Électrons libres

James Flint · Chapitre 10 sur 25

Pages du PDF

Électrons libres

America

 

New York, Pennsylvanie, Ohio, Indiana, Illinois, Iowa, Nebraska, Wyoming, Idaho, Washington. Ce voyage par la route n’a pas rempli mes attentes. Il m’a pris six jours complets, non les trois que j’avais prévus. Aucune aventure démentielle ne s’est déroulée, pas le moindre détour vers l’inconnu digne d’un film de série B. La seule chose qui s’est passée, c’est que je me suis déplacé en position assise le long de diverses autoroutes, pendant des heures et des jours.

Mon impression dominante se résume au mot : choses. Des tas de choses, partout. Des maisons, des boutiques, des routes, des voitures, des immeubles, des infrastructures de toutes sortes, partout et sans fin. Des drapeaux évidemment, des drapeaux, encore des drapeaux, comme là-bas à Boston, suspendus aux fenêtres, tendus sur les capots des voitures, peints sur les murs, flottant à des mâts, petites boursouflures rouges, blanches et bleues sur l’épiderme d’un pays dont le système immunitaire se sent menacé.

Cette idée s’est rapidement imposée à mon esprit ; aussi, même quand je regarde la carte, je prends les routes pour des artères, les rivières pour des veines, les grands lacs pour un dispositif foie/reins/cœur qui propulse un milliard de corpuscules en forme de voitures à l’intérieur d’un corps enflé et cancéreux. Ça me fout les jetons. Tous ces gens, toutes ces entreprises, tous ces concessionnaires, comment font-ils ? C’est vrai, qu’est-ce qui les motive, qu’est-ce qui les fait avancer, à quoi carburent-ils ? D’où ça vient, tout ça ? Plus j’y pensais, plus ça me paraissait impossible qu’autant de choses et d’endroits différents puissent seulement coexister. Je me mettais à suffoquer, à être constamment à bout de souffle, ce qui n’a fait qu’empirer quand la climatisation est tombée en panne et s’est mise à dégager une telle condensation que je n’avais plus que deux solutions : l’arrêter, ou conduire avec le cul d’une bouteille découpée coincé entre mes pieds pour recueillir le liquide qui gouttait en permanence, et ralentir régulièrement pour le vider par la fenêtre. Sauf que si j’arrêtais la clim, très vite je me retrouvais réellement à bout de souffle, or mon petit stock d’inhalateurs s’amenuisait déjà assez vite sans ça.

Tous ces petits drames se déroulaient dans la voiture, en contraste flagrant avec ce qui se passait à l’extérieur. Partout où j’allais, j’avais l’impression d’être déjà venu. Tout était bien indiqué, repéré, franchisé, totalement dénué de surprise. Même en traversant les grands espaces du Nebraska et du Wyoming, même en passant dans le parc du Yellowstone, tout m’était expliqué en détail. Organisé. Une fois que j’avais décidé où me rendre, je n’avais plus besoin de réfléchir. Il suffisait d’orienter la voiture dans la bonne direction, d’appuyer sur l’accélérateur et de s’arrêter de temps à autre dans un Burger King ou un Taco Bell pour manger quelque chose.

Après un certain temps à enchaîner les autoroutes, les stations-service, les motels, les fast-foods, les restaurants puis de nouveau les autoroutes, j’avais carrément perdu de vue la notion que je pourrais très bien quitter la route pour m’arrêter. Face à cet énorme réseau d’options, je n’en avais aucune. Je ne conduisais plus la Honda, c’est elle qui me conduisait. L’air lui-même commença à me paraître manufacturé, et l’effort que je devais faire pour l’envoyer dans mes poumons et l’en expulser se transformait lentement en un travail à temps plein, que je devais fournir pour avoir le droit de rester à ma place en tant que partie intégrante de cette machinerie. L’enthousiasme que j’avais ressenti là-bas à Graniteburg, en décidant de ne pas ramener la voiture au loueur, m’avait abandonné depuis longtemps. Je commençais à me sentir vide, sans substance, quantité négligeable. Je regardais ce qu’il y avait autour de moi et ça ne provoquait en moi aucune réaction appropriée. Rester concentré sur la route devant moi releva bientôt de l’exploit. J’en arrivai même à ne plus déconner sur la toxoplasmose pour sérieusement me demander si oui ou non, je l’avais, ça ou autre chose. Le quatrième jour, ce devait être aux environs de Des Moines, j’eus de nouveau l’impression de planer. Je perdis toute notion de ce que j’étais, de ce que je vivais, d’où j’allais. À un niveau quelconque, je continuais de fonctionner puisque je conduisais toujours et que je vidais l’eau. Mais je n’en garde aucun souvenir.

Quand j’ai repris mes esprits, je roulais sur une petite route bordée des deux côtés par un immense champ de maïs parfait et ondulant. Visuellement, c’était très prenant, comme si le monde s’était divisé en deux plans : un jaune, un bleu. Il n’y avait pas d’autres voitures que la Honda sur la route, du coup j’ai tombé la vitesse, roulant au pas pour essayer de comprendre où diable je me trouvais sur terre. D’un coup, sur ma gauche, est apparu un grand panneau de bois.

 

Récolte de Maïs Généthique™

La société Généthique est fière de vous présenter sa récolte. Généthique : nous remplissons la panière de l’Amérique (Ce grain a été génétiquement amélioré.

Toute personne surprise en flagrant délit d’effraction ou de

tentative d’effraction sera poursuivie aux termes des lois fédérales.)

 

Je pensai aussitôt à Jack. Je savais exactement ce qu’il aurait fait à ma place, c’était comme s’il avait été là, assis dans mon fauteuil, occupant le même espace. S’il avait vu ce panneau, il se serait rangé aussi sec sur le bas-côté de la route, serait sorti de la voiture, se serait avancé de dix pas à l’intérieur du champ pour pisser sur le maïs. Et si Stasie avait été avec lui, elle aurait rigolé un moment comme quoi plus rien n’était sacré et qu’on ne trouvait plus rien qui ne fut pas artificiel, et elle aurait roulé un joint. Tout en le fumant, elle aurait continué pendant dix minutes, un quart d’heure, à dégoiser comme quoi c’est terrible ce qui se passe, qu’on est dans la merde totale, et tout à coup elle aurait changé d’humeur pour devenir morose, renfermée et irritable pendant le reste du voyage.

En voyant le panneau, j’ai senti ces deux réactions tournoyer autour de moi en quête d’un moyen de s’exprimer. J’ai même secoué la tête en laissant échapper une espèce de soupir amusé comme mon père en faisait. Et c’est là que ça m’a frappé. Depuis que j’avais quitté Graniteburg, je regardais tout avec ses yeux à lui, de son point de vue, comme si j’avais vraiment senti son fantôme se glisser en mes lieu et place, ce soir-là dans la cuisine de Cox Macro. Du coup, j’ai arrêté la voiture pour m’offrir un moment de réflexion. C’était si étrange ; je ne vois pas comment l’expliquer… C’était comme d’être possédé. J’éprouvai même la nette impression que je devais faire un effort pour l’expulser hors de ma tête. La contemplation du panneau m’a beaucoup aidé pour ça ; en fait, je crois même que c’est lui qui a déclenché mon retour à moi-même. Parce que ma réaction à moi était 100 % différente de celle que Jack et Stasie auraient eue.

Moi, ce panneau, ce qu’il m’a fait, voyez-vous, c’est qu’il m’a rassuré.

 

À la ville suivante, j’ai quitté la route pour m’offrir une pause et commencer à trier un peu tout ce que Cox m’avait donné. D’abord l’interview, qui ne m’éclaira pas autant que je l’avais espéré. Essentiellement, ça parlait de choses que je savais déjà sur le passé de Jack en tant que sculpteur, des choses qui se racontaient à la communauté. Enfin bref, voici le texte ; vous n’avez qu’à vous forger votre propre opinion.

 

L’Alchimiste atomique

Ce mois-ci, en conclusion de notre série d’articles sur les artistes-artisans américains contemporains, nous avons rencontré le sculpteur Jack Reever. Né à Seattle, Reever a quitté le domicile familial à l’adolescence pour devenir cow-boy dans le Nebraska avant de s’inscrire à l’université des Beaux-Arts du Nord-Ouest. Après ses études, il fut l’apprenti de Mike Talus, artiste de Cascade, puis il a voyagé en Europe, notamment au Royaume-Uni où il a vécu dix ans, tout en militant au sein du Mouvement pour le désarmement nucléaire. De retour aux États-Unis au début des années 80, il s’installe à Graniteburg (Vermont) où ses pierres tombales d’une grande originalité, étranges visions de marbre et de granit, ont fait assez de bruit au sein de l’industrie très conservatrice et très traditionnelle du monument funéraire pour que son nom parvienne à nos oreilles, ici à Art Forum. Nous avons donc envoyé Cox Macro le rattraper dans sa cabane au fond des bois…

 

CM : À votre arrivée à Graniteburg, vous avez été l’apprenti de Max Depaoli, bien connu pour ses monuments civiques. Mais depuis que vous avez appris à tailler la pierre, vous vous êtes plutôt consacré aux pierres tombales individuelles, aux mausolées et aux sanctuaires, un marché presque entièrement dominé par la production en série depuis longtemps. Disons qu’au mieux, c’est considéré comme du travail de journalier. Pour quelle raison, dans la mesure où vous vous considérez plus comme un artiste authentique (voire romantique) que comme un artisan, avez-vous choisi ce domaine-là ?

JR : D’accord, alors avant tout, laissez-moi vous dire que pour moi, l’artisanat est constitué d’art à 99 % et que je ne vois pas où est le problème entre le grand art et le travail de commande ; c’est vrai quoi, 99 % de toute la production artistique sous la Renaissance italienne a été faite sur commande, et ce n’est pas Michel-Ange qui s’en serait plaint. Ensuite, si une chose traditionnelle a été remplacée par de la production en série, eh bien ça vous donne la meilleure des raisons pour la reconsidérer du point de vue de l’artisan, c’est-à-dire pour la remettre en question et la recréer. Parce que vous pouvez être certain que la production en série l’a carrément pétrifiée, cette chose, si je peux me permettre ce jeu de mots. Et puis, troisièmement, je suis sculpteur, et il n’est pas évident de regarder l’histoire de cet art-là sans y voir des liens profonds entre la taille de la pierre et la commémoration du passé. Il m’arrive parfois de penser que la préservation de ce qui a disparu est précisément la raison pour laquelle la sculpture a été inventée, surtout si on pense à tous les bustes, les statues et les obélisques et tout ce que les êtres humains ont érigé à leur propre mémoire ou à celle d’autrui au cours des siècles. Les études les plus récentes suggèrent que c’est pour ça que Stonehenge a été construit ; à un moment de l’histoire où le bouleversement climatique a provoqué la disparition des grands mammifères sur ce que nous appelons aujourd’hui les îles Britanniques, ce qui obligea les gens à trouver un substitut à la chasse, laquelle ne pouvait plus être leur principale source de nourriture, ils durent se tourner vers l’agriculture. Or, tenir une ferme c’est beaucoup plus de travail que la chasse, c’est une activité à plein-temps, pas un truc qu’on peut se permettre de ne faire que deux ou trois jours par mois. Du coup, ils étaient en colère, ils avaient peur, et ils estimèrent que la déesse de la lune – qui régnait sur le cycle de la chasse, puisque la meilleure chasse aux mammifères se fait à la clarté de la pleine lune – les avait abandonnés. Du coup, leurs prêtres leur ont construit Stonehenge, qui est en fait conçu plus ou moins comme un théâtre, pour montrer comment le soleil – qui domine les existences de la populace bien plus que la lune ne dominait nos existences d’alors – suivait en réalité les motifs que la lune a laissés dans le ciel, ce qui fait de lui en quelque sorte, son subalterne dans le panthéon céleste. Et donc, ce monument montre aux gens quelle puissante relation existait par le passé, tout en les rassurant sur l’avenir. C’est ce que fait la sculpture. CM : Mais sur un plan plus personnel ? Diriez-vous que vous avez toujours été attiré par la mort ?

JR : Peut-être pas par la mort, non ; je ne suis pas un de ces mecs gothiques, là, qui traînent dans les cimetières tout de noir vêtus. Mais je suppose que j’ai toujours nourri un intérêt pour l’enterrement en tant que rituel. J’ai grandi dans un environnement religieux en quelque sorte, et je me souviens d’avoir sculpté des petites pierres tombales pour des animaux familiers, des chats ou des hamsters qui étaient morts, ce genre de choses. Ce qui est peut-être plus intéressant, c’est qu’il m’est souvent arrivé de créer des objets archéologiques imaginaires et de les avoir planqués sans rien dire à personne. J’ai grandi pendant la grande vague de construction des lotissements familiaux consécutive à la Seconde Guerre mondiale, aussi on trouvait facilement des matériaux de rebut dans notre quartier, dans les fossés ou sur les lotissements vides ; on avait vite fait de tomber sur quelque chose, des briques par exemple. Il y en avait, des briques, de toute sorte, souvent en argile réfractaire. Très difficile à sculpter, parce que très fragile ; si on essaie d’y tailler une forme humaine, elle se casse au niveau de la taille, ou la tête se rompt au niveau du cou. Mais je les taillais, ces figurines, presque comme si elles étaient magiques, puis je les emportais sur ma bicyclette à cinq cents mètres de là, à l’endroit où le lotissement se terminait par une petite falaise escarpée, une espèce d’embarcadère qui avait l’air immense pour moi, même si à mon avis il ne faisait guère plus de trente ou quarante mètres de haut. Au pied de la falaise, il y avait une vieille voie ferrée et au-delà, le Puget Sound, dont l’eau est salée. Évidemment, j’adorais passer la plage au peigne fin, on ne peut pas empêcher les gosses de faire un truc aussi sympa. Ce que je veux dire, c’est que je me souviens qu’il m’arrivait de sculpter une de ces figurines, après peut-être trois ou quatre essais infructueux, j’en obtenais une intacte ; je prenais une truelle dans la cabane à outils du jardin, j’enfourchais mon vélo et je pédalais jusqu’au sommet de la falaise. Là, je descendais l’escarpement pour atteindre la voie ferrée et puis je creusais un trou aussi profond que possible dans l’argile. Je glissais ma figurine dedans, je rebouchais le trou, j’effaçais les traces et surtout je ne disais rien à personne. Bon, c’est qu’un exemple… CM : C’est génial, c’est un très bon exemple. Donc peut-être que… JR (interrompant) : En tout cas, c’est un truc dont vous devrez tenir compte si vous devenez archéologue ou si vous en épousez un ou une : ne prenez rien pour argent comptant ! Ça ne sera peut-être pas la preuve d’une civilisation encore inconnue. Ça prouvera simplement qu’un gosse de sept ans avec une âme d’artiste est passé par là.

CM (rires) : Alors, qui vous a influencé, d’après vous ?

JR : C’est difficile à dire, il y a tant de réponses. Quelqu’un, John Lennon, je crois, a dit un jour que ce qui vous influence, c’est avant tout ce qui vous excite, et je suis assez d’accord. Mais en termes de démarche générale et de méthodologie en tant qu’artiste, je dirais que les gens qui m’ont le plus marqué sont ceux avec qui j’ai fait mon apprentissage sur l’île de Blakely, au début des années 60 : Mike Talus, Arthur Nutsch et d’autres personnes de là-bas, qui faisaient partie de ce qu’on appelait l’École de Cascade, laquelle a commencé en gros quand deux ou trois artistes sont revenus aux États-Unis après avoir traversé de terribles épreuves lors de la Première Guerre mondiale et qu’ils se sont dit : “Putain de merde, sans déconner, la nature humaine et la culture humaine sont carrément cramées ; moi je me mets à la beauté et aux secrets du monde de la nature !” Et quelques-unes des personnes qui avaient hérité de cette tradition et allaient faire le lien avec cette phase plus intellectuelle que fut le mouvement hippy vivaient à Blakely, à deux ou trois heures de route au nord de Seattle, avec une petite traversée en ferry en prime. C’était idyllique : une petite île très boisée, petite population – pour l’essentiel des artistes – ni électricité, ni téléphone. La plupart des gens avaient trente-cinq/quarante ans, et moi j’étais là, avec mes dix-huit balais, assistant Mike sur quelques-unes de ses œuvres de commande ; c’était plutôt une faveur qu’il me faisait, à vrai dire, envers mon ancien prof d’esthétique. Bon, j’étais vachement intimidé, mais par-dessus tout désireux d’apprendre.

CM : Comment était-ce ?

JR : Comment ? Eh bien comme je l’ai dit, carrément idyllique. Mike et sa femme vivaient dans une vieille petite ferme, une douzaine d’hectares d’espace dégagé entre les arbres, pratiquement au centre de l’île. Un lieu idéal et typique pour beaucoup d’artistes ouest-américains de l’époque ; et détail tout aussi répandu, la grange transformée en atelier. Il y avait un petit poêle à bois, qui avait l’air purement décoratif, mais qui était tout à fait étanche. À deux cents mètres de là, il y avait une vieille maison en boîte à sel ; ça s’appelle comme ça parce qu’elles ont deux étages en façade et un seul à l’arrière, avec un toit à comble sur pignons qui s’avance pour faire un auvent. Ça ressemble à une boîte à sel, d’où le nom. Celle-ci n’était pas isolée, il y avait bien un poêle à bois, mais pas d’électricité, et pour l’eau : un seau d’eau au bout d’une corde au-dessus d’un puits. L’arrangement, c’est que je devais assister Mike dans ses gros travaux de commande, couper du bois de chauffage, accomplir certaines corvées, et en échange j’avais droit à un petit pécule, je pouvais loger gratuitement dans la boîte à sel et j’avais un accès limité aux outils de Mike et à son expérience. C’était parfait.

CM : Quel genre de choses appreniez-vous ? JR : Oh, surtout à sculpter le bois. Parce que bon, à la pire époque, l’École de Cascade faisait surtout dans le bois flotté et les trucs artisanaux genre proches-de-la-nature, ces trucs qui ont pris de l’ampleur au fil du temps pour devenir aujourd’hui cette saloperie de kitsch New Age. Mais au mieux de sa forme, comme à Blakely par exemple, il y avait des artistes – je vais m’en tenir aux sculpteurs – comme Mike et Arthur, qui mettaient un point d’honneur à sélectionner le bois et à le sécher minutieusement. À l’époque, comme je l’ai dit, je venais juste de sortir des beaux-arts ; quand je me mettais à sculpter, je prenais ce que je trouvais et je travaillais là-dessus. Mais ces mecs-là allaient jusqu’à discuter des mérites d’arbres qui avaient encore leurs racines dans la terre ! Et quand ils estimaient qu’un arbre était prêt – les plus courus étaient le cèdre, le frêne et le genièvre ; le frêne surtout est magnifique à sculpter – ils allaient le couper, l’écorcer, le sécher puis l’envelopper dans du plastique pour attendre parfois cinq ans avant de se mettre à le sculpter, encore que durant toute cette période, il leur arrivait d’en ressortir un morceau, de le déballer, d’estimer ce qu’il allait devenir, d’en tailler peut-être un éclat ou deux. Juste pour sentir la texture du bois, vous voyez… le grain ? Enfin bon, ces mecs étaient sérieux, c’était ça l’important, ça voulait dire un max pour moi. Je n’avais vraiment pas la moindre inclination envers l’art commercial ni ses applications ; à mes yeux, la sculpture était ce qui se rapprochait le plus d’une vocation religieuse, de l’expression de l’âme. Pareil pour ces gars-là – c’étaient des romantiques, je dirais. La chose la plus importante qu’ils m’aient apprise, en plus des techniques de sculpture du bois, c’est le respect du matériau. C’est là-bas que j’ai appris que lorsque vous travaillez un matériau, en l’occurrence le bois, il vous informe de ce qu’il acceptera de faire ou non. Il vous faut donc le prendre par amour, il vous faut le séduire, et lui en retour, il vous séduit. Le but de tout ça est de faire en sorte que votre vision artistique et votre talent soient catalysés par la compréhension du matériau qui vous gagne tout en le travaillant pour en arriver à faire fusionner parfaitement votre œuvre d’art avec ce que ce morceau de bois ou de pierre a envie de devenir.

CM : Ça m’a l’air sacrément fondamental. JR : Ça, oui ! Parce que ça ne s’applique pas qu’à la sculpture ornementale, mais à tous les arts plastiques. Prenez l’architecture. Quoi que vous pensiez des Mayas ou des anciens Égyptiens, il ne fait aucun doute que ces gens-là comprenaient la pierre comme personne ne l’avait fait avant ni ne l’a fait depuis. Les Mayas ne connaissaient pas les outils métalliques, pourtant si vous entrez dans un de leurs temples, mettons à Chichen Itza ou à Palenque, et si vous observez n’importe quelle marche d’escalier pas trop usée par les ravages du temps, vous verrez qu’elle est toujours aussi d’aplomb que n’importe quelle assise de briques dans une ville contemporaine. Le seul moyen d’atteindre un tel niveau est d’être en contact si étroit avec un matériau que vous en connaissez le moindre défaut, la moindre tendance, vous connaissez son grain par cœur. C’est effrayant de voir à quel point ces gens étaient doués. J’ai une théorie pour expliquer comment des civilisations aussi distantes dans le temps et l’espace que l’étaient les Mayas et les Égyptiens en sont arrivées à cette similitude de conception pour leurs pyramides, en partant du principe qu’il n’y avait pas de communication entre eux. C’est tout simplement que la forme même de cette conception est incluse dans le matériau : c’est la pierre qui dicte la pyramide à degrés. C’est là la forme la plus simple que la pierre autorise. J’ai vu des photos d’une montagne sur la côte sud-est de l’Islande, dont les fissures et les plans de fracture se sont érodés pour finir par ressembler précisément à la pyramide Kukulcán de Chichen Itza. Les Mayas suivaient les mêmes tendances de la roche que suivent les forces géomorphologiques. Il n’y a pas d’autre méthode.

Et si vous faites ça, il y a 80 % de chances qu’en essayant de bâtir une structure imposante, vous obteniez une pyramide à degrés. Pour prouver à quel point ces gens comprenaient les matériaux qu’ils sculptaient, non seulement la pyramide de Kukulcán contient une autre pyramide antérieure et plus petite, non seulement ses dimensions tiennent compte des complexités du calendrier maya, mais les dimensions des girons et des contremarches ont été conçues de telle manière que tout son qui s’y répercute sera renvoyé et déformé de façon à imiter les stridulations descendantes de l’appel du quetzal, l’oiseau sacré que représentent les gravures de la pyramide ! Ces types ont fabriqué le premier engin à enregistrer des sons de toute l’histoire humaine, et avec des pierres encore bien ! Ça, c’est de l’opiniâtreté, ça, c’est de la technique ! Et j’affirme haut et fort que notre culture n’en connaît aucun équivalent, sauf peut-être notre connaissance pointue des propriétés radioactives de l’uranium et du plutonium. En tant que sculpteur, j’ai voulu m’approcher aussi près que possible de cette sensibilité par mon travail, et un aspect de ma démarche consiste à croire que tous les matériaux ont leur usage propre. CM : De quelle manière ?

JR : Eh bien si je veux sculpter une rose, je ne choisirais pas un matériau dur et translucide comme l’obsidienne par exemple, parce que ça ne respecterait pas la vraie nature du matériau ; elle n’est pas “rosifère”. Bon, vous pouvez avoir des tas de raisons valables pour faire une rose en obsidienne, le résultat sera même tout à fait spectaculaire, mais il sera noyé par le contraste flagrant entre le matériau et ce qu’il laisse paraître, ce qui en fera finalement une œuvre superficielle. Donc je me tournerais plutôt vers un métal, l’or ou l’argent, quelque chose dont je pourrais tirer des feuilles extrêmement fines dont la texture sera proche de celle des pétales. J’ai constaté que c’était là une démarche humaine pratiquement constante dans l’utilisation des matériaux depuis la préhistoire. De ce point de vue, la sculpture est un moyen de découvrir l’essence de la matière, pas au sens des essences platoniciennes, qui sont si abstraites et si métaphysiques qu’elles n’ont de valeur qu’en tant que généralisations sans pertinence ; non, ça veut dire découvrir la personnalité d’un matériau, ce qui implique de le travailler pour découvrir les processus qui l’ont mené à être ce qu’il est et qui le mettent en relation avec d’autres matériaux dotés des mêmes propriétés. De ce point de vue, la sculpture a pas mal de rapports avec l’alchimie. CM : Le mot est lâché.

JR : Oui, et il est souvent compris de travers. CM : Quel est l’usage correct de ce terme, selon vous ? JR : La réponse à cette question n’est pas simple. L’alchimie n’est pas unique, elle est multiple ; ce qui veut dire qu’elle a aussi sa propre histoire, plus ou moins, et pas une panoplie de principes a priori. Elle commence dans l’ancienne Égypte avec Thot, le dieu-mage. Thot était le scribe des dieux, le dieu de la connaissance et de la justice, l’inventeur des mathématiques, de l’astronomie, de la mécanique, maître de la lune et grand maître ès magie. Lorsque le dieu-soleil Osiris fut assassiné et que son épouse Isis, la déesse-lune, eut besoin de le ramener à la vie assez longtemps pour la mettre enceinte, c’est Thot qui lui a enseigné les sortilèges nécessaires. Et quand Horus, fils d’Isis, naquit, c’est encore auprès de Thot qu’elle se procura les runes et les charmes dont elle avait besoin pour le protéger des desseins maléfiques de Seth, le rival et usurpateur d’Osiris.

Enfin bref, comme je disais, Thot, que les Grecs ont rebaptisé Hermès, c’est lui qui a offert aux Égyptiens le don de l’alchimie qui pour eux ne signifiait pas seulement transformer le plomb en or, comme nous le croyons, mais concernait tous les procédés de transformation possibles. Par exemple, si vous ajoutiez de la levure au pain, si vous changiez cette indigeste galette plate en cette chose toute gonflée et si savoureuse qu’elle en devenait votre nourriture de base, eh bien c’était de l’alchimie. Si vous faisiez fermenter de l’eau contenant des graines de houblon et de la levure pour en faire de la bière, c’était encore de l’alchimie, pas parce que ça vous rendait ivre, mais parce que l’alcool tuait les bactéries toxiques et rendait l’eau plus propre à la consommation ; l’eau ne vous rendait plus autant malade. Pareil si vous tiriez une teinture d’une plante ou d’un animal pour teindre des peaux ou des tissus ; certains procédés d’extraction étaient extrêmement complexes, de vraies formules de sortilèges, mais si on les suivait au pied de la lettre, elles vous permettaient, à partir de quelques boisseaux du matériau brut que vous aviez au départ, d’obtenir au bout du compte une coupelle de couleur concentrée et pure capable de teinter de manière indélébile tout ce qu’elle toucherait, et qui ne se ternirait jamais. Dans un monde où tout se décompose et se transforme, c’est bel et bien de la magie.

Bien entendu, ces procédés de transformation étaient aussi considérés comme purificateurs ; au sens littéral du terme : dons des dieux. Le pain en est un exemple évident ; en lui ajoutant de la levure et en la faisant cuire, vous transformez une pâte indigeste en nourriture de base. En manne du ciel. La teinture, c’est encore plus symbolique, d’abord parce que c’était plus difficile à fabriquer, ensuite parce que les effets en étaient visuels plutôt que viscéraux. La pourpre royale que portaient les anciens Égyptiens, et, je crois, les habitants du bassin mésopotamien avant eux, était extraite d’une glande particulière qui se trouve dans un petit mollusque méditerranéen, un bivalve. Il vous faut d’abord ramasser plusieurs milliers de ces bivalves, leur ôter leurs minuscules vésicules biliaires, les blanchir, les sécher, les réduire en poudre, leur ajouter de l’alcool, filtrer, faire évaporer le filtrat et enfin vous avez cette splendide teinture pourpre que les royautés se réservent pour leur usage : la pourpre royale ; d’ailleurs, la famille royale d’Angleterre s’en sert encore aujourd’hui.

À vrai dire, on tient un lien direct avec cette histoire, parce qu’aujourd’hui il semblerait que certains archéologues ont trouvé des traces d’étain de Cornouailles dans certains bijoux et outils d’Égypte ; les Égyptiens et les Phéniciens faisaient commerce avec la Cornouailles, et l’une des choses qu’ils échangeaient contre l’étain, c’était le savoir-faire permettant de fabriquer la guède, la teinture bleue dont les anciens Bretons aimaient à se parer le corps. La séquence d’opérations qui permet de tirer la teinture de sa plante-mère est extrêmement complexe, si complexe qu’en fait la technique exacte en a été perdue au fil du temps, bien qu’on sache qu’il s’agissait d’un processus de décantation et de fermentation en trois étapes ; en tout cas, il est fort peu probable que les Bretons aient pu le découvrir comme ça, au débotté. Ils n’étaient pas assez avancés. Et avant que vous n’en parliez, prenez Stonehenge : je vous dirai qu’il est très probable que les connaissances astronomiques et techniques qui ont présidé à sa construction proviennent aussi de contrées étrangères.

Bref, l’extraction de la guède peut donc être considérée comme un savoir alchimique, partie intégrante d’un processus alchimique. Il y avait un rituel autour de ça, tout comme il y en avait un qui présidait à l’utilisation de la teinture en tant que peinture corporelle, et ce rituel avait des propriétés transformatives sur le plan psychologique aussi bien que physique. Puis au fil des siècles, voire des millénaires, ces techniques ont quitté leur domaine originel de pratique alchimique pour gagner celui de diverses communautés, religieuse tout d’abord, mais aussi métallurgique, la peinture ou la sculpture, vu qu’il ne faut pas oublier que toutes ces pratiques n’étaient pas rigoureusement séparées comme elles le sont souvent de nos jours. Les alchimistes cherchaient aussi à percer le secret de la jeunesse éternelle et celui de la panacée, ce qui en faisait bien souvent des médecins – Paracelse en est l’exemple le plus fameux – ou des apothicaires, des teinturiers, des philosophes, des devins, des astrologues et parfois tout cela à la fois. CM : Pourtant, bon nombre de ces gens étaient des charlatans, des escrocs. JR : C’est sûr, et ça explique en partie pourquoi durant tout le haut Moyen Âge et presque toute la période médiévale, la pratique de l’alchimie fut proscrite. L’Église s’y opposait ou la taxait d’art satanique et obscur qui osait mettre en avant une interprétation honnie de la signification du Christ et de la Sainte Trinité ; et les rois et les dirigeants avaient tendance à l’opprimer parce qu’ils craignaient que quiconque s’avérait capable de fabriquer des quantités illimitées d’or et d’argent pouvait rapidement devenir une menace pour leur régime.

Mais vers l’époque de la Renaissance italienne, une bonne partie des connaissances véritables contenues dans l’alchimie commença à transpirer, notamment parce que les métaux avaient de plus en plus d’importance sur le plan économique, et l’alchimie semblait détenir les secrets de leur élaboration et de leur purification. Le procédé de fabrication du métal était considéré comme voisin de celui de la fermentation, qui préside à tant de pratiques alchimiques anciennes telles que la brasserie, la cuisine et la teinture. Du fait que ces procédés dérivent de la matière organique, on appelait souvent le principe en question le “principe végétatif”, et c’est ce même principe auquel Sir Isaac Newton fait plus tard référence quand il cherche un fondement à sa théorie de la gravitation. Beaucoup d’alchimistes, dont Newton, considéraient que les Anciens avaient possédé une connaissance presque parfaite du monde et de ses principes, mais que tout cela avait été perdu ensuite et se cachait, par exemple dans l’abominable formule du crabe de Zosime, ou dans les mots de la Tabula Smaragdina, la table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, qui est une formule en dix étapes, gravée dans une plaque de cristal. C’était quelque chose comme les Dix Commandements de l’alchimiste, et même si en fin de compte on a compris que c’était un faux, forgé par les gnostiques du II e siècle de notre ère à un moment où ils s’efforçaient de convaincre tout le monde que leur version du christianisme fondée sur l’alchimie était meilleure que celle qui allait devenir la version orthodoxe, elle fut longtemps d’une importance considérable.

En conséquence logique de leurs théories sur les actes divins, de la chute et de la création des sept métaux vils, les hermétistes croyaient que l’homme avait le pouvoir, sinon pour but de sa présence sur terre, de tenter de reconstituer les éléments sophiques originels afin de guérir l’univers ; on retrouve d’ailleurs la même idée dans la Cabale. À partir de ces métaux vils, en les “purifiant”, ils se croyaient capables de les “transmuter”, de leur faire gravir l’échelle de pureté des métaux, jusqu’à atteindre les plus purs des minéraux qui existent à l’état naturel, c’est-à-dire l’argent et l’or. Et en purifiant l’or lui-même, ils croyaient possible de lui rendre son état originel de pureté subtile, ce qui équivalait à reproduire un éclat, même minuscule, des principes actifs avec lesquels Dieu avait conçu sa Création. Les pouvoirs d’une telle substance – connue sous de nombreux noms, le plus fameux étant lapis philosophorum, la pierre philosophale – devaient être immenses. Comme le décrivait la théorie de la création des minerais, dans les bonnes conditions, elle pouvait transmuter les métaux vils en or, mais aussi transmuter l’or en lapis surnuméraire. Elle pouvait aussi guérir toute sorte de maladies et bien évidemment guérir la totalité de la Création, la renvoyant alors à sa forme originelle conçue par Dieu. Et si vous vous dites qu’il y a là un parallèle évident avec tout le matraquage médiatique qu’on nous assène, comme quoi l’énergie nucléaire et la fabrication de plutonium c’est bourré d’avantages, eh bien tout ce que je peux vous dire, c’est que vous n’êtes pas le seul.

Enfin bon, c’est ça l’alchimie en gros, et c’est l’une des choses qui m’intéressaient.

CM : Vous dites qu’il y a un parallèle entre l’alchimie et le nucléaire. Est-ce que cette relation apparaît dans vos travaux ?

JR : je crois qu’on peut dire ça, oui. En fait, le nucléaire explique en partie pourquoi je suis d’abord venu ici sculpter le granit. CM : Pourriez-vous en dire un peu plus à ce sujet ? JR : C’est assez compliqué, mais je vais essayer. Bon, vous savez que je m’intéressais beaucoup aux matériaux nucléaires. En partie parce que, comme beaucoup d’artistes, je suis contre le nucléaire ; disons que c’est l’influence claire et nette de l’École de Cascade. Quand je suis allé en Angleterre, je suis tombé amoureux de quelqu’un, et je me suis retrouvé en plein dans le mouvement hippy, j’ai fini par m’installer dans une communauté avec d’autres artistes que j’avais rencontrés en Cornouailles, un genre de mini-Blakely – je crois que j’essayais de reproduire les conditions dans lesquelles j’avais été le plus heureux, comme si j’avais monté une famille de substitution – je veux dire de substitution par rapport à la mienne, de famille, celle de la vraie vie avec laquelle je ne me suis jamais bien entendu, et ce dès le départ. Adhérer au Mouvement pour le désarmement nucléaire faisait partie du lot.

Un des aspects du militantisme, quand vous faites ça sérieusement, ce qui était mon cas, c’est que vous devez à vous-même de vous renseigner sur le sujet en question. Donc j’ai commencé à lire des trucs sur la science nucléaire. Deux choses m’ont vite frappé. La première, c’est de constater à quel point la structure du savoir nucléaire est, ou du moins était, au début de l’ère atomique, semblable à celle que propose l’alchimie. Évidemment, ça n’a rien d’une coïncidence ; au début du e XX siècle, c’est John Dalton qui a mené les premiers travaux destinés à trier les faits concrets de la mythologie alchimique et qui a conçu la première table des éléments proprement dite. Après, quand Becquerel, Curie, Rutherford et Bohr nous expliquent comment les quatre-vingt-dix éléments chimiques qui composent la table périodique sont eux-mêmes composés d’éléments plus petits, les électrons et les neutrons, comment ces deux seules unités combinées capturent toujours le nombre adéquat d’électrons et hop ! un atome – et que cela constitue toute la matière, absolument toute – tout cela vous a un air alchimique étonnant. Un peu plus tard, ça devient encore plus compliqué, quand on commence à glisser dans la foulée vers le royaume subatomique. Encore qu’on n’ait pas besoin de la physique quantique pour construire un réacteur capable de fabriquer du plutonium. Les mecs qui ont construit la pile de Chicago faisaient de la physique newtonienne avec des atomes. Ils n’avaient pas besoin de plus.

Manque de bol, on ne peut donner dans la science sans laisser traîner tout un tas de saletés dérivées, ce qui nous amène pile au cœur de la deuxième chose qui m’a frappé en matière de physique nucléaire, c’est que sa prosécution [sic] est inséparable de la pratique de l’enfouissement. Tout en étudiant la très théorique question de la fin du cycle de combustion, j’ai lu aussi pas mal d’articles sur l’entreposage à long terme des déchets nucléaires, comme quoi certains de ces trucs devaient être mis à l’écart pendant des dizaines, voire des centaines de milliers d’années avant que leur décomposition ne les rende assez inoffensifs pour pouvoir être réintégrés à l’environnement. Il s’est avéré que les batholites de granit, du fait de leur solidité, de leur stabilité et leur faible perméabilité à l’eau, représentaient le genre de sites d’entreposage parmi les plus propices. Le Canada et la Suède avaient en cours des projets de dépôts granitiques et, si aux États-Unis les pouvoirs en place envisageaient aussi le basalte et les grands dépôts de sel en plus du granit, ils avaient mené des études de faisabilité à Graniteburg, ils avaient même déjà construit des centres de commandement stratégique comme celui de Cheyenne Mountain, qui est enterré à grande profondeur sous d’énormes formations granitiques parce que c’est la seule chose qui peut résister à un impact nucléaire direct. Et moi, à ma manière d’artiste, j’ai eu un éclair de ce truc qu’on aime appeler inspiration, mais qui peut très bien n’être qu’une attaque de gaz stomacal, enfin bref, je me suis dit, hé non, mais attends, y a une relation, là. Parce qu’en réalité, construire ces dépôts, ces mausolées de déchets, s’est vite révélé plus compliqué qu’on ne l’avait cru. Même avec le granit, on ne pouvait pas avoir la certitude que ce qu’on y mettrait resterait intact pendant cent mille ans. Parce que ça, ça relève carrément de l’ère géologique, ça dépasse largement l’échelle humaine, c’est bien bien bien au-delà de ce qu’on peut prévoir.

Les problèmes étaient si insurmontables qu’en fin de compte, malgré les milliards de dollars dépensés en études de faisabilité et en planification, les États-Unis n’avaient pas réussi à construire un seul dépôt nucléaire. Dans leur terminologie, ils n’étaient pas en cycle fermé. Ce qu’ils avaient à la place, c’étaient des quantités phénoménales de déchets hautement toxiques, entreposés dans des piscines à ciel ouvert et des cuves temporaires, et nulle part où les mettre. Et ce n’était pas rien, il s’agissait de centaines de milliers de tonnes d’un matériau si toxique qu’une seule particule peut vous tuer. Et personne n’en parlait. On ne parlait que de la prolifération des armes, de notre faculté à faire sauter la planète en une seule journée. Ce qui était passé sous silence, c’est que même si on ne la faisait pas sauter, la planète, on était bien partis pour l’empoisonner irrémédiablement, à cause de tout ce qu’on répandait n’importe où.

D’après moi, tout ça représentait une bonne grosse contradiction interne dans les projets que l’industrie nucléaire élaborait pour son propre avenir. Alors je me suis dit hé, peut-être que si j’applique mon travail d’artiste à ce point précis, je pourrais attirer l’attention des gens dessus, faire éclater le problème au grand jour. Non pas que j’aie su tout de suite comment faire ça précisément, mais au moins il me semblait qu’il y avait là une petite chance de vraiment changer les choses. C’est vrai quoi, d’un côté je sculptais beaucoup, de l’autre je manifestais, et bon je me suis dit qu’il fallait que je combine les deux. Et en plus de tout le reste, je me suis rendu compte petit à petit que, face à l’énormité de l’industrie nucléaire, mes petites sculptures en bois, toutes mignonnes et authentiques et imprégnées de nature qu’elles étaient, elles n’allaient pas faire le poids. Je ne parle même pas de David contre Goliath, là ; c’était comme de s’attaquer à un croiseur interstellaire avec une sarbacane à petits pois ; même dans un film, ça ne passerait pas. CM : Vous pensez que l’art peut vraiment faire le poids ?

JR : Oh ça oui, et je ne le dis pas seulement par narcissisme d’artiste, ça renvoie à l’idéal des alchimistes.

CM : C’est pour cela, donc, que vous avez quitté l’Angleterre pour retourner aux États-Unis étudier la sculpture du granit ?

JR : En gros, oui. Je veux dire, ça ne marchait pas pour moi là-bas, de toute façon ; j’avais des problèmes de visa, des problèmes personnels et tout ça, et tout indiquait qu’il était temps pour moi de bouger. Alors je me suis dit, bon allez, je vais me tirer au Vermont, où se trouve l’un des plus gros gisements de granit du monde, je vais me placer en tant qu’apprenti chez un tailleur de pierre et apprendre à sculpter la reine des pierres. CM : Vous avez donc d’autres ambitions que de sculpter des pierres tombales pour des riches New-Yorkais ?

JR : Hé, on dirait bien que j’ai vendu la mèche, hein ? Vous êtes meilleur journaliste qu’on ne le croirait au premier abord. CM : Merci, je tâcherai de prendre ça comme un compliment.

 

Des “problèmes personnels”. Je vois. Donc, Stasie et moi, c’est ce qu’on était, pas vrai ? Des problèmes personnels ? Quel abruti. Quel connard. Comment ose-t-il parler ainsi de ce qu’il a vécu en Cornouailles, sans même nous mentionner une seule fois ? Comment peut-il faire ça ? Comment peut-il évoquer une expérience aussi capitale dans une interview en la traitant de manière aussi réductrice ? La première fois que j’arrive à ce passage, ça me met dans une telle fureur que je suis obligé de m’arrêter de lire ; je ne peux même plus avaler le repas que je suis en train de prendre dans un endroit quelconque. Je finis par repousser mon assiette, je quitte le restau et je roule tout l’après-midi derrière une sorte de voile rouge, remarquant à peine la route sous le coup de la colère, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il fait nuit, que je dois pisser, trouver un motel, un avec la télé et un magasin de spiritueux à proximité, pour que je puisse rester assis à boire en regardant l’écran, en l’examinant pour voir si j’y détecte les indices qui m’expliqueront pourquoi Jack Reever a trouvé si difficile, après sa fuite, d’admettre mon existence.

Je me souviens de l’intérêt que mon père portait à l’alchimie, ça d’accord, et qui d’ailleurs n’était pas aussi pompeux que le laisse présager l’interview de Cox. Je crois que c’est le moulage de la baleine qui l’a inspiré, parce que tout de suite après (dès le lendemain en fait, quand il eut donné la bulla à Lune) il réquisitionna un coin inutilisé à l’autre bout de la grange qui servait d’atelier, pour un nouveau chantier. Il s’agissait d’une vieille stalle pour le bétail ou un truc de ce genre, humide, sombre et poisseuse, mais il la nettoya, suspendit de l’éclairage aux solives à un bout de fil poussiéreux et bricola un établi à partir d’une traverse de chemin de fer récupérée.

L’établi était censé servir à travailler le métal, mais Jack ne pouvait se contenter d’aller simplement acheter une mesure d’or ou d’argent pour la travailler comme tout le monde ; non, il fallait qu’il fabrique lui-même son matériau. En suivant les instructions d’un vieux bouquin, lui et Tom construisirent un petit fourneau contre le mur du fond de la grange. Ça a l’air impressionnant comme ça, mais le résultat ne l’était pas ; ce n’était qu’un cube de briques d’un mètre de haut, bâti autour d’une trémie en béton qui alimentait un conduit duquel les scories fondues devaient s’écouler. Un peu plus haut se trouvaient deux autres conduits, d’entrée ceux-là, destinés à recevoir les ajutages de deux grands soufflets de forge, lesquels devaient être actionnés en cadence (devinez qui s’y collait) pour fournir un apport continu en oxygène à la couche soigneusement disposée de minerai et de charbon qui se consumait à l’intérieur, l’amenant ainsi à température de fusion.

Quand le fourneau fut prêt, il nous fallut du minerai. Les mines d’or ne se croisent pas sous le sabot d’un cheval, c’est un fait, mais il y en avait une au pays de Galles, juste au nord de Brecon Beacons, à six heures de route (c’est-à-dire à quatre heures de route avec tout autre véhicule que le van de Jack et Stasie). En règle générale, les voyages par la route n’étaient guère une source de joie 100 % pur délire pour les plus jeunes membres de la communauté, du fait de leur inconfort manifeste, de la désorientation qu’ils généraient et des désastres qu’ils faisaient pleuvoir sur nos têtes. Mais là, une mission pour trouver de l’or ? Pas pareil ! Dans tous les cas, ça ne pouvait pas être pire qu’un week-end de plus passé à camper devant les portes de la centrale de Hinkley Point dans le Somerset.

Ainsi donc, un samedi matin vers 5 heures, nous partîmes en direction de la M5, farcis de rêves de richesse et de projets grandioses, Jack au volant, Tom à la place du mort, Max, Lune, Jake et moi répandus tout endormis sur l’amoncellement de couvertures crasseuses et de duvets douteux que l’on gardait en réserve sous l’une des banquettes précisément pour les occasions de ce genre. Tom nous réveilla en franchissant le pont sur la Severn (l’ancien) pour que nous puissions admirer l’énorme système de haubans qui, à l’époque, était tenu pour joliment impressionnant, même par des ennemis du progrès tels que s’en réclamaient les membres de notre communauté, après quoi je me souviens d’avoir été surtout embarqué dans un concours de pets assortis de “bergamotes” qui nous occupa jusqu’à Abergavenny, où nous nous arrêtâmes pour un casse-croûte dans une cafétéria en bord de route.

Nous arrivâmes à la mine d’or de Dolaucothi vers midi, mais je crois que mon père ne s’attendait pas à ce qu’il trouva. La vallée avait certes été exploitée pour son or depuis l’époque romaine (comme il n’avait cessé de nous le seriner en route), mais aujourd’hui, elle appartenait aux Monuments historiques, qui l’avaient clôturée. Jack était furax. Il avait cru trouver un endroit laissé à l’état sauvage, abandonné, plein d’excavations à ciel ouvert et de galeries à moitié effondrées que nous pourrions explorer pendant des heures en quête de filons métalliques, que lui et Tom attaqueraient à la pioche. Il n’y avait rien de tel.

Puisqu’on avait fait tout ce chemin, on s’est payé la visite guidée, qui était assez intéressante (même si Jack fit de son mieux pour pourrir la vie de notre guide en le contredisant à chaque fois qu’il ouvrait la bouche), mais il était clair que nous ne pouvions pas repartir en emportant quelques sacs de minerai comme nous l’avions prévu. De moins, pas jusqu’à ce que Tom et Jack eussent ourdi le plan passionnant qui consistait à aller se garer au fond d’un chemin de traverse jusqu’à la nuit tombée, puis à se glisser sous le grillage pour aller piller des bouts de rochers parmi les tas qui s’empilaient dans les vieux wagonnets de bois que nous avions vus dans la journée et dont le guide avait précisé qu’ils contenaient effectivement du minerai puisqu’ils provenaient de l’un des derniers filons encore exploités sur le site.

Ce ne fut pas aussi difficile qu’on l’aurait cru. Je ne pense pas que quiconque aux Monuments historiques ait jamais envisagé l’éventualité que quelqu’un pourrait être assez dérangé pour essayer de piquer des trucs pareils. Il n’y avait pas de gardien de nuit et les barrières avaient plus pour vocation de dissuader les vandales éventuels et les promeneurs égarés en dehors des sentiers de randonnée de la vallée, que d’empêcher des voleurs résolus d’y pénétrer. Et puis le minerai, c’est de la roche, et la roche c’est lourd, et si des tarés avaient envie de s’en coltiner de pleins sacs de jute au milieu de la nuit, alors grand bien leur fasse. Comment auraient-ils pu savoir que Jack était l’un de ces dérangés ?

Et nous voilà donc tous les six, avançant furtivement dans les bois en direction du grillage. En parfait accord avec nos intentions lunatiques, la lune se tenait bien haute et bien pleine, inondant la forêt de sa lumière blanche et polarisée à spectre restreint. Tout autour de nous, les silhouettes des arbres se distinguaient avec une clarté extraordinaire, leurs troncs restant d’une noirceur totalement dépourvue de détails, comme des trous découpés dans le tissu de gaze sombre de la nuit.

Tandis que Max et Lune faisaient le guet, Jake et moi nous mîmes la main à la pâte pour gratter le sol sous le grillage afin d’y ménager un sillon, puis nous le soulevâmes pour permettre aux deux adultes de (j’ai dit adultes ?) ramper dessous. Une fois qu’ils furent de l’autre côté, nous les regardâmes se diriger à la manière des commandos vers la petite tête de ligne ferroviaire et le chapelet de silhouettes trapézoïdales qui renfermaient le butin convoité.

Durant toute l’opération, j’avais le cœur au bord des lèvres. Je me souviens que j’avais la trouille, une trouille bleue, me répétant qu’on allait se faire prendre et aller en prison pour le restant de nos jours, et plus encore, je me souviens à quel point je haïssais Jack d’être mon père et de me traiter comme il le faisait. Je lui en voulais toujours pour la bulla, et ce soir-là il n’avait fait qu’attiser ma douleur et ma jalousie en attribuant à Lune la fonction de sentinelle, que je considérais comme une bonne planque, alors que moi je recevais l’ordre de me traîner par terre et de creuser comme un lapin.

J’aurais voulu qu’on ne soit jamais venus ; j’avais envie de chialer et de rentrer à la maison pour aller me réfugier dans mon lit auprès de Stasie. Mais Jake était là, à côté de moi près de la barrière, et il n’avait pas l’air d’avoir peur le moins du monde. En fait, c’était même le contraire ; il était en rogne parce que les hommes ne l’avaient pas autorisé à les accompagner. Il jurait et râlait, les traitant de crétins, disant qu’avec lui ils auraient pu en transporter beaucoup plus. Moi je ne disais rien, lui demandant juste une fois de parler moins fort, à quoi il me répondit que ça ne servait à rien, qu’il n’y avait personne et que tout se passerait bien. Ayant dit, il se mit à ramper sous le grillage.

J’essayai de le retenir, mais il m’envoya paître, me disant qu’il y allait, qu’il ne voulait pas manquer ça. Manquer quoi ? Jack et Tom avaient rempli leurs sacs et revenaient déjà en ployant sous le fardeau, mais Jake avait pris la ferme décision de courir les rejoindre ; je crois qu’il s’imaginait que les pépites d’or qu’on avait vues au musée attendaient bien sagement par terre qu’on les ramasse. Bien sûr, quand il arriva à leur niveau, les hommes se contentèrent de le faire taire et lui intimèrent l’ordre de revenir pour tenir le grillage comme on le lui avait dit. Mais juste comme il faisait demi-tour, à l’instant précis où ses chaussures dérapaient sur le sol pour le propulser dans ma direction, j’entendis un cri en provenance de la route, un seul mot qui me fit basculer dans un état de terreur absolue.

— Police ! »

Aussitôt, je laissai tomber le grillage et me mis à courir vers la voix, ce qui peut paraître un tantinet bizarre dans la mesure où c’était précisément là que se trouvait la police ; si police il y avait. Mais la peur s’était emparée de moi, et plus je courais, plus j’avais peur. Les arbres n’évoquaient plus une fragile sculpture lumineuse comme à l’aller ; maintenant, ce n’étaient plus des entités distinctes, mais une masse de feuillages et de radicelles appartenant à une seule plante gigantesque, un énorme enchevêtrement tout spongieux et vivant. J’entendais mon nom crié derrière moi, mais ça n’avait aucun effet ; je ne pensais qu’à une chose, ne pas me faire attraper, ne pas aller en prison.

Je courus jusqu’au moment où j’ai trébuché. J’avais suivi le sentier que nous avions emprunté en file indienne à l’aller, qui était relativement facile à distinguer à la clarté de la lune. Mais ce que je ne voyais pas, c’était les petits obstacles qui se cachaient aux endroits précis où je posais les pieds, et bientôt j’en rencontrai un qui fut fatal ; une racine saillante ou une branche morte, qui m’agrippa un orteil et me jeta au sol.

Après avoir atterri avec un bruit mat, mon corps roula hors du sentier et dévala au pied d’un taillis ; j’étais blessé, mais pas trop et, surtout, calmé par le choc. J’étais tombé dans un creux jonché de feuilles et de brindilles, assez hospitalier, et je restai là un moment, à moitié attristé par mon propre sort, à moitié faraud de constater avec quel talent j’avais réussi à contrôler ma chute de manière aussi agile tout en me débrouillant pour me trouver une bonne cachette, lorsque je remarquai un objet familier, tout brillant et tout blanc, pile au mitan du sentier, à un mètre de moi.

C’était la bulla. Sans attendre, je tendis la main pour l’attraper ; la lanière y était toujours attachée, mais le nœud s’était défait. Elle avait dû se dénouer petit à petit sans que Lune s’en aperçoive, et elle avait glissé de son cou quand lui et Max avaient été envoyés prendre leur poste. Je n’arrivais pas à y croire ; c’était comme un don du ciel. Il n’était pas question que je la rende ; j’avais considéré dès le début qu’elle m’appartenait de plein droit et maintenant que le destin me la mettait entre les mains, je n’allais pas la rendre ; point final. Ainsi donc, après l’avoir enroulée dans sa lanière, je la fourrai dans ma poche, juste au moment où les autres déboulaient sur le sentier.

Évidemment, tout cela n’avait été qu’une blague. Il n’y avait pas de flics, pas de gardien de nuit, pas la moindre menace ; ce qui s’était passé, c’est que Max et Lune avaient fini par s’emmerder en nous attendant et s’étaient monté le bourrichon avec l’idée de nous flanquer la frousse. Quand nous sommes finalement sortis du bois, ils étaient morts de rire en voyant nos trombines au bord de la panique, mais comme Tom et Jack n’étaient pas particulièrement fâchés, puisqu’ils avaient eu le temps de remplir leurs sacs avant que ça ne crie au loup, la blague persista un bon moment. Du moins, elle dura jusqu’à ce qu’on ait quitté Dolaucothi depuis une demi-heure à peu près, quand Lune s’aperçut soudain qu’il n’avait plus son amulette.

Il était vraiment bouleversé. Malgré toute la sympathie dont tout le monde fit preuve (surtout moi, j’ai été fantastique sur ce coup-là), il n’était pas question qu’on retourne en arrière pour la chercher, surtout que nous avions encore fort présente à l’esprit la peur de nous faire gauler par les flics. L’affaire était donc réglée, la bulla était mienne. Mon précieux…

Ma satisfaction devait être de courte durée. Maintenant que je l’avais, que pouvais-je en faire ? Je ne pouvais pas la porter pour favoriser la chance, comme Lune l’avait fait ; si quelqu’un la voyait, mon larcin serait découvert. Il fallut donc que je la garde dans un endroit secret, derrière une plinthe cassée dans un coin de notre chambre, d’où je la sortais de temps en temps, la nuit, pour la contempler, confronter la douceur de sa texture à celle de ma peau, et pour éprouver le frisson de celui qui possède une Chose, le tout mâtiné d’une part égale de culpabilité.

Je ne pouvais me débarrasser de l’idée que la possession de cet objet ne me donnait aucun surcroît de valeur aux yeux de mon père, alors que c’était ce que je désirais vraiment ; je me sentais plus diminué qu’avant, plus médiocre, pour ne pas dire souillé par mon exploit immoral. En refusant de rendre la bulla à Lune, plutôt que d’ignorer souverainement la menace de son usurpation, je le faisais paraître plus princier, plus honorable, et par conséquent plus digne de l’amour de mon père que je ne l’étais moi-même. En fin de compte, incapable de résoudre ce dilemme, je pris la résolution d’oublier que j’avais l’objet, en me disant qu’il me suffisait d’attendre l’anniversaire de Lune pour le lui rendre, si l’idée m’en traversait l’esprit.

Je ne me souviens pas comment les choses ont tourné ensuite. Je crois que nous étions pas mal préoccupés à l’époque, puisqu’on s’efforçait de faire fondre du minerai ; c’est plutôt ça, oui, qui domine mes souvenirs de cette période ; surtout parce que c’était un putain de boulot pénible. D’abord, il fallait plonger les caillasses dans un bain de fer puis taper dessus avec de gros pieux de bois dont les bouts étaient enveloppés de feuilles de plomb carrées. Quand elles étaient réduites en petits fragments, il fallait les laver, puis les broyer de nouveau, les re-laver, les re-broyer, et encore les laver.

Allumer et maintenir le feu était tout aussi pénible. Jack avait acheté un plein camion de charbon à un fermier du coin et nous avons dû en trimballer des sacs à n’en plus finir, de la route jusqu’à la grange. Quand le fourneau était bien parti, il fallait actionner les soufflets en permanence pour le maintenir aussi chaud que possible. Quand le charbon avait été consumé, en même temps que le minerai, il fallait en ajouter une nouvelle couche de chaque et pendant tout ce temps, les soufflets devaient rester en action. Avec le recul maintenant, je trouve qu’il ne s’agissait pas là d’une activité saine pour des gosses. Sans parler de la chaleur ou du risque d’explosion, les fumées qui s’échappaient de là étaient chargées en dioxine, pour le moins, et puisque c’était moi qui me collais presque toujours à la corvée de soufflets, j’en ai avalé une sacrée quantité. Ça ne m’étonnerait pas du tout que mon asthme ait été déclenché par tout ce travail de forge qu’on a fait cet été-là, vu que j’en souffre depuis cette époque. Quel enfoiré, ce Jack ! Toute cette histoire était carrément irresponsable.

Lorsque, après plusieurs heures de travail dans une chaleur abominable, les entrailles du fourneau étaient passées d’un simple feu à une fournaise blanche comme du diamant, Jack enfonçait une barre de fer dans la busette pour en dégager les scories qui, une fois libérées, s’écoulaient dans un goulet d’argile durcie, lequel se déversait dans un creuset mobile, où le tout reposait quelques minutes pour permettre aux impuretés résiduelles de remonter à la surface et d’y former une croûte. Après quoi, le foyer lui-même était dégagé par le même procédé ; à ce moment-là, en théorie, toute trace de métal pur qui reposait au fond pouvait s’écouler dans une série de petits foyers en forme de coupelles où il refroidissait et durcissait en lingots gros comme le doigt.

Évidemment, ça ne se passait jamais comme ça. Malgré de multiples tentatives, nous n’avons jamais obtenu mieux qu’un petit éclat de métal dans tout ce fatras. Jack s’en déclarait extrêmement satisfait et emportait les miettes dans son atelier, où il n’a jamais confectionné qu’un fil de quinze centimètres de long et deux ou trois épingles en or ; mais ne voyant pas les lingots s’empiler contre le mur, nous avons vite perdu tout intérêt à la chose et bientôt nous n’étions plus du tout disposés à nous laisser embarquer dans cette galère. L’un dans l’autre, la seule impression que j’ai retirée de cette saga, c’est que mon père était un maniaque et (pire) un paumé. Surtout qu’il ne voulait plus laisser la forge en repos ; il continua à l’entretenir et à trifouiller dedans pendant des semaines. Nous autres, on voyait bien que c’était inutile. Mais quelque chose là-dedans le tarabustait.

 

Parlons d’autre chose. Ce vieux bouquin dont Tom et Jack se servaient, je crois que c’est celui-là même que Cox m’a donné, avec le catalogue et les interviews, celui qui n’a plus de couverture.

Ça, c’est le frontispice, dont je me souviens parfaitement. De la Pirotechnia. C’est le titre. Il s’agit d’un traité sur les métaux et la métallurgie ; d’après l’introduction, le type qui l’a écrit est né à Sienne en 1480. Vannoccio Biringuccio, qu’il s’appelait. Papa était architecte et “commissaire des rues”, Maman était… l’intro ne dit pas grand-chose sur elle, donc je n’en sais pas plus. Vers le tournant du siècle, le jeune Vannoccio quitte le foyer familial et voyage beaucoup en Allemagne et en Italie du Nord, rassemblant des connaissances sur le travail du métal pour le compte de son seigneur et maître Pandolfo Petrucci. Il apprend tant et si bien qu’à son retour à Sienne vers 1510, Pandolfo lui confie la charge des mines de fer des environs.

Il s’en est apparemment bien tiré puisqu’à la mort de Pandolfo, son fils Borghese confie à Biringuccio un poste dans son arsenal. Les choses se présentaient bien, si bien même que Vannoccio décide de s’associer à Borghese et à Francesco Catori, le chef de la monnaie, pour monter une énorme arnaque destinée à dévaluer l’alliage qui servait à frapper la monnaie locale, afin d’empocher les bénéfices consécutifs. Mais quand un soulèvement populaire finit par éjecter la famille régnante, Biringuccio dut fuir le territoire siennois en même temps que nombre de ses confrères aristos, et se retrouva sur la route.

Mais bon, le temps des vaches maigres ne dura pas longtemps ; sept ans plus tard, en 1523, quand le pape Clément VII réinstaura les Petrucci à leur ancien poste, Biringuccio se vit confier son ancien boulot. Un an plus tard, il s’octroyait le monopole du salpêtre local et serait devenu riche si un autre soulèvement populaire n’avait bouté les Petrucci hors de Sienne en 1526. Les habitants étaient si heureux de s’en être débarrassés une deuxième fois que, pendant un temps, leurs registres publics utilisèrent cet événement comme une date repère, une année-zéro. Biringuccio, heureusement pour lui, était à Florence à ce moment-là et ne fut pas passé par le fil de l’épée. Mais ses biens furent confisqués, il fut déclaré rebelle et proscrit en conséquence.

Peu enclin à soutenir la cause des masses opprimées, Biringuccio se consacra entièrement à fomenter un assaut contre la cité qui l’avait vu naître. Mais comme ce plan ne parvint jamais à exécution, il se fit une place en coulant des canons pour les aristocrates italiens. Il dut attendre encore sept ans pour que la paix règne de nouveau sur Sienne ; quand elle s’installa, il fit jouer quelques amitiés anciennes et se retrouva bientôt sénateur. De retour aux commandes, il étendit son commerce de canons et devint bâtisseur de forteresses. Il se révéla même doué pour ça ; à tel point qu’en 1538 il est invité à Rome pour devenir directeur des Munitions papales, autrement dit armurier du pape. Manque de chance, il n’eut pas trop le temps de profiter de ses nouvelles attributions, parce que l’année suivante il était mort. Trop de pression, sans doute. Il avait laissé le manuscrit intitulé De la Pirotechnia, pas corrigé pas réécrit, mais achevé. Il fut publié l’année suivante.

C’est un livre fascinant. Je le lis en traversant l’Amérique, le soir dans des chambres fabriquées en série, dans les motels et autres Travelogs où je passe les nuits. De jour, tout en roulant sous les innombrables kilomètres de câbles téléphoniques et électriques qui s’entrecroisent au-dessus de ma tête, j’y pense. Chapitre par chapitre, Biringuccio vous explique comment trouver du minerai métallifère, comment l’extraire, comment le fondre et essayer vos trouvailles, après quoi il explique comment transformer ça en tout ce que vous voulez, fil, vaisselle, armes à feu ou monnaie. Il vous dit comment fabriquer des soufflets, des creusets, des fours et des moules, comment faire un miroir, comment fondre une cloche, comment faire des balles de plomb et de la poudre à canon, et même comment fabriquer des feux d’artifice. C’est dur à croire, mais personne n’avait jamais écrit tout cela auparavant. Personne n’avait compilé toutes ces connaissances pour les étaler au vu et au su de tous. L’essentiel de l’information qui circulait dans ce domaine était de nature heuristique, généreusement entachée d’alchimie, de mysticisme, seulement accessible aux gens du métier ; transmises de père en fils ou de maître à apprenti, jamais d’une guilde à une autre ni entre disciplines. Avant la Pirotechnia, personne n’avait une vue d’ensemble des procédés métallurgiques qui sous-tendaient la puissance et la richesse des cités-États italiennes qui avaient éclos sous la Renaissance. Et puis d’un coup : boum, ça y était. Tout s’y trouvait. Le plan de travail de la révolution industrielle. L’Amérique que je traverse, ce réseau de productions de masse sous franchises qui suinte en faisant des bulles à la sortie des divers gisements de métaux, d’ADN et surtout de pétrole : tout cela constitue précisément le monde d’exploitation par toutes les techniques d’extraction et d’extrusion que Biringuccio a imaginé dans son livre. Il avait vu cette possibilité ; il avait eu la vision d’une civilisation à économie capitaliste bien au-delà des limites de la société semi-féodale où la grande majorité de ses contemporains vivaient encore. C’est le Machiavel de l’économie, si vous préférez. Ou le Galilée.

C’est pourquoi il est assez saugrenu que mon père, alchimiste autodidacte, anti-réactionnaire convaincu, ennemi de toute chose vaguement teintée de consumérisme et de capitalisme, ait pu passer tant de temps dessus. Le Jack que je connaissais aurait considéré cet ouvrage au mieux comme l’œuvre d’un génie du mal. D’autant plus que Biringuccio exécrait l’alchimie. Il la traitait de « sophistique, violente et contre nature ». Il disait qu’elle n’était pratiquée que par « des criminels et des fraudeurs », qu’elle ne se « fondait que sur l’apparence et le superficiel », qu’elle ne contenait que « du vide, de la tromperie, des carences, de la peur et de honteuses abominations ». Biringuccio n’est pas du tout mystique ; il est le vrai prédécesseur de John Dalton et des scientifiques rationalistes. Dans sa Pirotechnia il s’emploie à reprendre les techniques de séparation, de purification et de recombinaison des éléments qui sont les fondements de la pratique de la métallurgie, à ceux qui en ont fait un fatras où l’on transmute les métaux et où l’on purifie l’âme, tout ça afin de les rendre aux empiristes rationnels. Pour Biringuccio, l’alchimie était moins le fondement sur lequel il voulait bâtir quelque chose, que l’échelle qu’il voulait tirer derrière lui.

Jack était-il en train d’opérer le même genre de transformation ? Détestait-il Biringuccio ou l’adorait-il ? Je n’en sais rien. Je n’en ai aucune idée.

OceanofPDF.com