Eldorado
Retrouvailles
La terre promise s’étendait devant les yeux écarquillés de Marco et
d’Agostino, qui tordaient le cou pour parvenir à voler une brève œillade à
travers le hublot patiné par les vents. Alors qu’un flot de voyageurs se
déversait sur le quai, dans une cohue telle que les deux amis n’eurent même
pas à ruser ni à esquiver le personnel brésilien chargé de recenser les
nouveaux arrivants et d’effectuer une batterie de vérifications sanitaires et
administratives, ils respirèrent leur première bouffée d’air brésilien. Cela
sentait le pétrole, le métal qui brûle et la friture. Bien que la chaleur fût
écrasante, Marco ne distinguait pas le soleil, qui pourtant irradiait derrière
un brouillard épais et gris où se mêlaient nuages bas et fumées âcres. Une
humidité poisseuse s’abattit sur leurs épaules en une chape de plomb.
Marco eut la sensation que sa peau étouffait sous la lourdeur de l’air, et
c’était comme si une femme obèse le serrait dans ses bras, embrassant tout
son corps qui luttait contre cette chair accueillante et menaçante. Agostino
lui cria quelque chose, mais il ne perçut que quelques syllabes tant le bruit
était assourdissant et la cohue étourdissante. Ses oreilles bourdonnaient. Ils
échappèrent à l’agitation en se réfugiant derrière l’un des entrepôts dont
l’impressionnante masse sur le quai s’imposait aux naïfs migrants pleins
d’espoir.
Marco s’agrippait à la lettre d’Alfredo et Vittorio comme à une bouée, un
laissez-passer pour la terre promise, un sésame qui lui ouvrirait les portes de
la prospérité. Si Agostino avait parcouru les villes et villages d’Italie et de
France, et Marco les champs de bataille africains, aucun n’était préparé à un
tel bond dans l’inconnu. Médusés, ils suivirent les pauvres gens qui avaient
dormi avec eux dans la cale ou en troisième classe, avant de réaliser
rapidement que ceux-ci seraient directement acheminés vers des plantations
de café par leurs futurs employeurs, lesquels avaient dûment réglé leurs
frais de voyage. Les deux compères durent revenir sur leurs pas. Ils errèrent
un moment, hagards et déshabitués à la fermeté pragmatique du sol sous
leurs pieds, et finirent par tomber sur un fonctionnaire curieusement
désœuvré au milieu de ce tourbillon d’activité. Marco lui répéta
frénétiquement le nom du quartier où s’étaient établis Alfredo et Vittorio,
comme assoiffé de renseignements. Les roulements d’yeux expressifs d’Agostino convainquirent le Brésilien impassible de leur indiquer la gare
routière d’un signe las. Les deux compères, épuisés par tant de
gesticulations, parvinrent à monter dans un bus après une bonne heure
d’attente sous le cagnard blanc et humide.
São Paulo était située légèrement en retrait par rapport au port où leur
navire avait accosté, se laissant désirer par ces hordes de migrants qui
voulaient l’épouser. Il fallut traverser des chemins cahotant à travers des
marécages infestés de moustiques, puis emprunter un wagon bringuebalant
qui s’appelait un tramway et dont le bruit métallique emplit Marco d’effroi.
Il se figea soudain, ses yeux se perdant dans le vague de pensées enfouies,
sans qu’Agostino remarquât ce brusque changement d’attitude chez son
compagnon. Au loin surgirent de la brume comme d’un conte les premiers
gratte-ciel, blocs de béton carrés massifs hérissés d’autres blocs de béton,
comme si ceux-ci se reproduisaient de façon organique. Les étages
s’amoncelaient le long des façades bien rangées, droites et
occasionnellement arrondies. La plupart des immeubles étaient en
construction, et Marco, se sentant tout petit, s’interrogea pour la première
fois de son périple : à quel point cette ville était-elle plus peuplée que
Naples ? Tout semblait démesuré, inatteignable. Il se rendit compte, saisi
par la panique, qu’il ne savait rien de cet endroit ; Agostino, malgré ses
postures bravaches, n’en menait pas large non plus, et pour conjurer son
inconfort se jetait dans la conversation avec tous les locaux qui croisaient
leur route. Heureusement, son dialecte mi-parlé, mi-mimé leur permit un
moment de s’orienter convenablement. Le conducteur du tramway, qui avait
pris en sympathie cet échalas au visage si expressif, l’interpella quand il
leur fallut descendre et leur indiqua quelle direction emprunter.
Les lumières de la ville s’allumèrent alors qu’ils cheminaient le long
d’une débauche de villas coloniales aux toits de tuiles et aux hautes
fenêtres. L’endroit respirait le faste et la grandeur, et tout semblait neuf et
fraîchement sorti de terre ; ils se rapprochaient du cœur de la cité. Nul linge
n’était suspendu aux balcons, il n’y avait aucun étal, aucun marchand de
rue, ce qui accentua leur sensation d’être perdus et loin de chez eux. Le ciel
s’était teint d’un jaune sale qui affadissait le lustre des murs. Un pauvre
hère à la moustache triste, qu’ils finirent par croiser, leur indiqua la
direction du quartier italien, en haut de la colline. Les larges allées
s’étrécirent, ils passèrent sous le chemin de fer qui traçait son chemin en hauteur, en continuant à tourner la tête de tous côtés, leurs yeux écarquillés.
Ils faisaient une drôle de paire, le petit costaud aux épaules rondes et à la
moue timide, et la grande brindille au visage anguleux, mais dans ces lieux
étrangers, ils se sentaient plus proches que jamais, liés par la peur d’être
reconnus, pointés du doigt. Alors que les jambes de Marco lui paraissaient
être faites de coton, il s’accrocha aux basques d’Agostino, rasséréné par son
apparente assurance.
Ils marchèrent longtemps, le soleil dans les yeux, jusqu’à ce que le jour
aveuglant fût remplacé par une nuit claire sans étoiles, sans que la
température semblât baisser : ils étaient couverts de sueur, et des mèches de
cheveux se collaient à leurs fronts moites. Les villas et les immeubles
laissèrent place à des bâtisses plus basses, mais solides, puis à d’immenses
usines où grouillaient des ouvriers, la plupart italiens. Malgré l’heure
tardive, certains tiraient de lourds chariots, comme des chevaux de trait.
Ravis de rencontrer des compatriotes, même occupés, Agostino et Marco
firent une énième fois résonner le nom du quartier où ils se rendaient :
Bela Vida, la belle vie, certainement une banlieue bourgeoise, élégante,
raffinée. L’épuisement supplantait à présent l’excitation, sans pour autant
atténuer la sourde angoisse qui sommeillait en Marco. Ils finirent par
discuter avec un commis qui rentrait justement à Bela Vida. Désarçonné par
l’enthousiasme de ces deux paysans tout fraîchement débarqués, légèrement
méprisant, il les guida jusqu’au fond de la plaine basse.
Ils dépassèrent un bon nombre d’usines et d’entrepôts rutilants avant de
s’enfoncer dans un dédale de rues malpropres. Une forte odeur d’égouts
prédominait, rappelant à Agostino les quartiers mal famés de Naples où il
avait l’habitude de rencontrer le Boss – à qui il avait d’ailleurs emprunté
l’argent nécessaire au voyage sans l’avoir averti de sa fuite. La zone
industrielle était nimbée d’un brouillard qui rendait tous les bâtiments
uniformément gris. Marco marcha dans une flaque nauséabonde : les
marécages qui s’étalaient autour de São Paulo les rattrapaient. Des
immondices jonchaient la devanture des maisons, et ils évitèrent de justesse
le jet d’eau malpropre qu’une femme balança par la fenêtre d’un balcon à
peine soutenu par des cales instables. Cela sentait la présence humaine, une
odeur accentuée par rapport aux riches lotissements immaculés qu’ils
avaient traversés quelques heures plus tôt. Un sentiment d’urgence envahit
Marco. Quelque chose n’allait pas.
Les façades salies de coulées de crasse se tassaient entre elles. Aucune
des masures de briques et de parpaings ne dépassait le premier étage, et
certaines étaient de fragiles amoncellements de ciment, avec une simple
ouverture là où le quatrième mur aurait dû se trouver. On aurait dit des
garages, excepté qu’ils n’avaient croisé aucune voiture depuis le quartier
des villas. L’une d’elles évoqua chez Agostino une geôle, avec sa porte en
tôle et son unique lucarne nue. Les constructions champignonnaient,
comme bâties à la va-vite, dans une organisation anarchique. Des cris
résonnaient à l’intérieur, comme si ces minuscules logements étaient des
ruches surpeuplées, remplies d’abeilles furieuses et bourdonnantes.
Quelqu’un avait allumé un feu, dont la fumée fit tousser les deux garçons.
L’odeur s’accentua : ils passèrent à côté de ce qui paraissait être des
sanitaires communs.
Marco, qui pressait le pas sans y prendre garde, réalisa qu’ils étaient
arrivés en contournant Bela Vida par la zone industrielle, mais que non loin,
face à eux, se distinguaient les lumières des édifices du centre-ville
moderne qu’ils avaient traversé. Ils cheminaient dans une sorte
d’excroissance de la ville, comme une verrue incommodante que São Paulo,
si proche et si inaccessible, dissimulait à première vue. Les deux amis
échangeaient des regards interloqués et des remarques chuchotées dans le
dos de l’homme qu’ils suivaient.
– Tu m’avais dit qu’ils avaient réussi, qu’ils étaient prospères !
– Je ne comprends pas, peut-être vivent-ils au-delà de ce quartier, dans
l’une de ces villas qu’on a vues tout à l’heure…
– Il n’y a pas l’air d’avoir beaucoup de villas dans ce coin de la ville ! En
fait, tes villas, on les a dépassées depuis au moins trois heures !
– Peut-être ont-ils voulu s’établir à côté des autres Italiens…
– Il n’y a que des pouilleux ici !
– … ou bien du lieu où ils ont trouvé un travail.
– S’ils ont trouvé un travail ici, ce doit être avec les ritals de l’usine qui
tiraient leurs charrettes comme des bœufs ou des chevaux humains…
Marco relut en diagonale la lettre qu’il tenait toujours, et dont les mots se
brouillaient devant ses yeux. Il se sentait liquéfié, et essayait sans succès
d’éviter le regard accusateur de son ami.
– Je ne comprends pas, je ne comprends pas, répétait-il inlassablement,
une fissure dans le cœur.
Ils marchèrent encore, hébétés, avant que leur guide ne leur redemandât
le nom de Vittorio et d’Alfredo. Marco le lui dit d’une voix blanche et
absente ; il avait l’impression de perdre l’équilibre et de pouvoir tomber à
tout moment dans un grand trou. Ses jambes manquèrent plusieurs fois de
céder sous le poids alourdi de son corps.
– Tosi, oui, la famille Tosi ! Ils sont à quelques blocs d’ici, brailla un
passant sans âge, dont l’haleine dégagea une odeur pestilentielle qui éloigna
instantanément les deux amis.
Au bout de la rue indiquée, Marco aperçut un enfant qui devait avoir
deux ans et qui, complètement nu, jouait avec de l’eau qui fuyait d’une
pompe en riant aux éclats. Un homme élancé, dont les cheveux épais se
détachaient en mèches venant barrer son front, sortit d’une maisonnette
décrépie au toit plat surmonté d’un réservoir qui devait servir à récolter
l’eau de pluie, et enlaça le garçonnet de ses bras. Ses paupières ourlées
d’une frange de cils semblaient presque maquillées. Un poids tomba dans le
ventre de Marco, et tout son corps flageola. Il ne parvint pas à émettre le
moindre son, et sa bouche béait puis se refermait, tant il était pétrifié. Ce fut
Vittorio qui se retourna vers lui, ouvrit des yeux ronds et hurla, faisant
retentir son rire insouciant à travers le ghetto :
– Alfredo ! Alfredo ! Il est venu !