Eldorado

Fanny Laurent · Chapitre 7 sur 23

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Eldorado

Retrouvailles

 

La terre promise s’étendait devant les yeux écarquillés de Marco et

d’Agostino, qui tordaient le cou pour parvenir à voler une brève œillade à

travers le hublot patiné par les vents. Alors qu’un flot de voyageurs se

déversait sur le quai, dans une cohue telle que les deux amis n’eurent même

pas à ruser ni à esquiver le personnel brésilien chargé de recenser les

nouveaux arrivants et d’effectuer une batterie de vérifications sanitaires et

administratives, ils respirèrent leur première bouffée d’air brésilien. Cela

sentait le pétrole, le métal qui brûle et la friture. Bien que la chaleur fût

écrasante, Marco ne distinguait pas le soleil, qui pourtant irradiait derrière

un brouillard épais et gris où se mêlaient nuages bas et fumées âcres. Une

humidité poisseuse s’abattit sur leurs épaules en une chape de plomb.

Marco eut la sensation que sa peau étouffait sous la lourdeur de l’air, et

c’était comme si une femme obèse le serrait dans ses bras, embrassant tout

son corps qui luttait contre cette chair accueillante et menaçante. Agostino

lui cria quelque chose, mais il ne perçut que quelques syllabes tant le bruit

était assourdissant et la cohue étourdissante. Ses oreilles bourdonnaient. Ils

échappèrent à l’agitation en se réfugiant derrière l’un des entrepôts dont

l’impressionnante masse sur le quai s’imposait aux naïfs migrants pleins

d’espoir.

Marco s’agrippait à la lettre d’Alfredo et Vittorio comme à une bouée, un

laissez-passer pour la terre promise, un sésame qui lui ouvrirait les portes de

la prospérité. Si Agostino avait parcouru les villes et villages d’Italie et de

France, et Marco les champs de bataille africains, aucun n’était préparé à un

tel bond dans l’inconnu. Médusés, ils suivirent les pauvres gens qui avaient

dormi avec eux dans la cale ou en troisième classe, avant de réaliser

rapidement que ceux-ci seraient directement acheminés vers des plantations

de café par leurs futurs employeurs, lesquels avaient dûment réglé leurs

frais de voyage. Les deux compères durent revenir sur leurs pas. Ils errèrent

un moment, hagards et déshabitués à la fermeté pragmatique du sol sous

leurs pieds, et finirent par tomber sur un fonctionnaire curieusement

désœuvré au milieu de ce tourbillon d’activité. Marco lui répéta

frénétiquement le nom du quartier où s’étaient établis Alfredo et Vittorio,

comme assoiffé de renseignements. Les roulements d’yeux expressifs d’Agostino convainquirent le Brésilien impassible de leur indiquer la gare

routière d’un signe las. Les deux compères, épuisés par tant de

gesticulations, parvinrent à monter dans un bus après une bonne heure

d’attente sous le cagnard blanc et humide.

São Paulo était située légèrement en retrait par rapport au port où leur

navire avait accosté, se laissant désirer par ces hordes de migrants qui

voulaient l’épouser. Il fallut traverser des chemins cahotant à travers des

marécages infestés de moustiques, puis emprunter un wagon bringuebalant

qui s’appelait un tramway et dont le bruit métallique emplit Marco d’effroi.

Il se figea soudain, ses yeux se perdant dans le vague de pensées enfouies,

sans qu’Agostino remarquât ce brusque changement d’attitude chez son

compagnon. Au loin surgirent de la brume comme d’un conte les premiers

gratte-ciel, blocs de béton carrés massifs hérissés d’autres blocs de béton,

comme si ceux-ci se reproduisaient de façon organique. Les étages

s’amoncelaient le long des façades bien rangées, droites et

occasionnellement arrondies. La plupart des immeubles étaient en

construction, et Marco, se sentant tout petit, s’interrogea pour la première

fois de son périple : à quel point cette ville était-elle plus peuplée que

Naples ? Tout semblait démesuré, inatteignable. Il se rendit compte, saisi

par la panique, qu’il ne savait rien de cet endroit ; Agostino, malgré ses

postures bravaches, n’en menait pas large non plus, et pour conjurer son

inconfort se jetait dans la conversation avec tous les locaux qui croisaient

leur route. Heureusement, son dialecte mi-parlé, mi-mimé leur permit un

moment de s’orienter convenablement. Le conducteur du tramway, qui avait

pris en sympathie cet échalas au visage si expressif, l’interpella quand il

leur fallut descendre et leur indiqua quelle direction emprunter.

Les lumières de la ville s’allumèrent alors qu’ils cheminaient le long

d’une débauche de villas coloniales aux toits de tuiles et aux hautes

fenêtres. L’endroit respirait le faste et la grandeur, et tout semblait neuf et

fraîchement sorti de terre ; ils se rapprochaient du cœur de la cité. Nul linge

n’était suspendu aux balcons, il n’y avait aucun étal, aucun marchand de

rue, ce qui accentua leur sensation d’être perdus et loin de chez eux. Le ciel

s’était teint d’un jaune sale qui affadissait le lustre des murs. Un pauvre

hère à la moustache triste, qu’ils finirent par croiser, leur indiqua la

direction du quartier italien, en haut de la colline. Les larges allées

s’étrécirent, ils passèrent sous le chemin de fer qui traçait son chemin en hauteur, en continuant à tourner la tête de tous côtés, leurs yeux écarquillés.

Ils faisaient une drôle de paire, le petit costaud aux épaules rondes et à la

moue timide, et la grande brindille au visage anguleux, mais dans ces lieux

étrangers, ils se sentaient plus proches que jamais, liés par la peur d’être

reconnus, pointés du doigt. Alors que les jambes de Marco lui paraissaient

être faites de coton, il s’accrocha aux basques d’Agostino, rasséréné par son

apparente assurance.

Ils marchèrent longtemps, le soleil dans les yeux, jusqu’à ce que le jour

aveuglant fût remplacé par une nuit claire sans étoiles, sans que la

température semblât baisser : ils étaient couverts de sueur, et des mèches de

cheveux se collaient à leurs fronts moites. Les villas et les immeubles

laissèrent place à des bâtisses plus basses, mais solides, puis à d’immenses

usines où grouillaient des ouvriers, la plupart italiens. Malgré l’heure

tardive, certains tiraient de lourds chariots, comme des chevaux de trait.

Ravis de rencontrer des compatriotes, même occupés, Agostino et Marco

firent une énième fois résonner le nom du quartier où ils se rendaient :

Bela Vida, la belle vie, certainement une banlieue bourgeoise, élégante,

raffinée. L’épuisement supplantait à présent l’excitation, sans pour autant

atténuer la sourde angoisse qui sommeillait en Marco. Ils finirent par

discuter avec un commis qui rentrait justement à Bela Vida. Désarçonné par

l’enthousiasme de ces deux paysans tout fraîchement débarqués, légèrement

méprisant, il les guida jusqu’au fond de la plaine basse.

Ils dépassèrent un bon nombre d’usines et d’entrepôts rutilants avant de

s’enfoncer dans un dédale de rues malpropres. Une forte odeur d’égouts

prédominait, rappelant à Agostino les quartiers mal famés de Naples où il

avait l’habitude de rencontrer le Boss – à qui il avait d’ailleurs emprunté

l’argent nécessaire au voyage sans l’avoir averti de sa fuite. La zone

industrielle était nimbée d’un brouillard qui rendait tous les bâtiments

uniformément gris. Marco marcha dans une flaque nauséabonde : les

marécages qui s’étalaient autour de São Paulo les rattrapaient. Des

immondices jonchaient la devanture des maisons, et ils évitèrent de justesse

le jet d’eau malpropre qu’une femme balança par la fenêtre d’un balcon à

peine soutenu par des cales instables. Cela sentait la présence humaine, une

odeur accentuée par rapport aux riches lotissements immaculés qu’ils

avaient traversés quelques heures plus tôt. Un sentiment d’urgence envahit

Marco. Quelque chose n’allait pas.

Les façades salies de coulées de crasse se tassaient entre elles. Aucune

des masures de briques et de parpaings ne dépassait le premier étage, et

certaines étaient de fragiles amoncellements de ciment, avec une simple

ouverture là où le quatrième mur aurait dû se trouver. On aurait dit des

garages, excepté qu’ils n’avaient croisé aucune voiture depuis le quartier

des villas. L’une d’elles évoqua chez Agostino une geôle, avec sa porte en

tôle et son unique lucarne nue. Les constructions champignonnaient,

comme bâties à la va-vite, dans une organisation anarchique. Des cris

résonnaient à l’intérieur, comme si ces minuscules logements étaient des

ruches surpeuplées, remplies d’abeilles furieuses et bourdonnantes.

Quelqu’un avait allumé un feu, dont la fumée fit tousser les deux garçons.

L’odeur s’accentua : ils passèrent à côté de ce qui paraissait être des

sanitaires communs.

Marco, qui pressait le pas sans y prendre garde, réalisa qu’ils étaient

arrivés en contournant Bela Vida par la zone industrielle, mais que non loin,

face à eux, se distinguaient les lumières des édifices du centre-ville

moderne qu’ils avaient traversé. Ils cheminaient dans une sorte

d’excroissance de la ville, comme une verrue incommodante que São Paulo,

si proche et si inaccessible, dissimulait à première vue. Les deux amis

échangeaient des regards interloqués et des remarques chuchotées dans le

dos de l’homme qu’ils suivaient.

– Tu m’avais dit qu’ils avaient réussi, qu’ils étaient prospères !

– Je ne comprends pas, peut-être vivent-ils au-delà de ce quartier, dans

l’une de ces villas qu’on a vues tout à l’heure…

– Il n’y a pas l’air d’avoir beaucoup de villas dans ce coin de la ville ! En

fait, tes villas, on les a dépassées depuis au moins trois heures !

– Peut-être ont-ils voulu s’établir à côté des autres Italiens…

– Il n’y a que des pouilleux ici !

– … ou bien du lieu où ils ont trouvé un travail.

– S’ils ont trouvé un travail ici, ce doit être avec les ritals de l’usine qui

tiraient leurs charrettes comme des bœufs ou des chevaux humains…

Marco relut en diagonale la lettre qu’il tenait toujours, et dont les mots se

brouillaient devant ses yeux. Il se sentait liquéfié, et essayait sans succès

d’éviter le regard accusateur de son ami.

– Je ne comprends pas, je ne comprends pas, répétait-il inlassablement,

une fissure dans le cœur.

Ils marchèrent encore, hébétés, avant que leur guide ne leur redemandât

le nom de Vittorio et d’Alfredo. Marco le lui dit d’une voix blanche et

absente ; il avait l’impression de perdre l’équilibre et de pouvoir tomber à

tout moment dans un grand trou. Ses jambes manquèrent plusieurs fois de

céder sous le poids alourdi de son corps.

– Tosi, oui, la famille Tosi ! Ils sont à quelques blocs d’ici, brailla un

passant sans âge, dont l’haleine dégagea une odeur pestilentielle qui éloigna

instantanément les deux amis.

Au bout de la rue indiquée, Marco aperçut un enfant qui devait avoir

deux ans et qui, complètement nu, jouait avec de l’eau qui fuyait d’une

pompe en riant aux éclats. Un homme élancé, dont les cheveux épais se

détachaient en mèches venant barrer son front, sortit d’une maisonnette

décrépie au toit plat surmonté d’un réservoir qui devait servir à récolter

l’eau de pluie, et enlaça le garçonnet de ses bras. Ses paupières ourlées

d’une frange de cils semblaient presque maquillées. Un poids tomba dans le

ventre de Marco, et tout son corps flageola. Il ne parvint pas à émettre le

moindre son, et sa bouche béait puis se refermait, tant il était pétrifié. Ce fut

Vittorio qui se retourna vers lui, ouvrit des yeux ronds et hurla, faisant

retentir son rire insouciant à travers le ghetto :

– Alfredo ! Alfredo ! Il est venu !