout en rechignant à s’approcher trop près du mur de peur de

respirer les vapeurs de la peinture encore fraîche ou de salir ses vêtements.

L’énergie prodigieuse dont faisait preuve sa fille au quotidien avait

inspiré le vieil homme. Gina était animée par un engagement formidable,

une intégrité telle qu’il n’en avait jamais connu. Elle refusait tout

compromis, tout en acceptant de remettre en question certains principes

qu’elle aurait pensés immuables. Encore plus louable : elle utilisait ses faiblesses pour mieux rebondir. S’il espérait avoir joué son rôle de père,

même tardivement, depuis son arrivée au Brésil, il avouait humblement que

Gina lui avait davantage appris, avec toute sa passion et sa détermination.

Au fil des années, il l’avait vue, admiratif, louvoyer dans les milieux les

plus divers, grimpant les échelons de son pas léger mais décidé, se battant

pour ce en quoi elle croyait sans jamais se laisser décourager. Qui aurait

pensé que cette frêle jeune fille en avait autant dans le ventre ? Chacune de

ses victoires emplissait Marco de fierté, et contribuait à la reconstruction de

son âme. Et lui, que faisait-il pour la rendre fière ? Comment narguait-il la

mort et la souffrance, comment rendait-il au destin, qui l’avait doté d’une si

merveilleuse descendance, la monnaie de sa pièce ? Comment expiait-il les

massacres dont il avait été témoin ?

Trois garnements d’environ cinq ans se bousculèrent soudainement à la

porte pour sortir dans la rue, manquant de renverser Ernesto qui, titillé par

un tel manque de considération, pesta en silence : Marco rit puis songea

avec mélancolie que les parents de ces enfants-là n’avaient pas su voir

l’extraordinaire richesse qui sommeillait en eux. Il leur cria de faire

attention : ils peinaient à se comporter sagement, ayant rejoint un mois plus

tôt seulement l’association que Marco avait créée. Cela s’était fait tout

naturellement, et bien plus facilement qu’il ne l’aurait imaginé. La

tenancière du sobrado où il vivait depuis son arrivée à Bela Vida était

décédée une dizaine d’années auparavant, cédant son appartement du

premier étage à sa fille, qui gérait par ailleurs six autres pensions du même

acabit dans le ghetto et n’avait nul besoin de cette charge de travail

additionnelle. Marco avait fait connaissance avec cette dame respectable,

qui avait rapidement reconnu en lui un membre important de la

communauté : c’était en effet à l’empathique Marco que faisaient appel les

habitants du sobrado dès qu’un problème survenait dans la plomberie ou

qu’un conflit les opposait à leur propriétaire, substituant ainsi le vieil Italien

à la tenancière, que de toute façon on ne voyait jamais sortir de chez elle.

Bien décidée à ne pas perdre son énergie avec des considérations aussi

futiles, la fille de la tenancière s’était fait un devoir de développer les

relations les plus cordiales avec ce monsieur pragmatique, fiable et apprécié

du voisinage, afin qu’il l’épaulât davantage dans la gestion du sobrado. Un

matin, elle l’avait mandé pour lui faire part de la chose suivante : le

propriétaire, sommité invisible avec qui elle venait de s’entretenir, avait hérité d’une maison quelques rues plus loin dont ni lui ni elle n’auraient le

temps de s’occuper. Marco serait-il disposé à se charger de cette pension ?

Il n’aurait pas à trouver de locataires immédiatement et ne serait tenu à

nulle collecte de loyer pour le moment ; le propriétaire s’inquiétait

simplement que, sans une présence responsable, l’endroit ne fût investi par

des squatteurs qui auraient tôt fait d’y abriter quelque opération douteuse.

Marco avait accepté de bon cœur, et la dame avait paru délestée d’un lourd

poids.

Ainsi, alors que ses petits-enfants venaient de fêter leur dixième

anniversaire, Marco s’était retrouvé avec une maison sur les bras, quand

chaque jour il constatait avec la plus grande tristesse que les rues de

Bela Vida se peuplaient d’enfants désœuvrés. Ils n’étaient pas des

orphelins, non ; mais ces gosses au nez coulant rassemblés en hordes,

souvent issus de familles trop nombreuses, ne connaissaient pas d’endroit

qu’ils pouvaient appeler foyer. On les voyait errer sans but sur les trottoirs

écroulés, et inéluctablement des gangsters malintentionnés les récupéraient

sous leur aile, scellant par là même leur destin. Suivant l’élan de son cœur

et l’exemple de sa fille, Marco avait résolu d’ouvrir les portes de sa pension

à ces gamins, sous couvert de respecter quelques règles – pas de drogue, pas

de vol, et pas d’arme. Lui qui avait si souvent aidé ses voisins à remplir des

formulaires monta patiemment un dossier adressé à la municipalité afin de

demander les fonds nécessaires pour pouvoir offrir à ses protégés trois repas

quotidiens, qu’ils ne devraient par conséquent ni mendier ni gagner

illicitement. La détermination et l’abnégation de Marco avaient fini par

payer : aujourd’hui, il pouvait contempler la pension pastel aux briques

apparentes avec la satisfaction d’avoir fait surgir de terre quelque chose qui,

sans lui, n’aurait pas existé. Il mettait un point d’honneur à ce que les

espaces communs soient immaculés, resplendissants de propreté. Lui-même

arborait une chemise impeccablement repassée. Il n’avait jamais recherché

l’argent ni la reconnaissance, non : si la guerre lui avait appris une chose,

c’était l’inconsistance des désirs matérialistes. Malgré les injonctions de sa

fille, il se fichait de vivre dans le dénuement : la richesse, selon lui, se

trouvait ailleurs.

Le grand-père et le petit-fils restèrent un moment silencieux sur le

perron, alors que de l’intérieur de la maison fusaient des rires innocents ; puis Ernesto, les yeux fixés sur ses pieds, lui fit part de son ennui et de

l’incapacité qu’il avait à le surmonter.

– Tu vois, c’est comme si je flottais, suspendu dans les airs, mais en

même temps statique… Pourtant je sais que j’ai le choix entre de nombreux

chemins, pas comme toi ou maman qui avez dû vous débrouiller avec peu

de moyens… Parfois, je me dis que Simon a raison.

Marco écouta avec une douceur dénuée de jugement : il se targuait d’être

le dépositaire des secrets du ghetto, et comprenait à quel point ce genre

d’aveu était pénible pour un garçon aussi introverti que son petit-fils.

– Simon, remarqua-t-il d’une voix qui n’avait pas vieilli, a choisi

justement de n’emprunter aucun chemin. C’est une attitude mortifère. Mais

passons : en quoi le passé de ta mère ou le mien devraient-ils intervenir

dans l’orientation de ta vie ?

Ernesto botta en touche, gêné, et fixa avec intensité ses chaussures

comme s’il voulait les transpercer du regard. Il sentait confusément que sa

mère et son grand-père lui cachaient des pans entiers de leur histoire.

Comme tous les enfants, Simon et lui avaient perçu l’existence de ces non-

dits, flagrants dans cette communauté rythmée par les commérages et les

bavardages. Alors qu’il était coutume pour les expatriés de célébrer leur

date d’arrivée au Brésil par de grands banquets – tous les prétextes étaient

bons pour festoyer –, Marco et Gina ne parlaient jamais de leur installation.

De même, Marco se figeait parfois quand des explosions ou des coups de

feu résonnaient dans le lointain, avant de poursuivre son chemin ou sa

discussion comme s’il venait d’oublier ce qu’il avait entendu ; Gina

détournait le regard face aux questions de ses fils, qui avaient fini par

ajouter ce sujet à la longue liste des thèmes interdits.

– Je ne sais pas… Je ne pourrai jamais être comme maman, tu vois…

énonça-t-il avec difficulté, une angoisse lui battant les tempes.

La vérité, c’était qu’à l’ombre de la figure maternelle, dynamique et

omnisciente, lui ne parvenait ni à s’attacher à quoi que ce soit ni à être

motivé par la moindre activité. Il ne se pensait pas en dehors du regard

perçant et critique de Gina. Avec Guilherme et Javier, comme avec les

autres, il se sentait constamment en dehors, tel un observateur planant au-

dessus de l’agitation adolescente. À l’entrée au lycée, il avait bien tenté de

se rapprocher des élèves populaires, traînant ses basques à leurs côtés pour

les habituer à sa présence, comme si cela suffisait pour l’intégrer à la bande. Il essayait tant bien que mal de se greffer à ces jeunes de son âge qui

semblaient si à l’aise dans leur quotidien. Il singeait leurs gestes et leurs

paroles sans parvenir à se sentir accepté, et feignait l’affection sans

s’engager pleinement dans une relation, de peur d’avoir l’air ridicule. Le

moindre regard posé sur lui l’amenait à se perdre en conjectures et en

interprétations. Il avait l’impression sourde d’être inadapté. Il n’était rassuré

et détendu qu’en présence de son grand-père, intangible et ancré dans son

environnement, même s’il se lassait de sa compagnie comme il se fatiguait

de tout.

Marco le détailla en hochant la tête, compréhensif.

– Ce ghetto est simplement trop étroit pour te permettre d’y développer

tes rêves, suggéra-t-il avec poésie, tentant d’apporter une touche de légèreté

à leur échange.

Ernesto laissa échapper un ricanement, les yeux toujours baissés, et

s’exprima pour une fois sans trébucher sur les mots :

– C’est toi qui dis ça, vovô ! Toi qui refuses de quitter le quartier comme

si tu y étais enchaîné !

Mais en effet, Bela Vida absorbait en elle les enfants perdus, déroulant

devant eux le chemin du foyer dans son atmosphère rassurante et son

murmure menaçant. On s’installait en elle comme on enfilait un vieux pull

élimé auquel on était bizarrement attaché. L’odeur douceâtre qui planait

dans les rues imprégnait la peau de ses habitants, à la manière d’un mauvais

sortilège. Le ghetto palpitait tel un organisme vivant. Et l’on s’y engluait,

sans qu’il ouvrît son sol pour qu’on y plongeât ses racines.

Marco, indulgent, resta coi. Comment aurait-il pu lui expliquer que

parfois, les bruits qui résonnaient dans le lointain lui rappelaient la

sauvagerie des hommes, et que ces réminiscences intrusives et

intempestives, survenant à des instants totalement fortuits, le pétrifiaient

d’horreur ? Comment raconter l’immense détresse qui devenait la sienne

lorsqu’il perdait ses repères en dehors du quartier ? Comment évoquer cette

bombe prête à se déclencher à tout moment ? Et que la seule option, pour

lui, consistait à recréer un environnement stable et immobile, sûr et

prévisible, afin que se ferment pour de bon les portes du temps ?

Mais si un rescapé de guerre pouvait justifier son attachement à un

quotidien sans heurt, une telle attitude chez un adolescent interpellait et

intriguait. Son petit-fils essayait péniblement de mettre des mots sur ce que lui-même sentait flotter dans l’atmosphère, mêlé à l’épaisse poussière

hivernale. La fin de la dictature, la fin du cycle d’industrialisation, la fin de

la croissance et du miracle brésilien : le pays stagnait, sans projets, sans rien

de plus que l’attente d’une nouvelle ère. Non loin, la forêt de gratte-ciel se

rapprochait dangereusement de Bela Vida, comme un ogre affamé.

Désormais, les riches se rendaient d’un immeuble à l’autre en hélicoptère,

dans un vrombissement qui envahissait tout l’espace. Il devait être jouissif

de ne même pas avoir à descendre parmi le bas peuple pour se déplacer,

pensa Marco sans acrimonie. La séparation sociale se muait en ségrégation :

les élites gardaient pour eux la partie haute de la ville, tandis que les rues

grouillaient de SDF, sans parler des favelas qui champignonnaient partout

autour de São Paulo. Il n’était pas surpris que la jeunesse de Bela Vida se

sentît poussée vers les abysses, comme si la terre voulait l’avaler.

– Maman nous incite à voyager… Mais je ne sais même pas par où

commencer, et… dans quel but. En fait… j’ai peur que tout soit pareil, où

que j’aille, et que ça ne serve finalement à rien, révéla Ernesto dans un

rythme hésitant.

Marco ne pouvait lui donner tort. Gina continuait à lui lire la presse

italienne, qu’elle se procurait surtout lors de ses visites en Europe et

rapportait à Bela Vida, mais les nouvelles n’étaient pas glorieuses. Au début

de l’année, une affaire de corruption de grande ampleur dans les marchés

publics avait secoué les médias : l’enquête menée par deux magistrats

milanais mentionnait des sommes énormes. Les juges Falcone et Borsellino,

célèbres pour leur engagement contre la Mafia, avaient été exécutés par les

Corleone. Partout, le monde politique et économique était sclérosé, pourri

jusque dans ses plus petits interstices. Et partout, des adolescents ne

parvenaient pas à passer à l’âge adulte, rebutés et effrayés.

– Je pense vraiment que tu devrais en parler à Gina. Tu pourrais l’aider

dans ses déplacements, par exemple ? Elle sera ravie de voir que tu montres

une once d’intérêt à ses affaires.

Ernesto soupira, indécis. Peut-être son grand-père avait-il raison, après

tout. Il l’entendit rire doucement, et leva la tête, décrochant enfin son regard

de ses pieds : Gina se précipitait vers eux de son pas rapide, les poings

serrés, son œil brillant d’une étincelle décidée que tous deux connaissaient

bien. Marco n’eut pas l’air le moins du monde surpris de son apparition : il

avait souvent remarqué que lorsqu’il lui adressait ses pensées, Gina ne tardait jamais à surgir devant lui. Il n’y voyait aucune coïncidence, mais

plutôt la confirmation du lien puissant qui les unissait.

– Et nous qui croyions proposer une nouvelle idée à ta mère ! s’exclama-

t-il à l’attention d’Ernesto. Regarde-la, je suis sûr qu’elle a déjà tout prévu !