Électrons libres

James Flint · Chapitre 23 sur 25

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Électrons libres

Le retour des cendres

 

Lemery s’est garé dans la rue, à distance de la maison de Todd et Cathy ; par la vitre, je vois seulement le 4x4 de Todd stationné dans leur allée. Je sors, m’approche à pied de la maison et sonne. Au bout d’un court instant, Kelly ouvre la porte.

C’est notre premier face-à-face depuis l’autre soir et j’avoue que je ne sais pas lequel de nous deux est le plus gêné. Finalement, c’est elle qui brise l’horrible silence. « Cooper ? Est-ce que vous allez bien ? Vous avez l’air bouleversé.

— Ça ira », dis-je, puis sans attendre qu’elle m’y invite, je m’engouffre à côté d’elle et fonce droit vers le séjour. Le colis est posé sur la table basse ; il est gros, cubique, bardé d’autocollants et d’étiquettes signifiant clairement qu’il n’est pas arrivé par la poste courante.

— Si vous saviez tous les formulaires qu’ils m’ont fait remplir…, dit-elle.

— Vous avez un couteau ?

— Vous voulez l’ouvrir ?

— Je veux vérifier quelque chose. »

Elle va me chercher un couteau à la cuisine, je le plonge dans l’emballage, en extrais la boîte de café, dont j’ôte le couvercle. Son poids me surprend une fois de plus, ainsi que la doublure métallique intérieure, non seulement sur les parois, mais aussi sur le fond. Dépliant un exemplaire du Clairon Atomique sur la table, j’y verse le contenu de la boîte en un petit tas. Et puis je me mets à triturer les débris et la poussière avec mes doigts, sous le regard vaguement dégoûté de mon hôtesse.

— Que faites-vous ?

— Je cherche un truc.

— Quoi ?

— Je le saurai quand j’aurai trouvé. »

Je continue à farfouiller un petit moment. Il y a pas mal de merdouilles là-dedans. Beaucoup de poussière grisâtre, bien sûr, mais aussi des éclats carbonisés, divers morceaux d’une matière poreuse que je soupçonne d’être de l’os, des bouts de câble électrique, deux ou trois fragments de porcelaine blanche, un morceau de plastique fondu, une vis minuscule, le tout mêlé à un tas de particules granuleuses qui présentent une teinte rougeâtre ou peut-être ocre. Si Lemery a raclé tout ça par terre comme il le prétend, Dieu seul sait quelle proportion de Jack il y a là-dedans.

— La paléontologie…, dis-je. Ça implique que vous vous y connaissez en ossements, non ?

— Un peu… » dit Kelly. Elle est assise sur le divan de cuir blanc, où elle feuillette un Cosmopolitan en faisant semblant de m’ignorer.

— Ça, dis-je en dégageant certains des plus gros morceaux de matière et en lui apportant le plus gros. À quoi ça ressemble, d’après vous ?

— C’est un éclat d’os, Cooper. S’il vous plaît, éloignez ça. »

Mais je ne l’éloigne pas. Au contraire, je le lui tends. « Pourriez-vous regarder de plus près ? S’il vous plaît ? Pouvez-vous me dire avec certitude si c’est d’origine humaine ? »

La question est assez insolite pour attiser la part universitaire de son cerveau, aussi, arborant une expression qui signifie “bon, je veux bien vous faire plaisir”, elle arrête d’avoir la trouille, prend maladroitement le bout d’os entre le pouce et l’index et puis elle va vers la fenêtre où il y a plus de lumière.

— C’est difficile à dire avec certitude. Je croyais que c’était une phalange ou quelque chose d’approchant. Mais je n’en suis pas certaine. Je crois plutôt que cela provient d’une articulation de membre postérieur. D’un coyote, peut-être. Ou d’un chien.

— Un chien ? »

Elle acquiesce. « Peut-être, oui. En tout cas, ça n’a pas l’air humain. Le squelette humain est le seul que je connaisse vraiment bien, et ceci ne correspond à rien. » Elle a un frisson et me rend l’éclat, l’intello s’efface pour laisser de nouveau place à la fille. « Comment cela a-t-il pu se mélanger à… au reste ?

— Je ne sais pas, dis-je en reversant les cendres dans la boîte et en la refermant. Mais j’ai ma petite idée quant à savoir qui l’a fait.

— Qui ? »

Je donne un coup de tête vers les portes-fenêtres, à l’autre bout de la pièce, derrière lesquelles se devine une silhouette qui évolue sur la terrasse.

— Todd ?

— Oui. Todd. »

 

Je suis dehors sur la terrasse, une fois de plus, avec Todd et son barbecue interstellaire ; il s’apprête à faire cramer des steaks de thon frais pour le déjeuner. Kelly a exécuté son rituel classique : nous apporter deux Cocas puis disparaître à l’intérieur de la maison, encore qu’à mon avis, elle l’a fait cette fois parce qu’elle a bien senti qu’il allait se passer quelque chose de désagréable. Elle a sans doute raison. Au-delà de la pelouse, la rivière scintille. La journée s’avance et se réchauffe, il fait même assez chaud pour que mes mains me démangent légèrement.

— C’est loin d’ici, la mer, dis-je. Trop loin pour avoir du poisson tout frais péché.

— Je connais un mec. Une fois par semaine, il se fait livrer par porteur spécial. Dans de la glace. »

À l’aide d’une brosse métallique d’apparence très technique, Todd nettoie un brûleur à gaz tout maculé de résidus de viande carbonisée. L’opération est minutieuse.

— On m’a dit que vous aviez traîné avec Nick Lemery », dit-il.

Ce qui me coupe l’herbe sous le pied. « Comment le savez-vous ?

— C’est mon boulot de le savoir. » Todd s’arrête de brosser, souffle sur les débris, re-brosse, re-souffle, puis entreprend de remettre le brûleur en place. « Je ne cherche pas à fourrer mon nez partout, Cooper. Je suis désolé si c’est l’impression que ça donne. Seulement, vous devriez vous méfier de Lemery. Ça fait des années qu’il crée pas mal d’ennuis dans le coin. Il a une personnalité extrêmement instable.

— Vous le croyez dérangé ? Vous devriez voir ma mère…

— Je suis sérieux. Il ne s’agit pas d’une plaisanterie. Lemery figure sur la liste des personnes qui présentent une menace potentielle pour la sécurité.

— À ce qu’on m’a dit, Jack aussi y figurait. »

Maintenant qu’il en a fini avec le brûleur, Todd essaie de réinsérer la grille, mais elle refuse de se laisser remettre à sa place. Sans comprendre où est le problème, il force dessus, ce qui le fait transpirer. Soudain, la grille dérape et lui entame l’extrémité d’un pouce, lui arrachant un petit triangle de peau.

— Saleté ! » fait-il, réussissant juste à temps à s’empêcher de flanquer un coup de pied au barbecue. De grosses gouttes de sang enflent rapidement et tombent une à une sur le plancher de teck. « Kelly ! hurle-t-il. Apporte-moi la trousse de secours ! »

Il suce son pouce puis l’enveloppe dans le torchon où il s’essuyait les mains. Le tissu vire rapidement au rouge. Mes mains à moi me démangent de plus en plus et virent aussi au rouge, encore qu’à mon avis, ce n’est pas par compassion. Pas l’impression que ce soit à cause de la chaleur, non plus. Peut-être que j’ai touché un truc dans les toilettes du restaurant ; de la Javel ? C’est ça, ou la tension nerveuse.

— Qu’est-ce qu’il est allé vous raconter ? jette Todd sans essayer de masquer son irritation. Lemery, je veux dire…

— Que sa vie avait été foutue en l’air par la pollution que produisent vos réacteurs.

— Et puis quoi encore ? Je vais vous dire : c’est des conneries. Ça fait des années qu’il essaie d’intenter un procès au ministère de l’Énergie. Mais on lui a bien rivé son clou. »

Je hausse les épaules. « Ce n’est pas l’impression que j’ai eue.

— Qu’est-ce que vous insinuez, ce n’est pas l’impression que vous avez eue ? Vous croyez qu’un rendez-vous au sommet d’une montagne avec un tordu vous donne le droit de juger ? »

Quoi, ils ont des caméras vidéo cachées dans les pierres, là-haut aussi ? « Il m’a montré des documents qui m’ont paru tout à fait parlants. » Je mens, là.

— Je suppose qu’il ne vous a pas dit que la moitié des gens qui vivent dans la région ont déjà reçu des indemnités pour tous les problèmes de santé qu’ils ont pu avoir durant les quarante dernières années, qu’ils aient été liés aux Zones ou pas ? Le problème de Lemery, c’est qu’il n’a rien touché, c’est tout. Il ne le mérite pas, d’ailleurs.

— Pourquoi ? Il n’a pas été affecté ?

— Vous trouvez qu’il a l’air malade ? »

Non, mais il est hors de question que je l’admette. Pas besoin que je le fasse, d’ailleurs, parce que c’est le moment que choisit Kelly pour apparaître, tenant dans ses bras une grosse trousse médicale à l’air très professionnel, qu’elle ouvre sur la table de jardin, ce qui révèle une quantité de matériel de soins suffisante pour équiper une petite salle d’urgences. Elle dénoue le torchon sur le pouce de Todd, examine la plaie, grimace par solidarité, puis y badigeonne de la teinture d’iode. « Le seul organe de Lemery qui ait été affecté par quoi que ce soit, c’est son cerveau », dit Todd en pressant la base de son pouce avec son autre main pour tenter d’endiguer le flot de sang. « Ce type est débile. »

Mes mains me démangent tellement qu’elles font office de source alpha, elles irradient littéralement des ondes de colère et de frustration. Je devrais l’affronter maintenant, pendant qu’il est désavantagé, le Todd. Et pendant que Kelly est là ; un témoin peut toujours être utile. Mais j’ai les nerfs glacés, mon cœur bat à tout rompre, alors je repousse le moment, m’empare de la grille et la remets en place. « Vous la teniez de travers, comme tout le reste », dis-je à moitié pour moi-même. Et c’est là que je perds mon sang-froid.

— Mais Bon Dieu, vous n’avez pas compris ? Ce n’est pas Lemery, le problème ! Pourquoi ne m’avez-vous rien dit à propos des assemblages et de Jack, Todd ? Pourquoi ? Ni du monument qu’il voulait construire ? Comment se fait-il que Cathy et vous ayez omis de m’en parler ? Et l’empoisonnement du chien ? Et le feu à l’atelier ? Avec lui à l’intérieur ? Qu’est-ce que vous avez à dire là-dessus, Todd ? Peut-être que ce ne sont que des mauvais souvenirs pour vous, des trucs qui remontent à loin ?

— Non, mais attendez un peu…

— Comment osez-vous, Cooper ? s’exclame Kelly. Depuis votre arrivée, mes parents n’ont cessé de faire preuve de gentillesse avec vous, de générosité, même…

— De rien du tout, Kelly ! Ils n’ont fait preuve que de leur talent en matière de relations publiques ! Tout ce que j’entends depuis que je suis à Atomville, ce sont des demi-vérités, de la poudre aux yeux et de la langue de bois.

— Ce n’est pas vrai…

— Ah non ? Je parie que maintenant vous allez prétendre que vous m’êtes rentrée dedans par hasard, à la Feste, que ce n’est pas votre mère qui vous a jetée dans mes pattes pour me parler, pour faire connaissance et me la présenter ensuite, le tout sans me laisser voir que vous saviez parfaitement qui j’étais ? Osez prétendre le contraire ! » Kelly semble chercher de l’air, comme le poisson aveugle dans son bocal au Tomsk-43. « Pourquoi ne demandez-vous pas à votre beau-père ce qu’il cache dans son garage, hein, Kelly ? Allez-y. Demandez-le-lui ! »

Mais Kelly ne demande rien, elle laisse tomber la trousse médicale et se précipite dans la maison.

— Pauvre connard ! dit Todd quand elle n’est plus là.

— Qu’est-ce qu’il y a dans le garage, Todd ?

— Je ne sais pas de quoi vous…

— Pourquoi ne me montrez-vous pas ce que vous cachez dans le garage ? Allez. Vous savez très bien de quoi je parle. »

Todd me lance un regard meurtrier, ses lèvres aussi blanches que l’écume qui se forme à ses commissures. Puis il se lève et rentre. Je le suis, pas trop rassuré, me disant qu’il va me mettre dehors. Mais non ; il fait exactement ce que je lui ai demandé.

 

Le garage est spacieux et fort bien rangé. Sur un mur, il y a des étagères pleines d’outils pour le bricolage. Il comprend trois emplacements, dont l’un est occupé par un coupé sport gris-argent de la firme Thames Valley Racetech ; il y a encore assez de place pour une table de ping-pong senior, un grand congélateur blanc, un établi et un objet grand comme un homme, recouvert d’une bâche. Un fantôme.

À côté de l’objet, Todd est accroupi ; il dénoue la corde qui passe par les œillets de la bâche. Une fois la corde dégagée, Todd tire sur le linceul d’un grand coup, ce qui provoque un long crissement aigu, celui que fait le tissu en frottant contre le granit.

— Voilà le monstre, dit-il.

C’est le moins qu’on puisse dire.

De la base au sommet, L’Herme fait presque un mètre quatre-vingt. Son cône tronqué de un mètre cinquante repose sur un socle de huit centimètres d’épaisseur et soutient la sculpture stylisée d’un crâne de cheval, dont les arêtes fortement inclinées vers l’arrière mettent en valeur d’étranges orbites qui semblent avoir été creusées dans le but de recevoir des goujons de bois ; les dents sont dégagées et ressemblent à des vraies. Il a l’air animé, ce crâne, comme si ce n’était pas un objet massif, mais un costume avec quelqu’un qui se cache à l’intérieur, un chaman ou un grand prêtre. On imagine bien la Mort le revêtir pour prendre part au festin.

— Vous voyez comme elle est toute noircie ? C’est à cause de l’incendie. Je ne l’ai pas volée. Je l’ai prise après, par précaution.

— C’est pour ça que vous m’avez raconté qu’elle avait été piquée par les gosses du voisinage ? »

Todd rougit comme une pivoine. « C’est parce que je ne vous faisais pas vraiment confiance à ce moment-là.

— Vous ne me faisiez pas confiance ! Putain, mais qu’est-ce qu’il vous faut ? Je suis son fils, merde ! » Je bous tellement de colère que je n’arrive pas à réfléchir. « Et vous l’avez tué.

— Non, je ne l’ai pas tué. Je n’ai pas fait ça. Vous vous trompez, je n’étais même pas là-bas. Et ce ne sont pas mes hommes qui ont mis le feu…

— Allez vous faire foutre, Todd. Épargnez votre salive. Ce truc-là, ça ouvre la porte ? »

Je désigne un interrupteur en PVC du genre industriel, sur le mur du fond à côté de moi, et puisque Todd ne répond pas j’appuie dessus. Bingo, des servomoteurs se mettent à vrombir et les lattes d’acier du vantail commencent à monter, laissant entrer l’air sec du désert. Quand l’ouverture est suffisante, je me glisse dehors, descends l’allée vide, vais dans la rue où, de loin, je fais signe à Lemery de venir.

Le temps que la Subaru soit engagée à reculons, Todd a disparu. Je guide Lemery pour qu’il vienne se ranger à côté de la TVR. Il est presque en position quand Todd revient, un fusil dans les mains, en travers du torse. Aussitôt, Lemery éteint son moteur et tout devient silencieux.

— Vous comptez faire quoi avec ça, nom de Dieu ! dit Todd en désignant le pick-up d’un geste de la crosse.

— Je reprends ce qui m’appartient, dis-je.

— Pas question.

— Je vais me gêner.

— Alors je vais vous abattre par légitime défense, puisque vous menacez mes biens.

— Vos biens ?

— Oui, les miens. Cette sculpture servait de caution pour l’atelier, je la récupère, c’est tout. Elle est à moi et personne ne va me la prendre.

— Laisse-les partir, Todd. »

Une autre voix, qui a surgi de derrière la Subaru. Cathy. Les mains sur les hanches, elle entre dans le garage, aussi calmement que si elle nous avait trouvés en plein bavardage autour d’une tasse de thé.

— S’il vous plaît, dis-je, dites à Todd de baisser son arme.

— Todd, baisse ton arme.

— Mais chérie…

— Il n’y a pas de chérie qui tienne. Tu ne t’en serviras pas, donc tu peux la poser. »

Comme un gosse à qui on vient de demander d’éteindre sa console vidéo pour aller faire la bise à Mère-grand, Todd appuie le flingue contre le mur. Aussitôt, Lemery rallume son moteur et vient mettre le palan en position.

Todd fait un pas pour s’interposer, mais Cathy lève une main et l’arrête. « Laisse-les faire. Allons. Elle appartient à Cooper. Tu le sais très bien.

— C’est toi qui le dis. Il m’a coûté beaucoup de fric, Jack…

— Ça suffit, Todd. Nous en parlerons plus tard. »

Pendant un instant, nous restons tous là, l’air un peu bête, désarçonnés par la promptitude avec laquelle Cathy a désamorcé la situation explosive. Sauf que je n’ai pas dit mon dernier mot.

— Tout ça, c’était du cinoche, pas vrai ? La Feste, Kelly qui me drague, tout ça… Vous saviez que j’arrivais.

— On nous en avait parlé, oui. »

Fioravanti. Je savais que c’était une erreur, de m’adresser à ce type. « Et donc, vous m’avez tendu un piège.

— Nous n’avons rien fait de tel. Nous avons seulement décidé de nous montrer amicaux, c’est tout. Le fait qu’on nous ait avertis de votre arrivée n’a rien à voir.

— Donc pour vous, si j’ai bien compris, me mentir ne vous pose aucun problème ?

— Je pense que vous exagérez.

— Que j’exagère ! Votre mari vole le travail de mon père, votre fille fait semblant de me séduire… » Cathy voit bien que je suis au bord des larmes. Elle fait un pas vers moi, crie mon nom, m’agrippe par une épaule. « Cooper ! Cooper ! Calmez-vous. Calmez-vous un peu.

— Je suis calme ! hurlé-je en guise de réponse, me disant qu’elle va continuer à me contredire. Vous n’écoutez pas ce que je dis ?

— Non… Attendez, vous ne… Vos mains. Qu’est-ce que vous avez aux mains ? Ce n’est pas normal. Est-ce que vos mains vont bien ? »

Perturbé par son air soucieux, je mets un terme à ma litanie d’accusations pour regarder mes mains. Avec toutes ces conneries, j’avais oublié leur couleur rouge et les démangeaisons. Sauf que là, les paumes et les doigts sont couverts d’ampoules naissantes.

— Je n’en sais rien, dis-je sur un ton faiblard. On dirait un coup de soleil.

— Non, ce n’est pas ça. Vous êtes allé au jardin ?

— Je suis resté sur la terrasse. Pourquoi ?

— Je pensais que ça pouvait être du sumac. »

Je passe en revue les événements de la matinée, me demandant vite fait et assez bêtement si ça ne pourrait pas venir de ce que j’ai mangé au Denny’s tout à l’heure. Et puis je comprends.

— Lemery, pauvre abruti ! dis-je en me mettant à chialer. Les cendres que vous avez ramassées, ce n’étaient pas celles de Jack ! Tout ce que vous avez pris, ce sont les restes de Thot et des foutus débris de Fiestaware ! Ils sont radioactifs ! C’est pour ça qu’on me les avait confisquées, à Logan ! Et merde, ils auraient mieux fait de se les garder ! »

De là où il est, ayant fini d’ajuster les chaînes autour de L’Herme, il me regarde et me lance un sourire contrit. « Désolé, Coops.

— Désolé ?! Vous avez vu l’état de mes mains ?

— Il vaut mieux qu’on vous emmène à l’hôpital, intervient Cathy.

— Prenez les cendres aussi, ajoute Todd vivement. Ils vont devoir les analyser.

— Non ! Les cendres restent avec Lemery, dis-je, puis je me tourne vers ce dernier. Pouvez-vous vous en charger ? La boîte est sur la table basse, dans le séjour.

— Bien sûr, répond Lemery. J’y ferai attention.

— Vous avez intérêt. Surtout s’il faut croire qu’il y a des restes de Jack dedans. »

Pendant six ou sept minutes, Cathy et moi nous roulons en silence. J’attends qu’elle me présente des excuses, ou qu’elle s’explique. Mais elle ne dit rien. Finalement, c’est moi qui parle.

— Vous êtes consciente que votre mari est un foutu psychopathe ? Que c’est lui, enfin les sbires qui sont sous ses ordres, qui ont déclenché l’incendie ? Que ce n’était pas un accident ?

— J’ai bien peur que si. Personne n’a voulu que cela arrive.

— Je ne vous crois pas. Je crois plutôt qu’ils ont harcelé Jack pour l’inciter à quitter Atomville, et comme ça n’a pas marché, ils ont essayé de l’enfumer. Sauf qu’ils ont négligé un détail, à savoir qu’il était assez buté pour rester sur place, même quand ils ont transformé sa maison en bûcher.

— Ça ne peut pas être vrai. Je refuse de croire que Todd ait pu sanctionner une décision pareille.

— Alors qui l’a fait ? Jack ? Vous pensez qu’il a allumé le feu lui-même ? Je croyais que vous ne le pensiez pas capable de se suicider. À moins, évidemment, que vous ne l’ayez rendu fou en le piégeant ici grâce aux assemblages, puis en essayant de le chasser. Faut avouer que c’est pas mal chiadé, comme dilemme inextricable.

— Écoutez Cooper, je ne suis pas au courant, d’accord ? Honnêtement, je ne sais pas. Vous devez comprendre que je regrette sa mort autant que quiconque ; il était vraiment un ami proche… »

J’aboie un rire sardonique. « Putain, je n’aimerais pas être votre ennemi.

— … et nous lui avons maintes fois répété que c’était de la folie de mener les importations à terme. Nous savions que le ministère de l’Énergie trouverait un moyen de l’arrêter ; il ne pouvait pas gagner. Quant à cette idée que nous, quel que soit ce “nous” d’ailleurs, avions un plan élaboré ayant pour but de le pousser au suicide… eh bien ça, c’est une idée démente. Vous parlez d’opérations différentes, issues de bureaux différents, séparés par des milliers de kilomètres, qui ne communiquent pas entre eux et qui poursuivent des objectifs différents. Rien n’a été coordonné. Quant à cette histoire selon laquelle il ne pouvait pas quitter la ville, ça n’a jamais été aussi terrible que ce que M. Lemery vous a laissé entendre, à n’en pas douter. Techniquement, c’était peut-être le cas, mais franchement, s’il était allé à Seattle pour un week-end, personne ne l’aurait condamné à une peine de prison. On l’aurait peut-être collé en cellule un jour ou deux, histoire d’avoir l’excuse nécessaire pour le priver de ses droits sur les assemblages, mais ça n’aurait pas été plus loin.

— En ce qui me concerne, j’estime que c’est déjà trop. »

Elle balaie mon argument d’un geste du bras. « Il m’a dit lui-même qu’il avait vécu bien pire à Salt Mountain. Il connaissait la musique. Et même s’il s’était accroché aux assemblages pendant un million d’années, il n’aurait jamais reçu l’autorisation de construire le monument qu’il souhaitait.

— Qu’est-ce que vous en savez ? répliqué-je furieux que ce soit Cathy qui mène la danse.

— Parce qu’il me l’a dit. Jack était infoutu de garder un secret ne serait-ce que cinq minutes, à part peut-être envers Bill Valentine, qui est de toute façon incapable d’imaginer que quelqu’un puisse avoir quoi que ce soit à cacher. Je ne parle même pas du fait que le budget prévisionnel du projet tournait autour de dix millions de dollars, somme qu’il n’aurait jamais pu rassembler. Et même si par miracle, il avait pu réunir une somme avoisinante, il aurait encore fallu que le ministère de l’Énergie lui cède un lopin de terre sur lequel bâtir la chose. Or, même si le ministère avait voulu le faire, ce qui n’était pas du tout le cas, il se trouve que ce n’est tout simplement pas permis. Le gouvernement ne peut pas céder ses propres terres sans les mettre en adjudication, de plus la plupart des terres dans la région sont considérées comme sacrées par les Américains indigènes. Si le moindre arpent venait à être mis sur le marché, ils auraient des revendications bien plus valables que lui n’en aurait jamais eu. Ça ne pouvait tout simplement pas se produire. »

Elle est incroyable, Cathy. Je m’imaginais déjà bien campé sur des positions inexpugnables, mais voilà qu’après deux minutes de joute oratoire, je sens mes certitudes morales qui flanchent. « Si, ça aurait pu se produire. Il aurait pu conclure un arrangement avec l’une des tribus, quelque chose dans le genre.

— Redescendez sur terre. Politiquement, c’était inacceptable. Les gens qui dirigent cet endroit ne sont pas des enfants de chœur. Leur priorité n° 1, c’est la pérennité de l’industrie ; ils ne peuvent pas se permettre de laisser qui que ce soit se mettre en travers de leur chemin. Ces gens sont extrêmement attentifs et extrêmement puissants. Il est rigoureusement impossible qu’ils laissent quelqu’un comme Jack les menacer ne serait-ce qu’une minute. Il était dedans jusqu’au cou, et il n’a pas su s’arrêter à temps.

— Justement. C’est pour ça que vous avez essayé de l’enfumer, de l’inciter à partir. Comme vous avez fait pour ce con de David Koresh.

— Cessez de me mettre dans le même panier que ces crétins du FBI qui dégainent leur flingue deux mille kilomètres avant d’arriver. Moi ou Todd. Todd est mon mari.

— Todd est un psychopathe, répété-je sauf que cette fois le mot est moins chargé de sens.

— Vous avez le droit d’exprimer votre opinion.

— Il a empoisonné le chien de Jack, dis-je conscient que je commence à être irascible.

— Personne ne l’a empoisonné. Il est sans doute mort de frayeur quand ces imbéciles de recrues envoyées par Todd pour faire peur à Jack ont surgi dans son atelier. C’était couru d’avance. Regardez les choses en face, Cooper : le climat politique a changé ici, depuis le 11 Septembre. Le genre de chose que Jack préparait, aujourd’hui ça ne peut plus être toléré. Son projet ne pouvait pas aboutir. Todd essayait de le remettre sur les rails avant que quelqu’un de moins bien intentionné ne vienne l’arrêter pour terrorisme nucléaire.

— Je vois ; en clair, vous lui faisiez une faveur.

— Je sais que ça paraît difficile à croire, mais oui, c’est exactement ce que nous faisions. Nous étions ses amis, Cooper. Pas des invités de dernière heure, comme Nick Lemery, lequel ne vous a certainement pas raconté ses vieux ennuis avec le concept de vérité, sans parler de ceux avec la justice.

— Pas la peine. Du vent, tout ça. Ne vous fatiguez pas. Non, vraiment… J’en ai assez entendu. »

Cathy hausse les épaules et ne dit plus rien ; le feu passe au vert, et nous roulons trois cents mètres sur la voie express.

— Vous savez…, dit-elle.

Je pousse un gros soupir et tourne la tête pour regarder par la vitre.

— Je voulais juste vous dire que… là où nous allons, je ne sais pas si vous avez une assurance médicale, mais s’il y a des frais, Todd et moi nous les paierons, d’accord ? C’est la moindre des choses.

— Je ne veux pas de votre aide.

— Mais nous voulons nous aider.

— Ça n’y changera rien. »

Ce qui la fait rire. « Vous êtes un coriace, pas vrai Cooper ?

— Ça n’a pas toujours été le cas », dis-je, et puis les baies vitrées du centre médical Paracelse où se reflète le ciel apparaissent sur notre droite, nous passons par une entrée encadrée d’une haie touffue et d’un écriteau qui dit : “Urgences”.

 

Une fois dans le bâtiment, Cathy ne perd pas de temps. Il ne lui faut que quelques secondes pour rassembler la troupe : ici une infirmière, là un docteur, l’accès à une salle d’examen, la réservation d’une chambre individuelle. Épuisé par les événements des deux dernières heures, je laisse tout ce beau monde me bousculer ici et là comme une marionnette déglinguée.

L’homme qui s’occupe de moi est tout jeune, trente-six ans peut-être, il a une tête de chérubin à boucles blondes dont je peux voir, quand il se penche pour examiner mes mains, qu’elles commencent à s’éclaircir au niveau de sa fontanelle. C’est une brûlure par irradiation, estime-t-il, mais ce serait plus facile à déterminer s’il pouvait donner le matériau-source à l’équipe anti-radiations qu’ils ont à demeure.

— Nous sommes à Atomville », me serine-t-il vexé, lorsque je lui ai répondu que j’ai envoyé les cendres ailleurs. « Nous avons des procédures à respecter pour les cas de ce genre. Nous savons ce que nous faisons, tout de même. » Je trouve son attitude condescendante, cette manière qu’il a de me faire croire que ça y est, j’ai des ennuis, comme si j’avais joué avec le feu et que je me sois brûlé, et voilà, maintenant les grandes personnes doivent tout nettoyer et ranger derrière moi. S’il savait… Pas de danger qu’il comprenne. Et puis ni Cathy ni moi n’avons envie d’expliquer. À quoi bon ?

Ça n’a plus d’importance. Bientôt, il est parti, suivi de Cathy, et je me retrouve seul, avec une infirmière qui panse mes mains, me colle un goutte-à-goutte et me fait prendre plein de pilules dont elle dit que ce sont des analgésiques et de l’iode. Je suis certain qu’il me faudrait l’écouter attentivement, mais je me sens complètement dissocié de ce qui se passe. L’infirmière, les pilules, le docteur… je les perçois en deux dimensions, comme des silhouettes sur un écran d’ordinateur. Pour l’instant, je ne peux pas du tout me soucier d’eux, ni des cendres, ni de quoi que ce soit qui ait trait à Atomville. Mon esprit est occupé par autre chose, une chose que je n’ai jamais pu exprimer en termes de logique, un problème que je n’ai jamais résolu. Quelque chose qui s’est passé il y a très très longtemps, la dernière fois où mes mains se sont retrouvées dans le même état. Cette fois-là, ce n’était pas à cause d’une brûlure par irradiation. C’était à cause d’orties.

En fait, je vous en ai déjà parlé, mais je m’étais ménagé une échappatoire, que j’ai prise, bien sûr. Je procède toujours ainsi ; je me prépare à esquiver avant même de raconter. Je l’ai toujours fait. Cette fois, je ne vais pas le faire. Je vais enfin tout vous dire.

Alors voilà : il n’est pas vrai que j’ai oublié ce qui s’est passé après la petite chevauchée à Stonehenge. Je m’en souviens parfaitement. C’est juste que je n’ai pas envie de m’en souvenir, c’est tout. Jamais voulu m’y laisser aller. Pour la bonne raison qu’il s’est passé ce qui suit.

Après avoir rendu les chevaux, nous avons plié le camp et nous sommes rentrés à la communauté avec le van, à une heure et demie, deux heures de route. Je crois que Stasie avait joué la veille au soir et que nous étions venus passer la nuit. De ça, je ne me rappelle pas vraiment, mais ce n’est pas l’important. Ce qui est important, c’est que nous étions de retour à la maison vers 8 heures du soir, que nous avons dîné, puis passé une soirée normale sans rien faire de spécial, et puis nous sommes allés nous coucher. Peut-être qu’il faisait trop chaud ou quoi, en tout cas je n’arrivais pas à dormir. Je crois que j’étais pas mal exalté par le fait que j’avais eu Jack et Stasie pour moi seul toute la journée, mais, de retour à la communauté, le fait de revoir Lune avait réveillé en moi tous les sentiments de jalousie ; et donc j’étais là dans notre chambre, à tourner et virer dans mon lit, pendant que les autres gamins dormaient à poings fermés.

Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait cet été-là, et en règle générale, je glissais ma main dans l’espace entre le mur et mon lit, je déplaçais le pan de lambris cassé et j’en sortais la bulla. C’est ce que je fis. Je la sortis, déroulai la lanière pour observer le petit os dans la pénombre. Sauf que ce soir-là, je l’avais assez vue ; la culpabilité que sa possession m’inspirait dépassait largement la maigre satisfaction de l’avoir à moi. Alors je l’ai repliée, remise dans sa cachette, puis j’ai repoussé mes couvertures et je me suis mis debout sur mon lit pour regarder par la lucarne dans le toit, pour voir s’il y avait quelque chose à voir. Et qu’est-ce que j’ai vu ? De la lumière dans la grange, là où Jack avait son atelier ; voilà ce que j’ai vu.

Ça, c’était de la distraction. Jack était levé et faisait quelque chose ; sans doute qu’il bidouillait avec sa forge. J’ai glissé mes pieds dans mes tennis, enfilé un blouson, me suis faufilé hors de la chambre, j’ai descendu l’escalier, traversé la cuisine et suis sorti dans la nuit, convaincu que, puisque mon papa et moi nous étions de nouveau potes après notre conversation entre hommes à Stonehenge, il serait ravi de m’emmener sur la plage un moment pour une petite leçon d’astronomie.

Je suis passé par le portail, j’ai trottiné le long du sentier qui traversait le champ pour aller à la grange, tout en me frottant les yeux et en me dépêchant… Même si je n’avais pas loin à aller, c’était assez troublant d’être là-dehors, tout seul, et je me sentirais mieux quand je pourrais me réfugier dans l’atelier. Je pressais le pas, plus concentré sur les monstres potentiels qui hantaient la pénombre derrière moi que sur ce qui se passait devant, et j’avais la main sur le loquet de la lourde porte avant même d’avoir entendu les voix. Ou plutôt, avant que je n’entende sa voix, sa voix à elle. Elle ? Shannon, bien sûr.

Avec un sens du mélodrame bien digne d’un gamin, je me figeai tout en retenant ma respiration, me demandant quoi faire. Elle n’était pas censée être ici, ça, j’en étais sûr. Elle était censée être rentrée aux États-Unis. Est-ce que ça voulait dire qu’ils continuaient à se voir en secret ? Les voix qui me parvenaient depuis l’autre côté de la porte n’étaient pas des voix d’amoureux, du moins pour ce que j’en comprenais à l’époque. Les voix se disputaient. Âprement.

Shannon accusait Jack de quelque chose, c’est ce qu’il me sembla. Elle était bouleversée. Elle n’arrêtait pas de lui demander s’il l’aimait, à quoi il répondait que non, et puis elle disait qu’elle lui avait fait confiance, et comme il ne lui répondait rien, elle exigea qu’il lui dise ce qu’elle était censée faire ; voulait-il vraiment qu’elle retourne en Amérique pour avoir une interruption ?

Je ne savais pas ce qu’était une interruption. Je m’en moquais. Je ne suis même pas resté assez longtemps pour savoir ce que Jack lui a répondu. Au lieu de quoi, je me suis mis à courir, à courir comme je l’avais fait à la mine d’or de Dolaucothi. Une fois de plus, j’ai couru jusqu’à ce que quelque chose me fasse trébucher, sauf que là, je n’ai pas atterri dans un creux douillet tapissé de feuilles, mais dans un massif de vieilles orties vicelardes. Pourtant, je n’ai pas crié… je n’ai pas fait un bruit ; j’avais l’esprit tellement obnubilé par la présence de Shannon qu’à vrai dire, je crois que je ne me rendis même pas compte de ce que j’avais fait. Quand la douleur a commencé à se manifester, je l’ai accueillie avec joie. C’était une sorte d’hommage, une récompense pour avoir accompli de hauts faits. Parce que cette fois, je n’avais pas couru sous l’impulsion de la peur, mais sous celle de l’exaltation la plus pure.

Shannon était revenue alors que Jack avait juré à Stasie qu’il ne la verrait plus jamais, et j’avais découvert la chose. Je n’avais qu’une idée en tête, une seule : désormais, je détenais le moyen d’attirer sur moi toute la compassion et la sympathie dont Lune avait bénéficié après avoir dit à Stasie que Jack et Shannon avaient fait l’amour. Je n’étais pas le moins du monde troublé par l’absence totale d’argument rationnel dans cette idée. Après tout, l’après-midi même, j’avais retrouvé la faveur de mon père et j’avais même la bulla en ma possession. Mais le fait que Jack l’avait donnée à Lune et non à moi bien que ce fût lui qui l’avait dénoncé à Stasie continuait à me tourmenter, et je ne pouvais me débarrasser de l’idée que pour être un homme, pour être respecté par les aînés, il fallait se montrer capable de les trahir lorsqu’on se trouvait confronté aux exigences d’une vérité ou d’un principe plus important, plus élevé.

La vérité. Qu’est-ce que j’y connaissais ? Moi qui avais volé mon meilleur ami, qui avais menti à ce sujet, menti avec une telle absence de vergogne que j’avais commencé à croire à mes propres mensonges. Mais ce genre de connaissance de soi était encore loin, très loin de mes préoccupations, aussi à ce moment précis, j’étais plus heureux que je ne l’avais été depuis des semaines.

Sans plus me soucier des créatures nocturnes, je regagnai furtivement mon lit et me couchai tout habillé, l’esprit tout fumant du fantasme que j’élaborai ensuite. Quel abruti je faisais, quel sale petit crétin égoïste. Je n’avais rien compris, strictement rien. Tout ce que j’avais en tête, c’est que je devais tenir bon jusqu’au matin, même si le matin me semblait épouvantablement loin. Je ne sais plus très bien si je me suis endormi ou non, mais je crois que j’ai dû le faire ; je n’aurais pas pu rester éveillé toute la nuit, je serais devenu fou. Sauf si je l’étais déjà, évidemment, ce qui est bien possible étant donné ce qui s’est passé ensuite.

La première chose qui arriva, c’est que Tom est venu frapper à notre porte, hurlant de nous secouer de nos sacs à puces, comme il le faisait tous les matins de la semaine. En un instant, j’étais debout, tout frétillant sous la puissance d’impact de ce que je m’apprêtais à faire. Je tins le coup jusqu’à ce que Max, Lune et Jake aient quitté la chambre, après quoi je pus vérifier l’état de mes mains. Elles me lançaient bien sûr, mais le choc visuel allait avoir son importance. Tous mes espoirs étaient comblés : ma peau était horriblement marbrée, mes doigts tout enflés comme par des piqûres d’abeilles. Quand je descendis enfin pour le petit déjeuner, ayant traîné le plus longtemps possible pour être certain d’avoir le public le plus nombreux, Stasie les remarqua tout de suite.

— Qu’est-ce que tu as aux mains ?

— Je suis tombé dans des orties », dis-je comme si c’était une évidence. Je fis le tour de la pièce. Jack n’était pas là. Il devait encore être en haut.

— Quand ?

— Cette nuit.

— Quand, cette nuit ?

— Quand vous étiez tous couchés. J’arrivais pas à dormir alors je suis allé à la grange… »

C’est à ce moment que j’ai commencé à pleurer. Dans l’espèce de vague scénario que j’avais élaboré durant la nuit, j’avais considéré que les larmes me seraient utiles, mais maintenant qu’elles coulaient je n’avais plus besoin de les forcer. J’y étais, en plein dedans, et j’étais réellement bouleversé. Les choses m’échappaient, et le fait de savoir que j’avais déjà donné le petit coup de pouce au rocher qui allait inexorablement dévaler la pente droit sur notre petite maison me terrifiait. J’imagine que j’aurais pu m’arrêter là, ne rien ajouter. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne pouvais pas. J’ai continué, j’ai donné le dernier coup d’épaule, même si je n’étais déjà plus convaincu que ce qui avait marché pour Lune allait marcher pour moi. Ça n’avait plus d’importance. Je ressentais une espèce de vertige. J’avais osé grimper au bord de la falaise, et maintenant il fallait que je saute.

— Mais enfin qu’est-ce que tu es allé faire à la grange ?

— J’ai entendu des voix. Je suis allé voir. Papa était là. Avec Shannon… »

C’était suffisant. Stasie n’avait pas besoin ni envie d’en entendre plus. Elle compléta l’histoire elle-même et Jack ne fit pas long feu. À la tombée de la nuit, ses bagages étaient faits, lui était parti, et soudain je me retrouvais tout seul, entouré de gens qui me disaient de ne pas m’inquiéter, que je ne devais pas m’en vouloir, qu’il reviendrait bientôt et que tout irait bien. C’était la deuxième fois que j’obtenais la même chose que Lune ; sauf que ça ne correspondait pas à ce que j’avais cru.

Et je n’ai jamais revu Jack.

 

Je suis dans une chambre, seul, pieds nus, couché sur un lit. L’infirmière est partie et la chambre est plongée dans l’obscurité, à part la lueur violette que dispense le lumignon d’urgence, le cadran fluorescent de la pendule sur le mur d’en face et le point rouge de la LED sur le téléviseur mural en pause. Mes mains ne font plus mal. Il ne se passe rien.

Creux, c’est comme ça que je me sens. Engourdi. Tout comme mon âme, mon moi le plus intime a procédé à son propre avortement et s’est tiré par le bas de mes pantalons. Je me souviens du dessin que Chrys a fait de moi chez Stasie, ma “peinture d’aura”. Je me rends compte que ce n’était pas aussi niais que je l’avais cru. C’était même parfaitement perçu, juste. C’était tout â fait moi, c’est ce que je suis, même si je ne l’ai pas vu à l’époque. Empoisonné, fichu, cerné de mensonges et de ténèbres ; gavé.

Je reste là un long moment, à fixer la loupiote des yeux, à m’efforcer de saisir ce que je viens de vous raconter, à me demander si je suis vraiment réveillé ou non. Et puis on frappe à la porte et la tête de Cathy apparaît.

— Comment vous sentez-vous, Cooper ?

— Bien », dis-je. Les mots sortent brouillés, indistincts.

— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit, pour la voiture ?

— Quelle voiture ?

— La voiture de location. Vous savez qu’elle est considérée comme volée.

— Ah, ça… Ouais.

— La police est ici. Ils veulent vous parler à ce sujet.

— Oh. Bien.

— Je leur dis que vous serez prêt à les voir dans… disons, une heure ?

— Oui. »

Elle renifle, l’air de ne pas approuver. « Il semblerait qu’il y ait aussi un problème avec votre visa. Nous avons besoin de voir votre passeport.

— Bon.

— L’avez-vous ici ?

— Au motel.

— Dans ce cas, vous devrez aller le chercher.

— Oui.

— Une heure.

— D’accord.

— Au revoir, Cooper.

— Salut. »

Elle me lance un autre regard désapprobateur, puis elle s’en va. Je suis dans les vapes, je plane, je ne suis pas certain que tout cela se soit réellement produit. Pas certain non plus d’en avoir quelque chose à faire, si tant est que ça se soit produit. Rien de tout cela n’a plus d’importance désormais. Ma quête est terminée. J’ai trouvé qui m’a envoyé les cendres. Je n’irai plus travailler à Featherbrooks. Je ne suis plus amoureux de Liz. J’ai même réglé la question paternelle à l’aide du monument approprié ; enfin disons que Lemery s’en est occupé.

Lemery. Je regarde de nouveau la LED, je cligne des yeux, ce qui me réveille un peu plus. J’ai l’étrange sensation que quelque chose, une pierre peut-être, tombe depuis ma tête jusque dans mon estomac ; ce qui est d’autant plus étrange que je suis allongé sur le dos. Si Jack est mort dans l’incendie, comment Lemery a-t-il su à qui il devait envoyer les cendres ? Est-ce que Jack lui a confié la boîte, après avoir gravé l’œil dans le béton, en lui disant : “Écoute Nick, les choses sont en train de déraper à cause de ces foutus agents ; s’il m’arrive quoi que ce soit, je crèverai ici, pile sur ce symbole, et tu devras me ramasser et m’envoyer à mon fils” ?

N’importe quoi. Ça n’a pas pu se passer comme ça. Lemery ne m’a pas dit la vérité.

Putain de fermier à la con.

Je suis réveillé maintenant, réveillé et debout ; j’enfile mes chaussures, j’ai un peu de mal avec les lacets à cause de mes bandages. Je n’arrive pas à faire des ganses alors je fais des nœuds plats, je reste assis un instant sur le bord du lit pour dissiper un vertige, puis je me dirige vers la porte.

Fermée à clé.

Voici un pot de chambre plein de merde, et qui sent l’égout.

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