Électrons libres
Sur la falaise
Liz refuse de croire que je me suis évanoui comme ça. Elle n’arrête pas d’en parler, et, bien avant qu’on arrive aux falaises de Bempton, je regrette déjà de lui avoir raconté ce qui s’est passé.
— Je t’ai amenée avec moi pour que tu me soutiennes moralement, dis-je, pas pour que tu te payes ma tête.
— Je ne me paye pas ta tête. Crois-moi. N’empêche… s’évanouir. Je veux dire, c’était bon à l’époque victorienne, non ? Et encore, seulement pour les filles.
— Donc, tu ne penses pas que le fait de n’avoir pas vu mon père depuis vingt ans et de le revoir dans une boîte de café en poudre, ça relève de l’expérience limite, quelque part au niveau de l’émotion ?
— Mais tu l’as toujours détesté, c’est ce que tu m’as dit.
— Je m’en fous. C’était quand même mon père.
— C’est vite dit. Il me semble plutôt que père, c’est une appellation qui se mérite ; par exemple, en étant présent. »
Évidemment, la seule place encore disponible sur le parking est celle qui jouxte les sanisettes turquoise. Je n’ai pas envie de laisser la voiture là, ça la fout mal, mais Liz me dit de ne pas être bête, que je devrais m’estimer heureux qu’il reste une place, déjà, et qu’on ne soit pas obligés d’aller se garer à cinq cents mètres plus bas sur la route. On gare donc la voiture là puis on emprunte le chemin qui mène aux falaises. Comme c’est dimanche, les sentiers sont encombrés. Des sachets de chips et des canettes de Fanta vides ornent les massifs d’ajonc.
Nous marchons dans le sillage de ce qui ressemble à une famille de trimards. Maman, papa, trois gosses. Papa est coiffé d’une casquette dont la visière est agrémentée d’une poupée en forme de mouton. Je ne vois pas à quoi ça rime. Peut-être que c’est un monument portatif à la mémoire des victimes de la fièvre aphteuse de l’an passé. Maman est du genre épouse d’officier colonial, emmitouflée dans un haut de survêtement et un coupe-vent mauve, avec des petites Reebok blanches aux pieds. Tirés en arrière et maintenus par un chouchou, ses cheveux ont l’air d’une boulette un peu terne de même couleur et de même texture que la réglisse. Les petits garçons sautillent derrière elle ; avec leurs chapeaux à pompon et leurs vestes molletonnées, ils ont l’air de sortir de South Park. Fermant la marche, la fille-adolescente traîne les pieds, la tête basse, un air de profonde résignation sur le visage. Elle a la même silhouette que la mère, c’est assez évident, même vêtue d’un ciré qui lui descend jusqu’aux chevilles. Ses cheveux courts sont trop soignés. Ça, plus son rouge à lèvres violet, elle ressemble à une chroniqueuse mondaine. Cette famille, j’ai envie de la mitrailler depuis un fortin. J’ai envie d’enfouir des mines sous l’allée de leur garage. J’ai envie de ficeler papa et de violer fifille tout en faisant roussir les deux gosses comme des saucisses au-dessus d’un feu crépitant dont le combustible est la mère. Après je demanderais pardon et je tournerais à rebrousse-temps autour de la Terre comme Superman et j’interposerais mon corps entre eux et les balles que j’aurais tirées moi-même, en étouffant les Claymores que j’aurais enfouies. Après j’épouse fifille et je joue au foot avec les garçons et je ris un bon coup avec maman et je bois des bières avec le patriarche dans leur jardin triangulaire avec tondeuse à coussin d’air et barbecue intégré.
Je ne sais pas ce que je veux. Mais ce que je trouve marrant, c’est qu’à un moment, un goéland tombe du ciel pour s’emparer sans coup férir de la sucette d’un des gamins.
— Bon sang, tu as vu cet oiseau ? s’exclame Liz. C’était d’un vicieux.
— Rivalité d’espèces, dis-je. Revanche contre les créatures qui leur volent des œufs depuis des siècles et qui se sont mises à empoisonner la mer.
— Le pauvre garçon. Il a l’air tout chamboulé.
— Oui, bon. Je suis certain que maman va le consoler.
— Pourquoi es-tu si cruel ?
— Pourquoi pas ? De toute façon, je ne vois pas en quoi ça me concerne. »
Nous faisons un détour pour éviter la famille en décomposition, bloquée au milieu du sentier pour s’occuper de cette perturbation dans ses rangs, et nous continuons à marcher en silence pendant un moment.
— Merci d’être venue », dis-je enfin, pas parce que je culpabilise d’avoir fait preuve de cynisme face à l’embuscade du goéland, mais parce que je trouve bête de me vexer quand Liz me charrie à propos de mon évanouissement. « Je ne voulais pas faire ça tout seul. »
Elle me prend une main et la serre dans la sienne. M’adresse un sourire. Et je suis de nouveau heureux. Quel peut bien être le pourcentage de moi, je me le demande, qui utilise le truc des cendres pour avoir Liz rien qu’à moi ?
— Allons par là », dit-elle avant de s’engager sur un sentier de brebis qui mène à une zone moins peuplée. On est en octobre, il fait beau. On a trop souvent décrit des nuages pour que ça vaille la peine de le refaire, mais je me lance quand même : ceux qui sont au-dessus de nous sont tout recroquevillés, comme les fils du blanc dans un potage aux œufs, et se déplacent rapidement, alors qu’à l’horizon, loin au-dessus de la mer, il y a des dégoulinades de lait de soja. Des goélands tournicotent en caquetant autour de nous, de plus en plus hostiles au fur et à mesure que nous approchons du bord. Après ce qui est arrivé au petit garçon, je m’en méfie un peu.
Je commence déjà à me demander si c’était une bonne idée de venir ici pour jeter les cendres. Je fais part de cette crainte à Liz. Elle me demande s’il y a une chance pour que je devienne encore plus névrosé. Alors je contourne l’objet de la trouille et lui dis que ce qui m’inquiète vraiment, c’est que les cendres risquent d’être rabattues par le vent contre la falaise, où elles pourraient faire suffoquer un tout jeune poussin niché dans une crevasse de la paroi. Mais elle se contente de rigoler, comme si je n’avais pas la moindre chance d’être sérieux.
Je voudrais que Liz aborde la situation avec un peu plus de gravité. Si elle ne devient pas plus sérieuse, je ne crois pas que j’arriverai à gérer le truc, et toute l’excursion va rapidement dégénérer en farce. Je le sens. Depuis que j’ai reçu les cendres, je souffre de ce que j’appellerais des sautes d’humeur. L’un dans l’autre, je devrais considérer ça comme une amélioration puisqu’en règle générale, je suis déprimé. Mais il y a quelque chose de gênant à vous sentir joyeux parce que votre père est mort.
Nous atteignons le bord de la falaise et nous regardons la mer en bas par-dessus le rebord herbeux. Aussitôt j’ai le vertige. « Je ne sais pas si je vais y arriver.
— Essayons en position couchée. » C’est ce qu’on fait, les pieds vers l’intérieur des terres, nos têtes au-dessus du vide. Même ainsi, je dois m’agripper à la prairie qui à cet endroit pousse aussi luxuriante que du polyéthylène. L’impression qu’on s’apprête à plonger dans le grand bleu tête la première est prenante. Cooper + Chute Libre sur les Rochers = Fin des Problèmes. J’ai peur que mes lunettes glissent. J’aimerais en avoir une paire de sport, du genre en néoprène, qu’on s’attache autour du crâne. Je tâcherai de m’en souvenir la prochaine fois que je passe devant une boutique de sports, comme ça j’en aurai toujours une sur moi.
— Regarde. » Je désigne un promontoire rocheux à deux ou trois cents mètres sur notre gauche le long duquel trois silhouettes en pâte à modeler se découpent nettement sur fond de nuages en lait de soja et de mer couleur de miso. « Des obsédés. Tu en as fait, de l’escalade ici, non ?
— Oui, c’est un bon endroit, mais le calcaire s’effrite près du sommet alors il faut faire gaffe. On n’a pas le droit d’y utiliser autre chose que des broches à glace et des pitons pour ne pas abîmer la voie. »
Je n’ai aucune idée de ce que peut-être un piton et je ne suis pas d’humeur à m’en soucier. « Ça a l’air difficile, dis-je.
— C’est une 5a », répond-elle d’un air dégagé.
La boîte de café me rentre dans la cage thoracique aussi je la sors pour la tenir au-dessus du précipice.
— Le plus simple serait de tout jeter dans la mer, dis-je.
— Alors c’est ce que tu devrais faire.
— Il faut d’abord que je réfléchisse.
— Tu veux qu’on en parle ?
— Je ne sais pas quoi dire.
— Je peux te poser une question ?
— Vas-y.
— Comment se fait-il que ton père et toi, vous ayez des noms différents ? À quoi c’est dû ?
— Oh ça, c’est assez compliqué.
— J’ai toute la journée. »
Je ne réponds pas tout de suite. Au lieu de ça, je regarde les varappeurs. Ils se déplacent très lentement. C’est bizarre, ils ont l’air collés à la paroi par les chevilles et les poignets. Je pourrais dire qu’ils ressemblent à des insectes, mais ce n’est pas le cas, pas vraiment. On dirait plutôt des… Je ne sais pas. Des aimants à frigo, peut-être.
J’ai dû attendre l’âge de onze ans avant de voir un aimant à frigo pour la première fois. Ne vous faites pas de bile : je sais que ça ne fait pas de moi une victime ou quoi. C’est juste l’un des détails dont je me souviens, un détail de l’époque où je suis allé vivre chez ma tante et mon oncle, après que mon père nous avait quittés, Stasie et moi.
Avant, j’ai grandi dans une communauté en Cornouailles, à quelques kilomètres de Newquay, au nord de la côte. Nous vivions dans une vieille ferme au sommet d’une falaise qui surplombait la mer, ce qui explique en partie pourquoi je considère les falaises de Bempton comme un bon endroit pour disperser les cendres de Jack. Nous étions une vingtaine, encore que ce chiffre évoluait en fonction des allées et venues. Il y avait beaucoup de gosses, ce qui était chouette ; utile aussi, parce que quand il arrivait à l’un d’entre nous de se faire emmerder à l’école, c’est-à-dire tout le temps, nous étions protégés par le nombre.
Maman et Jack s’étaient rencontrés au festival de l’île de Wight en 1969 ; en écoutant Blodwyn Pig, s’il faut en croire leur version défoncée et multi-recyclée du grand événement. Stasie et ses dix-neuf ans furent sans doute très impressionnés par les vingt-trois de Jack ; il avait du poil aux joues et savait bien causer le hippy, ce qui était plus facile à avaler quand on apprenait qu’il était américain. Il allait sauver le monde grâce à l’art ou d’une autre manière ; d’après sa logique, il fallait bien que quelqu’un se dévoue en voyant à quel point la science s’employait à le ravager, le monde. Armes de dissuasion nucléaires, toilettes à chasse d’eau, grands immeubles de banlieue, chauffage central, fast-foods, hygiène individuelle… tout ça, c’était l’ennemi. Dopée aux amphètes et à l’acide, Stasie approuvait de tout son cœur, et à eux deux ils “bâtirent une arche d’amour et voguèrent au loin”, pour citer l’une des meilleures chansons de ma mère.
Ils passèrent deux ou trois ans à vadrouiller à travers l’Europe sur la moto de Jack, avant de se décider à m’avoir. Maman me disait souvent que j’avais été conçu sur la plage du Lavandou, à l’époque où c’était encore un coin tranquille et peu couru. Une fois, quand j’avais six ou sept ans et que nous traversions la France en groupe pour aller en Espagne, elle insista pour qu’on fasse un détour imprévu de deux jours, afin de retrouver l’endroit en question, pour qu’elle me montre le lieu exact où s’était déroulé le grand événement. Moi j’étais plutôt dans mes petits souliers ; heureusement, mon intimité et mon orgueil furent préservés parce que, depuis le passage de mes parents, l’endroit était devenu un piège à touristes à vous filer la nausée, carrément méconnaissable. Tandis qu’on roulait en zigzag le long du littoral pour explorer quantité de chemins de traverse, Stasie maugréant et pestant après les touristes et les déchets en plastique et la “soi-disant marche du progrès” et que l’humeur de tout le monde tournait à l’orage, moi seul étais tout content, assis peinard à l’arrière, adressant des prières muettes à la quelconque puissance supérieure en laquelle je croyais à l’époque, éprouvant des bouffées de vibrante satisfaction (comme quand un vœu se réalise) à chaque fois que les espoirs tout excités de ma mère viraient à l’aigre suite à une fausse alerte.
Jack Reever était sculpteur, et un bon, je lui reconnais ça volontiers. Il travaillait le bois, toujours à l’affût de nouveaux matériaux à tailler. Partout où nous allions avec lui, il nous faisait porter des bouts de buisson ou d’arbre qu’il avait dénichés sur une haie, une plage ou dans un bosquet en bord de route. Tout ça finissait dans la réserve de bois derrière “l’atelier” qu’il partageait avec Tom, en d’autres termes la plus grande et la plus vieille des diverses granges et autres bâtiments de ferme qui s’étalaient autour de notre maison.
Tom était un type calme, du Lancashire, je crois. Sa longue barbe blonde rebiquait et il nouait ses cheveux en une fine queue-de-cheval. Il avait la peau pâlichonne et jaunie des fumeurs, et des yeux toujours cernés de rose, comme s’il était sur le point de pleurer. Tom ne parlait pas beaucoup ; quand il ouvrait la bouche, c’était presque tout le temps pour parler d’arbres. Tout le monde le chambrait à ce sujet, mais il est le seul membre de la communauté qui ne se soit jamais brouillé avec quiconque.
Jack et lui se baladaient souvent dans les bois alentour, traquant le chêne et le noisetier, les ormes agonisants et le genièvre, tout en comparant leurs mérites respectifs, essayant de savoir quand l’un d’eux serait “prêt”. Quand le moment était venu, ils allaient en couper quelques branches (en général, la nuit, puisque cette activité se déroulait immanquablement sur la propriété privée de quelqu’un d’autre) et ramenaient leur butin à la grange, où ils l’écorçaient puis séchaient le bois à l’aide de diverses huiles, avant de l’emballer dans des feuilles de plastique découpées dans des vieux sacs d’engrais, après quoi ils mettaient le tout de côté.
Là, ils attendaient. Parfois, ils attendaient quatre ou cinq ans avant de se décider à travailler une pièce donnée. Ils avaient des bouts de bois stockés depuis bien avant ma naissance, notamment des pieds de vigne. Pour savoir si un élément était prêt, ils le déballaient, reniflaient l’odeur du bois, y enfonçaient l’ongle du pouce ; parfois, Papa y découpait un copeau ou deux avec le canif qui ne le quittait jamais. Si je lui demandais ce qu’il faisait, il me répondait qu’il éprouvait le grain du matériau et me tendait le morceau. Alors je le touchais, le reniflais en prenant un air concentré, comme si j’avais compris de quoi il parlait, comme si j’avais décidé de devenir un sculpteur sérieux comme lui. Mais Hérédité + Désir ≠ Talent, et je dois bien avouer que je n’ai jamais saisi où il voulait en venir ; à part de se tailler un joli petit bout de bois, évidemment. C’était peut-être ça le but recherché, peut-être que c’est ça qui m’échappait. En tout cas, je ratais quelque chose, c’est clair.
Quoi qu’il en soit des subtilités et des merveilleux principes salutaires que mon père essayait de m’inculquer, j’étais le plus souvent beaucoup plus heureux à batifoler sur le rivage avec les autres gamins qu’à l’écouter, lui. C’était le détail le plus parfait de cet endroit où nous vivions : la plage. C’était même absolument parfait : une crique privée, semée de galets ronds, cernée de falaises aux pieds pleins de crevasses assez grandes pour y laisser entrer des gamins, et de ravines obligeamment creusées au fil du temps par la mer d’Angleterre. Son seul accès (à moins de s’y rendre en bateau, bien sûr) était un sentier assez escarpé qui partait de derrière chez nous, et donc l’endroit était ni plus ni moins que notre terrain de jeux à nous, théâtre absolu où nous pouvions mettre en scène d’interminables histoires où se mélangeaient des pirates, des naufrages et de la guerre.
Ces jeux, c’était notre réalité. En tout cas, nous les trouvions plus vrais que tout ce qui se passait à l’école. Je persiste à dire que mon incapacité à aligner trois mots de français tient aux plans de bataille tortueux que je dessinais compulsivement pendant que M. Speight ressassait les conjugaisons, les prépositions et les raisons pour lesquelles Monsieur et Madame Camembert et leurs deux enfants ennuyeuses aiment la nouvelle
voiture{1}. Nos jeux contaminaient tout. Nous prenions nos pauses déjeuners à l’école en incarnant nos personnages, on volait la nourriture pour la replanquer dans des caches secrètes, on fabriquait des armes avec des bouts de bois et de métal piqués en Travaux manuels, on se passait des mots rédigés en codes secrets pendant les cours et les réunions. Quand la journée était finie, on se déversait du bus qui nous lâchait au bout de notre route, on traversait la ferme en courant après avoir balancé nos cartables et nos sacs de sport par-dessus le mur du jardin, puis on contournait la maison pour dévaler à fond le sentier sur la falaise, afin de reprendre les choses là où on les avait laissées la veille. On jouait jusqu’à ce qu’on nous appelle pour le goûter et puis quand on allait au lit, nos jeux continuaient dans nos rêves.
C’est drôle. Tous ces jeux si importants à l’époque, qui nous absorbaient si complètement… Cette période-là je m’en rappelle à peine, en tout cas pas en détail. Mon souvenir le plus fort de la plage n’a rien à voir avec un jeu, loin de là, c’est quelque chose de bien plus tangible, de plus réel, le genre de choses dont je suppose, avec le recul, qu’elles vous arrivent de plus en plus souvent en grandissant, au fur et à mesure que la monotonie fondamentale de l’existence remplace les jeux, lentement mais sûrement d’abord, ensuite une fois pour toutes.
Un jour au petit déjeuner, Tom fit irruption dans la cuisine pour annoncer qu’il avait trouvé une jeune orque, une baleine tueuse, échouée sur le rivage. Bien sûr, tout le monde se rua hors de la maison pour aller voir ; on était une trentaine en tout, je dirais, en comptant tous les copains et les imprévus venus passer les vacances. Le baleineau gisait sur la plage comme un énorme ballon crevé ; on l’apercevait dès qu’on avait franchi le bord de la falaise. En descendant le sentier qui menait à la plage, Jack demanda à haute voix ce qu’il pouvait bien faire dans ces eaux-là, à cette époque de l’année. Maman lui a répondu : « C’est un message qui vient d’Amérique. » Et bien que ce ne fût pas une blague, j’éclatai automatiquement de rire, même si (ou peut-être, maintenant que j’y repense, parce que) je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle voulait dire.
En poussant des cris et des youpis, nous avons atteint les galets, nous les gosses en tête ; le vent nous cinglait le visage et les yeux tandis que nous approchions des croûtes jaunâtres formées par l’écume. Mais une fois à destination, ce qu’on devait faire ne nous apparut pas clairement. Personne ne voulait toucher à la créature. Le corps était déjà en partie décomposé et puait horriblement, à moins de se tenir contre le vent. Et si les baleines avaient des fantômes ? Gisant sur le flanc, comme ça sur les galets, sa bouche pleine d’écheveaux de mousse qui montaient et descendaient avec le ressac, ça nous paraissait fort possible. L’effet en était si saisissant, si ectoplasmique, que Jake, l’aîné de ce que nous considérions comme “la ribambelle”, assez âgé pour se croire adulte (et donc supérieur à nous autres ; il ne croyait pas aux fantômes) décréta que l’animal était toujours vivant et courut en arrière prévenir les autres. Le croyant sur parole, ceux-ci accélérèrent le pas, visages fermés, barbes, cheveux, jupes et chemises flottant au vent, comme une troupe d’acteurs qui s’efforcent de reconstituer le XIXe siècle sur un plateau de tournage. Ce qui à mon avis était bel et bien leur cas.
Quand ils nous eurent rejoints, ils expliquèrent à Jake que les baleines ne respirent pas par la bouche, mais par leur évent, et que le bruit que nous avions pris pour une respiration était en fait provoqué par les mouvements de l’écume. « Moi, je le savais », insista Jake, avant de nous montrer tous du doigt (Max, Lune, JC, Loutre, Feuille et moi) en disant que c’était nous qui pensions que les baleines respirent par la bouche. Ce qu’entendant, Max (qui, n’ayant qu’un an de moins que Jake, était le principal prétendant au trône) le traita aussitôt de menteur et entreprit de le provoquer à la lutte, là par terre. Ils se bagarrèrent jusqu’à ce que Jack les attrape par leur capuchon et les menace d’aller faire trempette dans l’océan s’ils ne restaient pas sages.
Ce qui parut régler la question et tout le monde se calma avant de reporter son attention sur le baleineau. Les hommes parlèrent de sa forme, de ses “lignes”, de son adéquation évolutionnaire parfaite, les femmes parlèrent des émanations de son être, les gosses commentèrent la noirceur de sa peau et sa dureté, comparable à celle des chambres à air du tracteur, ainsi que son odeur, que ne pouvaient surpasser même les pets de Jake. Eté (qui en réalité s’appelait Celia, mère naturelle de Lune et de Feuille – respectivement : mâle, 10 ans et femelle, 6 ans – réputée pour sa grande sensibilité aussi bien que pour sa nervosité maladive) se mit à pleurer. Jake, dans le but de rétablir sa suprématie après l’assaut de Max et le barrage de remarques sur ses péteuses productions, commença à m’expédier des caillasses.
Mats (un tordu suédois et bisexuel qui vivait avec nous depuis un an à peu près) demanda pourquoi on ne ferait pas un moulage de la carcasse, histoire de conserver sa forme. Bien que l’idée ne fût pas de lui, Jack s’en fit rapidement le promoteur, surtout, je crois, parce que Mats venait tout juste de mettre un terme à sa liaison avec Stasie, et que Jack s’efforçait de montrer qu’il ne lui en tenait pas rigueur.
À vrai dire, Jack n’avait aucun droit d’éprouver de la rancune, dans la mesure où c’était entièrement de sa faute si Mats et Stasie s’étaient mis ensemble, d’abord. Même si l’échange de partenaires n’était pas ouvertement encouragé au sein de la communauté, la pratique était « permise » à divers titres, tels que l’autodidactisme, l’amitié ou l’accomplissement personnel. Ce qui était carrément interdit en revanche, c’était le sexe sans protection avec des membres extérieurs aléatoires. À l’origine, la communauté avait compté cinq couples et, d’après la théorie, si un nouveau couple voulait se joindre à nous (on n’acceptait pas les célibataires, bien qu’on ait eu deux couples de lesbiennes et un autre censé être homosexuel, dont Mats constituait une moitié), aussi afin de préserver la stabilité et l’harmonie, l’échange de partenaires n’était pas autorisé entre nouveaux venus et anciens membres avant une période de grâce de six mois. Il y avait plein de règles de ce genre. Il y en a toujours. La communauté était une enclave comme les autres, l’ensemble de règles et de codes qu’elle érigeait autour d’elle fonctionnait comme un bouclier antimissile censé empêcher le grand méchant monde de venir y mettre son grain de sel. Et comme toutes les règles, celles-ci étaient enfreintes. Encore que je n’ai pas le souvenir de les avoir vues sérieusement menacées avant que Jack ne nous ait ramené Shannon.
Shannon, c’était la hippy américaine type, sortie de Quelque-Part, Vermont. Jolie, si on aime le style Calvin Klein, et jeune aussi ; dix-huit ans, dix-neuf à tout casser. Elle et sa copine Deborah faisaient de la randonnée sur la côte de Cornouailles ce printemps-là, Tom et Jack étaient tombés sur leur campement dans les bois juste derrière la ferme.
Shannon s’entendait bien avec tout le monde (disons au moins avec tous les hommes) et elle finit par s’installer chez nous, alors que Deborah, plus conformiste, repartit. Ça faisait un mois qu’elle était là quand Stasie quitta la communauté quelques semaines pour aller jouer dans les festivals sur le continent. Jack resta ; il travaillait à une sculpture, d’après lui, il en était à une étape déterminante, il ne pouvait pas partir. Sauf qu’une fois Stasie partie, son travail se résuma pour l’essentiel à entreprendre de longues marches dans les bois avec Shannon, marches qui devinrent rapidement le centre de presque toutes les conversations adultes ; ainsi qu’une bonne part de celles des enfants.
Tout le monde savait, tout le monde en parlait. Mais c’est Lune qui a vendu la mèche. Le soir où Stasie revint, en plein milieu de l’impressionnant dîner pour fêter son retour, dîner que tous les adultes avaient organisé avec force agitation nerveuse, comme si cela exprimait d’une certaine façon leur culpabilité collective, comme s’ils étaient tous responsables de ce qui s’était passé et pas seulement Jack, Lune énonça la chose de cet air entendu qu’ont les enfants, surtout les enfants comme nous, qui ont été éduqués pour s’habituer précisément à ce genre de trucs.
— Pendant que tu n’étais pas là, Jack et Shannon ont fait l’amour ensemble. »
Le silence tomba sur la tablée. Et Stasie péta un câble. Elle courut à l’étage, Jack lui courut après et nous autres (à l’exception de Shannon qui s’était ruée vers la grange, et de Lune qui s’était mis à pleurer sans bien comprendre ce qu’il avait fait de mal), nous restâmes assis à finir notre repas dans un silence minéral sous les cris étouffés qui traversaient le plafond.
Selon Jack, ce n’était qu’une passade et Stasie n’avait aucune raison d’être jalouse ; n’empêche qu’elle l’était. Il y eut une longue série de grosses disputes et d’affrontements criards ; Jack monta sur ses grands chevaux et parla de l’obsession anglaise pour le conformisme, rappelant que nous avions choisi ce mode de vie précisément pour que chacun puisse faire librement ce qui lui plaisait. Mais les autres n’étaient pas d’accord et il se retrouva rapidement isolé ; situation inhabituelle pour lui, et qu’il n’appréciait guère.
Au grand dam de son partenaire d’alors (Ralph, un extra-lucide qui avait abandonné Cambridge), Maman commença à baiser avec Mats, histoire de remettre les pendules à l’heure. Le conflit s’en trouva envenimé à tel point que la communauté vit son existence menacée. En fin de compte, c’est Shannon qui capitula la première. Perturbée en partie par les problèmes qu’elle avait causés et en partie emmerdée par la tactique de Stasie qui avait mené Jack à croire qu’il risquait de la perdre à jamais, un jour elle en avait eu marre et s’était tirée ; avec Ralph justement, lequel avait perdu toute foi en la vie communautaire suite à la trahison de Mats. Sur un air de triomphe, Stasie éjecta Mats de sa couche pour y accueillir un Jack tout penaud, la queue entre les jambes. Pendant un certain temps, les choses semblèrent rentrer dans l’ordre. C’est là que nous avions trouvé la baleine.
Ce fut un sacré boulot, de faire ce moulage. On descendit des cordes et des matelas de la grange, dont on se servit pour tirer le baleineau plus au sec, hors de portée des vagues, en deçà des raisins de mer et des bouteilles vides qui marquent la limite du ressac. Tandis que Jack et Mats s’attelaient à l’élaboration du moule, Angus (le mari d’Été, un Écossais baraqué) alla en ville avec Jake et Loutre dans le van Volkswagen pour acheter quelques sacs de plâtre de Paris et un grand bidon de graisse ; quant à Tom, Lune, Max et moi, on se coltina une vieille piscine gonflable sur la plage, pour la remplir d’eau non salée qu’on dut descendre en bas de la falaise à l’aide d’un assortiment de seaux et de bassines.
Ils ne procédèrent pas comme je l’aurais pensé. Au lieu de bâtir une espèce de boîte carrée autour de la carcasse et de la remplir d’une pleine citerne de plâtre pour en tirer une empreinte géante qui aurait été d’un poids considérable (et probablement plus lourde que la baleine elle-même, que nous n’avions réussi à déplacer sur quelques mètres de plage qu’en nous y mettant à deux douzaines), ils découpèrent des planches et les disposèrent de façon à fabriquer un gabarit épousant le contour du corps à mi-hauteur, comme s’ils faisaient un pochoir de l’orque elle-même, en bois et grandeur nature. Il était plus de midi quand ce fut terminé ; on venait juste d’allumer un feu avec des bouts de bois flottés et les chutes du gabarit, lorsqu’une procession entama la descente de la falaise : Stasie, Margaret et Eté nous apportaient des sandwiches et une marmite de soupe ; suivies d’Angus qui portait les sacs de plâtre comme si c’étaient d’énormes épaulettes ; suivi de Jake qui dévalait le chemin sans voir où il mettait les pieds, sa vue obstruée par les seaux empilés qu’il portait dans ses bras. On le regarda avec inquiétude, mi-effrayés mi-désireux de le voir faire une chute drolatique (pas trop douloureuse, quand même). Mais il se débrouilla comme un chef et arriva en bas sans incident majeur.
Après la pause déjeuner, nous avons mis en place une petite chaîne de production de plâtre, touillant et retouillant le mélange gluant dans la piscine, en faisant passer de pleins seaux à Jack et Mats avec le plus grand soin. Ils avaient badigeonné la moitié supérieure de l’orque d’une couche de graisse puis, se servant de leurs mains crevassées d’artisans en guise de spatules, ils étalèrent le plâtre, comme si c’était un mystérieux onguent qui aurait le pouvoir magique de ranimer l’énorme bête.
Il faisait presque nuit quand tout fut terminé et nous étions tous fatigués. Max et Jake s’étaient épuisés en jouant à la guéguerre à coups de boules de plâtre, bataille qui à un moment donné avait même dégénéré en bagarre de saloon, entraînant chacun à moucheter les autres de plâtre. Ce qui aurait très bien pu continuer éternellement, si Feuille ne s’était pris une boulette perdue dans l’œil, ce qui l’avait fait pleurer, déclenchant aussitôt l’arrêt des hostilités prononcé par Angus et Été ; à ce moment-là, nous étions tous entièrement tachetés de crachats de plâtre tendance lépreux, que plus tard nous arracherions de nos bras telles des croûtes purulentes sous lesquelles apparaîtrait notre peau miraculeusement rose, pétante de santé et 100 % rajeunie. Bref, un par un les gens quittèrent la scène jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Jack, Mats, Lune et moi ; les deux hommes, ayant lissé le dernier pan de plâtre posé, vérifièrent qu’il n’y avait pas de fissures ni de manques ; nous, nous les regardions en restant près du feu. La journée avait été incroyable et je ne voulais pas qu’elle finisse ; pour la première fois depuis des mois, la communauté était redevenue une famille heureuse, comme avant.
Cette nuit-là, après le dîner (curry de pois cassés et pain noir cuit par Margaret sur la gazinière délabrée, avec pruneaux fourrés et pudding au lait en dessert), Lune et moi nous échappâmes un moment pour aller au bord de la falaise jeter un dernier coup d’œil à notre travail. La lune (la vraie) était pleine et brillante, aussi nous distinguions parfaitement la plage où gisait le cadavre, encore plus isolé maintenant que la marée était descendue. Avec sa carapace d’un blanc ambré rougeoyant à la lueur des braises de notre feu, il n’avait plus du tout l’air d’une baleine, mais plutôt d’une étrange machine à voyager dans le temps ou d’un vaisseau spatial que nous avions construit pour nous emmener ailleurs, sur une autre planète, vers une autre vie.
L’après-midi suivant, nous redescendîmes à la plage, à une dizaine, pour délivrer la créature morte de son linceul. Malgré le froid, le plâtre avait parfaitement séché ; après dix minutes de suspens pendant lesquelles les hommes sondèrent la chose, ils se déclarèrent satisfaits du résultat. Leur idée était de retourner le moulage d’un seul bloc, comme une carapace de tortue, de le faire entièrement pivoter sur un côté pour ensuite le réceptionner dans un lacis de cordages que Tom et Papa avaient tressé pendant la nuit. Ça n’allait pas être facile, même pour quatre adultes et une tripotée de filles et de garçons désireux de donner un coup de main : la pièce chape faisait plus de trois mètres cinquante de long, un vrai petit bateau, et au début elle ne bougea pas d’un pouce. La couche de graisse maintenait le moulage collé à la carcasse comme une moule agrippée à son rocher, aussi Jack et Angus durent-ils se coucher sur les galets pour aller donner des coups de pied dans le flanc de l’orque afin de briser les os de sa cage thoracique, ce qui entraîna une dépression par laquelle l’air put s’engouffrer entre le moule et la peau, annulant l’effet de succion. Cela fonctionna à merveille ; à notre essai suivant, tout l’engin céda d’un coup en produisant un phénoménal bruit de flatulence, aussitôt repris par Lune, moi, Max et Jake.
Je crois bien que j’espérais l’apparition de quelque chose de virginal et parfait, quelque chose qui pourrait aider à restaurer l’image récemment ternie de mon père. Mais dans un premier temps, le moulage n’offrait rien de passionnant à contempler, avec la graisse, les saletés et les bouts de bois qui pendouillaient de-ci de-là, et je me souviens d’avoir éprouvé un énorme sentiment de frustration et de déception. Les hommes, eux, avaient l’air ravi. Ils le brossèrent, le lavèrent à grande eau (de mer), le hissèrent en haut de la falaise et l’entreposèrent dans l’une des granges afin qu’il sèche encore un jour ou deux, après quoi ils le nettoyèrent de fond en comble et le réparèrent. Alors seulement, l’orque apparut : elle jaillit littéralement de son masque mortuaire avec une grâce luminescente. Aujourd’hui encore, je considère que c’est la plus belle chose que j’aie jamais vue.
Jack et Tom étaient tout spécialement fiers d’eux-mêmes ; ils suspendirent le lacis de cordages aux chevrons de leur atelier ; ainsi au-dessus de leur tête, il leur servait de source d’inspiration pendant qu’ils travaillaient ; c’était un véritable négatif empreint de la vie même qui avait fui son inquiétant positif, lequel pourrissait pendant ce temps et devenait un informe tas de merdouille assailli par les oiseaux et les renards, là-bas où nous l’avions laissé. Il y était encore quand Jack disparut pour toujours de nos existences peu de temps après. Pour ce que j’en sais, il y est encore.
— Il s’est tiré comme ça ? demande Liz.
— Ouais. Il a dit qu’il devait rentrer aux States pour renouveler son visa et on ne l’a jamais revu.
— Mais pourquoi ? Si tout s’était arrangé… »
Je hausse les épaules en regardant ailleurs. « Peut-être que tout n’était pas arrangé, dis-je en rouspétant. Peut-être qu’il y avait d’autres problèmes dont j’ignorais tout. »
Liz secoue la tête. « Je trouve ça… incroyable. Comment peut-on faire une chose pareille ? Il faut vraiment être insensible. Je suis désolée, Cooper. Je ne sais pas quoi dire. Il ne t’a même pas écrit par la suite ? Ou appelé ? Quelque chose…
— Pas que je sache. Stasie ne m’a jamais montré la moindre lettre. Mais elle a souvent raconté qu’il était parti rejoindre Shannon et elle avait l’air sûre d’elle, alors je suppose qu’il l’a fait, oui, une fois ou deux au moins.
— C’est à cette époque que tu as pris le nom de ta mère ?
— Tu as deviné ça, toi ? »
Liz acquiesce.
— Après le départ de Reever et la prononciation du divorce, Stasie a insisté pour qu’on prenne tous les deux le nom de James, son nom de jeune fille. Elle a aussi changé mon prénom.
— Cooper n’est pas ton vrai nom ?
— C’est mon second prénom. Mon prénom d’origine, c’est Ash{2}.
— Ash ?
— Ne rigole pas.
— Je ne rigole pas », dit-elle en rigolant. « Bon sang. Ash…
— C’était l’arbre préféré de Jack, dis-je un peu sur la défensive. Apparemment, c’est un bois agréable à sculpter.
— Eh bien… Ils étaient à fond dans la mouvance baba cool, pas vrai ? Tu sais quoi ? En fait, je trouve ça plutôt sympa.
— Ouais, tu parles.
— En tout cas, c’est mieux que Lune », dit-elle en pouffant de rire, sans doute parce qu’elle est contente de ne pas revenir sur le sujet précédent, l’incompréhensible manque de tact de Jack. « Ou Feuille.
— Pas de beaucoup. »
Je lève les yeux vers les varappeurs, sur leur paroi rocheuse, qui ont monté péniblement de quelques centimètres. Les couleurs de leurs vestes, je m’en rends compte, correspondent à celles des Post-it qui sont collés autour de mon ordinateur. Je préférerais ne pas avoir remarqué ce détail. Maintenant, j’ai envie de changer la disposition des grimpeurs, de les disperser un peu, de les espacer avec plus de symétrie sur la pente grise de la falaise.
— Et ta mère, qu’est-elle devenue ?
— Elle a eu des hauts et des bas. Elle a essayé de se remettre à la musique pendant un temps, elle a fait pas mal de tournées. Au début, elle a essayé de m’emmener avec elle, mais ça n’a pas marché, alors je suis allé vivre chez mon oncle Matthew à Nottingham.
— Et lui, il était comment ?
— Normal. Gentil. Comptable, si tu peux croire une chose pareille. Vivait dans une grande maison avec sa femme Janet, sa femme d’intérieur, et leurs deux filles Katherine et Vanessa. Stasie les appelait les petits-cubes, et c’est vraiment ce qu’ils étaient. Ils lisaient le Telegraph, ne nous laissaient pas regarder Independent TV. Les filles étaient un peu plus jeunes que moi, encore qu’à nous voir agir, ce n’était pas toujours évident. Travaillaient dur pour tous leurs exams, visaient l’université, le pavillon de banlieue… La vraie vie, quoi…
— Où est ta mère aujourd’hui ?
— Oh, revenue à Nottingham il y a un moment déjà ; vit dans la maison de Grand-Mère et Grand-Père, dirige un “centre de sérénité” ou une “retraite spirituelle” ou une connerie dans le genre. Après avoir arrêté la musique, elle s’est découvert un don de guérisseuse ; encore que si tu la voyais faire, tu comprendrais vite que c’est du pipeau.
— Tu la vois toujours ?
— À l’occasion. Elle n’a pas beaucoup de temps à me consacrer, ces dernières années. Trop occupée à courir dans tous les coins en agitant ses cristaux devant la migraine d’un pauvre couillon ou à réaligner les chakras du minou névrosé de la voisine. La plupart du temps, ça ne ressemble à rien. Si tu veux mon avis, il lui manque encore un microprocesseur pour avoir la carte mère complète.
— Et tu en veux à ton père pour ça ?
— Pas d’analyse, Liz.
— Je ne t’analyse pas.
— Mais si. Tu essaies d’atteindre le fond de quelque chose qui n’a pas de fond. Et qui n’est pas non plus superficiel. En fait, ça n’existe pas. La vie de famille, moi ça fait longtemps que j’ai laissé tomber.
— Je te demandais juste comment tu te sens, c’est tout. Tu n’es pas obligé d’en parler si tu ne veux pas.
— Disons que je n’y tiens pas. Vu ?
— D’accord. C’est toi qui vois. »
Pendant un moment, on regarde la mer en silence. Puis nous entendons un cri. Qui vient des grimpeurs. L’un d’eux, celui du milieu, agite un bras en hurlant. Du moins, c’est ce que je crois tout d’abord. Puis je me rends compte qu’il essaie de chasser un oiseau ; un des goélands qui utilisent les courants d’air ascendant proches de la falaise pour jouer au cadre pressé qui a la flemme de prendre l’escalier est en train de le bombarder en piqué.
Inquiète à l’idée que le varappeur risque de tomber, Liz a déjà commencé à se mettre debout.
— Je ne vois pas bien ce que tu pourrais faire, dis-je. Ou il est encordé correctement ou il ne l’est pas. On ne va pas tarder à le savoir.
— Il n’y a peut-être pas de relais sécurisé », dit-elle calmement. Elle reste debout en me tournant le dos. De là où je suis, je peux voir les muscles tendus de son cou.
Je reste calme face à cette situation parce que je pars du principe que le goéland va se laisser amadouer. Mais bernique. Bousculé par le bras du grimpeur qui fait des moulinets, il vire sur l’aile et revient à l’assaut, plonge puis se cabre au dernier moment, donnant quelques coups d’ailes qui lui permettent de rester stationnaire pour lacérer la tête de l’homme avec ses serres. Le casque violet ne peut rien contre la frayeur qui saisit le type, et sa seconde main lâche soudain la crevasse à laquelle elle se tenait, et il tente alors de chasser l’oiseau en moulinant des deux bras. Inutile, bien sûr ; privé de son appui supérieur, son corps se détache lentement de la paroi et entame sa chute, droit sur un groupe de gens rassemblés juste en dessous sur la petite plage, évoquant ainsi un gros bloc de pierre détaché par une muette explosion dans une carrière.
Aussi vite qu’elle a commencé, sa chute s’arrête. Le grimpeur tombe de trois ou quatre mètres, frôlant le type suivant dans la cordée, avant de s’arrêter avec un sursaut et de se mettre à pendouiller par la ceinture, comme un Action Man cassé. Il y a un petit moment de suspens pendant qu’il se balance en prenant appui sur la paroi pour se remettre d’aplomb, on le perd de vue par intervalles. Puis ses pieds trouvent leur équilibre et il se met en drapeau pour se stabiliser, se tâte le corps, avant de lever les pouces vers ses partenaires de cordée, toutes choses qui ont pour résultat de me laisser sur ma faim.
— Tu vois, dis-je, le seul suspens c’était de savoir s’il était encordé.
— Cooper, à quand remonte ta dernière escalade ? Est-ce que tu en as jamais fait, d’ailleurs ? dit Liz en me regardant pour la première fois depuis le début de la mini-crise. Tu n’y connais rien. » Puis elle regarde la boîte de café que je tiens toujours à deux mains ; peut-être a-t-elle remarqué que j’ai les phalanges toutes blanchies à force de la serrer comme un malade. « Nous les dispersons, ces cendres ? Ou non ?
— Je ne sais pas, dis-je en baissant les yeux sur la boîte et en ordonnant à mes doigts de se relâcher.
— Tu dois y réfléchir soigneusement. Est-ce que c’est ce qu’il aurait voulu ?
— Je n’en ai strictement rien à foutre de ce qu’il aurait voulu ! C’est ce que moi je veux qui compte ! » Je me suis mis à crier, je le sais bien, mais avant d’avoir eu le temps de dire quoi que ce soit plus calmement et d’une voix plus circonspecte, un éclair blanc poussant des cris stridents nous tombe sur le paletot, tente de s’emparer de la boîte et la déloge d’entre mes doigts. Je pars d’un côté, le goéland d’un autre, la boîte suit une troisième direction, roule et franchit allègrement le rebord de la falaise.
J’ai été si surpris par l’attaque aérienne que tout ce que je peux faire, c’est regarder la boîte disparaître ; Liz en fait autant. Puis je me jette au sol dans ma position précédente, juste à temps pour la voir dévaler le bas de l’escarpement, en soulevant des petits nuages de poussière chaque fois qu’elle rebondit sur le pierrier. Elle finit par s’arrêter sur le rivage, qui est moins une plage qu’un entablement de calcaire, à moins de dix mètres de la mer.
Pendant un moment, nous ne disons rien.
Puis : « Le couvercle a l’air d’avoir tenu le coup, en tout cas », fait remarquer Liz.
Je plisse les lèvres. Les mots me manquent.
— Tu pourrais le laisser là. L’abandonner aux vagues, suggère-t-elle. Ce serait poétique, quelque part. Après tout, c’est un peu ce qu’il t’a fait à toi. »
Je regarde les vagues déferler, toutes contentes, par familles bien douillettes de trois ou quatre, ou même huit, puis je regarde plus loin, je plonge dans la vastitude psychotique de la mer. Mais c’est comme si j’étais aveugle, comme si mon champ de vision suffoquait, et après quelques secondes, je reporte mes yeux sur les traits sombres en zigzag que dessine le sentier à notre gauche sur la falaise, celui-ci beaucoup plus escarpé que celui que j’ai emprunté il y a vingt ans pour transporter l’orque. Puis mon regard est de nouveau attiré par la boîte argentée, forme minuscule, insignifiante face au front d’écume blanche qui s’écarte nonchalamment pour revenir encore et encore, encerclant cette vieille île fatiguée et les millions de gens qui sont naufragés dessus dans sa douce étreinte géologique. Je repense à la baleine morte et à la façon dont l’écume qui avait envahi sa gueule lui donnait l’impression de respirer encore. Surtout, je pense au vide grand comme une baleine que mon père m’a laissé en guise de cadeau d’adieu.
— Je veux qu’il revienne », dis-je. J’ai les pommettes qui tremblotent à cause des muscles de mes conduits lacrymaux qui n’arrêtent pas de palpiter.
Liz acquiesce doucement. « Dans ce cas, il vaut mieux aller le récupérer. »
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