Électrons libres
Un tour à l’atelier
Le lendemain matin, Todd passe me prendre au Tomsk-43 et m’emmène voir ce qui reste de l’atelier de Jack. On roule sur trois kilomètres après les derniers bâtiments d’Atomville ; il n’y a rien entre nous et les collines brunes à l’horizon, rien d’autre qu’une voie ferrée solitaire qui traverse le désert sur encore un bon kilomètre après la limite nord-ouest de l’agglomération. Un écriteau dit : “Voie sans issue” ; au-delà, le fin ruban d’asphalte se déroule au milieu du relief, bordé de rangées dépenaillées d’arbres irrigués. Au-delà encore, s’étendent d’immenses ondulations de terre rouge, dont l’aspect martien est adouci par une broussaille naine et touffue. Quelques touches de cumulus au sommet lointain et aplati comme des morceaux de mousse ondulent vers l’est sur d’invisibles masses d’air froid. La vue est encadrée par deux lignes assorties de basses collines enchevêtrées. À part ça, il n’y a rien. Pas de barrières, rien. Ça devrait me paraître étrange, mais non ; je suis déjà venu ici, souvent, épousant le relief aux commandes de mon landspeeder, en jouant à Star Wars Rogue Squadron. Le niveau Tatooïne y ressemble tout à fait.
— On est dans les Zones ? demandé-je en désignant l’étendue vide.
— Oui, oui.
— Qu’est-ce qui empêche les gens d’y pénétrer à pied ? »
Todd rigole. « Essayez, vous verrez. Il y a ce qu’on appelle des cercles de défense concentriques. Le désert que vous voyez est bourré de caméras cachées et de détecteurs de mouvement. Si nous nous arrêtons, une patrouille sera là dans les cinq minutes pour nous contrôler. À ce stade, les choses sont encore réglées discrètement, avec plus ou moins de civilités. Mais si on sort de la route et qu’on se met à marcher dans le désert, ils nous laisseront faire, histoire qu’on s’enfonce bien profondément dans les ennuis. Si jamais nous atteignons cette petite colline là-bas, dit-il en désignant un mamelon à quatre cents mètres de nous, un hélico décolle dans la minute suivante et vient nous arraisonner. Et même comme ça, on n’aura eu qu’un vague aperçu des vraies lignes de défense ; les blindés, les silos à missiles et les mitrailleuses qui gardent l’endroit pour de bon.
— Oh. Je vois. » Alors c’est vraiment comme dans Rogue Squadron. Tout est incroyablement désolé ici, mais c’est vrai que la solitude et l’éloignement ont toujours plu à Jack ; cela, au moins, est resté une constante chez lui. Peut-être que vivre ainsi dans le désert, c’est comme de vivre tout au bord de la mer : ça rapproche de la planète, ça rapproche de l’atmosphère et du temps qu’il fait. Du silence. De l’art. De tout ce qu’on veut, sauf des gens.
— Je croyais que vous travailliez à Featherbrooks. Ils n’ont pas le même système de défense, là-bas ?
— C’est bien possible. Personne ne m’a jamais rien dit. Mais la base est beaucoup plus petite. Possible qu’on n’ait rien d’autre qu’un bon vieux grillage. »
Sans transition, la route se divise soudain en un petit réseau désaffecté de portiques à péage parsemés dans le désert. Deux ou trois des structures métalliques sont achevées, beaucoup d’autres sont réduites à l’état de carcasses, mais dans l’ensemble l’espace entre les diverses couches de goudron est occupé soit par des plaques de béton vierge, soit par des étendues grises de désert tout constellé de garennes.
Todd négocie le labyrinthe. « C’est un type de Spokane qui a monté l’opération il y a huit ou dix ans. À l’époque, pas mal de gens se sont imaginé qu’ils pourraient monter des petites unités de production dans le coin, en profitant des essais de franchisage que menait le ministère de l’Énergie ; le type a reçu l’autorisation de monter son petit projet. Mais sur les cinq locataires avec qui il a signé au début, trois ne se sont jamais pointés et les deux autres ont fini rapidement fauchés ; il n’y avait plus rien à faire. La banque a réclamé son dû et le site est parti en biberine. Le seul truc qui reste aujourd’hui, c’est une société de chimie qui opère dans ces deux cabanes qu’on aperçoit, là-bas, et qui gère la décharge municipale de produits toxiques. Jack a repris ce qui avait été un atelier de mécanique automobile ; la femme du proprio s’était barrée, le type avait commencé à boire, son fric avait fondu, enfin bref… Une aubaine pour Jack, je dirais. Bon, on y est. »
Nous sommes devant un grillage noir de suie. Empilés contre lui comme des ballons de baudruche pris dans un filet, il y a plusieurs dizaines de buissons d’amarantes, et sur une telle hauteur qu’on ne peut pas voir ce qui se trouve derrière. Du coup, on descend de la voiture, on contourne l’enceinte grillagée pour atteindre le portail, auquel est attaché un écriteau.
— Jack trouvait ça très drôle », dit Todd.
Je regarde l’écriteau, me disant qu’il correspond parfaitement à ce que j’ai appris sur Jack, quand un détail me frappe.
— C’est bizarre qu’il n’ait pas brûlé.
— C’est vrai, dit Todd l’air sincèrement perplexe. Il a dû passer au travers grâce à un vortex de basse température ; ça arrive. »
Je murmure mon assentiment ; ça fait partie de la culture internationale des intellos demeurés, de savoir ce genre de trucs.
Il y a un cadenas cassé qui pendouille à une chaîne rouillée. Todd pousse le portail ; en contournant le tas d’amarantes, je le suis vers une version moderne des baraques en ruine qui formaient le bidonville là-bas, à Jackass Flats. Ce qui fut jadis une construction d’aluminium et d’acier n’est plus qu’une épave fondue ; les chicots éclatés des poutrelles émergent du béton craquelé, décrivant une carcasse où sont emprisonnés des plaques tordues de tôle ondulée, des câbles métalliques, des vestiges calcinés d’objets métalliques (une cuvette de toilettes, un évier en acier) jetés pêle-mêle sur une épaisse couche de suie et de cendres couleur d’ardoise mouillée.
Todd a l’idée saugrenue de me décrire l’ancienne disposition des lieux, le coin séjour, le bureau de Jack, sa table à dessin, le panier de Thot, la cuisinière, le frigo. Il me raconte que mon père avait l’habitude de s’asseoir dehors le soir, dans un fauteuil fatigué, lisant à la lumière d’une vieille lampe tempête, et qu’il préférait dormir sur une planche posée en travers de l’évier et de la paillasse plutôt que dans un lit, rapport à son dos qui était en mauvais état. Quelle existence dépouillée, réduite au minimum… le strict nécessaire, l’indépendance, le détachement.
— Ça a dû être un sacré incendie, dis-je bêtement.
— Un vrai feu de brousse. » Todd étend un bras et l’écarte lentement pour me montrer tout le désert. « Il a traversé toute la région jusqu’ici. C’est pour ça que le sol est dégagé ; vous avez remarqué, il n’y a plus de bromes ni de chardons aux environs. C’est ça qui a brûlé. La température est montée assez haut pour faire fondre le grillage par endroits, c’est ce qui a permis aux boules d’amarantes de s’y faufiler ensuite. »
J’acquiesce sans rien dire ; je regarde autour de nous.
— Il n’est rien resté de lui ?
— Le feu a été très vif.
— Il doit bien rester les dents ?
— Jack portait un dentier, j’en suis presque certain.
— Alors des ossements. »
Todd hausse les épaules. « Pas que je sache. Vous devriez plutôt en parler à la police. »
Je hoche la tête et reprends mon inspection des ruines. Mais quelque chose me perturbe.
— Attendez un peu. Où sont les sculptures ? Où est le bloc de granit ?
— Ho là, j’en sais rien, moi ! Je n’y avais pas pensé.
— Bon, mais vous vous souvenez de certaines d’entre elles, quand même, de quoi avaient-elles l’air ?
— Je ne m’en souviens pas vraiment. L’art, c’est pas mon truc. Vous devriez en parler à Cathy. » Parlez-en à Cathy, demandez à Cathy… Todd commence franchement à évoquer le mari que sa femme mène par le bout du nez.
— Mais enfin, vous êtes déjà venu, non ? Vous avez bien vu certaines des œuvres sur lesquelles il travaillait. Y avait-il oui ou non un truc énorme, je sais pas moi, grand comme une table, une espèce de gros crâne de cheval ? »
Todd reste figé en me regardant, la bouche ouverte d’un bon centimètre. Doucement d’abord, puis de plus en plus vite (comme à Tétris si vous laissez tomber les pièces sans toucher au clavier) un éclair de mémoire illumine les traits de son visage.
— Euh… Ouais, je crois que vous avez raison. Il y avait bien une grosse sculpture là-dehors, grande commak, un genre de socle avec un crâne au sommet.
— Un crâne d’équidé ?
— Possible. » Il n’a pas l’air sûr de lui ; je me demande s’il n’est pas plutôt en train d’essayer de me faire plaisir. Perspective qui me fout méchamment en rogne.
— Bon alors, où est-elle ?
— Quelqu’un a dû la voler.
— La voler ?
— Peut-être des gosses du voisinage… »
Je montre le vide qui nous entoure. « Quel voisinage ?
— Bah, vous savez, quoi. Les gosses viennent tout le temps ici pour faire bamboche, tout ça. Qui sait ce qu’ils sont capables de faire…
— M’enfin, elle est en granit massif ! Il faut un putain de palan !
— Hé Cooper, je ne suis pas au courant, d’accord. Je suis désolé, voilà. »
Ma rogne se change en fureur que je ne peux plus contenir. « Vous n’êtes pas au courant ? Bon Dieu ! Est-ce que quelqu’un en a un tant soit peu quelque chose à foutre de ce qui s’est passé ici ? Enfin merde, il n’y a pas de corps, pas d’indice, le moindre truc de valeur a été pillé. C’est quoi, ce merdier ? »
Todd s’avance vers moi et me prend par les épaules, m’étreignant plus ou moins d’office. « Je comprends votre douleur, me dit-il complètement à côté de la plaque. À votre place, je souffrirais, moi aussi. Vous n’êtes là que depuis quelques jours. Donnez-nous une chance de vous aider à mettre un terme à tout ça. Et puis, vous avez tort de dire que Jack est décédé sans que personne ne lui ait rendu hommage. Nous sommes venus ici célébrer une veillée funèbre, nous avons prié pour lui à notre église. Nous ne sommes pas des païens, vous savez, nous sommes chrétiens. Arrêtez-moi si ça ne me regarde pas, mais j’estime qu’en venant ici, vous avez accompli un geste exceptionnel. Vous n’étiez pas obligé de le faire. Vous ne lui deviez rien. Mon opinion, c’est que Jack a vraiment eu tort de vous abandonner, vous et votre maman. Je vous avoue que si j’avais su cela à son sujet, j’aurais eu beaucoup plus de mal à lui accorder mon amitié. »
C’est bien beau, mais ça ne m’impressionne pas du tout ; je m’extirpe de l’étreinte de Todd et me détourne. J’aurais préféré venir seul. J’ai fait tout le reste du voyage dans la solitude, et maintenant que c’est ce dont j’ai le plus besoin… J’aurais dû être plus ferme et leur demander comment venir ici ; je n’aurais jamais dû venir ici avec un étranger, aussi bien intentionné soit-il.
Pour mettre de la distance entre nous, je marche sur les tôles ondulées qui, avant, formaient le toit et les parois, mais qui gisent désormais, tristement tordues comme les feuilles d’une plante crevée, un peu partout sur la dalle que délimitent des parpaings ; je serre dans mon poing les fleurs que j’ai apportées dans le but de les déposer. Les débris sont assez stables ; morceaux de placo-plâtre, accessoires carbonisés, emprisonnés dans des gangues de tuyauterie tordue à moitié fondue. Ici des appliques de fer, là un bidon d’acier contenant des outils à sculpter le bois, un disque compact brisé, quelques livres réduits à l’état de silhouettes de cendres.
Et l’Œil d’Horus, gravé sur un coin de ciment dégagé.
Je m’agenouille pour regarder de plus près ; je suis les courbes en creux du bout du doigt. Aucun doute, c’est le travail de Jack. Je ne pense pas qu’il y ait grand monde dans le coin qui soit capable de sculpter quelque chose d’aussi tarabiscoté. Certainement pas les gosses du voisinage, en tout cas. Mais à quand ça remonte ? Juste avant l’incendie ? Quand il a emménagé ici ? Impossible à dire. Ce qui est certain, c’est que le sol a été soigneusement dégagé tout autour. Quelqu’un a voulu que je voie ça. Et quelque chose me dit qu’on ne veut pas que j’en parle à Todd.
Je reste là, à regarder l’emblème un moment, jusqu’à ce que les genoux me fassent mal. Puis en m’assurant qu’elles resteront bien en place, je dépose les fleurs dessus, me remets debout et retourne à l’endroit où Todd m’attend, le dos tourné pour bien montrer qu’il respectait mon besoin d’intimité.
Quand nous prenons place à table pour le déjeuner, j’énonce une nouvelle théorie sur l’incendie.
— Et s’il ne s’agissait pas d’un accident ? Si le feu était parti de l’atelier de Jack pour s’étendre à l’extérieur plutôt que l’inverse ? Si Jack avait mis le feu lui-même ?
— Qu’est-ce que vous insinuez ? dit Cathy sur un ton chargé de reproches.
— Je dis qu’il s’est peut-être suicidé. »
Tout le monde prend un air choqué.
— Je ne crois pas du tout que Jack aurait pu faire une chose pareille, réplique Cathy d’un ton sec. Il n’était pas du tout déprimé. N’est-ce pas, Todd ? »
Todd secoue la tête en arborant un air grave. « Pas à ma connaissance ; encore que je ne le voyais plus beaucoup, vers la fin. Il n’empêche que nous ne devrions pas exclure cette éventualité, même si c’est dur à admettre pour nous. Pouvons-nous jamais savoir ce qui se passe dans la tête d’autrui ? Ce sont des choses qui arrivent. Le feu était vraiment vif. Je crois qu’il faut tenir compte de l’éventualité que Jack a très bien pu l’allumer lui-même.
— Mais tu ne crois pas vraiment qu’il l’a fait, n’est-ce pas chéri ? » dit Cathy. C’est un peu saugrenu, après l’avoir vue faire sa cheftaine, de la voir jouer l’épouse qui minaude comme ça. J’ai l’impression que ce mariage est animé d’une mécanique bien plus complexe qu’il n’y paraît.
— Non chérie, je ne crois pas ; pas vraiment. C’est une solution qui soulève beaucoup trop de questions. Ce que je veux dire, c’est que si un homme est poussé à bout, la plupart du temps, il choisira simplement de se… » Du pouce et de l’index, Todd se tire une balle fictive sous le menton, dont la trajectoire lui traverse le cerveau, ce qui provoque chez Kelly et Cathy l’exécution d’une grimace. « Et puis je pense que la police aurait trouvé des indices en cas d’incendie criminel ; ils y sont entraînés, et pas seulement à cause des pressions qu’ils subissent de la part des compagnies d’assurances. Je dois dire qu’à mon avis, vous faites fausse route, mon garçon. Kelly s’il te plaît, tu veux dire les grâces ? »
Après m’avoir jeté un regard inquiet, Kelly s’exécute ; la conversation s’arrête une minute pendant qu’on penche la tête.
On les relève pour entamer le repas, mais, tandis que Cathy coupe en tranches le pâté de viandes qu’elle a préparé et que Kelly nous sert de l’eau potable, Todd se penche vers moi et me dit sur un ton qu’il prend certainement pour un murmure : « Vous avez vécu une expérience pénible là-bas, amigo. Vous êtes sûr que vous y arriverez ? »
Je suppose qu’il parle du déjeuner, ce crétin paternaliste. Je n’ai pas encore questionné les Trevisan à propos des cendres, il est évident que ce n’est pas le genre de choses qu’ils feraient, à tel point que ce serait vraiment grossier de le leur demander. Mais leur complaisance digne des Femmes de Stepford commence à me taper sur les nerfs ; il y a quelque chose en moi qui a envie de les gifler tous autant qu’ils sont. « Vous savez que quelqu’un m’a envoyé une boîte, en prétendant qu’elle contient les cendres de Jack ? » dis-je en passant du coq à l’âne.
La surprise de Todd est aussi violente que complète. Pour le coup, il ne murmure plus. « Quoi ? Qui vous a envoyé ça ? » Sa franchise est revigorante, surtout quand on voit comment il a tourné autour du pot quand j’ai suggéré que Jack avait pu se suicider.
— J’espérais que vous le sauriez.
— On vous les a envoyées ici, à Atomville ?
— Non ; quand j’étais en Angleterre.
— Je ne suis au courant de rien ! dit Todd sincèrement révulsé. J’estime que c’est une plaisanterie sordide. Qui peut faire une chose pareille ?
— Aucune idée. Mais je pars du principe que si Jack est effectivement mort dans l’atelier, alors ces cendres ne sont pas vraiment les siennes ; ce ne sont que des débris raclés par terre. Si ça se trouve, elles n’ont même aucun rapport avec les restes de Jack.
— Il faudrait qu’on leur jette un coup d’œil.
— Euh… oui. Ça risque d’être difficile.
— Vous ne les avez pas apportées avec vous ?
— Si. Mais on me les a confisquées à la douane. Ils ont dû croire que c’était de l’anthrax ou un truc du genre.
— Oh, c’est pas vrai ! dit Cathy comme si je venais de lui annoncer que j’ai perdu mes clés de voiture. Vous n’avez vraiment pas de chance. Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ?
— Je ne sais pas. Je me sentais bête… gêné. » Bien sûr, ce n’est pas la vraie raison, même s’il y a un soupçon de vérité là-dedans.
— Mais enfin, c’est absurde ! s’écrie-t-elle une fois qu’elle m’a soutiré tous les détails. Comment osent-ils ? Ces officiers d’immigration se croient tout permis. Si je vous disais toutes les histoires que j’ai entendues à leur sujet… » Elle met aussitôt sa menace à exécution et nous en raconte quelques-unes ; des histoires d’imposantes matrones made-in-US se faisant fouiller de fond en comble au cas où elles auraient de la drogue, des histoires d’amis mariés à des ressortissants étrangers auxquels on a demandé s’ils n’avaient pas des explosifs dans les chaussures… Sa colère grimpe au fil des anecdotes jusqu’au moment où elle se lève de table pour aller téléphoner. Elle martèle le clavier puis s’empare d’un cure-dents avec lequel elle entreprend de déloger un bout de nerf issu du pâté de viandes, et qui est allé se coincer derrière sa canine supérieure droite, en attendant son correspondant.
— Carl ? C’est toi, Carl ? Salut, mon chou. C’est Cathy. Comment va la petite Martha ? On lui a bien enlevé son petit accident épidermique ? Ah, c’est génial. Tu dois être soulagé. Hmm. Hmm. Oh bien. Oui… écoute, Carl chéri, je suis désolé de t’appeler un dimanche comme ça, mais il vient d’arriver quelque chose et j’ai besoin de ton aide. Voilà, nous avons chez nous en ce moment un charmant jeune homme qui nous vient du Royaume-Uni », elle m’envoie un clin d’œil, « et figure-toi que c’est le fils de Jack Reever ! Tu te souviens de Jack, n’est-ce pas ? Voilà, c’est ça ; dans l’incendie. Eh bien, Cooper – c’est le fils de Jack – est venu ici aux États-Unis pour accompagner son père à sa dernière demeure. Seulement, tu ne vas pas croire à ce que ses abrutis de l’immigration à Boston lui ont fait, quand il a atterri en arrivant de Londres… »
Elle raconte à Carl toute la triste saga ; elle en fait des tonnes sur ma bonne composition et la pureté de mes intentions, au point que je finis par me prendre pour un paladin qui a rapporté un morceau de la vraie Croix de la Terre Sainte dans l’espoir de fonder une cathédrale. Quand elle a fini, j’en suis presque convaincu moi-même.
Après quoi, elle vient se rasseoir sur sa chaise d’où elle redescend lentement de ses grands chevaux. Pendant ce temps règne le silence.
— Carl dit qu’il n’y aura pas de problèmes. Il y veillera dès demain.
— Aheu… merci, fais-je sans bien saisir ce qu’elle veut dire. C’est très gentil de votre part.
— Je vous en prie. C’est la moindre des choses. Comment trouvez-vous le pâté ?
— Excellent », dis-je. M’est avis que le bout de nerf est parti.
Après le dessert, Todd me demande avec un air mystérieux si j’ai envie de visiter sa cave ; aussi, tout en aidant Kelly à débarrasser la table et à charger le lave-vaisselle (lequel, dans cette maisonnée, sert plus à stériliser qu’à laver, si l’on en juge par la méticulosité avec laquelle les couverts sont pré-rincés avant d’être admis dans la machine), je lui demande d’éclairer ma lanterne. Elle lève les yeux au ciel. « Todd a un passe-temps, murmure-t-elle. Je ne vais pas vous gâcher la surprise, Cooper, mais laissez-moi vous dire que vous avez droit au traitement de faveur. Il n’emmène pas n’importe qui avec lui en bas, vous savez. Ça veut dire qu’il vous aime beaucoup.
— Pas autant que moi, je vous aime », ai-je envie de lui dire, mais au lieu de ça, je lui demande si elle veut dîner avec moi ce soir.
— Bien sûr, dit-elle sur un ton désinvolte. Vous avez une idée de l’endroit ?
— J’avais envie d’essayer la Brasserie de la bière atomique. J’ai parcouru le menu l’autre jour en passant devant, ça m’avait l’air intéressant.
— Oui, c’est pas mal.
— Bon. Je passe vous prendre vers 19 heures ? »
Elle acquiesce, mais avant que la conversation ne reprenne, Todd réapparaît.
— Hé, Coops. Laissez ça. Venez avec moi. »
Il me précède, prenant une porte puis un escalier de ciment qui descend dans une cave aux odeurs de buanderie et dont les murs sont couverts d’étagères pleines d’objets parfaitement normaux pour une cave. Dans un renfoncement se trouvent une machine à laver le linge et un séchoir qui est actuellement en train d’évacuer l’humidité d’une tripotée de frusques ; en plus de tout ça, il y a une autre porte dans ce réduit, et c’est d’elle que Todd s’occupe. La porte en question est métallique et blindée, plutôt le genre de truc qu’on voit à l’entrée d’un repaire de cinglé ou de la chambre des coffres dans une banque, avec une serrure à digicode. Quand Todd tape la combinaison, je détourne poliment les yeux pour me consacrer au système de ventilation compliqué qui déroule ses spaghettis au plafond. Pour rigoler, je lui demande si ça sert à évacuer les émanations de radon. Or, c’est exactement ça. « Nous sommes devenus foutrement prudents maintenant, sur les Zones ; ce serait vraiment le comble si je me chopais un cancer en travaillant dans mon repaire ! » dit-il. Ouais, c’est sûr.
La serrure cliquette, s’ouvre et Todd m’invite à entrer. J’ai à peine fait un pas à l’intérieur que j’ai compris le passe-temps de Todd.
Todd est un mordu de flingues.
— Bienvenue dans mon arsenal », dit-il. En secouant lentement la tête, je regarde tous les fusils et les pistolets rangés aux murs de ce bunker parallélépipédique en béton, je regarde la petite vitrine qui contient des trophées, des coupes d’argent et des petites statuettes d’étain représentant des hommes en train de tirer et des chiens en train de courir.
— Chouette », dis-je. Très calme.
— Jack aussi aimait bien.
— Ah bon ?
— Bien sûr. Il venait tout le temps ici. À vrai dire, c’est votre paternel qui m’a convaincu de faire moi-même mes munitions. Il en connaissait un rayon sur le sujet.
— Pas quand je le connaissais ; ça, non ! » Je réfléchis un moment à cette dernière métamorphose de Jack. La poudre à canon. Logique. La Pirotechnia contient une grosse partie qui explique comment en fabriquer. « Il a dû prendre cette idée chez Cox.
— Cox ? C’est pas le type qu’il avait rencontré à Graniteburg ? »
J’acquiesce.
— Jack en a parlé une fois ou deux. Un expert en mitrailleuses, c’est ça ?
— C’est bien lui.
— Eh bien moi, je ne possède pas de Vickers de la Deuxième Guerre mondiale, ni rien de ce que lui possédait, mais j’ai ça. » Todd se penche et sort une mallette de sous un établi, fait tourner les roues crantées de la combinaison avec ses pouces, puis ouvre l’objet, révélant ainsi un intérieur en mousse soigneusement alvéolée pour épouser les contours d’une arme à feu, du genre que les Stormtroopers affectionnent de porter en bandoulière.
— Le Heckler & Koch MP K, annonce Todd. Une Maschinenpistole au 5
sens le plus pur du terme. Le K, c’est pour Kurz.
— Comme dans Colonel Kurz ? dis-je pour rigoler sauf qu’une fois de plus ma plaisanterie tombe à plat.
— Exactement. Comme vous pouvez le voir, il mérite amplement son nom. En gros, il s’agit d’une version économique du pistolet-mitrailleur MP qui est un classique du genre. Ce modèle-ci a été conçu en 5
1973 à la demande des représentants de commerce de Heckler & Koch pour l’Amérique du Sud, qui avaient repéré une niche vacante sur le marché de la protection dignitaire. La mallette, bon, c’est qu’un gadget. » Todd s’humecte les lèvres et me montre une queue de détente dissimulée dans la poignée de la mallette. « Si vous essayez de tirer en la tenant dans la position où on porte normalement une valise, vous avez toutes les chances de vous trouer les jambes autant que celles d’autrui, raison pour laquelle ce modèle a fini ses jours en tant qu’objet de collection. Mais si vous l’enlevez et si vous lui ajoutez un fût d’épaule, vous vous retrouverez avec un fusil d’assaut extrêmement efficace et facile à dissimuler. Jack et moi, on allait souvent s’exercer avec ce joujou au stand de tir, vers le sud. On pourrait y aller maintenant, si ça vous tente, brûler quelques cartouches. Vous avez déjà tiré, Coops ?
— Euh… non, pas vraiment, non », dis-je, ayant fermement décidé de ne pas lui parler des heures interminables que j’ai passées à jouer à Time Crisis. À mon avis, elles ne comptent pas.
— Alors c’est votre chance d’en profiter. Choisissez votre arme. »
Todd sourit comme un crétin, parfaitement conscient du fait que la gamme de flingues qui s’offre à moi (six fusils plus une quinzaine d’armes de poing, sans parler du MP K) en impose forcément. Un peu que ça en 5
impose ; m’efforçant d’éviter quoi que ce soit qui risquerait d’amocher quelqu’un, je choisis la plus petite arme disponible, un flingounet noir automatique à peine plus gros que la paume de ma main.
— Beretta automatique calibre .25, hein ? dit Todd en me le prenant pour en retirer le magasin vide. Le modèle préféré de James Bond.
— Ah oui ? dis-je en pensant avoir fait un bon choix finalement. Cool. »
Todd lâche un sourire de fanatique. « Du moins jusqu’à Dr No. Parce que c’est là que l’Armurier lui fait remarquer que c’est une arme de gonzesse, du coup il l’oblige à le remplacer par le Walther PPK.
— Oh.
— Aucune puissance d’impact. Ça vous fait un trou oui, mais à moins de toucher un organe vital, ça n’ira pas plus loin. N’empêche que c’est un bon choix pour s’entraîner, très bonne arme pour apprendre à tirer. Pourtant je pense que vous vous amuseriez plus avec ceci. » Il s’empare d’un petit revolver à canon court et pose le bloc de métal argenté au creux de ma paume ouverte. « Voici le Taurus 617 calibre .357 Magnum… un petit flingue très excitant. Pas beaucoup plus gros que votre Beretta, mais capable de développer bien plus de puissance. Si vous vous tirez dans le pied avec ça, il vous emporte la moitié de la jambe. »
Je baisse les yeux sur l’objet qui est dans ma main, m’imaginant mutilé en conséquence. Todd voudrait que j’éprouve un frisson d’excitation à cette perspective, je le vois bien, mais en fait j’éprouve plutôt une brusque nausée suivie d’un relent de pâté à la viande.
— Euh… merci Todd, sans façon, dis-je en réprimant un renvoi et en lui rendant l’arme. Une autre fois, peut-être ? »
Tout à fait entre nous, je me sens bien plus enclin à passer le reste de l’après-midi seul, à me préparer mentalement et physiquement pour la soirée avec Kelly.
Des étoiles, nous sommes le shampooing. Nous vivons dans, nous sommes constitués de, la plus légère et la plus extraordinaire des mousses. Le soleil, toutes les étoiles que vous voyez tournicoter lentement dans la nuit, ce sont les bulles ; quand elles explosent, elles éclaboussent l’espace tout autour d’elles. Les planètes sont des touffes de cheveux et de poils agglomérés, collés ensemble par la bonde gravitationnelle. Nous… Dieu sait ce que nous sommes ; les minuscules reflets oléagineux du savon sur les mèches, peut-être. Ce qui veut dire qu’en fait, les atomes sont comme la buée qui s’échappe de mes bras et de mes épaules, que la lumière du soleil est comme le jet d’eau qui sort du pommeau de la douche et…
Elle ne fonctionne pas du tout, cette métaphore.
Je sors de la douche ; il me faut pas moins de trois serviettes pour me sécher, après quoi je me sers un grand verre de Jack Daniels avec du Coca. J’suis tout énervé. Ce soir, je sors avec une fille.
— Ce qui fout tout en l’air, c’est cette scène révoltante où la mère d’Anakin explique que son fils est né d’une conception immaculée. D’un coup, le petit amas d’igloos en boue et en caillasse où on se trouve n’est plus Tatooïne, c’est Bethléem relocalisé en Californie. George Lucas nous sort trois rois – enfin deux rois et une reine – qui se radinent dans leur vaisseau avec des présents : une cellule énergétique, le droïde R2-D2 et… bon, d’accord, le troisième n’est pas transmis de fait lors de cette séquence, mais on devine que c’est un sabre-laser, on est certain qu’Obiwan le donnera à Anakin dans l’épisode II. Et puis Anakin quoi, c’est carrément une figure christique. Tiens, réfléchis : d’abord, c’est un esclave, pas vrai ? Tout comme les Juifs des temps bibliques, et il est doué en mécanique tout comme Christ-le-jeune est doué en menuiserie. Et puis Bon Dieu, quand Qui-Gon Jinn l’introduit au conseil Jedi, il le présente comme étant son candidat pour devenir l’élu, comme si c’était le Dalaï-Lama. Et d’abord, toute la saga de Star Wars n’est jamais qu’une énième resucée du mythe de l’élu, tout ce fatras à propos du guerrier solitaire au cœur pur qui va changer le cours des choses. Tiens, c’est comme Matrix ; un mythe religieux… Enfin bref ma question, étant donné tout ça, c’est : est-ce que cette histoire nous présente vraiment une alternative à l’empire bureaucratique du mal que les rebelles combattent ? Ou bien est-ce que le mythe de l’élu n’est pas plutôt un fondement nécessaire à l’existence même de ladite bureaucratie, quelque chose que les masses doivent encaisser afin d’accepter encore et toujours les diktats de la bureaucratie, laquelle ne change jamais grand-chose, quelle que soit la personne qui en assume la “charge” ? Non parce que, c’est qui, cet Anakin/Christ/Dalaï-Lama, sinon un seigneur féodal de plus, un de ces types qui a recours aux techniques modernes de manipulations médiatiques pour revendiquer son droit d’exercer une autorité en tant que Chevalier Jedi – ou Roi-Soleil ou Dieu-Étoile, on s’en fout – alors qu’en fait, il n’est jamais rien d’autre qu’un de ces casse-bonbons d’adolescents californiens qui sont animés d’une fixette sur leur mère, d’une haute opinion de leur ego et d’un sens atrophié de l’éthique qui leur permet d’exploiter sans vergogne les tendances vulnérables qu’ils décèlent sous le vernis moral des gens, le tout en se souciant comme d’une guigne des souffrances qu’ils sèment derrière eux ? Hein, c’est qui ? »
Je tape du plat de la main sur la table, me redresse, sirote mon verre et j’attends la réponse de Kelly. Je n’ai pas l’impression qu’elle en ait une à fournir. Elle me regarde d’un œil tout à fait neutre, expression que j’attribuerais au fait qu’elle est perdue, ou peut-être sous le choc. J’en viens à me demander si je n’ai pas commis une erreur en commandant une troisième pinte de cervoise Plutonium, laquelle, d’après le menu, “n’est pas une bière pour les chiffes molles, ah ça non !”
— Mais… est-ce qu’Anakin ne devient pas Dark Vador, en fin de compte ? » dit Kelly. Pauvre Kelly ; elle fait des efforts, vraiment. Mais ce n’est pas comme d’en parler avec Liz. Liz aurait compris où je veux en venir. Liz m’aurait répondu au même niveau où j’officie.
En désespoir de cause, je regarde par la fenêtre. Un coucher de soleil d’une violence surprenante est en train de se dérouler ; on dirait qu’une aorte sectionnée répand un flot de sang partout dans le ciel. L’air conditionné du restaurant a déposé quelque chose de poisseux sur ma peau, mon siège est bancal, tout anguleux, et le dossier appuie sur tous les points noirs que j’ai dans le dos. Je transpire de l’entrejambe, j’ai le cœur qui a des ratés, mes lunettes n’arrêtent pas de glisser. En général, c’est dans ces moments-là que la haine de soi se déclenche.
Je finis mon verre, paie la note, on se lève et on va au parking où est garée la voiture. À part une sorte d’éruption cutanée de lumière rougeâtre qui gratouille ce qu’on voit encore à l’horizon, le coucher de soleil est presque mort.
— Eh bien, merci pour ce dîner, dis-je.
— C’est toi qui m’as invitée.
— Ah oui.
— …
— …
— Tu es sûr que tu es en état de conduire, Cooper ? Tu as beaucoup bu.
— Oh, c’est rien, tu verrais ça, en Angleterre ! dis-je connement.
— Todd dit que, là-bas, tout le monde est alcoolique. »
Un instant, je me raidis, prêt à défendre l’honneur de mes compatriotes. Mais l’idée m’assaille bien vite que Kelly est peut-être en train de plaisanter ; à vrai dire, en comparaison des normes en vigueur à Atomville, Todd a raison.
— Tu m’aimes bien, Kelly ? laissé-je tomber soudain.
— Oui, dit-elle. Bien sûr.
— Tu me laisserais t’embrasser ? »
Pourquoi je dis ça, j’en sais rien. C’est pas le genre de choses qu’on demande. C’est le genre de choses qu’on fait.
— Cooper, je ne suis pas sûre que… »
Elle ne finit pas sa phrase parce que je l’ai attrapée et que j’écrase ma bouche quelque part sur son visage.
— Cooper ! Non ! » Elle se dégage en se tortillant, me repousse comme si j’étais un labrador en rut qui veut se taper sa jambe.
— Oh Bon Dieu ! dis-je, mon désir instantanément balayé par de violents remords. Bon sang ! Je suis désolé. Je ne voulais pas…
— Qu’est-ce qui vous a pris ?
— Je ne sais pas. Je croyais…
— Quoi ? Que vous pourriez me violer comme ça, sur le parking ?
— Non, pas du tout, je…
— Alors quoi ? Vous pensiez que le simple fait de me payer un dîner m’obligeait à vous accorder je ne sais quelles faveurs d’ordre sexuel, c’est ça ?
— Mais bien sûr que non, j…
— Enfin quoi, qu’est-ce que c’est que ces maniérés ?
— Je sais pas, j’ai pas réfléchi, je suis pas dans mon état normal, je crois que j’ai trop bu.
— C’est bien ce que je pense aussi ! » Après s’être accordé quelques secondes pour remettre ses vêtements et ses cheveux en ordre, elle commence à s’éloigner.
— Hé ! Où est-ce que t… où est-ce que vous allez ?
— Je retourne au restaurant. Appeler un taxi.
— Mais je vous dépose… Je vous promets de me tenir.
— Dans votre état ? Vous croyez vraiment que j’ai un instinct de mort ? Sans façon. Bonne nuit. »
La voilà partie. Je reste tout seul, dans le noir, au milieu du parking, comme le plus énorme crétin du monde.
Je suis (et je l’ai souvent entendu dire par d’autres) un maître en matière de séduction. Quoi, je ne vous l’avais pas dit ?
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