Électrons libres
Ken
Le lendemain, je m’éveille brusquement à 8 heures, seul,
les membres comme atteints d’éparvin, la face écrasée dans une flaque de bave, laquelle résulte d’un cauchemar où je tâchais de venir à la rescousse d’hommes d’affaires et de mères de familles japonais, tous un peu plus petits que la normale, juste avant l’explosion de Nagasaki. Comme dans la majorité de mes cauchemars, celui-ci avait la structure d’un jeu vidéo psychotique. Il y avait moi, géant relatif, qui courait en tous sens dans une rue bordée de maisons en bois, essayant d’attraper des femmes en kimono qui filaient de part et d’autre de ma personne, fuyant le nuage en forme de champignon qui grossissait à l’horizon comme un furoncle. Les ondes de choc se succédaient, chacune plus destructrice que la précédente. Les premiers dégâts se contentèrent de bousculer les gens, puis il y eut les brûlures au premier degré, puis les vêtements furent arrachés, ensuite les peaux mêmes. Il y eut sept ondes de choc avant l’explosion finale, et lorsque celle-ci se produisit, l’inutilité fondamentale du jeu (qui, jusque-là, s’était contentée de rester en suspens, un peu détachée de toute l’expérience, à la manière de ces informations véritables qui hantent souvent les rêves) se révéla enfin, puisque les gens que j’avais sauvés, tout autant que ceux que je n’avais pas sauvés, furent instantanément changés en silhouettes noires et blanches découpées sur un mur proche. Juste après, le mur disparut à son tour, et c’est alors que je me suis réveillé.
Cette ville, me dis-je après avoir utilisé mon inhalateur un grand coup pour rétablir ma respiration, cette ville me prend la tête.
Je me lève, je vais pisser et juste quand je tire la chasse, le téléphone sonne. Je retourne dans la chambre pour décrocher.
— Salut, Cooper.
— Kelly ?
— J’espère que je ne vous ai pas réveillé. » Froide comme un glaçon.
— Non, non. Je suis levé depuis un bon moment.
— Bien. Je vous appelle pour vous dire que les cendres de votre père sont arrivées. Elles sont ici, à la maison. Vous pouvez venir les chercher.
— Très bien. » Ma nonchalance m’étonne moi-même. « Je serai là dans une heure. »
Je prends une douche, enfile quelques frusques, passe par la réception du Tomsk-43 en espérant ne pas tomber sur Liz, salue brièvement Lucille, et puis je vais au Dennys du coin pour petit déjeuner sur le pouce ; sur le trajet, je prends un exemplaire du Clairon Atomique à l’un de ces distributeurs qu’ils ont un peu partout. Je suis donc assis là, à lire attentivement, tout en attaquant ma “Masse critique du Lève-Tôt” (pancakes, deux œufs, galettes de patates râpées, café à volonté, le tout pour 3,99 dollars) quand devinez ce qui se matérialise juste sous ma fenêtre, mais voyons ce n’est autre que la Subaru de Nick Lemery avec ses pare-bœufs. Il n’est pas seul ; avec lui, il y a un grand Noir baraqué vêtu de chinos, de Hush Puppies et d’une chemise rouge à carreaux.
Pendant qu’ils font le détour pour gagner l’entrée, je me force à prendre un air détaché ; pour une raison que j’ignore, mon cœur bat la chamade.
— On peut se joindre à vous ?
— Je vous en prie, faites comme chez vous. » Je leur fais signe de prendre place sur la banquette semi-circulaire qui épouse le contour de la table, même si franchement je n’ai aucune envie de me re-farcir le père Lemery maintenant.
— Nous ne vous dérangeons pas ?
— Moi ? » Je replie le journal. « Mais non, pas du tout. À vrai dire, je trouve plutôt rassurant de savoir que vous me suivez partout. »
Lemery se mâchouille les lèvres. « C’est une fausse impression. Je ne vous suis plus. La femme du motel nous a dit qu’on vous trouverait ici.
— Et vive le plan Vigipirate, dis-je en tendant la main au nouveau venu. Salut. Moi, c’est Cooper James. »
Il serre. « Salut. Ken.
— Salut. »
Ken est grand ; il a le même air imposant, le même bouc et le même regard de poisson mort qu’Eriq LaSalle.
— Ken est pilote d’hélicoptère, dit Lemery. Je voulais vous le présenter.
— Lui aussi…
— Oui, lui aussi.
— Au fait, je suis allé voir Bill hier soir.
— Je sais.
— Je me doutais que vous seriez au courant.
— Il vous a dit, pour les importations ?
— Oui. Mais je ne vois pas du tout ce que ça vient faire dans cette histoire. »
La serveuse nous aborde ; Lemery et Ken commandent du café. Elle apporte deux tasses et les remplit. Lemery ajoute de la crème et beaucoup de sucre ; Ken le prend noir.
— Pauvre Bill, dit Lemery en se versant un deuxième sachet de sucre blanc raffiné. Il n’a jamais réussi à tout bien piger. Voyez-vous, parmi les neuf cents millions de papiers qu’ils ont dû remplir pour avoir le droit de faire venir ces trucs, il y en avait un qui concernait la rémunération d’un officier civil en radioprotection, c’est-à-dire de quelqu’un qui serait responsable de la sécurité des assemblages une fois ceux-ci sur place. Normalement, c’est un boulot prévu pour plusieurs personnes qui se relaient, mais bien sûr Jack n’avait pas les moyens de payer une équipe. Il a donc donné son nom pour occuper le poste d’ORP. »
J’enfourne un morceau de pancake. « Et alors ?
— Alors, l’ORP doit demeurer à moins de trente kilomètres de ce dont il a la responsabilité, et ce à tout moment, pour le cas où il y aurait une fuite ou une urgence. Ce qui voulait dire qu’une fois les assemblages arrivés, Jack ne pouvait plus quitter Atomville. Sauf s’il cherchait à perdre ses droits de propriété en enfreignant la loi.
— Il n’avait pas la possibilité de faire des dérogations ? Ne pouvait-il pas nommer des gens à sa place, temporairement ?
— Si, il en avait le droit, et il a fait des demandes en ce sens. À chaque fois, ils ont trouvé des excuses pour refuser. C’était leur manière de le punir pour les avoir agacés.
— Mais enfin, les assemblages étaient de toute façon détenus par un substitut. Donc c’était un point de détail, non ? Ils ne pouvaient quand même pas décemment y recourir…
— Un point de détail, voire… Tenez : un vendredi soir, c’était après la livraison des imports, nous sommes montés dans le pick-up de Jack, on avait dans l’idée d’aller fêter ça à Seattle avec quelques-uns de ses vieux amis artistes. On allait vers l’ouest sur l’autoroute, pas loin d’Eagle Mountain, quand un flic de la patrouille atomique nous a arrêtés. On a cru à un truc anodin, du genre feu arrière qui ne marchait pas, mais le type a vérifié les papiers de Jack et puis il nous a dit… » Lemery fait une pause, le temps de chausser des lunettes de confort en plastique et de sortir d’une poche de son vieux gilet mauve un bout de papier à l’allure officielle. « … je cite : que le détenteur de la licence WN-10407-1 concernant des matières radioactives devait à tout instant demeurer disponible dans un rayon de trente kilomètres autour desdites matières radioactives définies ci-dessus, afin de rester à la disposition des forces de coordination responsables des procédures d’évacuation d’urgence de la population locale, en cas de fuite, déversement ou toute autre violation des règles de confinement telles que définies au paragraphe 13, alinéa 3 de WAC-246-273 : “Procédures d’urgence et d’évacuation”, que ce soit en personne ou sous la forme d’un substitut reconnu et autorisé, lequel aura dû être autorisé au moins un, entre crochets : 1, mois à l’avance, suivant les dispositions telles que définies par WAC-246-281 : “Procédures concernant l’officier civil en radioprotection : délégation.” Voilà. Démerdez-vous avec ça. »
Je m’humecte les lèvres, mais rien ne se passe. Ma dernière bouchée de pancake a viré au sable dans ma bouche. Je n’arrive pas à avaler.
— Vous êtes en train de me dire que…
— Quand ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas empêcher les importations, ils ont fait en sorte que ça se referme comme une sorte de piège. »
Je vois. Il va bien me falloir une minute ou deux pour digérer la chose. Et voilà que j’ai de nouveau du mal à respirer. Je ressens ça, et aussi de la peur, tout à coup. Assez de peur pour que mes boyaux se fassent des nœuds et que des fourmis glaciales commencent à circuler dans mes mains, mes pieds.
— Qu’est-ce que vous voulez dire, un piège ?
— Rien de plus : un piège ! Il ne pouvait plus quitter Atomville sans sacrifier tout ce pour quoi il avait travaillé. Ce qui n’aurait pas été trop grave, s’ils n’avaient pas commencé à le persécuter, à lui faire la vie impossible pour l’empêcher de rester. Et c’est là que Ken intervient. Pas vrai, Ken ? »
Ken s’éclaircit la gorge. « Si », dit-il. Il a l’air très sérieux.
— Ken travaille au sein d’une équipe de sécurité, dit Lemery. Il est pilote d’hélicoptère ; patrouilles armées, secours d’urgence, ce genre de choses. »
Ken s’octroie un sourire. « Ça, c’est la théorie. Mais ce n’est pas ça qui occupe la majeure partie de mon temps.
— C’est quoi, alors ? » dis-je en posant ma fourchette et en repoussant mon assiette pas terminée.
Ken regarde Lemery, Lemery regarde Ken, Lemery opine du menton. « La chasse aux coyotes. »
Comme je ne vois pas très bien comment réagir à ça, je ne dis rien.
— Écoutez, dit Lemery avec impatience, dans les années 40 et 50, les scientifiques ne savaient pas quoi faire des saletés radioactives qui sortaient de leurs usines de production. Ce qu’ils ont fait, c’est qu’ils ont creusé des tranchées, là-bas au milieu des terres à croûte chenalisée, ils y ont coulé du béton, ont rempli ça d’effluent liquide et flanqué une dalle par-dessus. Sauf qu’il n’y avait que les parois et les chapes qui étaient en béton ; pas les fondations. À leur idée, les déchets devaient réagir avec les gravillons du sol, former des sels minéraux et se maintenir là, en suspension. Sauf qu’évidemment, comme n’importe quel écolier aurait pu le leur dire, ça ne pouvait pas se passer comme ça ; leur saloperie a continué de s’écouler comme une diarrhée, pour gagner les nappes phréatiques. Tout était conçu pour que l’effluent suinte par-dessous les parois et se solidifie en sels minéraux, et dans une certaine mesure, c’est ce qui s’est passé. Seulement, les sels minéraux qui se sont formés sont devenus la source d’un autre problème.
» Les animaux qui vivent dans le désert ont besoin de sels minéraux pour survivre. On met bien des pierres à lécher pour les vaches ; elles en ont besoin. Or ici, sur la réserve, on a une bestiole qui s’apparente au blaireau ; un peu plus gros qu’un raton laveur, avec une longue queue touffue et d’énormes griffes. Un sacré fouisseur bien vicelard. Ce qu’ils font, les blaireaux, c’est qu’ils creusent des tunnels, passent sous le béton et vont lécher les sels qui se sont formés sous le fond. Autant dire qu’il ne leur faut pas longtemps pour tomber malade et crever. Très bientôt, vous vous retrouvez avec un réseau de terriers bien profonds, farcis de radioactivité, au fond desquels pourrissent des tas de blaireaux plus morts que morts.
» L’étape suivante, c’est l’arrivée des lièvres du désert, ceux qu’on appelle Jack Rabbits. Ces petits futés n’en ratent pas une. Il ne leur faut pas longtemps pour découvrir qu’il y a là un joli territoire foncier qui les attend et qu’ils n’ont plus qu’à mettre la patte dessus. Alors ils emménagent et ils fondent une petite famille. Ou du moins, ils essaient. Parce que rapidement, ils commencent à ne pas se sentir trop bien, eux non plus. Un mois ou deux plus tard, ils commencent à vadrouiller dans le désert, complètement assommés, le système nerveux rétamé par les métastases. Et c’est là qu’intervient notre pote le coyote.
» Pour lui, c’est la fête. Voilà qu’il se retrouve avec des lièvres dans tous les coins d’herbe, assis sur le cul à attendre, trop malades pour seulement courir. Il fait donc bombance et se dore le ventre au soleil. Au bout d’un moment, il se dit : “Hé les mecs, je tiens pas la forme, là !” Ce qui n’est pas du tout étonnant, vu qu’il y a maintenant un gros tas de plutonium qui se dirige vers ses vertèbres et vers son cerveau, pour la bonne raison que c’est ce que fait le plutonium. À ce stade, réfléchir devient compliqué pour le coyote, et vous aussi vous auriez du mal à réfléchir si vous aviez un caillot gros comme une orange à l’intérieur du crâne. Mais il est encore assez conscient pour comprendre que quelque chose l’a pris en chasse et veut lui faire la peau, alors il fait ce que lui dicte son instinct : il s’enfuit. Aussi vite qu’il peut, il fuit, il traverse les collines, s’enfuit le plus loin possible… Et les coyotes peuvent parcourir de sacrées distances quand il le faut. À vrai dire, ils migrent. Peu de gens le savent, mais c’est vrai. Bien sûr, en général, ils restent à l’écart des humains. Seulement là, leurs cerveaux paralysés par les tumeurs leur font oublier cette précaution élémentaire, et bientôt voilà M. Coyote qui laisse derrière lui une piste d’étrons radioactifs, une piste qui mène tout droit au cœur de Main Street, États-Unis d’Amérique, après quoi il se fait écraser par un poids lourd et les chats du quartier viennent se disputer ses restes avant d’aller se lover sur les genoux de la petite Jane ou du petit Johnny. Vous voyez le tableau ?
— Bon », dis-je en m’efforçant d’ignorer la nausée qui fait des embardées dans mon estomac. « Je ne vois toujours pas où est le problème. Vous n’avez qu’à poser une clôture autour des tranchées et utiliser une partie de votre budget de nettoyage à trente milliards de dollars pour les curer et les nettoyer. Emballé, c’est pesé. Non ?
— Ah, vous croyez ? fait Lemery sarcastique. Ça paraît simple. À ceci près qu’une bonne partie de ces tranchées est tout bonnement perdue. Elles ont disparu sous des couches de sable, de chardons et autres saletés du désert, résultat on ne sait plus où elles sont. C’était il y a plus de vingt ans, vous ne croyez tout de même pas que quelqu’un a tenu des registres aussi détaillés pendant tout ce temps ! C’est comme si ça remontait à l’âge de pierre ! Alors non, ils ne nettoient pas. À la place, ils… À toi de le lui dire, Ken. »
Ken tend la main vers le petit plat qui contient les condiments, prend un sachet de sucre en poudre, en déchire l’emballage et verse le contenu sur le set de table devant lui, tout en le regardant fixement. « Ce qu’ils font, c’est que deux ou trois fois par semaine, à l’aube ou en soirée parce que c’est le meilleur moment, ils me font sortir l’hélico, me collent deux ou trois mecs à l’arrière avec des fusils, et on part à la chasse. » Toute sa gravitas s’est envolée ; il a plutôt l’air d’un écolier pris en faute.
— Vous allez tirer le coyote ? Depuis l’hélicoptère ?
— Dans le coin, c’est considéré comme un avantage en nature.
— Un avantage… ?
— Ouais. Il n’y a que les huiles, les agents de grade supérieur, les chefs de secteur et les gens comme ça, il n’y a qu’eux qui ont le droit d’aller chasser. Ils font ça chacun son tour, avec des invités, ils ont même une petite compétition permanente ; avec des trophées, tout le bataclan. Pour eux, c’est le pied intégral, du divertissement à haut indice d’octane. Et l’un des mecs qui monte le plus souvent avec moi, c’est Todd Trevisan. »
Je le savais avant qu’il le dise. Les statuettes dans le bunker souterrain… Pas des chiens. Des coyotes.
— Todd ?
— Vous le connaissez, non ? » dit-il en me regardant, son œil ayant retrouvé une certaine dignité. « Nick a dit que vous le connaissiez.
— Ouais, je le connais.
— Vous a-t-il dit ce qu’il faisait ?
— Il m’a dit qu’il ne pouvait pas. Clause de réserve.
— Évidemment. La sécurité de Todd… C’est la même que moi, mais à un niveau supérieur. Une partie de son boulot, c’est la formation. Il est formateur, il forme surtout des agents. C’est ça, le boulot de Todd. Les recrues de la CIA et du FBI se pointent ici, et un des trucs qu’ils doivent apprendre, ce sont les opérations secrètes. Ça ne s’apprend pas dans une salle de cours. Vous devez les faire sortir, vos agents, leur faire voir le monde, ils doivent s’entraîner sur des gens véritables. Se mettre en planque devant une baraque, prendre des photos, poser un mouchard sur un téléphone, ce genre de trucs. Et donc, le plus souvent, Todd vient chasser avec des collègues à lui, des recrues. Mais voilà qu’un jour, pas longtemps après que votre père avait effectué son petit import, Todd se pointe avec un type de Washington, quelqu’un qu’il cherche à impressionner. Mais le type ne s’en laisse pas conter. Pas le moins du monde. Certainement pas par le safari débile de Todd ; parce que, ça, il n’en a rien à foutre. Lui, il court après le vrai gros gibier : il cherche une occasion de rabattre son caquet à Todd. Il attend qu’on soit en vol et là, il dit… et je l’entends 5/5 dans l’intercom… il dit : “Alors Todd, vous comptez faire quoi, pour l’artiste ?”
— Il ne fait aucun doute qu’il parle de Jack, intervient Lemery. On ne peut pas dire que les artistes se bousculent au portillon à Atomville ; votre père était une gloire locale. Désolé, Ken ; continue.
— Alors Todd répond au type : “C’est difficile. Parce que figurez-vous que c’est un ami de ma femme.” Et le type lui dit : “Dans ce cas, ne dites rien à votre femme. Simplement, débarrassez-vous de lui. Flanquez-lui la frousse. Virez-le d’Atomville. Je me moque de savoir comment vous vous y prenez, mais faites-le.”
— Mais Todd louait son atelier à Jack ?
— Justement, dit Lemery. Il faisait ça par faveur envers Cathy, avant que Jack n’ait importé les assemblages, à un moment où personne ne croyait qu’il arriverait à mettre l’affaire sur pied. Sauf que, là, la situation a dégénéré, et Todd a commencé à avoir les foies, parce que si le type apprenait que Todd favorisait l’épanouissement de cette épine dans le flanc du ministère de l’Énergie, il pouvait dire adieu à son boulot.
— Qu’a-t-il fait, alors ?
— La vraie question, c’est qu’est-ce qu’il n’a pas fait ? En tout cas, il a embringué deux de ses recrues les moins favorisées par la nature sur le plan intellectuel et leur a dit de se livrer à une guéguerre psychologique : pénétrer chez Jack par effraction, y déplacer des trucs, coller un mouchard gros comme un cul d’éléphant sur son téléphone, le suivre partout. Ils appellent ça une opération de “confusion et démoralisation”. C’est ça qu’ils ont fait. Sauf qu’évidemment Jack ne pouvait pas partir. Pour ça, il aurait fallu qu’il veuille perdre les assemblages et qu’il prenne le risque d’effectuer une peine de prison pour ça. Alors ils ont fait monter les enjeux. Ils se sont emballés. D’abord, ils ont volé L’Herme. Ensuite…
— Ensuite, ils ont tué son chien, dit Ken.
— Thot ? » dis-je d’une voix faiblarde. Une idée horrible commence à se former derrière mon oreille droite. Je ressens physiquement, immédiatement, une douleur violente sous mon crâne, comme si on essayait de me trépaner à l’aide d’un laser monté sur un satellite à huit kilomètres d’altitude.
— Ouais. » Lemery. « Ils l’ont empoisonné. Ils n’auraient pas pu faire pire, à peu de choses près. Ce chien, pour Jack, c’était ce qui se rapprochait le plus d’une… » Le fermier s’interrompt de lui-même, mais ne parvient pas à dissimuler sa gêne. « Merde, il adorait ce chien, reprend-il un peu plus calmement. Il était vieux comme Hérode, tellement perclus d’arthrite qu’il pouvait à peine atteindre son écuelle, mais ils étaient ensemble depuis si longtemps… depuis que Jack avait quitté Graniteburg. Alors ça l’a dévasté. Il a stocké des victuailles, s’est procuré un flingue, s’est barricadé dans l’atelier et là, il les a attendus…
— Merde, dis-je. Nom de dieu de bordel de merde. » La douleur sous mon crâne a gagné en intensité, à un point presque insupportable. J’aspire l’air à pleins poumons, je serre les dents pour combattre une poussée de frayeur. J’ai des fourmis dans les mains au point qu’elles en sont paralysées ; le monde vacille autour de moi. J’ai la nausée, le vertige, je ne sens plus mes jambes. « Où voulez-vous en venir ? Ils ne pouvaient pas lui faire peur, alors ils ont essayé de le chasser par le feu, c’est ça ?
— Je n’ai pas dit qu’ils avaient essayé, murmure Lemery. J’affirme qu’ils ont réussi.
— Vous ne pouvez quand même pas proférer ce genre d’accusations comme ça ! Où sont les preuves ? »
Il ne bouge pas d’un cil. « Il y en a une énorme, planquée sous une bâche, dans le garage de Todd. C’est là qu’elle est. Au vu et au su de tous ceux qui voudront s’en donner la peine. »
Ça y est. Sans prononcer un mot, je me précipite aux toilettes, m’enferme dans un cabinet, m’assieds sur la cuvette. Je me plie en deux, j’agrippe mes chevilles, mets ma tête entre les genoux. J’essaie de respirer. Rien à faire. Du sable dans les poumons, le cœur qui vibre comme une cloche fêlée, je me mets à trembler de partout. La panique s’empare de moi. Je sors l’inhalateur de ma poche, le laisse échapper, il roule sous la cloison et passe dans le cabinet voisin ; d’un coup, je me retourne, soulève la lunette et je vomis mon petit déjeuner en produisant une série de convulsions inversées.
Quand je suis de retour à la table, Ken est parti et Lemery m’attend, avec du café frais dans sa tasse et un plan.
Son plan est sévèrement cramé du ciboulot.
— Voulez-vous récupérer L’Herme et la faire sortir des Zones ? dit-il.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est ce que Jack aurait voulu. »
Nous sommes hors du Denny’s, sur le parking, près de la Subaru désormais équipée d’un palan fort impressionnant.
— Non ? dis-je.
— Écoutez… à votre avis, que voulait-il faire avec ces assemblages, une fois qu’il les avait ?
— Je ne sais pas. Bill dit qu’il ne voulait rien en faire ; que l’importation suffisait en soi. »
Lemery fait non de la tête. « Non, ça, c’est des conneries. C’est l’une des histoires que Jack répandait pour cacher la merde au chat.
— Bon, alors peut-être qu’il voulait les faire transmuter par le LEAM pour les rendre inoffensifs ?
— Ça n’aurait pas marché. En plus du fait qu’ils avaient refusé sa demande de transmutation, le LEAM ne peut pas manipuler d’objets aussi gros ; il ne traite rien qui soit plus gros que le pouce. Il aurait fallu construire un réacteur spécial, et même dans ce cas, ça n’aurait rien démontré ; les crayons sont pleins d’uranium appauvri, qui n’est pas si radioactif. Alors non. Ce qu’il voulait faire, c’était les intégrer à un bloc de granit pour en faire un monument, un Stonehenge nucléaire, et le mettre au beau milieu des Zones, à l’endroit même où ils ont déversé toutes leurs saloperies.
— Un fanal ?
— Oui, mais pas seulement. Il s’agissait d’un envoûtement, une formule alchimique. Cela devait devenir une nouvelle citadelle, située au cœur de l’ancienne, conçue pour détourner sa puissance et la transformer.
— C’était censé fonctionner comment ?
— Holà, moi ça me dépasse, je ne comprends rien à ces trucs ; c’était Jack, le magicien. Il a essayé de m’en parler plusieurs fois, mais c’était bien au-delà de mes capacités limitées. Mais c’était ce qu’il voulait.
— Et alors ? Vous croyez que le fait de planter L’Herme là-bas fera office d’envoûtement miniature ?
— Quelque chose dans ce goût-là, oui.
— Vous êtes taré. Et même, comment comptez-vous l’emmener là-bas ? Ce n’est jamais que le désert le mieux gardé de la planète. »
Lemery sourit, ôte sa casquette, s’essuie le front. « C’est là que Ken entre en jeu.
— Quoi ? Vous comptez lui faire transporter la pierre par l’hélico ? » Je me moque de lui, là ; je le charrie.
— Oui. »
Ah. « Et comment allez-vous le convaincre de faire ça ?
— Il a déjà donné son accord. À vrai dire, c’est même lui qui en a eu l’idée. »
Je suis entouré de fondus ; ça y est, c’est officiel. « Il va perdre son boulot.
— C’est déjà fait, du moins ce sera fait dès qu’on saura qu’il a été vu ici, discutant avec vous et moi.
— Vous voulez dire…
— Qu’il faut qu’on le fasse maintenant. Aujourd’hui. »
Je réfléchis un moment. « Et si je ne suis pas d’accord ?
— C’est vous qui voyez. N’oubliez pas que Ken perdra son boulot de toute façon et que votre père se verra refuser la dernière demeure qui lui revient de droit.
— Euh… comment ça ?
— L’Herme. Elle est creuse. À l’origine, elle a été conçue pour abriter des déchets transmutés. Sauf qu’il n’y en a pas.
— Et alors ?
— Alors Jack l’a modifiée pour contenir quelque chose d’autre.
— Quoi donc ?
— Je pense que vous le savez. »
Je m’éloigne de Lemery un instant, je regarde par-dessus le capot de la Subaru, les voitures qui passent sur le cours Oppenheimer. Il y a quelque chose d’inexorable dans tout ce processus, quelque chose à quoi il est impossible de résister. Pour cette seule raison, j’ai envie de dire non, ça suffit, marre. Mais je ne vais pas le faire. Je suis trop fatigué. Je veux que ça s’arrête. Alors je vais faire ce que je fais toujours : baisser les bras. Bof, qu’est-ce que ça va changer ? Ce n’est pas plus dément que tout ce qui m’est arrivé ces dernières semaines.
— D’accord.
— D’accord ? Sûr ?
— Oui, je suis sûr. Vous pouvez y aller. Vous avez ma permission.
— J’espérais que vous diriez ça. Merci.
— Pas de quoi.
— Où sont-elles, au fait ?
— Les cendres ? Vous allez rire : chez Todd.
— Dans ce cas, qu’est-ce qu’on attend ? Allons-y.
— On y va », dis-je. Pourtant, en ouvrant la portière passager pour m’installer dans le pick-up, je ne peux pas dire que je me sente bien emballé.
— Au fait, comment ça s’est fait ? » demandé-je tandis que nous allons chez les Trevisan, enclin à parler de tout sauf des derniers moments de mon père. « Jack et vous ? Comment se fait-il que vous ayez fini si bons amis ?
— Ah, ça… dit Lemery en passant la quatrième. C’est mon métier de connaître tout le monde ici. Parce que je suis dans le racket contestataire, voyez ?
— Qu’est-ce qui vous pousse à vous en inquiéter autant ? Vous êtes bien le seul.
— Je ne suis pas un contestataire à tendance politique, mené par ses idéaux, si vous voulez savoir. En ce qui me concerne, mes motivations sont très simples : c’est une affaire personnelle. »
Je regarde la route, devinant qu’il me suffit d’attendre pour avoir les explications.
Il les donne. « Alors voilà : je suis né en 1947. L’année d’avant, j’avais eu un frère aîné, difforme, mort-né. Moi, je me suis pointé un an après, difforme aussi, mais viable, en gros. J’ai subi plusieurs opérations, j’ai eu des cancers, des furoncles, des escarres partout. Ma thyroïde est foutue, j’ai toujours été sous traitement thyroïdien, j’ai passé mon enfance à faire des séjours à l’hôpital parce que j’avais le mal des rayonnements, mais ça, je ne le sais qu’aujourd’hui, parce qu’à l’époque, on appelait ça la grippe. À l’hôpital, j’ai fait un long séjour en poumon d’acier, dans l’aile spéciale où ils admettaient les ouvriers grands brûlés et ceux qui étaient foutus ; avant la construction du centre médical Paracelse, les ouvriers étaient admis dans l’hôpital du comté voisin, pour qu’ils n’apparaissent pas sur les statistiques de santé d’Atomville. Je suis resté huit mois dans un poumon d’acier, je regardais les ouvriers qui arrivaient et qui repartaient quelques jours plus tard sur des chariots, le drap tiré sur le visage.
» Et il n’y avait pas que des ouvriers, à mourir ; des gosses aussi. Il y avait des tas de gosses qui mouraient dans ce service. On a découvert plus tard qu’une carence thyroïdienne importante peut provoquer la paralysie, et il y avait beaucoup de gosses dans cet état, dans ce service. On a longtemps cru que c’était à cause des pesticides dont on se servait, nous les fermiers, vu qu’on en avait utilisé énormément, on avait complètement bousillé la Chiawana, encore plus que ne l’avaient fait les fondus de l’atome. Enfin, on a cru que ça pouvait venir des pesticides. Mais il n’existait aucune information véritable, et après avoir passé un certain temps à observer, j’ai décidé de mener mes propres recherches, de trouver par moi-même.
— Pourquoi n’êtes-vous pas parti ?
— Bonne question. Pourquoi… N’importe quel individu raisonnable l’aurait fait. Mais je ne suis pas raisonnable, je ne l’ai jamais été, toujours été aussi têtu qu’on peut l’être. Si ça se trouve, c’est même une séquelle de ce qu’ils m’ont fait. Traumatisme cérébral. Bref, je ne suis pas parti. Au lieu de ça, je suis allé faire une tournée, j’ai visité un paquet de fermes et de coopératives comme la nôtre, des coopératives où ils se servaient du même matériel agricole, des mêmes produits à pulvériser que nous. C’est comme ça que j’ai découvert qu’ils n’avaient pas subi le cinquième de ce que nous avions subi. Parce que bon, vous avez les radiations ionisantes, vous avez les pesticides, vous avez le césium dans l’eau, et aussi l’iode 131, vu ? Et tout ça est réuni dans un bassin naturel, celui de la Chiawana, cette grande dépression de l’autre côté d’Eagle Mountain, là où se trouvent les terres chenalisées. Toutes ces merdes se déversent droit dans le bassin et elles y restent, et ce sont les jeunes qui sont touchés en premier. Est-ce que vous gardez le souvenir de votre première année de lycée ? »
Je le regarde après avoir quitté des yeux une Pontiac Firebird qui me semblait venir vers nous comme dans une démo de jeu sur console Sega. « Quoi ?
— Les gosses avec qui vous étiez à l’école… Combien d’entre eux sont-ils morts ? »
Je pense à Jake et à Max, à Loutre, à la petite Feuille, à JC. Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? Pourquoi n’ai-je jamais cherché à rester en contact ? « Aucune idée.
— Essayez de deviner.
— Mais je n’en sais rien, moi. Un ou deux, peut-être.
— C’est ça ; accidents de voiture, suicides, le taux d’attrition normal chez les humains. La classe où moi, je suis entré au lycée… et je vous parle d’une école modeste dans une région où les gens restent quand ils ont grandi, donc je sais de quoi je parle… elle comptait vingt-sept élèves, qui n’étaient pas tous des gosses du coin ; beaucoup d’entre eux étaient les enfants des militaires qui venaient de tout le pays, donc des gens issus de souches génétiques radicalement mélangées, en d’autres termes. Les seules choses que nous avions en commun, c’étaient la nourriture que nous mangions, le lait que nous buvions et l’air que nous respirions. De ces vingt-sept gosses, la moitié exactement sont morts aujourd’hui. La moitié. La plupart, de cancers ou d’insuffisance cardiaque, pratiquement pas d’accidents. À l’école, nous avions tout le temps le nez qui saignait ; nous avions presque tous des polypes au fond de la gorge. Je me rappelle de certaines filles, Tammy Rider, Sandy Kelpster, Maggie Bean, de chics filles ; toutes mortes. Elles mangeaient gentiment leurs légumes et buvaient leur lait. Nous, les sales gosses au cul crotté, on piquait des sachets de cacahuètes et du Pepsi au lieu de manger des produits frais comme on était censés le faire, on bouffait des Twinkies, des bananes et des sucettes Babe Ruth, du coup nos organismes n’ont pas été autant infectés par les produits locaux, et on s’en est sortis. »
Je devrais me sentir touché, je devrais compatir ; non c’est vrai, mais voilà : j’ai déjà entendu ça mille fois. Ça nous arrive tout le temps à Featherbrooks, même si là-bas, on aurait plutôt tendance à nous prendre le chou avec les radiations à micro-ondes. Je devrais me contenter d’acquiescer, laisser pisser le mérinos, mais je ne peux pas m’empêcher de l’ouvrir. « Ça ressemble beaucoup aux effets produits par ce qui se trouve dans le sous-sol des Zones, dis-je. Mais au moins, maintenant ils ont reconnu la nature du problème. Au moins maintenant, ils ont commencé le grand nettoyage. »
Lemery me regarde comme si j’étais quelque chose de vivant qui s’agrippe sous la semelle de ses bottes. « C’est ça, Cooper. Vous avez raison. Parfaitement raison. Regardez comme on est bien responsables : “Oh bé ! r’gardez-nous, on a fait un beau gâchis, mais promis-juré, on veut bien l’admettre, alors donnez-nous trente milliards de dollars et on va tout bien nettoyer”. Tu parles… Donnez-moi trente milliards de dollars à moi et vous allez voir comment je vais tout nettoyer, et bien plus vite qu’eux. Rien qu’en paperasse, ils ont déjà claqué deux milliards. Et je ne vous parle même pas de… Oh et puis merde ! C’est trop tard de toute façon. Allez, réjouissons-nous, on est arrivés. »
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