Eldorado
L’aveu
Les musiciens s’installaient et déployaient leurs instruments alors que la
procession progressait depuis l’église Notre-Dame d’Achiropita, dont la
blancheur immaculée aveuglait les fidèles sous le soleil, jusqu’à l’imposant
escalier, où l’on photographia les mariés entourés de tous leurs parents.
Gina, une nouvelle fois, s’émerveilla de la manière dont les familles de
Bela Vida se constituaient, s’épandaient et se rapprochaient en une danse
fusionnelle, comme si l’exil renforçait la cohésion du clan italien. Elle-
même, après plus d’un an dans le ghetto, ressentait, palpable, la prégnance
de la communauté et cette volonté d’ancrage et de perpétuation avec
intensité. Voilà pourquoi son père n’avait pas le mal du pays, songea-t-elle.
Ce qu’elle ne savait pas, c’était le soulagement qu’éprouvait Marco à avoir
mis un océan entier entre le Vieux Continent – ses querelles vaines et
pourrissantes, ses pogroms inhumains – et lui.
Carmela Tosi portait la robe que sa mère portait à son propre mariage, qui
évoqua à Gina un abat-jour : le décolleté et le jupon n’étaient qu’un amas
de dentelles, tandis qu’un fourreau enserrait la poitrine jusqu’aux genoux en
un tube lisse et moulant. Maria, en mère affairée et nerveuse, s’activait,
bousculant un enfant qui piétinait le voile de Carmela, déplaçant un parent
qui gênait le photographe, confisquant un sachet de riz que l’on avait
trempé dans du café en plaisanterie, et pestant contre l’intégralité des
invités de la noce et tout particulièrement contre Vittorio, qui, étouffé par
les larmes, ne remuait pas le petit doigt. L’émotion était palpable : tout le
quartier adorait Carmela, une beauté brune au sourire facétieux que
venaient relever deux canines pointues, et qui du haut de ses vingt-deux ans
était toujours prompte à aider son prochain. Elle épousait aujourd’hui un
jeune Brésilien d’origine portugaise nommé Tiago, et le couple était si bien
assorti qu’au fil des mois leur union, qui participait à l’homogénéité du
clan, s’était imposée naturellement. On imaginait sans peine le futur visage
de leurs enfants.
Les cloches tintèrent, ameutant tout le quartier, dont la grande majorité
avait de toute façon été conviée à la noce ; et sous le chaud soleil de
décembre, on s’installa à table pour déguster le menu gargantuesque
concocté par les tantes de Tiago. La gastronomie brésilienne ravissait les papilles de Gina, habituées aux consistants plats maternels et aux
grignotages sur le pouce du campus grenoblois. Sur les immenses barbecues
allumés depuis plusieurs heures crépitait une viande tendre, dont la graisse
attisait les flammes et le fumet faisait monter l’eau à la bouche de tous les
convives. Maria avait tout de même insisté pour que soient servies les
sempiternelles pâtes dont les habitants du quartier les plus conservateurs se
nourrissaient exclusivement – bien qu’ils fassent parfois une exception pour
une occasionnelle pizza. Étaient concoctés du manioc, du gombo et des
fricassées de haricots noirs, de porc et de bœuf. La moqueca de fruits de
mer mijotait dans une marmite de fonte, de grosses bulles venant troubler la
surface du ragoût bahianais, qui dégageait un arôme subjuguant. De
crémeux desserts étaient disposés sous une avalanche de fruits tropicaux
dont l’acidité relèverait la douceur.
Gina considéra son amie, rayonnante au bras de l’homme que son cœur
avait choisi, et sentit une bouffée d’allégresse l’envahir. Carmela et elle
étaient devenues des confidentes ces derniers mois, après que Gina s’était
éloignée d’Alfredo. Celui-ci s’était finalement découragé face aux tactiques
d’évitement répétées de la jeune fille : dès qu’il abordait des sujets relatifs à
la virulence de l’opposition à la Cinquième République9, insistant pour
l’intégrer dans certains cercles dissidents de son université – ses amis
brûlaient d’échanger avec une étudiante française –, Gina restait coite, en
retrait. Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de s’insurger contre la
disparition de « Beto », le révolutionnaire ; l’emprisonnement et la torture
de Dilma Rousseff ; ou encore la formation des policiers brésiliens par la
CIA. Tétanisée à l’idée de la confrontation et de l’action militante, tiraillée
entre ses convictions et ses réticences, elle avait trouvé refuge dans la
fréquentation de Carmela.
Les jeunes filles, que deux ans séparaient, se complétaient par leurs
différences. Si les discussions portant sur les détails du mariage, la
gentillesse de la belle-famille de Carmela ou l’investissement de Tiago dans
leur vie de couple ne passionnaient pas Gina – et qu’elle frémissait
d’agacement lorsque son amie lui racontait comment ils avaient graissé la
patte d’un fonctionnaire pour l’achat de leur maison –, Carmela faisait
preuve d’une bonté et d’un humour qui délectaient la jeune Italienne. La
mariée ne s’intéressait pas à la politique, et c’était là une autre de ses
qualités ; la seule nouvelle qui avait attiré son attention dernièrement était – et les deux filles en plaisantaient encore – l’appel au boycott des relations
sexuelles avec les militaires lancé par des artistes contestataires.
Autrement ? Le pays connaissait une croissance exponentielle, tout le
monde avait du travail, les salaires augmentaient presque aussi vite que les
prix : dès lors, pourquoi se plaindre ?
Quant à la conversation des frères et sœurs de Carmela, elle se révélait
fort hétéroclite. Les rejetons de Vittorio formaient une joyeuse bande, bien
qu’aucun ne fût pourvu du même caractère. Giorgio, qui comptait sur le
charme envoûtant de sa démarche assurée et des yeux noirs liquides qu’il
avait hérités de son père, ne parlait pas beaucoup, préférant le langage du
corps à celui des mots. Un seul sujet de discussion animait son visage à la
mâchoire carrée, que l’ombre d’une barbe assombrissait même quand il se
rasait de près : les concours de chanson à la télévision. Si la junte
s’immisçait chaque jour davantage dans les programmes audiovisuels –
pourquoi se passer d’un tel outil de contrôle ? –, les soirées musicales et
festivals diffusés sur le petit écran battaient tous les records d’audience. La
télévision représentait une tribune pour les artistes, un rare exutoire, un
interstice non négligeable dans le couvercle étanche placé sur la population.
La ferveur populaire portait aux nues certains chanteurs comme s’il se fût
agi de footballeurs, et même la junte et ses élucubrations idéologiques ne
parvenaient pas à faire taire un Geraldo Vandré quand il susurrait « mourir
pour la patrie, vivre sans raison10 ». Le sujet de prédilection d’Enzo, le frère
de Carmela et Giorgio, était simple : Pelé, Pelé et encore Pelé – avec une
relecture régulière de la Coupe du monde de 1958, lors de laquelle le
garçon n’avait que trois ans, mais dont il disait se souvenir avec une
précision d’horloger.
Curieusement, c’était la petite Giulia qui, du haut de ses douze ans,
amusait le plus Gina en raison de son irrévérence. Ses dernières frasques
s’étaient déroulées pendant sa profession de foi : elle avait tout bonnement
débattu avec le curé devant une foule ébahie et une Maria écarlate. Est-ce
qu’être vivant ne consistait pas à apprendre à accepter sa propre fin, avait-
elle demandé à l’homme d’Église ? Était-ce la raison de toutes ces
simagrées, de tous ces rituels millénaires ? Dieu n’était-il en fait qu’une
façon de donner un sens à l’existence, car enfin, l’être humain ne pouvait se
consacrer à sa vie qu’à la condition de mettre la peur de mourir derrière
lui ? Gina avait dû sortir de l’église tant son fou rire était devenu incontrôlable – elle n’avait pas ri ainsi depuis l’accident. Dire qu’elle avait
traité Giulia comme une enfant, alors que la fillette démontrait clairement
une maturité bien supérieure à celle de tous les membres de sa fratrie ! Plus
tard, Gina était allée humblement s’excuser auprès du brave curé : son
estime pour la hiérarchie ecclésiastique avait considérablement crû quand
elle avait appris l’engagement des prêtres brésiliens contre la dictature
militaire et pour la justice sociale.
À son arrivée au ghetto, de nombreux Italiens lui avaient demandé des
nouvelles du pays, qu’elle avait laborieusement essayé de restituer. Alors
que le Brésil fourmillait, gonflé par une formidable énergie, l’Italie,
complètement à l’arrêt, se débattait dans des conditions d’hygiène d’un
autre siècle, sclérosée par la corruption, immobile. Gina, incapable de
conserver la tête froide en relatant ces nouvelles révoltantes, obliquait vers
des sujets plus neutres, comme la vivacité de la nonna, l’aïeule d’Alfredo –
dont le rire de corbeau retentissait encore à travers Casalnuovo en dépit de
son âge avancé et de sa chevelure blanche.
Marco ne lui posait jamais de questions sur Casalnuovo : il semblait
insensible au lent déclin et à la déliquescence de son pays, contrairement
aux autres exilés du ghetto, que la moindre évocation de leur terre natale
emplissait d’une émotion éloquente. En revanche, son père voulait tout
savoir de sa vie à elle. Face à ses interrogations répétitives, Gina, que son
secret étouffait, avait fini par lui raconter les raisons de sa fuite en lui
faisant promettre de garder le silence. Elle ne s’attendait pas à ce que cet
homme doux, presque impassible, réagît aussi intensément à son récit :
– Je ne comprends pas comment tu as pu à ce point intégrer la violence
dans ton quotidien. Comme si c’était normal !
– On n’avait pas le choix, papa, avait-elle pathétiquement gémi.
N’aurait-il pas fallu montrer leur supériorité par leur pacifisme et leur
refus de se déchirer comme des animaux, demandait Marco, choqué ? Était-
il nécessaire de s’abaisser à l’usage incontrôlé de la force et de laisser libre
cours à ses plus bas instincts simplement pour prouver que l’on avait
raison ? Ne faisait-on pas ainsi le jeu des fascistes que Gina méprisait tant,
ne s’avilissait-on point ? Le débat et l’argumentation constituaient des
armes bien mieux affûtées. Comment pouvait-on vouloir la paix dans le
monde si l’on n’était pas en paix avec soi-même ? Marco s’était adouci en
constatant les soubresauts qui secouaient la poitrine de sa fille comme un soufflet : son aveu avait coupé la respiration de Gina, dont les oreilles
retentissaient encore du cri inhumain qui la suivait partout depuis l’accident
dont elle avait été l’origine. C’était comme si son ouïe avait enregistré ce
hurlement, qu’elle lui rejouait depuis sans relâche.
– Cet accident, il n’a pas seulement coûté des vies : il a fracturé ton âme.
– Pourtant, je ne parviens pas à cesser de m’indigner contre les injustices
et les inégalités. Mais dès que mon cerveau commence à imaginer le
moindre plan d’action, c’est comme si mes pensées s’effaçaient, baignées
dans une eau trouble. Je ne me reconnais plus, avait haleté Gina.
Marco avait observé sa fille, démuni face à sa mine égarée : la guérison
serait longue.
– Quand je suis arrivé à São Paulo, avait-il alors raconté, Vargas était
revenu au pouvoir. Ce n’était pas un saint, entends-moi bien : mais il a
rendu le vote obligatoire, y compris pour les femmes, instauré un salaire
minimum…
– Il a dissous le congrès et réprimé le mouvement communiste ! n’avait
pu s’empêcher de s’insurger Gina, bien qu’impressionnée par les
connaissances de son père.
– Et il a été chassé par les militaires pour avoir essayé d’exécuter un
journaliste d’opposition, quatre ans après mon arrivée ici, avait répliqué
celui-ci. Qui était le méchant ? Vargas ou la junte ?
Gina était restée coite, attentive. L’analyse de Marco avait éveillé son
intérêt. Et puis, elle se sentait si faible, si impuissante… Son aveu l’avait
vidée de son énergie.
– Ce qu’il s’est passé en 1964, on a d’abord appelé ça une contre-
révolution, pas un coup d’État. Le président s’est laissé intimider par la
droite et les classes moyennes qui paniquaient, car Castro avait pris le
pouvoir quelques années plus tôt.
– Et parce que les États-Unis s’en sont mêlés, comme d’habitude !
– Je veux juste te faire comprendre qu’au Brésil, avait relativisé Marco,
la situation est brutale, encore plus qu’en Europe : l’économie avance à une
vitesse folle, que la politique n’arrive pas à suivre, et il nous faudra des
années pour juger un événement qui survient aujourd’hui. Nous avons eu
notre compte de morts, je peux te l’assurer, et le durcissement est palpable
depuis Mai 68, quand les émeutes ont secoué toute l’Amérique du Sud.
– C’est justement contre cela que l’on doit lutter ! La promulgation de
l’AI-511…
De nouveau, elle dut s’interrompre pour reprendre sa respiration ; ses
poumons refusaient de cautionner son propos.
– Je vois bien que tu t’indignes, tu veux te battre pour ce en quoi tu crois.
Ton empathie est une force, mais prends garde à ne pas te perdre. Essaie
d’appréhender ce pays plutôt que de t’approprier aveuglément ses luttes.
Refrène tes passions : elles peuvent faire plus de mal que de bien. Et
surtout, surtout, méfie-toi de la violence, car elle te rapproche de ceux que
tu combats… Moi, je mène mon existence selon mes principes, et je fais de
mon mieux pour composer avec une situation qui m’est présentée et à
laquelle je ne comprends déjà pas grand-chose ; je remercie le Ciel d’être
sur Terre, de t’avoir rencontrée, je refuse de trop analyser le monde, par
peur d’oublier de vivre. Il convient, simplement, de continuer à avancer.
Gina l’avait serré contre elle, reconnaissante.
Le rhum avait remplacé le ragoût, et l’alcool coulait à flots tandis que les
noceurs quittaient leurs chaises pour aller se trémousser sur la piste.
L’atmosphère vibrait, fébrile, et une folle liesse s’emparait des invités. Gina
avait remarqué avec amusement que la moindre célébration, au Brésil,
devenait une excuse pour danser. Carmela enflammait le cœur des jeunes
hommes en ondoyant sur un morceau de samba, pendant que son nouveau
mari claquait des mains en rythme. De lourdes mèches s’échappaient de son
chignon. Vittorio, superbe dans un costume qu’il avait acheté pour
l’occasion, se remettait peu à peu de l’émotion qui l’avait pris aux tripes à
la vue de sa fille aînée en robe blanche, tout en jetant des œillades de
prédateur vers l’une des tantes de Tiago. Marco, avec qui il discutait, le
remarqua et le morigéna. Faussement outré, Vittorio se détourna de la tante
en question et posa ses deux mains sur les épaules de son ami, en lui
avouant que peu importait, finalement, les amourettes, les jeux de
séduction. La famille : voilà qui donnait une valeur à cette farce que l’on
nommait l’existence. Ce soir-là, Vittorio était bouleversé par la beauté et la
force de l’adulte qu’était devenue sa fille, et cela l’emplissait de bonheur.
Marco acquiesça : il réalisait mois après mois à quel point l’arrivée de Gina
avait bousculé ses convictions et son mode de vie.
Marco congratula avec effusion la famille de la mariée et chercha du
regard Alfredo, avant de se souvenir que celui-ci s’était éclipsé juste après la cérémonie – restant comme à son habitude très pudique sur ce à quoi il
allait consacrer sa nuit. Alfredo découchait parfois, et on le voyait revenir
au quartier au petit matin, la mine basse et les lunettes tombantes, malgré la
discrétion dont il ne se départait jamais. Marco ne s’étonnait guère, pensant
aux années d’emprisonnement qu’avait subies son ami, qu’il s’accrochât
tant à son jardin secret, à son indépendance. Il alla s’asseoir à sa table pour
s’accorder quelques instants de calme : il n’était plus un jeune homme,
après tout. Au loin, sa fille lui envoya l’un de ses sourires éclatants, puis se
retourna vers son interlocuteur.
– Je t’y emmènerai en février, tu verras, si tu aimes les fêtes brésiliennes,
tu vas adorer le carnaval ! criait Giorgio dans l’oreille de Gina pour couvrir
la musique. Ce n’est même pas une fête, c’est une… bacchanale ! Il y a une
parade avec des danseuses habillées de plumes et de paillettes, un tonnerre
de percussions…
Gina perdit le fil de la discussion lorsqu’il se mit à parler des racines
païennes et de la signification séculaire de cette célébration hédoniste et
débridée ; ses pensées vagabondèrent vers son père, qui semblait en paix,
repu, à sa place – il s’était reconstruit, commençait-elle à comprendre, grâce
à la proximité de ses amis et à la formidable entraide qui régnait en
maîtresse dans le ghetto, le réconciliant avec l’espèce humaine. Elle fut une
nouvelle fois impressionnée par l’humilité de Marco, sa résilience après
tout ce qu’il avait traversé. Parfois s’imposaient à lui des instants de
pétrification inconsciente, comme dans le lotissement où Gina et lui avaient
croisé des gangsters, mais ces moments s’espaçaient progressivement, et la
plupart du temps se dégageait de lui une grande sérénité, qu’elle trouvait
inspirante. Leurs joutes verbales étaient devenues monnaie courante, et il
n’était pas rare que tous deux se lancent dans d’infinis débats sur le perron
du sobrado, rattrapant le temps perdu, sans que la faim de connaissance
qu’ils avaient l’un de l’autre s’étanchât.
Giorgio se rapprocha tout près d’elle. Elle ne l’avait jamais vu si
volubile, même quand il parlait musique, son sujet de prédilection. Le jeune
homme s’exprimait avec l’assurance feutrée des jolis garçons. Ses
paupières étaient à moitié baissées sur des iris d’un noir d’encre ; elle
remarqua un grain de beauté sur sa mâchoire carrée. Elle devint soudain très
consciente de son propre corps : si elle s’était rincée aux sources communes
qui à Bela Vida faisaient office de douche le matin même, la sueur perlait déjà sur sa peau. Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres de celui
de Giorgio.
– On va danser ?
Alors qu’ils se dirigeaient tous deux sur la piste, la samba s’atténua
doucement pour laisser place à quelque chose que Gina ne connaissait pas.
C’était un son étrange, presque jazzy. Elle remarqua soudain que l’écho
effroyable qui sifflait à son oreille depuis l’accident, et qui s’était intensifié
lorsqu’elle avait convoqué de nouveau ce souvenir auprès de son père,
s’étouffait, assourdi et supplanté par la musique. Sans qu’elle s’en rendît
compte, ses hanches se mirent à onduler, ses bras à se mouvoir comme si
elle flottait dans l’eau. Que lui arrivait-il ? Elle demanda à un Giorgio très à
l’aise de quel style il s’agissait. Il la regarda, étonné :
– Tu n’as jamais entendu de bossa-nova ?
– Je ne crois pas… Ou peut-être n’ai-je jamais écouté convenablement.
– Peut-être surtout que tu n’as jamais eu l’occasion d’écouter la vraie
bossa-nova, insista-t-il en appuyant le mot « vraie ». Les majors
américaines pillent ce qu’elles renomment le « latin jazz »…
– Taisons-nous !
Giorgio, qui n’avait pas l’habitude d’être interrompu de façon si
cavalière, toisa cette fille si différente de celles du quartier, dont les formes
affriolantes et les roulements de hanches assurés remplissaient la piste. Gina
était plus gauche, mais aussi plus curieuse, plus intéressante, et ses yeux
toujours écarquillés brillaient d’un feu passionné. Il la trouvait
merveilleuse. Il lui avait fait écouter plusieurs groupes qu’il aimait, en
particulier Os Mutantes, dont elle avait comparé le patchwork joyeux et
insouciant aux yéyés français tout en étant sensible au double sens des
paroles. Il en allait de même dans tous les régimes dictatoriaux : les
musiciens devenaient les messagers de la contestation, brouillaient les
pistes avec leurs métaphores, tout en « parlant à voix basse », ainsi que
l’intimait la chanteuse Maysa Matarazzo. Giorgio considérait la bossa-nova
comme un peu vieillotte, mais comprenait l’attrait qu’elle exerçait sur des
oreilles néophytes : ce son évoquait un autre temps, la parenthèse dorée de
l’époque de Kubitschek, quand il n’était qu’un petit garçon. Lui-même avait
plaisir à la laisser ruisseler sur tout son corps.
Insensible à la présence de Giorgio, Gina observa déconcertée
l’excitation qui partait de son ventre pour se diffuser à travers le tissu de sa peau jusqu’au frisson. Le doux chuintement susurré par la chanteuse
enjôlait tout l’auditoire : à la fois intime et tendue vers son public, elle
dégageait une sensualité si prégnante qu’on l’aurait crue au lit avec son
amant et non sur scène. Elle refréna un sourire coquin et glissa un regard
langoureux à la foule, qui fut parcourue d’un spasme. C’est à cet instant que
Gina fit taire son esprit analytique : après tout, pourquoi essayer de
décortiquer ses sensations ? Elle fut envahie d’une vague de bien-être alors
qu’autour d’elle, les danseurs se muaient en félins ondoyants dont les
mouvements se fluidifiaient. Une guitare malicieuse s’ajouta au
chuchotement chanté, puis des accords se posèrent sur un piano en légère
dissonance. Rien cependant n’était laissé au hasard et tout s’arrangeait en
une ronde harmonieuse. L’éclat de rire d’un instrument dont Gina ignorait
le nom vint troubler ce fond sonore ; la percussion impromptue, le
sifflement d’un serpent à sonnette, souligna le morceau. Et ce tempo ! Une
caisse claire avança d’un pas tranquille, aussitôt contrecarrée par un
tambourin, comme lors d’une querelle d’amoureux, avant que leurs
déséquilibres s’accordent en un flottement, une joute rythmique commentée
par les congas.
Un formidable balancement les prit tous… Ou plutôt un roulement, oui :
une grosse boule qui roulait inexorablement, récupérant çà et là des touches
de pulsation et de mélodie. Son élan ne souffrait ni retard ni hésitation. La
pression monta avec la vitesse des doigts sur les tissus tendus des
instruments, faisant planer les danseurs, dissipant leur fatigue et leurs
déceptions. La peau de Gina brûlait. Les cerveaux étaient mis en veille, tout
n’était que sensation pure. La félicité déferlait avec la rapidité croissante de
la musique : il était illusoire d’imaginer y résister. Une vague de joie et
d’insouciance enveloppa la foule en une expérience de communion totale :
les vieux esquissèrent d’élégants pas de danse, les jeunes laissèrent exploser
leur vivacité, tous entraînés par le rythme, lançant leurs corps vers leurs
partenaires avec fièvre, comme en transe. Gina eut l’impression de vivre
quelque chose de mystique, l’émerveillement d’un mystère dévoilé. À
l’aube, épuisée et confiante alors que la fête battait encore son plein, elle
était tombée amoureuse du Brésil.