Électrons libres
Custoditus
OceanofPDF.com
La base
Je suis dehors sous la pluie du comté de York, courbé en deux pour essayer de rester au sec sous la cloche rose et translucide du parapluie dernier cri de Liz.
Courbé, parce que Liz tient le parapluie par le manche et que Liz est nettement plus petite que moi. Elle devrait me le confier. Étant plus grand et plus costaud qu’elle, j’ai un bon argument pour étayer le fait que c’est moi le mieux adapté au rôle de porte-parapluie. Mais Liz dit que l’objectif primordial n’est pas l’efficacité globale du système. Liz dit que l’objectif primordial est le maintien des cheveux de Liz en l’état, à savoir parfaitement secs. Si je ne comprends pas la raison de cet objectif primordial, m’explique Liz, c’est parce que je ne me sers pas de laque à cheveux, et que par conséquent je ne peux pas comprendre que l’application d’une couche d’humidité aux cheveux laqués entraînerait le passage desdits cheveux de leur état de raideur présent à celui de frisottis aussi inopinés que mal fichus. Ce qui ne serait pas bien.
Mais cela, tenté-je doucement de faire remarquer, ne se produirait pas si on suivait mon plan. En suivant mon plan, nous resterions tous les deux au sec. Et “tous les deux”, ça veut dire Liz, les cheveux de Liz et moi.
— C’est bien possible, dit Liz, mais la problématique concernant mes cheveux est beaucoup trop importante et délicate.
— Trop importante et délicate pour quoi, exactement ?
— Trop importante et délicate pour seulement envisager de l’embrouiller. Trop importante et délicate pour permettre l’intervention d’une autorité étrangère qui viserait à en prendre le contrôle. Le potentiel de désastre encouru est beaucoup trop élevé pour être ne serait-ce que pris en considération. »
Quand Liz parle comme ça, je sais qu’elle le fait délibérément pour me foutre les boules. Ce qui me fout les boules.
— Trop importante et délicate pour permettre à cette personne de prendre le contrôle, dis-je en indiquant ma poitrine du pouce (une poitrine que Liz, en une occasion inoubliable, a qualifiée de “câline”).
— Peut-être.
— Mais non. Justement. Ça veut dire que je dois rester là, sans manteau, à me tremper les os, pendant que toi, tu gardes au sec tes cheveux et ton corps. »
Cette petite pique à propos du corps de Liz est sujette à caution, dans la mesure où Liz n’est pas revêtue de son manteau à elle, mais de celui qu’Andrews a jeté sur ses épaules pendant qu’il organisait l’évacuation de notre étage. Si on peut appeler cela organiser. Andrews est notre chef de secteur, mais, si vous voulez mon avis, il n’est pas capable d’organiser un bocal de poissons rouges, a fortiori le système de guidage par commandes codées d’un satellite militaire, qui est précisément la vocation de notre secteur. Rester là au coin, aussi calme qu’un steward sur sa passerelle et presque aussi maniéré, à dire sur un ton enjoué : « Veuillez quitter le bâtiment et vous rassembler aux points de rassemblement » et « Veuillez rester calmes » et « Ceci n’est pas un exercice », le tout en arborant le genre de sourire inquiet qu’on est en droit d’attendre sur la face d’un responsable de crèche débordé qui serre les fesses avec ravissement en savourant cette occasion supplémentaire de nous donner des ordres… Il ne faut quand même pas être une lumière pour faire ça, si ? On ne peut quand même pas appeler ça de la galanterie, du moins pas de la catégorie qui fait se déployer les manteaux sur un sol boueux ? Et ça ne mérite certainement pas les gracieux regards effrontés voire minaudiers que certains membres féminins du personnel lui ont adressés. Non, mais c’est vrai quoi, ce n’est pas comme s’il était un putain de pompier ou un héros de guerre.
— Ce n’est pas de ma faute si tu ne gardes pas de manteau au bureau, dit Liz. Tu devrais plutôt me remercier de t’accorder ne serait-ce qu’un bout de mon parapluie. »
Je vois rouge. Non, mais, je vois vraiment rouge. Liz est en train de sourire, je le sais. Je ne la vois pas, à cause du rouge, mais je le sens.
Oh et puis merde, je me dis, et je retire ma tête de sous la carapace de plastique pour faire face aux intempéries.
— Tu sais, c’est pas si terrible, dis-je sous les gouttes de pluie qui me piquent le visage ; tout ce que j’obtiens en guise de réponse, c’est une petite toux théâtrale d’indifférence.
— Pas terrible du tout du tout. » Des bombes à eau grosses commak m’explosent sur les lunettes et me brouillent la vue. Des espèces de projectiles aquatiques détecteurs d’abris souterrains dégringolent le long de mon col, annihilant la totalité des troupes secrètes qui campaient, camouflées, sur la paroi de mon cou battu à tous les vents.
— À ton avis, pourquoi y a-t-il autant de foutus gardes ? dit Liz calmement. Il en sort de partout. Je n’en avais jamais vu autant. Où est-ce qu’ils les planquent, tous ? On dirait qu’ils viennent d’engager une nouvelle division entière.
— On dirait bien.
— Pas étonnant qu’on paye autant d’impôts. C’est vraiment nécessaire ? »
Ça me fait marrer, ça ; la réponse est pourtant évidente. « Euh… Étant donné certains événements récents, il me semble que la réponse à ta question est oui. »
Sans doute par sagesse, Liz ignore mon sarcasme condescendant. « Bon, mais tant que ça ?!
— Ce que je voudrais savoir, dis-je en ignorant sa remarque à mon tour, c’est ce qu’ils attendent pour éteindre cette putain d’alarme ? Ou pour la baisser, au moins ? Ça me tape sur le système. Pourquoi faut-il que ce soit si fort ? Ça va, quoi, on a compris le message ! Je veux dire, on est tous là, à se choper une pneumonie, non ? Il faut vraiment qu’ils nous déchirent les tympans en plus ?
— Calme-toi, tu veux bien ? Pourquoi es-tu si tendu, d’un coup ? J’espère que tu ne vas pas te mettre à bouder parce que je ne te laisse pas tenir le parapluie.
— Je ne boude pas. Bon sang, j’ai oublié mon inhalateur là-haut, c’est tout.
— Tu peux vivre sans ça quelques minutes.
— Non Liz, je ne peux pas. C’est même pour ça que j’en ai un, vois-tu ? Parce que si j’ai une crise, je risque de ne pas tenir plus de quelques minutes.
— Alors ne fais pas de crise.
— Tu crois que c’est un truc qui se décide consciemment ?
— Non, bien sûr que non. Je trouve seulement que tu t’énerves pour rien. Respire. Et pendant que tu respires, réfléchis à une chose : même si une crise de haut mal épileptique te réduisait soudain à l’état de loque tremblotante et répandue à mes pieds, je ne te donnerais toujours pas mon parapluie. »
Je renifle un coup et je me tais. C’est pas une défaite, attention ; je préfère attendre mon heure. Et en l’attendant, je jette un coup d’œil alentour.
Vous avez compris maintenant que Liz et moi, on n’est pas tout seuls là-dehors. Il y en a d’autres que nous, à faire le pied de grue sous la pluie, dans le froid et l’humidité. Ici dehors, sur le parking, se trouve avec nous tout le personnel des secteurs 7 à 10. Tous les gens avec qui je travaille sont ici, tous ceux que je vois jour après jour. Là, c’est Pauline. Là, c’est Simon. Là, c’est Josie. Là, c’est Suhail, Damien, Bruce. Suhail, Bruce et Damien sont programmeurs, Simon est administrateur de systèmes, Josie gère le personnel, et Pauline est trop loin au-dessus de moi pour que je sache exactement ce qu’elle fait. À leurs côtés, il y a environ deux cents visages qui appartiennent à des gens que je n’ai jamais rencontrés à proprement parler. J’en reconnais vaguement quelques-uns, mais, dans l’ensemble, je ne les ai jamais vus, ce qui n’est pas très étonnant si l’on considère que je travaille sur ce site depuis trois ans. Mais la base Royal Air Force de Featherbrooks n’est pas ce qu’on pourrait appeler un pôle d’attraction pour êtres socialement grégaires, ce qui constitue une des raisons essentielles pour lesquelles j’ai été très heureux jusqu’ici.
De plus, on ne peut pas vraiment dire que le mélange des hiérarchies soit encouragé. Ce serait plutôt le contraire. Je parierais même que ces groupes serrés au sein desquels nous nous tenons tous, parlant à voix basse, l’air piteux, fumant des cigarettes, nous frottant les mains ou tapant du pied, la plupart se contentant de cligner des yeux comme des taupes à peine réveillées par la pâle copie de lumière du jour qui sert de prétexte sous-jacent à cette assommante pluie de fin septembre, que chacun de ces groupes donc est formé des six à huit personnes qui occupent généralement des bureaux contigus. Vu que dans le coin, c’est à peu près tout ce qu’on finit par croiser au fil du temps. Vos collègues. Votre équipe.
Et c’est bien normal. La seule différence que je vois entre moi et la plupart d’entre eux, c’est qu’ils ont des parapluies. Comment ça se fait ? Pourquoi diable sont-ils si prévoyants ? C’est peut-être pour ça qu’ils ont tous l’air si serein, les enfoirés, alors que moi je frôle l’état d’urgence. Regardez-les. On dirait qu’ils attendent un feu d’artifice.
— Qu’est-ce qu’on fait, là-dehors ? » demandé-je à la cantonade. Quelques visages se tournent vers moi. Beaucoup restent lisses. Beaucoup de fesses sont grasses, aussi. Beaucoup d’accents sont américains. Liz est américaine. Bruce est américain. Pauline est anglo-néerlandaise. Suhail est indo-américaine (et non amérindienne, ou indigène d’Amérique, ou quel que soit le terme correct en vigueur à l’heure actuelle). Damien et Simon, ils sont anglais. Ce sont eux, les pièces rapportées, dans tout ça ; comme moi.
La base constitue un petit bout d’Amérique sur le sol d’Angleterre. Les voitures sont américaines. Bien sûr, les gens n’ont pas d’autre choix que de vivre dans les maisons anglaises de la ville de Whitby et des alentours, mais ils n’attendent jamais très longtemps avant de remplacer tout ce qu’ils peuvent par du matériel et des fournitures américains : réfrigérateurs grands comme des placards de morgue, prises électriques pour fiches en 110/120 volts, broyeurs à ordures, baignoires à jacuzzi, douches multifonctions. Leurs cuisines sont remplies de victuailles américaines que vous pouvez acheter au supermarché spécial, ici même sur la base. Des paraboles captent la télévision spéciale américaine. Se sentir chez soi loin de chez soi, c’est ça le but.
Moi, tout ça me va très bien. Moi, je dis aujourd’hui on est tous américains. Je veux dire, d’accord j’ai été élevé dans ce pays, l’Angleterre, mais je ne me considère pas comme particulièrement anglais. D’ailleurs, je ne me considère pas comme quoi que ce soit. Et vous savez quoi ? Ça ne me pose aucune espèce de problème. Ça ne m’intéresse pas vraiment de vous voir prendre position là-dessus pour m’expliquer que je me fourvoie sur ce point. Si ça vous chante, allez-y. Je n’écouterai pas, de toute façon.
— Est-ce que quelqu’un sait quelque chose ? » dis-je à nouveau, émerveillé (une fois de plus) par la faculté apparemment innée de mes compagnons à m’ignorer. « Il y a bien quelqu’un qui sait quelque chose ? Allez, quoi ?
— C’est un exercice, c’est tout, dit Simon qui met un point d’honneur à ne jamais se laisser emmerder.
— Peut-être un incendie, suggère Pauline.
— Où est la fumée ? » Encore Simon.
— J’espère qu’ils vont régler ça rapidement. Je suis frigorifiée. » Typique de Liz, ça, elle ne pense qu’à elle.
Et là, comme sur un signal, la sirène s’arrête.
— Voilà, dit Simon. Fini. Fausse alerte. Dans un quart d’heure, on sera de retour à l’intérieur.
— Un quart d’heure ! Seigneur. » Liz se plaint.
La foule se calme toute seule, les individus qui la composent se mettent d’eux-mêmes en rangs, avec une humeur de plus en plus optimiste voire impatiente, plus désireux que jamais de rentrer maintenant que la pluie a viré à la neige fondue, fort glaciale et hors de saison. Nous attendons courageusement, tournés vers nos bâtiments respectifs, émettant des petits cornets de respiration condensée, levant les yeux vers la plus proche des onze sphères géodésiques qui occupent le centre de la base comme des balles de golf divines (chacune posée sur son énorme tee), dans l’espoir qu’une réponse en jaillira soudain pour nous être transmise directement par voie psychique.
De fait, une réponse nous parvient, encore que par une voie plus prosaïque. Elle surgit des haut-parleurs, sous la forme d’une voix féminine digitalisée, en ondes sonores de 16 bits qui se propagent en créant des petits chevauchements, des interférences et des échos dans les espaces entre les bâtiments, dans les espaces entre les dômes, dans les espaces entre nos oreilles.
— L’employé Cooper James est prié de se présenter immédiatement au bureau D de la sécurité. Au rapport immédiatement. Sans attendre. »
D’abord, je ne suis pas certain de savoir de qui ils parlent, aussi je jette un coup d’œil alentour. Ce que je vois, c’est Liz qui me fait signe de me réveiller, sa main ondulant à quinze centimètres devant mon nez.
— Vas-y, dit-elle. Va voir ce qu’ils veulent. Peut-être qu’après, ils nous laisseront rentrer. »
Vous savez quoi ? Elle a raison. Il vaut mieux que j’y aille. Vu que “Cooper James”, c’est moi.
Je ne peux pas vous dire en quoi consiste mon travail. La raison pour laquelle je ne peux pas vous dire en quoi consiste mon travail, c’est que je ne le sais pas moi-même. C’est l’une des choses qu’implique un dispositif de sécurité. Vous pouvez toujours signer un accord d’agrément sur la sécurité, ça ne vous donne pas pour autant accès à la connaissance. Le résultat, c’est que cela permet à autrui de vous maintenir dans l’ignorance. Mais voilà, c’est une nécessité inhérente au boulot. Encore que ce ne soit pas un grand secret que nous travaillons tous soit à la surveillance électronique, soit à la Défense balistique nucléaire. Toutes ces sphères géantes, quelque part ça dévoile l’enjeu.
La seule personne qui fasse du foin à propos de tout ça, c’est Liz. Liz est cynique ; ou plutôt, elle aime à se considérer comme telle. Encore pas plus tard que ce matin, elle me racontait qu’on est tous des sous-fifres sur l’Étoile de la Mort. Qu’on est exactement le genre de personnes que Timothy McVeigh considérait comme de la chair à canon. Ce qui est facile à dire pour elle ; en tant qu’américaine, elle a un niveau de sécurité plus élevé que le mien, ce qui lui donne accès à de vraies informations. Bien sûr, elle le nie (comme c’est stipulé dans son contrat), n’empêche que c’est vrai. C’est forcément vrai, elle doit savoir des trucs. Sinon pourquoi devrait-elle contresigner un PS-6 (formulaire de sécurité jaune citron) chaque fois qu’elle a eu en dehors de la base une conversation avec quiconque (par exemple, votre serviteur) est doté d’un niveau de sécurité inférieur au sien ? Heure, lieu, interlocuteur(s), contenu. Tout doit être répertorié. Les fichiers doivent ployer sous la masse des conversations qu’on a eues à propos d’Urgences et des X-Files. Surtout les X-Files. Faut vraiment que je l’aime bien pour supporter un truc pareil.
N’empêche que ça me rend marteau. Non, mais vous imaginez, si vous deviez résumer par écrit toutes les conversations que vous avez avec un ou une de vos ami(e)s ? Et vous vous demandez pourquoi personne sur la base ne parle aux gens qui ne font pas partie de leur équipe ?
La seule consolation à cette pratique ridicule est qu’on ne doit le faire que si l’on se trouve en dehors du site. Ce qui a priori veut dire que nous sommes si étroitement surveillés au boulot que, peu importe ce que nous disons, c’est répertorié et enregistré de toute façon. Mais l’une des choses que sait Liz avec certitude, c’est que personne n’est désireux de vérifier plus qu’une fraction de tous ces kilomètres d’enregistrement, ce qui lui permet de faire comme si elle était quelqu’un de cool et de réfractaire à l’autorité, alors qu’en fait nous savons tous qu’elle ne l’est pas autant qu’elle le dit.
Ça me tape vraiment sur le système quand elle fait ça. Ce qui explique ma réponse quelque peu agressive. « McVeigh était taré, ai-je dit. Un animal enragé qui méritait de mourir pour ce qu’il a fait. »
Elle m’a lancé un regard entendu, franc comme l’or, lèvres parallèles et aussi plates qu’un film d’emballage.
— Ne me fais pas croire que quand Luke Skywalker tire ses missiles dans la bouche d’aération, ça ne te réjouit pas.
— J’ai du mal à envisager une comparaison entre McVeigh et Skywalker.
— Admettons. Tu es de Nottingham. Peut-on comparer Ben Laden et Robin des Bois ? »
J’ai jeté un coup d’œil autour de nous dans le bureau, en réprimant l’envie de lui demander de parler moins fort. « Tu plaisantes, là ?
— À toi de voir. Tout ce que je sais, c’est que si Robin des Bois vivait aujourd’hui, il subirait un bombardement intensif. La forêt de Sherwood serait rasée au napalm. On les enfumerait, lui et sa maléfique bande de joyeux drilles. Mon argument, vois-tu, c’est que toute cette histoire de donner-aux-pauvres, ce n’est pas seulement un sinistre complot, un prélude à s’emparer du pouvoir. C’est bien pire ; c’est de la politique à courte vue. Ce qu’il fait, Des Bois, c’est qu’il détruit les intérêts des pauvres en réduisant à néant les rouages de l’État. Il détériore les voies commerciales, perturbe la transhumance, empêche la collecte des impôts et gêne la promotion de la croisade destinée à nettoyer la Terre Sainte de l’influence barbare. Le shérif lui, il dit : “Nous devons envisager le long terme. Ce n’est qu’en assurant le libre fonctionnement des marchés que les pauvres recevront l’aide nécessaire pour les sortir de leur fange. Des Bois est un ennemi du peuple et nous l’arrêterons à tout prix. Ce sera une guerre sans merci. Justice sera faite. Sherwood sera libérée de cette emprise. Et si cela implique que nous abattions chaque arbre de la forêt, alors celle-ci sera sauvée. Quoi qu’il en coûte.”
— Si c’est comme ça que tu vois les choses, je ne comprends pas pourquoi tu travailles ici… En particulier ici. »
Elle a haussé les épaules. « Peut-être qu’ils apprécient ma capacité à réfléchir en dehors des sentiers battus. »
Je m’étais mis à réordonner les Post-it collés autour de mon écran, ayant soudain décidé que les trois de couleur vert citron devaient rester ensemble, qu’ils ne devaient pas être séparés comme ça par des roses et des bleus. Mais après les avoir changés de place, je me suis aperçu que je n’arrivais pas à les aligner bien dans le même axe ; en plus, l’un des verts avait perdu son adhérence et se décollait régulièrement pour voleter sur mon bureau, ce qui voulait dire qu’il faudrait le refaire. « Ou alors, peut-être que tu es un agent provocateur et que tu essaies de me tendre un piège pour me faire dire ce que je ne devrais pas », ai-je dit.
Elle m’a rendu mon sourire, ses dents blanches et fines comme des accessoires de salle de bains de luxe. « Peut-être. »
Je hais les bureaux ; aucun travail, aucune conversation n’y sont jamais correctement menés à leur terme, tout ce qu’on y entreprend est abandonné en cours de route, ça reste là en l’air, comme un pont inachevé qui ne mène nulle part. Illustrons par l’exemple : c’est ce moment-là qu’a choisi Andrews pour s’immiscer et nous interrompre : « Qu’est-ce qui te tracasse, Cooper ? qu’il a dit. Quelqu’un a réorganisé les stylos sur ton bureau ? »
Liz a pouffé de rire. J’ai rougi. Je savais que quelque part, là-haut dans le cosmos où sont suspendues toutes les phrases, m’attendait une réplique assassine, mais j’étais trop perturbé pour la trouver. Au lieu de quoi, j’ai commis l’erreur de répondre effectivement à sa question. « Liz vient de raconter un tas de conneries sur Robin des Bois. Mais elle mélange tout. Elle prétend que ce sont les mecs qui ont construit les châteaux qui sont les méchants alors que c’est grâce à eux si l’anarchie ne règne pas partout, là-dehors. »
Je suis comme ça, niveau conversation. Quand je démarre sur un sujet, je ne m’estime pas satisfait tant que ledit sujet n’est pas épuisé. Je ne sais pas m’arrêter. Je ne peux pas laisser tomber. Je ne vois même pas pourquoi je devrais ; il y a des gens qui s’en foutent. À une époque, ça me mettait en rogne, mais plus maintenant ; maintenant, ça ne fait que m’intriguer. Peut-être que je rate quelque chose. La proximité de Liz me donne parfois cette impression. La proximité d’Andrews me donne toujours cette impression.
— Eh bien, c’est un sentiment qui t’honore, Coops, a dit Andrews avant de lâcher son fameux petit rire qui fait aussi office de soupir. Tu es lamentable, dit ce rire. Tu es lamentable, avec tes plans, tes prévisions et tes idées. Tu n’arriveras jamais à rien. Tu es si petit, si borné que je peux lire en toi comme dans un livre. Je peux prévoir chacun de tes mouvements, chacune de tes pensées avant qu’elle ne te traverse l’esprit, chaque mot avant qu’il ne sorte de ta bouche. En ma présence, c’est comme si tu étais tout le temps à poil. C’est pour ça qu’il m’est si facile de te rabaisser. Je n’ai même pas besoin de réfléchir, ça me vient naturellement. Et la seule raison pour laquelle je le fais, c’est que ça m’amuse.
— Va chier, Andrews, ai-je murmuré, mais Liz et lui avaient déjà quitté la pièce.
— Non, mais quel saligaud ! ai-je dit au retour de Liz.
— Je ne comprends pas pourquoi tu ne te défends pas, a-t-elle dit en guise d’analyse mûrement réfléchie. Si tu le laisses te marcher sur les pieds, il est évident qu’il va en profiter. Tu lui facilites les choses.
— C’est qu’un bourrin.
— Tu l’as bien cherché.
— Je ne vois pas pourquoi je devrais m’abaisser à son niveau.
— Tu as peur de l’affrontement. En réalité, Doug est un garçon correct, quand on sait le prendre.
— Ouais, apparemment tu sais très bien comment le prendre.
— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?
— Ta façon de rire à ses blagues et tout ça, de te comporter quand il est là. Tu en pinces pour lui, c’est évident.
— Pas du tout.
— Que si. Regarde. Tu rougis.
— Je ne rougis pas du tout. Comment sais-tu que je rougis, d’abord ?
— Tu es devenue plus foncée d’un cran.
— N’importe quoi. Je n’en pince pas pour Douglas Andrews.
— Tu as dit que c’était un type correct quand on savait le prendre.
— Exactement, j’ai dit que c’était un garçon correct. Je connais beaucoup de garçons corrects. Je n’ai pas l’intention de coucher avec chacun d’eux. En tout cas, pas avec tous. Disons, presque tous.
— À part avec Andrews.
— Cooper, va te faire foutre.
— Tu vois, maintenant tu dis des gros mots. Tu ne dirais pas de gros mots si ce n’était pas vrai.
— Écoute. Je n’éprouve rien pour Douglas Andrews. Je préférerais encore coucher avec toi plutôt qu’avec lui.
— Tu coucherais avec moi ?
— C’était une façon de parler. Ne va pas te faire des idées, vu ?
— Tu coucherais avec moi ? C’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
— Oublie ça. Ça ne voulait rien dire. C’était une façon de parler. Retourne au travail.
— Je n’oublie jamais rien. Je suis con à ce point.
— Je sais, oui. Retourne au travail. »
Même en sachant pertinemment que jamais Liz ne coucherait avec moi, j’ai quand même eu l’impression d’avoir remporté une espèce de victoire. Mais comme Liz est mon supérieur direct, en fin de compte, je dois me plier à ses exigences. Je suis donc revenu au code sur lequel je travaille en ce moment. Il est très complexe. Je sais que c’est une routine secondaire de commandes d’un servomoteur, mais à part ça, je ne sais pas à quoi il sert. Il peut aussi bien commander le toit ouvrant électrique d’une voiture que moduler le télémètre-laser d’un satellite militaire. J’aimerais que cela rende ma chasse aux bugs encore plus corsée, mais la triste vérité est que ce n’est pas le cas. Pour faire mon boulot, je n’ai pas besoin de connaître la fonction exacte du bidule. Même si j’ai mon idée sur la question.
Deux minutes trente secondes plus tard, l’alarme s’était déclenchée.
Avant que je n’arrive au bureau de la sécurité, deux gardes se radinent pour m’accompagner. Ils se sont avancés à l’instant même où je mettais un pied hors de l’attroupement, ma main droite levée en guise de mea culpa mollasson. À un moment j’étais complètement, horriblement seul, et celui d’après, me voilà flanqué d’une paire de copains tout neufs. Ils ne disent rien, mais à la façon dont ils me collent aux basques, on dirait que je viens juste de me laisser pousser deux grandes ailes bleues. Je commence à avoir des fourmis dans tout le corps, je me sens de plus en plus léger, comme si j’allais me mettre à flotter dans les airs à tout moment… Si seulement, je pouvais ne jamais revenir.
Je ne sais pas du tout comment aller au bureau D de la sécurité. Je pose la question au garde de droite, qui me montre droit devant avec le canon de son flingue. Sans savoir pourquoi, je redoute quelque chose, ce qui est complètement irrationnel, dans la mesure où je n’ai rien fait de travers. Quitte à arrêter quelqu’un, c’est Liz qu’ils devraient boucler, avec toutes les absurdités qu’elle a débitées tout à l’heure à nos postes de travail. C’est peut-être pour ça qu’ils me convoquent, pour m’interroger à son sujet. Ou peut-être qu’ils vont m’offrir une espèce de récompense pour avoir refusé d’avaler ses conneries. Ou peut-être une promotion. Peut-être que ça les a tellement impressionnés qu’ils vont me faire passer au niveau supérieur d’accréditation de sécurité. Du coup, quand je parlerai avec Liz en dehors de la base, on sera égaux et elle n’aura plus besoin de remplir des formulaires pour rapporter ce qu’on aura dit. Du coup, on pourra se détendre un peu.
Dans le bureau D de la sécurité, il y a plusieurs hommes que je n’ai jamais vus avant, en plus d’Andrews. À part lui d’ailleurs, aucun n’a l’air réjoui. Il s’efforce d’avoir l’air grave, mais on voit bien qu’il fait semblant. Bon. Pas de promotion, donc. L’homme assis en face de moi, je le reconnais aussi. C’est Daniels, le Chef du Bureau de la Sécurité ; sur la base, sa parole a force de loi. Je le sais parce qu’il nous le rappelle à chacune des réunions hebdomadaires de mise au point sur la sécurité. Jusqu’au 11 Septembre, ces réunions étaient mensuelles, mais depuis, le CBS Daniels a été très occupé avec l’augmentation des risques d’attaque aérienne et tous les nouveaux manifestants qui sont venus s’ajouter à ceux qui campent devant le portail de la base. La chaleur fait rosir ses joues par intervalles et ses yeux tressautent comme des gouttes d’eau sur une plaque chauffante. J’ai un besoin pressant d’essayer de l’éteindre pour les empêcher de fondre complètement, mais bon, il faut vraiment être dérangé pour penser un truc pareil, c’est mon for intérieur à moi, ça. Je ne peux pas dire que j’apprécie le chef Daniels, encore que je l’admire certainement ; on dirait quelqu’un qui sort d’une pub pour Gap, le genre de parfait spécimen d’être humain envers lequel on ne peut s’empêcher de ressentir une sorte d’effroi au rabais. S’il épingle Liz pour l’interroger, elle ressortira sans doute en me disant que lui aussi, c’est un mec correct.
Derrière moi, les deux membres de ma suite personnelle se tiennent au garde-à-vous, le visage impassible ; Andrews rôde quelque part sur ma droite. Il serre les dents de cette manière étrange que je n’ai jamais vue chez personne d’autre, je crois qu’il essaie de faire paraître sa mâchoire plus carrée qu’elle ne l’est déjà, ce qui veut sans doute dire que la présence de Daniels n’est pas pour le rassurer. Daniels est en uniforme ; ce qui n’est pas le cas des deux costards-cravates qui le flanquent. Difficile de dire si ce sont des cadres moyens ou des avocats. Celui de droite a le teint cireux et des traits acérés ; l’autre a un visage caoutchouteux et enflé comme un ballon de basket – ou peut-être qu’il aime bien boire un coup de temps à autre. Je suppose qu’ils sont américains ; cet air supérieur qu’ils affichent, on ne peut pas s’y tromper. Ils n’auraient pas l’air plus grave s’ils s’apprêtaient à prononcer la destitution du Président. D’un coup, je me sens passablement important. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire, encore ?
— Vous êtes Cooper James ?
— C’est exact.
— Avez-vous un rapport avec ceci ? » La voix de Daniels est plus paisible que son visage. Le visage de Daniels est bizarre ; sa voix, non. Sa voix dit : Je suis sérieux. Elle dit aussi : Ne déconnez surtout pas avec moi.
— Quoi donc ? » dis-je. Je ne vois pas du tout de quoi il parle.
— Ceci ! » dit-il en désignant une boîte en aluminium, du même genre et de la même taille que les boîtes de café lyophilisé et congelé qu’on trouve aux magasins généraux de la base pour que les Américains se sentent chez eux. À vrai dire, j’ai bien l’impression que c’est une boîte de café lyophilisé et congelé. S’il y a eu une étiquette dessus un jour, elle a été enlevée, on peut donc voir les ondulations espacées, fort courantes sur ce genre de boîte. Le couvercle, lui, n’est pas d’origine. Celui-ci est en métal et il est maintenu en place par trois crochets soudés, versions miniatures de ceux que l’on trouve sur les bouteilles de Grolsch. Un symbole assez simple (une espèce de carré dans un cercle) a été grossièrement gravé en son centre, un symbole qui ressemble à ça :
— Je ne bois pas de café », c’est ce que je dis. C’est vrai. J’en bois pas. Le café me donne des aigreurs d’estomac. Si j’ai envie de caféine, je bois un Coca. En matière de boissons chaudes, je m’en tiens résolument au thé.
— Que croyez-vous que ce soit, James ? Croyez-vous qu’il s’agisse d’une sorte de blague ? Nous avons dû appliquer la procédure d’évacuation à toute la base à cause de ce qu’il y a dans cette boîte.
— La personne qui l’a envoyée a commis une grave infraction aux yeux des lois fédérales des États-Unis, dit l’un des avocats, le plus sec là, le maigre.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Pourquoi ne jetez-vous pas un coup d’œil par vous-même ? » dit Daniels comme si j’étais un gamin. Je ne suis pas un gamin. Je suis peut-être un employé, mais je ne suis pas un gamin. N’empêche que je commence tout doucettement à ressentir comme un léger manque d’air.
Je m’avance vers le bureau pour prendre la boîte. Elle est assez lourde, plus que ce qu’on pourrait attendre d’une boîte de café. À bout de bras, de la main gauche, j’arrive à peine à la soutenir sans l’aide de la main droite. En me la coinçant sous le bras, je défais les crochets l’un après l’autre. Après quoi, le couvercle est encore trop serré, il est inexplicablement lourd. Délicatement, en me tenant le plus loin possible du haut de la boîte, j’essaie de décoincer le couvercle.
Plus celui-ci cède, plus mes poumons se racornissent. Je ne sais pas du tout ce que je vais trouver là-dedans. Peut-être le doigt d’un cadavre, une tarentule, ou un diablotin qui me flanquera une mini-crise cardiaque avant de se barrer en faisant des bonds partout. Mais quand le couvercle cède, rien ne se passe, du coup je décrispe mes paupières, je relâche les muscles de ma nuque et je jette un coup d’œil au contenu de la boîte. Pas grand-chose, à vrai dire, juste une poussière bizarre pleine de grumeaux. Plutôt grise, au niveau de la couleur, comme du sable pas propre. Avec des stries orange.
— On dirait une espèce de poudre, dis-je.
Un des gardes s’empare de la boîte, lui remet son couvercle et repose le tout sur le bureau. Dans les yeux de Daniels, les iris tournicotent comme deux petites hélices. « Une espèce de poudre ? »
Je n’arrive pas à savoir si je suis fâché ou pas. Disons que j’ai la frousse. « Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? »
Peut-être que ce n’est pas Daniels qui a la vraie responsabilité de tout ça, peut-être qu’il est maboul, peut-être que les avocats sont capables de réflexion autonome. Toujours est-il que l’un d’eux (celui de gauche) tient une grande enveloppe exprès tout esquintée. Dessus, écrite à la main et au marqueur violet, il y a l’adresse de la base ; trois étiquettes Courrier aérien collées au petit bonheur ; une mosaïque sale de timbres US ; et mon nom. « Elle était là-dedans, dit-il en posant l’enveloppe sur la table.
— Quelqu’un m’a envoyé cette boîte à moi ? » dis-je d’une voix éteinte.
Andrews, qui n’a pas cessé de se dandiner sur la pointe des pieds depuis le début, dit quelque chose : « Canular à l’anthrax », qu’il dit.
Les iris de Daniels s’arrêtent soudain de tournicoter pour révéler en cliquetant les ogives jumelles de deux missiles balistiques intercontinentaux. Il les verrouille d’abord sur Andrews puis sur moi.
— Qui connaissez-vous aux États-Unis qui soit susceptible de vous avoir envoyé ce colis ?
— Personne. Je n’y suis jamais allé.
— Donc le nom de Jack Reever ne vous évoque rien ? »
Mes poumons, qui jusque-là se débattaient pour mener à bien leur besogne respiratrice, essaient maintenant de s’avaler eux-mêmes. « Vous avez dit… Jack Reever ?
— Jack Reever, oui. »
J’ai du sable plein les poumons. « Il me faut mon inhalateur », réussis-je à dire. Mais Daniels n’a pas l’air de m’avoir entendu. Disons qu’il ne me répond pas. Il se contente de répéter sa question.
— Oui, dis-je en déglutissant. À quoi personne ne réagit, à part Andrews, qui opine du chef brutalement, plonge les mains au fond de ses poches et se détend les muscles des cuisses, comme s’il avait soudain envie de pisser. Je me sens très mal. Je crois que je vais tomber dans les pommes. Daniels fait un signe aux gardes, qui m’attrapent chacun une main et un biceps pour m’obliger à me redresser. Puis il se penche pour murmurer quelque chose à l’oreille de l’avocat qui avait produit l’enveloppe.
— Et les initiales DCD ? Vous connaissez une organisation qui porte ce sigle ? »
Je secoue la tête. Daniels se penche vers l’avocat le plus maigre et reprend ses messes basses. Après quoi, il prend la boîte et la tend vers moi en me montrant le dessous. Sur le fond, au même marqueur violet que sur l’enveloppe, il est écrit :
REEVER, Jack
DCD
— Papa. » Je dis. Et je m’évanouis.
OceanofPDF.com